Une classe de banlieue au pays des mille fromages (11)

coffre-fortMai 2006 / Savoir quoi faire de son argent

Lundi prochain, il y a deux séjours qui partent. Il faut vérifier avant toute chose les autocars. Il faut aussi tenter in extremis de faire venir les derniers irréductibles, et pêcher les derniers règlements. Plus les parents sont perdus, plus ils ont du mal à s’organiser, à passer voir une assistante sociale dans les temps impartis, à payer de manière échelonnée… A la fin, c’est usant, la veille des départs. Parfois, nous nous battons encore pour tenter une dernière médiation, et parfois, ça marche.

Je vois Emmanuel qui doit partir avec Sylvie à Oléron lundi. Dans sa classe, il reste Flora qui ne vient pas. Stéphane a le même problème dans la sienne avec Octave, le petit frère de Flora : pas de règlement, pas de réponse claire, des enfants qui ont envie de partir et des parents qui ne nous donnent pas de réponse. J’appelle donc le papa, sur son portable, pour savoir ce que nous faisons, si les enfants partent et si un règlement peut nous être versé. Le papa me garantit le versement d’un chèque lundi et la venue de sa fille. Emmanuel est ravi : il emmène tout le monde ! Dix minutes après, c’est la maman qui rappelle : quelle idée avons-nous eue d’appeler le papa ? C’est elle qui décide, et elle ne veut pas. Emmanuel lui demande de ne pas régler ses comptes avec moi contre l’intérêt de Flora. Que se passera-t-il lundi ? Mystère. Mais nous avons sa place de train et ses repas sont commandés.

Nous ne savons toujours pas si Haroun va partir en classe de voile. Le père a signé, la mère a dit d’accord, et pour finir c’est l’enfant qui dit non. Mais, quel est ce non ? Un non d’argent ? Un non d’inquiétude ? Il faut que je prenne contact. Heureusement, lorsque j’arrive à l’école, l’histoire semble être réglée (mais pas le séjour). Je profite de l’étude pour dire au gamin que ce serait bien d’amener ses parents au départ demain. Il n’est jamais trop tard pour payer. Carline, elle, partira, même avec quelques euros. Nous savons qu’il est difficile d’arriver en France et que trouver l’argent de la classe verte, c’est trop. Sylvie, l’instit du CE 2 lui prêtera des bottes, Emmanuel, l’instit du CM 1/CM 2 le petit anorak de sa copine. Une année, nous avions même lavé des vêtements pour faire la valise d’une petite dont la maman était malade. Dans ces cas-là, chez nous, tout le monde sait se mobiliser. C’est de là que vient notre autorité incontestable (et, au fil du temps, relativement incontestée) sur les enfants de cette école. Nous attendons beaucoup de leur part, mais nous ne mégotons jamais notre aide et notre investissement. Et ils s’en souviennent. Cela fonde notre autorité, loin de la violence.

Le papa de Carline vient nous voir. Il est d’accord pour que sa fille vienne, mais il est sans ressources, nourri par un cousin qui l’héberge. Il n’a pas un centime, n’est pas allé voir l’assistante sociale. Je vais demander le secours lundi et je verrai ce qui pourra être payé. En attendant Carline part avec seulement sa valise et sa brosse à dents. C’est ensuite la maman de Lyes qui m’attend avec son chéquier. Elle me le tend : elle ne sait pas écrire. Je prends Amira, sa fille, avec moi derrière le bureau et lui montre comment je fais. J’avais déjà appris à son grand frère. Maintenant c’est son tour : elle est en CE 1 et sait bien écrire les nombres en lettres. Pendant qu’elle remplit tout case par case, y compris l’ordre, la date et le report du montant sur le talon, je regarde Tamara, restée sur les genoux de maman : l’an prochain, en CE 1, toi aussi, tu apprendras à faire les chèques.

Toutes les classes de grands sont au rugby et tous les CP à la préparation du championnat. Avec seulement des CE 1 et des CE 2, la récré est calme. Aïda, en CM 2 chez Emmanuel, ne peut faire de rugby en raison d’un problème d’articulation du genou. Elle reste avec moi tout l’après-midi. Nous sortons l’argent du coffre et faisons ensemble les comptes des chèques et des espèces. Elle n’a jamais vu tant d’argent d’un coup. Une fois tous les classeurs vidés nous avons 3 800 euros sous les yeux. Je la regarde et, pendant cinq minutes, nous jouons avec les billets « à la dame qui ne sait pas quoi faire de son argent ». On dirait qu’on achèterait ci, qu’on achèterait ça…

Point 2016-2017 / De l’énergie

Cela fait bien longtemps que je n’ai pas compté l’argent de la coopé avec les élèves. J’ai toujours peur que ce soit difficile pour eux d’en voir autant. Nous ne sommes pas riches, mais nous bougeons beaucoup. Nous connaissons par cœur toutes les possibilités d’aller faire des visites gratuites : musées nationaux (toujours gratuits pour les scolaires), expos de la bibliothèque municipale, partenariat avec la MC 93, base de loisirs de Champs-sur-Marne (une ancienne sablière reconvertie en base de voile et de canoë, dans laquelle nous pouvions aller jusqu’à l’année dernière, mais cette année, l’association qui gérait le lieu a été dissoute et nous ne savons pas si cette possibilité restera ouverte). On peut faire bien avec peu de moyens. Mais il faut y mettre beaucoup d’énergie, ou bien – et c’est une incitation qui parvient souvent à beaucoup d’enseignants, ces derniers temps – il faut accepter des financements de fondations privées, avec le risque de mettre le doigt dans un engrenage qui nous dépasse.

A suivre…

2 commentaires sur “Une classe de banlieue au pays des mille fromages (11)

  1. Bonjour,
    je découvre ce jour (lemonde.fr) ce blog, lu avec grand intérêt, d’autant plus que j’ai enseigné 26 ans (1986-2012) et été formateur d’enseignants de Lycée Professionnel en Seine-Saint-Denis. Vos problématiques ont été, et sont encore en partie les miennes. Je poursuivrai la lecture de vos billets avec plaisir.

  2. Ce sont des textes formidables, pleins d’humanité et sans démagogie ni compassion inutile. C’est pour ça qu’il est difficile de trouver les mots justes et simples pour dire combien ils sont importants, maintenant.Les lire (d’un coup, j’ai pris du retard) ravive la grande émotion que j’ai eue en voyant le film de Kaurismaki, de l’autre côté de l’espoir (ital. !) parce que je travaille avec d’autres étudiants que ceux que j’ai eus auparavant, des Afghans analphabètes, et c’est aussi difficile et passionnant que les étudiants des universités d’ici ou les enfants de Bobigny. Merci aux auteurs.

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