Une classe de banlieue au pays des mille fromages (10)

 

plage

Mai 2006 / Gris dans la mer, rose au marché

J’ai le Kurdistan devant mon bureau ce matin : les mamans de Zahide et de Gamze m’attendent, avec deux garçons, Adil et Yilmaz pour faire les traductions. Nous devons parler argent, certificats de vaccination, autorisations de départ et fiches médicales. Voilà un bon exercice pour les garçons. Ligne par ligne, nous remplissons chaque fiche. Est ce que la petite fille est malade ? Asthmatique ? Allergique ? Est ce qu’elle n’aime pas manger quelque chose ? Là, je sens la difficulté arriver : les deux garçons comprennent bien de quoi il s’agit mais ne connaissent pas le nom en français. Il expliquent :  « un petit animal gris dans la mer et rose au marché »… Coup double : Yilmaz et Adil vont garder le mot « crevette » en mémoire, c’est sûr, et nous avons économisé l’argent du contribuable sur un traducteur agréé.

Les mamans s’apprivoisent. Je leur explique la liste des vêtements et leur montre qu’elles peuvent même, à ce sujet, se servir des fiches outils que possèdent Güzel et de Orkide, leurs deux petites : elles sont pleines de dessins et faciles à comprendre. Le visage de l’une d’elles s’éclaire. Manifestement, elle a déjà regardé le cahier d’atelier de sa fille et réalise que cela peut aussi lui servir. Allons, une petite réduction de facture pour aider au départ, et l’affaire est dans le sac… Il me reste douze parents à joindre pour les règlements de séjour. Souvent, ils font traîner jusqu’au dernier moment. Il faut les joindre, comprendre ce qui se passe, les aider et ne jamais se décourager pour aboutir, et connaître enfin le budget réel de la classe verte.

Point 2016-2017 / Fluidité mentale

Il faut que les enfants d’origine étrangère accompagnent leurs parents dans l’apprentissage du français. De tout temps, les enfants d’immigrés ont eu cela à leur charge. Souvent, la fluidité mentale et affective nécessaire pour passer d’une langue à l’autre finit par les rendre plus intelligents. Ayant construit deux langues, ils passent parfois étonnamment bien à une troisième. Mais à condition de l’avoir réellement construite. Car il arrive aussi que plus personne ne parle de langue maternelle dans la famille, et que toute la famille parle un sabir franco-autre chose confus qui fait que l’enfant se perd partout, dans la ou les langues maternelles de ses parents, en français, et lorsqu’il faut ajouter l’anglais, il se noie complètement. Désormais, nous devons commencer l’anglais en CP, avec des élèves qui ne maîtrisent pas 1000 mots de français… Il y a des enfants qui apprennent vite. Mais d’autres restent dans des confusions interminables et chaque langue ajoutée sur une base instable ajoute de la confusion au magma de départ. En 2001, Jack Lang, alors ministre de l’éducation, a lancé un « plan langues vivantes à l’école primaire », qui a été appliqué progressivement et réaffirmé dans un Bulletin officiel du 8 août 2007 intitulé « Programmes de langues étrangères pour l’école primaire. Mise en œuvre du cadre européen commun de référence ».

Un peu partout, et à Bobigny aussi, c’est surtout l’anglais qui s’est imposé. La première année (en 2004, je crois, chez nous), nous avons eu des intervenants pour tous les enseignants qui ne se sentaient pas en mesure d’enseigner une matière inconnue. Il n’a pas fallu plus de deux ans avant que tous les jeunes enseignants qui avaient eu plus de 12 de moyenne au concours soient « automatiquement habilités à enseigner l’anglais ». Mais les autres devaient « passer l’habilitation ». La confusion s’est accrue, car l’administration n’envoyait plus d’intervenants. Dans notre école, un enseignant à qui l’inspection avait refusé l’habilitation a été sommé d’enseigner tout de même l’anglais… Désormais, à part quelques collègues bientôt retraités, tout le monde est « habilité ». Et il est obligatoire de « faire des échanges de service » pour que toutes les classes fassent le programme en anglais. Dès le CP, il faut y consacrer deux fois 45 minutes par semaine. Au départ, c’est surtout de l’oral, avec des jeux, des chansons… À partir du CE1, il y a des leçons, des écrits, des modèles à reproduire. Je le reconnais, nous privilégions le français, car la plupart de nos élèves ne le parlent pas bien, et cela les gêne considérablement pour lire et comprendre des textes. Les maîtresses sont perplexes devant des injonctions qui ne peuvent pas être réellement mises en œuvre.

A suivre…

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