Une classe de banlieue au pays des mille fromages (4)

Classes vertes, classes de mer et classes de neige des élèves d’une école de Bobigny. L’école Marie-Curie, en éducation prioritaire. Un récit de Véronique Decker, coécrit avec Luc Cédelle. L’action se passe en 2006. Les commentaires distanciés (et la poursuite de l’action) sont de 2016.

aujourdhui-1er-septembe

Janvier 2006 / Premier jour de ski

Arrivés à 23 h 30 hier au « village club », nous nous sommes endormis comme des plombs. Lorsque le réveil sonne, à 8 heures, j’aurais bien lézardé un peu plus. Mais le devoir nous appelle et l’estomac aussi : le pique-nique de la veille, dans le train, est bien loin. Tout le monde se lève de bonne humeur. Les enfants qui ont l’habitude de classes vertes dans des locaux municipaux, propres mais modestes, se sentent comme des rois dans cette hôtellerie de groupe avec une salle de bains privative pour deux chambres. Comme l’an passé, ils ont découvert leur chambre avec joie et la salle de bains avec ravissement. Plusieurs autres classes, venues de différentes régions et de quartiers plus aisés que le nôtre, sont présentes au centre. Je connais bien l’endroit, pour y avoir déjà accompagné un CM 2 l’année précédente.

Les enfants me disent bonjour : certains me vouvoient, d’autres me tutoient. Je ne prends rien pour de la familiarité, rien pour de l’insolence. C’est plutôt une question de maturité. En général, les CP me tutoient et les CM2 me vouvoient. Sans que je ne leur demande jamais. Cela vient, naturellement, avec la distance physique. Parfois les petits réclament des bisous, des câlins, dans les moments de désarroi, lorsqu’ils sont tombés, lorsqu’ils sont tristes. Mais passé l’âge de six ou sept ans, ils s’éloignent. Ils préfèrent alors discuter s’ils rencontrent un problème, mais il n’y a pas lieu de l’imposer. Certaines personnes persuadées que l’école est un lieu de décadence réclament avec force le retour du vouvoiement dès la maternelle, et pourquoi pas de la blouse sur un costume cravate pour les instits : comme si un code scolaire imposé pouvait suppléer à une modification généralisée des règles d’étiquette et de préséance dans les relations sociales. Ce passéisme est ridicule et ne porte pas en soi la garantie d’une relation de qualité et de respect. Je pense sincèrement que tous les élèves de l’école me respectent, et respectent leurs enseignants, sans garde-à-vous.

Nous descendons déjeuner. Le centre est grand et peut accueillir trois ou quatre classes simultanément. Cette année, la classe de Nathalie est un triple niveau — CE 2, CM 1 et CM 2 — de vingt élèves. A la campagne, les enseignants sont parfois obligés de grouper plusieurs niveaux, comme toute le monde a pu le voir dans « Etre et avoir ». Nous, nous le faisons par choix, parce que nous trouvons qu’il est bon pour les enfants de rester plusieurs années avec les mêmes enseignants, de profiter des différences d’âge et de maturité entre eux pour apprendre ensemble et s’entraider. Mais du coup, notre groupe est étrange, avec de grands CM 2 proches de l’adolescence, et des crevettes de CE 2 qui n’ont pas encore mangé assez de soupe… Autre élément d’étrangeté, sensible à l’arrivée dans le réfectoire : nous sommes le seul groupe composé d’élèves issus de l’immigration. Nous sommes également les seuls adultes à manger avec nos élèves, répartis entre deux tablées de dix. Nous veillons à ce que tous mangent convenablement de tout, et à nommer clairement tous les aliments. Belle occasion de travailler sur l’équilibre alimentaire : Où sont les vitamines ? Où est le calcium ? Et les protéines ? Encore un apprentissage, à la bonne place, au bon moment : un apprentissage « de fait », sans cérémonie, sans recours à la contrainte et sans l’assistance d’un manuel hors de propos.

Nathalie et moi, nous nous connaissons depuis longtemps : c’est sa quatrième année à l’école, où elle a choisi de me rejoindre pour travailler à constituer une « équipe Freinet » et à mettre en œuvre nos principes dans cette école ZEP où tout était difficile. Nous n’avons pas même besoin de nous concerter. C’est la première fois que nous sommes dans cette situation précise, mais tout se passe comme si nous avions toujours travaillé en doublette. Tout s’organise naturellement bien, les tâches se répartissent entre les enfants, sans heurts. Les tablées sont débarrassées par nos élèves sans que nous n’ayons besoin de le demander : les habitudes prises à notre cantine et lors de tous nos séjours font que nos élèves participent spontanément aux tâches. Nous voyons, aux sourires des serveurs, que nous allons vite avoir bonne réputation. Nous voyons aussi le désordre des autres tablées : agitées, bruyantes, salies… Tous les autres adultes qui accompagnent des classes mangent ensemble à l’écart des enfants. Je sais que c’est la règle, dans la plupart des écoles, justifiée par le besoin de « souffler ». J’ai quand même du mal à comprendre, car nous ne ressentons pas ce besoin. Plus tard, une fois l’équipement de ski choisi, essayé, réglé et rangé, nous partons goûter une première sensation de glisse sur des luges pelles. Les enfants aiment autant en profiter pour eux-mêmes que nous voir, aussi malhabiles qu’eux, sur ces luges si difficiles à guider.

Sitôt le repas de midi avalé, nous partons au ski : les pistes sont en face du centre où nous logeons. Comme l’an passé lorsque j’étais venue avec un CM 2, nos élèves, qui font toute l’année et sans absentéisme leurs horaires de sport, dont un entraînement régulier au roller et à l’endurance, et qui ont fréquenté la piscine tout le premier trimestre, s’équipent facilement et démarrent avec aisance. Ils trouvent leur équilibre et les gestes nécessaires rapidement, les appuis sans réfléchir et les moniteurs nous félicitent. Nous sommes fières d’eux, non seulement de leurs progrès rapides, mais aussi du bon esprit dont ils font preuve. Ils s’appliquent à ne pas se bousculer et se rangent tranquillement derrière leurs moniteurs. Tout en les observant, je dois me faire cependant une autre remarque : décidément, il est important qu’ils aient tous, dans le cadre de l’école, une activité sportive régulière, car une bonne moitié d’entre eux est manifestement en surpoids. C’est la première fois que cela m’apparaît aussi nettement : le phénomène est en augmentation. Mauvaise alimentation ? Stress ? Pauvreté ? Abus de télé et de canapé ? Sans doute un peu de tout…

Ce n’est d’ailleurs pas innocent si j’ai précisé, à propos du sport, qu’il se pratiquait chez nous « sans absentéisme » : il y en a eu avant, il n’y en a plus aujourd’hui, ou dans des proportions insignifiantes, mais entre les deux nous avons bataillé. D’abord en rappelant que le sport fait partie des matières au programme et en exigeant un certificat médical à l’appui de toute demande de dispense. Ensuite en faisant systématiquement contrôler ce certificat par le médecin scolaire. Ce double filtre a bien fonctionné. Nous y avons ajouté une troisième précaution : l’achat de vêtements et d’équipements de prêt. Pour la piscine, nous avons acheté des maillots, des serviettes et des bonnets : de cette façon, si un élève « oublie » son matériel, il part quand même. Aujourd’hui, à Curie, tout le monde « fait sport ».

Point 2016 / Pieds d’immeuble et pleine nature

Le sport est une activité indispensable à l’enfance, car non seulement les enfants ont un corps à construire, mais toutes sortes d’audaces et de coopération à installer. La classe de découverte ou classe transplantée est un moment privilégié pour découvrir les sports de pleine nature, pour les faire partager aux enfants qui ne connaissent que les sports de ville, voire les activités de pied d’immeuble, comme l’éternelle partie de foot sans règles précises, qui permet aux plus grands de faire régner leurs lois…

Pour beaucoup d’adultes, le sport, c’est quelque chose qu’on fait pour se « défouler ». Donc, dans leur esprit, pour faire du sport, les enfants doivent hurler comme des supporters saoulés à la bière, s’agiter en tous sens, et inévitablement devenir insupportables et ingérables. Notre vision est très différente, et dans toute l’école, (mais aussi dans beaucoup d’autres écoles), au contraire, les enseignants considèrent le sport comme un excellent support pour des apprentissages physiques, corporels, mais aussi langagiers, mathématiques, ainsi que pour un travail sur la concentration personnelle. Le résultat de ces options fermes perdure : depuis des années, nos élèves font vraiment deux séquences de sport par semaine, nous proposons du roller, de la boxe, des jeux de raquettes, du basket, du hockey, de la thèque…. et en plus, nous avions jusqu’à cette année un à deux ateliers d’une heure pendant six semaines avec des éducateurs sportifs de la mairie.

Là, net recul, cette année il n’y a d’atelier que pour la moitié des classes. On sent bien la tendance consistant à faire des économies sur le dos de l’école publique à tous les étages de la décentralisation… C’est dommage, car avec les éducateurs, nous pouvions faire des jeux d’opposition, de la course d’orientation et délice suprême, du yamakasi, un sport acrobatique terriblement attirant où il faut grimper partout (évidemment, c’était dans un gymnase sur des structures en mousse, alors que dans le film qui a lancé le concept, les jeunes se servent des constructions, des toits, des éléments de la ville). Tous les enfants ont besoin de contact avec l’eau, avec la terre, avec le feu, avec les pierres. On a donc plusieurs choix de société : maintenir les enfants des cités dans leur cité, et les laisser lancer des cailloux sur les vitres de l’école, jouer à brûler les voitures avec les plus grands, dévisser les bornes à incendie pour patouiller, détruire toutes les pelouses en creusant la terre des bordures… ou bien, retrouver l’élan, l’énergie et le désir d’améliorer le monde, cette même énergie qui a permis d’imaginer les colonies de vacances, les classes transplantées, les séjours à la ferme, les centres aérés, les campings en forêt, les séjours à la plage… Des idées coûteuses ? Tous les progrès sociaux coûtent, mais les reculs semblent également ruineux. Le prix des inégalités sociales n’est jamais calculé par personne. En juin dernier, juste avant la fin de l’école, j’ai vu des enfants grimper sur la montagne de cailloux qui a été constituée par le concassage des tours abattues par la rénovation urbaine. Avant qu’ils ne se mettent à caillasser les voitures de la rue (ce qu’ils ont tenté de faire, je les ai arrêtés juste à temps), ne serait-il pas préférable de les initier au land art dans une forêt landaise ?

À suivre

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