Une classe de banlieue au pays des mille fromages (2)

Classes vertes, classes de mer et classes de neige des élèves d’une école de Bobigny. L’école Marie-Curie, en éducation prioritaire. Un récit de Véronique Decker, coécrit avec Luc Cédelle. L’action se passe en 2006. Les commentaires distanciés (et la poursuite de l’action) sont de 2016.

Combien de nouvelles photos seront affichées cette année?
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Janvier 2006 / in situ et de visu

Ce matin, avec les parents et les enfants concernés, nous avons une réunion de préparation d’une « classe verte ». C’est la dernière, toutes les autres classes qui vont partir cette année l’ont déjà organisée : dans les jours et les mois à venir, nous aurons une classe de neige (elle part demain), une classe de voile fin mai à Port-Bail, deux classes de mer fin mai aussi, deux autres classes de mer une semaine plus tard, une classe à la campagne (des petits CP) début juin et enfin ces deux classes-là, pour lesquelles nous tenons cette réunion et qui doivent partir camper en Ardèche vers la mi-juin.

Les parents commencent à être habitués, car dans notre école, toutes les « grandes » classes et la moitié des « petites » partent chaque année : la géographie de la France, pour nous c’est plus simple in situ et de visu, avec le bruit de la mer et l’odeur des embruns parfumés au varech, avec le toucher de la neige et l’odeur du feu de bois, avec le goût des fromages locaux sur du pain de seigle frais, avec les couronnes de fleurs des champs sur les têtes de nos princesses… Il y a aussi les châteaux forts, les ponts romains, les sentiers des douaniers, les villages fortifiés, les églises romanes, bref tout ce qui manque à Bobigny pour que nos élèves s’inscrivent dans une histoire de la France qui ne se résume pas à la construction des grands ensembles au 20ème siècle.

Les enfants sont présents à la réunion et, comme leurs parents, peuvent questionner nos choix. Même si, en général, ils ont largement participé à l’affaire dès le départ. Les enseignants présentent leurs objectifs : l’histoire, la géographie, la biologie (têtards et libellules, crapauds et gendarmes, poissons de la rivière et sauterelles des champs), l’équilibre alimentaire, l’étude du village, la randonnée, l’activité d’accrobranche… Tout ce qui, dans ce programme, peut gêner ou faire peur, je le présente aux parents. Et j’exprime ces peurs à leur place (cela les autorise ensuite à en parler) : je parle de la nourriture, qui n’est ni casher, ni halal, même si nous ne servons pas de porc ; je précise que les enfants peuvent, s’ils le souhaitent, ne pas manger telle ou telle chose, même si nous incitons tout le monde à goûter à tout ; j’évoque le couchage sous la tente, le fait que les garçons et les filles sont séparés ; je parle aussi de la surveillance, le jour et la nuit, de ce qui se passe en cas de maladie, des difficultés avec ceux qui pourraient faire pipi au lit…

J’aborde aussi la question de l’argent, en insistant sur l’idée que tout le monde doit pouvoir partir en classe verte. Ce n’est pas une récompense, car ce ne sont pas des vacances. J’explique tout en détail. L’argent, lorsqu’il manque (et pour presque tous, il manque), il faut aller le chercher : chez les assistantes sociales, pour ceux des parents qui ont des dossiers d’aide sociale en cours, à la Sauvegarde de l’enfance (c’est l’association subrogatoire des décisions de tutelle du Conseil général) pour ceux qui ont des tutelles (celles-ci peuvent porter, selon les cas, sur la totalité des ressources ou seulement sur la part allocataire), auprès des comités d’entreprise, pour ceux qui travaillent dans de grandes sociétés, au service social pour ceux qui sont fonctionnaires, aux Pupilles de l’enseignement public pour les orphelins (nous en avons plus d’un par classe), à la JPA (Jeunesse au plein air, c’est une association d’éducation populaire) pour les non francophones… Et après, « on voit » comment faire pour boucler le budget avec la coopérative de l’école, la subvention de la mairie, le bénéfice du loto et la vente des calendriers.

De cette façon, tout le monde est aidé, mais personne n’est servi. Lorsqu’une classe part, les enfants, les adultes, les personnels de l’école (enseignants, agents, animateurs), tous ont donné de leur temps et de leur énergie pour que ce soit possible, pour que nos élèves puissent un peu connaître la France avant leur entrée au collège. D’ailleurs, moi-même, je pars dès demain, dimanche : je laisse ma famille une semaine pour accompagner la classe de neige. Comme l’an passé, nous avons réussi à faire en sorte que la totalité des élèves de la classe y participe.

Le seul organisme qui ne nous aide absolument pas, dans l’histoire, c’est l’Etat : je sais, c’est surprenant… Pourtant, l’école c’est l’expression de la République, et en ZEP, il devrait y avoir une priorité pour faire connaître et aimer le territoire français. Je suis sûre que c’est beaucoup plus efficace que de chanter la Marseillaise.

Point 2016 / C’est un peu compliqué, mais…

Depuis 2006, le recul social de l’aide aux ZEP a eu raison d’une bonne partie de nos projets. Petit à petit, la classe de neige est devenue impossible à boucler en raison du budget, puis il en a été de même pour les départs dans des centres d’accueil indépendants de ceux de la mairie de Bobigny. Puis, aussi dans les centres de Bobigny, le nombre de séjours a été limité, celui d’Ardèche a été fermé, celui de l’Eure a été déclaré inaccessible aux enfants d’élémentaire. Il ne nous reste plus aujourd’hui que deux de nos destinations habituelles : Oléron et Bourbon-l’Archambault, toujours les mêmes, et nous peinons à trouver des idées pour que les enfants y vivent des choses différentes, d’autant que c’est dans ces mêmes centres que beaucoup d’entre eux vont en colonie de vacances l’été. En 2006, je trouvais déjà injuste que l’éducation nationale ne donne rien aux classes transplantées (quelqu’un avait décidé que cela ne pouvait pas être un « axe du projet d’école »…) ; depuis, ce sont les subventions du contrat de ville qui se sont envolées, et celles de la mairie qui ont été limitées.

Pour ce qui concerne la mairie, celle-ci a quand même financé à nouveau, depuis l’année dernière, un seul séjour de neige pour deux classes. Et, cette année, ce séjour est précisément attribué à notre école. Depuis plusieurs années, nous réclamions, enfin nous proposions, que l’intercommunalité mette en commun ses centres de vacances pour les classes transplantées et pas seulement pour les colonies de vacances. Maintenant que cela commence à se faire, nos élèves vont – au moins une fois – pouvoir en profiter.

Malgré tout, il nous reste un nouveau problème à résoudre : il est interdit de demander plus de 85 euros aux parents. C’est l’inspection qui en a décidé ainsi, en accord avec la municipalité, avec l’idée d’éviter de demander aux parents plus qu’il ne leur est possible de donner. Je comprends le souci et je suis très favorable au fait de ne demander que le minimum aux familles. Mais dans ce cas précis, cela risque de nous compliquer sérieusement les choses. Par un système d’étalement maximal des paiements tout au long de l’année, nous avons, des années durant, réussi à faire contribuer les familles, à la mesure des possibilités de chacune, à des classes transplantées régulières qui étaient devenues une tradition de notre école. Avec une limite-couperet de 85 euros, le premier résultat est que tous les séjours autres que ceux proposés dans les lieux appartenant à la mairie sont devenus impossibles.

Lorsque la mairie nous prête le lieu, elle paye également le voyage. Donc, les 85 euros peuvent servir au matériel, aux visites et à la nourriture. Mais si nous voulons aller ailleurs, alors nous devons tout financer, car la mairie n’attribue plus de subventions pour d’autres séjours. Il y a dix ans, elle nous donnait 1000 euros par projet de départ pour les séjours en dehors de ses centres, et à l’époque nous avions le choix entre quatre centres différents (Oléron, Thierceville dans l’Eure, Saint-Menoux près de Moulins, et Jaujac en Ardèche. Un séjour, cela coûte environ 400 euros par élève, donc si les parents donnent 85, la mairie zéro pour les activités, le département zéro, la région zéro et l’Etat zéro, il y a tout de même un vrai problème dans l’addition…

Nous sommes donc contraints de n’accéder qu’aux rares séjours cofinancés par la mairie. Mais même dans ce cadre-là, comment faire avec 85 euros par élève ? La mairie paye le train, l’intercommunalité offre le lieu, et nous attendons de savoir qui assumera les frais de nourriture, car il nous sera impossible de payer le ski (location du matériel et cours) si nous devons prendre en charge les repas. Mais ne désespérons pas, ce séjour représente tout de même une nouvelle ouverture. Nous espérons que plus de deux classes par an pourront en profiter, car sinon, en attendant que notre tour revienne, ce ne serait possible qu’une une fois tous les douze ans.

J’espère que, cette année, nous parviendrons à avoir au moins la moitié des classes qui partiront. Déjà, demain matin, deux classes sont sur le départ pour l’île d’Oléron. Je vais devoir me lever tôt, pour finir les dernières préparations, et charger le matériel dans ma voiture pour l’emmener à l’autocar, car si la rénovation urbaine nous a redonné une rue, elle ne permet toujours pas, par un mystère architectural non encore élucidé, aux autocars de venir jusqu’à l’école. Allez, on va y arriver…

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