Une classe de banlieue au pays des mille fromages (6)

Classes vertes, classes de mer et classes de neige des élèves d’une école de Bobigny. L’école Marie-Curie, en éducation prioritaire. Un récit de Véronique Decker, coécrit avec Luc Cédelle. L’action se passe en 2006. Les commentaires distanciés (et la poursuite de l’action) sont de 2016.

menuFévrier 2006 / Nourritures de chrétiens ?

Cela devient inquiétant : malgré tous nos efforts, Lahcen, un grand garçon de CM 2, et Coumba, une petite de CE 2, ne mangent vraiment rien. Ce n’est pas pour nous un problème inédit : parfois, il s’explique simplement par le stress de quitter ses parents, parfois par celui de vivre dans un milieu de Chrétiens, où, sait-on jamais, le porc et l’alcool seraient cachés dans des aliments appétissants. Avec un peu de magnésium, Lahcen finit par se détendre et mange mieux, mais Coumba peine toujours devant trois légumes et un demi-yaourt nature, alors que, tout de même, nous avons skié deux heures ce matin…

Elle était si faible, sur la piste, que je lui ai donné des bonbons et du sucre. Plus tard, avant de partir à la promenade en raquettes, je tente encore de lui faire manger une barre « céréales raisins ». Tout le monde a vu qu’elle avait des bonbons et des céréales, mais personne ne manifeste de jalousie, car je ne le fais pas en cachette, mais au contraire en expliquant mes raisons, en lien avec le travail fait en classe sur l’équilibre alimentaire. Pour tous les autres enfants, les bonbons sont interdits. Le téléphone aussi, d’ailleurs, mais j’appelle les parents de Lahcen et ceux de Coumba. Le contrat, pendant le séjour, est clair : les enfants n’appellent pas leurs parents, les parents n’appellent pas leurs enfants, mais au moindre problème, nous le faisons.

J’en profite pour rappeler à tous les enfants la nécessité d’une nourriture équilibrée et je redemande à Lahcen et à Coumba de faire l’effort de s’alimenter plus convenablement afin de pouvoir skier avec nous. Nathalie prend le garçon à sa table, et je garde la petite à côté de moi, pour veiller tout de même au minimum. Coumba finit ainsi sur les genoux de la maîtresse qui lui donne le yaourt à la cuillère tout en lui rappelant le rôle du calcium, des vitamines, des protéines…

Face au stress religieux et familial, c’est le rôle de l’école que de transmettre des savoirs scientifiques sur une alimentation saine et variée, source de santé durable. Les classes transplantées (vertes, de neige, de voile, etc.) sont toujours un moment important de ce travail que nous poursuivons ensuite, à l’école, dans le cadre de la cantine du midi. Le plus simple étant de le faire à table, en mangeant avec les enfants. A la fin de la promenade en raquettes, Coumba est sur mon dos, épuisée. Elle est légère comme deux plumes. Ses parents me confirment qu’à la maison, c’est pareil. De retour à l’école, il faudra tout de même en parler au médecin scolaire. Il y a peut-être autre chose…

Point 2016 / Pression sur le repas

La nourriture devient le point nodal des revendications des parents dans les écoles des banlieues. Chez nous, la cantine est gratuite (c’est à dire que les parents ne la payent pas, mais que la ville fait des économies partout pour régler la facture, qui doit être salée tout de même). Mais de plus en plus, les enfants n’ont « pas le droit de manger la viande » car les parents préfèrent que leur enfant ne mange pas plutôt que de risquer qu’il mange une nourriture non conforme religieusement. Depuis plusieurs années, je réclame un repas végétarien, ce qui est très différent, car un « repas sans viande » c’est un repas déséquilibré, et surtout, le jour des lasagnes, de la moussaka ou de la crème au poulet, c’est un repas avec un bout de pain et un yaourt….

Parfois les parents mettent une pression extrême sur les enfants, et toute incitation à manger devient pour leur progéniture d’une violence insupportable. On a déjà des repas « sans porc », mais cela n’y suffit plus. En fait, il nous faudrait aller vers les nourritures végétariennes. Cela permettrait d’apaiser les parents qui sont inquiets de la qualité de la viande servie (et je pense qu’ils ont raison, on voit bien le « minerai de viande » des lasagnes…), ceux qui veulent de la viande certifiée religieusement, ceux dont la religion refuse la viande… Au lieu d’avoir porc et « sans porc », on aurait viande et « sans viande » comme dans les restaurants indiens, qui proposent toujours une carte végétarienne. On pourrait y voir une « démission » devant la pression religieuse ? Il faut tenir bon, mais sur les choses importantes, pour moi, dans une école, ce n’est pas le menu du repas de midi qui est important. Là où il faut tenir bon, c’est sur les contenus, sur la démarche scientifique, sur l’éducation affective et sexuelle, sur la piscine, sur le racisme… Notre métier, ce n’est pas la cantine.

Les enfants auraient l’autorisation de leur parents de manger tout le repas, et ils pourraient se détendre. Leurs parents aussi pourraient alors se détendre et se réunir pour se battre au sujet de causes bien plus graves : l’école publique des banlieues souffre de travailler dans des établissements trop grands, inadaptés, avec des classes trop chargées, des professeurs mal formés, inexpérimentés, insuffisamment encadrés et accompagnés, avec un matériel obsolète (des ordinateurs hors d’usage, des connections internet qui ne connectent pas, des photocopieuses dont on ne peut pas se servir à volonté…). Si l’on réglait une fois pour toutes cette question en instaurant un vrai repas de substitution pour tous, peut-être que l’on pourrait se préoccuper de l’essentiel : la qualité de l’enseignement.

A suivre…

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