Une classe de banlieue au pays des mille fromages (7)

Classes vertes, classes de mer et classes de neige des élèves d’une école de Bobigny. L’école Marie-Curie, en éducation prioritaire. Un récit de Véronique Decker, coécrit avec Luc Cédelle. L’action se passe en 2006. Les commentaires distanciés (et la poursuite de l’action) sont de 2016.

la télé

Février 2006 / C’est beau comme la télé !

Hier soir, pour nous, c’était le « grand jeu » : une animation prévue et organisée par les animateurs du centre. C’était un karaoké. Nous étions en compagnie d’une classe de trente-trois élèves de l’école privée Saint-Anselme, venus d’une province suffisamment profonde pour que, sur la totalité de l’effectif, on ne puisse déceler, à l’œil, aucune origine extra-européenne. Quant à eux, nos vingt élèves sont plutôt représentants de la diversité du monde et de la pluralité du vivant : il ne nous manque plus qu’un Amérindien et un raton laveur pour boucler le tour de la planète. Notre tâche, et elle est parfois rude, c’est d’en faire des Français : fiers de leurs racines diverses, et sages de ne jamais s’y résumer. Comme le disait Foulemata, une grande de CM 1 de la classe de Nathalie, sage et sérieuse, à notre réunion hier soir : nous, on ne fait plus attention aux couleurs et aux origines, parce qu’on a appris à regarder le cœur des gens.

J’aime bien les réunions avec les élèves. Ils peuvent dire tout ce qu’ils ont comme soucis, et le groupe s’efforce d’y répondre. Dans ces moments-là, je ne suis plus strictement l’enseignant référent de la classe, mais un membre du groupe, qui doit s’inscrire auprès du président de séance. Il faut du temps aux élèves pour s’habituer à prendre la parole, à tenir un discours clair et cohérent avec l’ordre du jour, à respecter la durée prévue pour que la réunion ne s’éternise pas… Mais ce temps, ces efforts sont importants pour devenir un citoyen respectueux des règles : qu’ils soient ensuite membres d’une association, d’un syndicat, d’une copropriété, partout où il faut se réunir, réfléchir ensemble, faire un compte rendu, l’apprentissage démocratique leur servira.

La courte réunion d’hier soir était tenue à la demande de Salah, qui avait été « mal regardé » par un élève de Saint-Joseph. Celui-ci l’aurait montré du doigt sans sourire. Au fil des prises de parole, nous apprenons que Raynald, pour « défendre Salah », a déjà menacé du poing le fautif à la sortie du repas. Je m’inscris à mon tour et, délibérément, je me fâche. Ces enfants-là, dis-je, n’ont pas l’habitude de voir des enfants à la peau noire ou aux yeux bridés ; pour nous, c’est normal, mais ils doivent être étonnés de nous voir : est ce que ce n’est pas étonnant, pour nous, une école où tout le monde est blanc à peau claire? Et pour qui va-t-on passer si, au moindre regard, ils sont menacés du poing ? Faouzia rétorque que de toutes les façons, ça se voit que l’enfant qui nous a regardé nous « cherche ». Elle ajoute dans la foulée qu’il ne faut pas qu’il nous « trouve » et nous terminons là-dessus.

Le matin, nous partons visiter une ferme, avec de vraies vaches, l’odeur du fumier, et le bruit de cataracte de la pisse. La vache boit 100 litres d’eau, fait 30 litres de lait par jour. Et la différence coule dans la rigole. Il y a aussi des chats dans le foin, des chèvres au fond de l’étable, deux cochons dans une petite porcherie avec l’odeur du lisier qui prend la gorge et douze poules grattant au bord d’un ruisseau de montagne. Les génisses, les veaux, la jument dans le pré, le vêlage : tout prend corps et sens. En quelques minutes, sont comprises des notions et des locutions sur lesquelles nous aurions vraiment peiné avec un manuel et des documentaires. Il faut un minimum d’expérience du monde pour apprendre. La classe verte, c’est de ce point de vue une expérience inoubliable et sensorielle, loin de la cité et de ses limites. L’après-midi, au ski, le moniteur nous fait prendre deux télésièges l’un après l’autre, et nous voilà tout en haut de la montagne, avec une vue à 360 degrés sur la chaîne des Alpes. Raynald s’exclame : « C’est beau ! On dirait la télé ! » Cette remarque, c’est typique des ZEP. Il y a quelques années, alors que je faisais mâcher de la menthe sauvage à des élèves pour qu’ils découvrent de quelle plante il s’agissait, un petit Mahamadou m’avait affirmé, fier de lui : « C’est du chewing-gum ».

Les Alpes, en vrai, c’est beau comme une émission de télé. Allons, j’en profite pour tirer des portraits sur fond de paysage grandiose, tout en les incitant à observer les sommets et les vallées à la ronde. Pour qu’un jour, à la télé, ce soit beau comme le Massif des Bauges.

Point 2016 / Nouvelle classe de neige

La ville de Bobigny appartient désormais à une intercommunalité qui s’appelle « Est ensemble ». On se retrouve plus nombreux que l’ensemble des Islandais dans cette intercommunalité dont je peine à trouver l’intérêt, sauf à verser de nouvelles indemnités à des conseillers qui ne sont même pas élus par le peuple. Chaque commune nomme ces conseillers à l’intercommunalité, ce qui leur permet de toucher une nouvelle indemnité, soi-disant pour faire des bénéfices par l’harmonisation et la mutualisation des besoins… Dans les faits, les intercommunalités ont ajouté une couche entre la commune et le département, sans apporter autre chose que de nouveaux coûts et de nouvelles complexités. Bref, lorsqu’une poubelle se renverse dans la rue, il faut appeler la mairie car les balayeurs sont municipaux, et l’intercommunalité, car les poubelles sont intercommunales, puis l’intercommunalité appelle Véolia, car c’est décentralisé, décompacté, bref, c’est une entreprise privée qui fait le travail…

Tout devait y être plus simple et cette nouvelle couche de mille-feuilles d’instances locales complexifie encore le réel. Nous y avions vu un seul avantage : dans l’intercommunalité, il y a des villes qui disposent de centres en montagne, alors que Bobigny n’a plus qu’une destination à la mer et une à la campagne. Nous avons donc réclamé à la conseillère pédagogique de sport de notre circonscription qu’elle sollicite des échanges entre les municipalités. C’était déjà le cas pour les colos, et cela a fini par être possible pour la classe de neige. Les deux CE2 se préparent déjà… Notre école dispose de 60 combinaisons de ski, car à l’époque où les subventions existaient encore, nous parvenions chaque année à envoyer une classe dans le massif des Bauges. Une autre école de la ville parvenait également à partir chaque année. Nous avions donc collecté des combinaisons, et mis en commun notre trésor. Lorsqu’il est devenu impossible pour nous de partir, nous avons offert à toutes les écoles du département, via l’Office des Coopératives scolaires, de les emprunter gratuitement et eux aussi ont collecté des gants, des chaussettes, de nouvelles combinaisons. Locations des skis, forfaits, cours… tout est hors de prix. Il va falloir nous lancer, et être réellement créatifs pour trouver le financement nécessaire si nous voulons que les enfants skient un peu, ce qui est communément le but d’une classe de neige.

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