Une classe de banlieue au pays des mille fromages (12)

Mai 2006 / Comme une princesse

A partir de la semaine prochaine, les départs et les retours vont s’enchaîner. Durant trois semaines, je vais être mobilisée pour que tout aille bien : pour que les trains et les autocars fassent des transports cohérents, que les chéquiers soient présents sur chaque séjour, que les malades soient soignés, et surtout que les enfants reviennent avec des images, des sensations et des rêves plein la tête.

Ils vont écrire, ils vont décrire, recevoir du courrier, photographier, étudier, expérimenter, et ce qui passe aux yeux de certains parents pour des « vacances » va prendre tout son sens scolaire. Un lieu d’étude, un terrain d’expériences, le début d’une vie citoyenne dans un groupe de pairs dans lequel les enfants vont pouvoir se sentir en sécurité : un concentré de tout ce qui nous semble indispensable d’apprendre à l’école primaire. Contrairement à ce qui se fait habituellement dans les colos, nous n’autorisons pas les enfants à téléphoner (sauf certains enfants étrangers fraîchement arrivés en France) et ils apprennent à médiatiser par l’écrit (leurs parents aussi, parfois).

Pour régler les derniers préparatifs du départ, Valérie a prévu un petit déjeuner avec les parents,. Suite au revirement de Haroun, à la dernière minute, elle part avec 100 % de son effectif et cela la rend joyeuse. Les parents (dont il faut cesser de dire qu’en ZEP, ils ne s’investissent pas, ne s’intéressent pas, etc…) sont sagement assis et servis par leurs enfants qui préparent du thé, du café, des tartines et des jus de fruits. Les enfants sont actifs et sérieux, et les parents légitimement fiers de leur bonne attitude. Je suis invitée. Aussitôt arrivée, voilà que Soraya et Houda cherchent à me choyer. Les mamans d’Areski et de Thierno le remarquent et se moquent gentiment de moi : votre métier est bien agréable, vous êtes comme une princesse ici. Mais elles savent bien que ce n’est pas tous les jours la fête à l’école.

Le papa de Mahamadou me demande si mes vacances étaient bonnes. Surprise, je lui dis que mon absence n’était pas pour me reposer, mais pour m’occuper de ma maman qui est malade et habite loin. Surpris à son tour, il a du mal à croire que nous aussi, nous nous occupons de nos parents âgés. Je le rassure : il se dit beaucoup de vilaines choses mais en Europe aussi, beaucoup de gens aiment leurs parents jusqu’à la fin de leurs jours. Les enfants ont exposé leur travail préparatoire de la classe verte. Nous ne recevons pas les parents seulement pour partager un petit-déjeuner, mais Valérie a l’ambition de leur faire comprendre aussi ce qu’elle fait avec les enfants, ce qu’ils apprennent et leurs progrès.

Passant de table en table, je parle à Tarik, le petit frère de Lyes, qui a deux ans. Je lui dis d’être sage et que lui aussi, il pourra venir apprendre ici, avec Barbara, avec Valérie, comme son frère. Je lui dis qu’il va apprendre à lire, et à compter, à écrire. Tout en suçant son biberon, il m’écoute religieusement. J’adore faire ça. Et je suis persuadée que cela marche, que ces paroles de confiance performative restent dans le cerveau frais des petits et que mes souhaits se réalisent. Cela participe bien de la culture orale des parents, et ce lien qui nous inscrit dans la durée avec toute la fratrie des enfants de la famille aide tout le monde à trouver sa place.

Je demande au père de Nithilan pourquoi rien n’est payé pour la classe verte d’Aramagal, la petite sœur ? Le père me fait dire par son fils que la petite fille ne veut pas. J’affirme qu’elle veut, mais qu’elle est trop timide pour le dire, et j’ajoute que la classe verte d’Aramagal est celle que je vais accompagner. Et aussi qu’elle aura une place avec moi dans la tente. Le père m’observe : il est immense et d’un calme royal. Il me répond en anglais. Je n’ai rien compris, mais Nithilan me traduit : il est d’accord, il va voir pour l’argent. On va dire que chez nous, sans une certaine ténacité, il y aurait plus de garçons que de filles en classe verte…

Point 2016-2017 / Vecteurs du progrès

Je me souviens qu’Eric était dans sa classe. C’était, à l’époque, l’enseignant de la classe des non francophones. Il avait l’habitude de rester le soir après la classe pour tout corriger et préparer sur place, avant de rentrer à vélo dans le Val-de-Marne. Tout en corrigeant, il écoutait la radio sur un petit poste qui lui servait aussi à faire écouter des chansons à ses élèves. Il est descendu, affolé, jusqu’à mon bureau pour m’annoncer la nouvelle : des avions s’étaient précipités sur les tours de New York, et il y avait des centaines de morts. C’était terrorisant, mais c’était tout de même loin. Nous on s’était sortis des attentats du GIA de 1995 et 1996 dans les transports parisiens, même si tout le monde avait bien vu les modifications de l’ambiance dans les cités de banlieue après les années 1990 avec l’arrivée de prédicateurs rétrogrades.

Petit à petit, on s’est habitués au retour de la guerre, en Afghanistan, en Irak, à la déstabilisation de dizaines de pays, au chaos qui s’installait là où on nous avait promis des pays en voie de développement. Mais l’inconscience, l’égoïsme nous ont laissé penser que nous ne serions pas menacés. Ce qui était important pour nous, enseignants de banlieue c’était de résister à la pression religieuse qui devenait pesante dans les quartiers d’apartheid social où se concentraient des musulmans d’origine maghrébine ou africaine et des protestants d’origine antillaise ou africaine, adeptes de sectes variées souvent financées par les protestants anglo-saxons.

Pour y résister, nous avions fait le choix d’emmener chaque année ou presque les enfants une semaine loin de Bobigny, d’explorer des villages français, des montagnes des Alpes, des plages bretonnes, de faire des randonnées en Ardèche, de vivre dans une ferme dans le Jura, ou de pratiquer du char à voile en Normandie. Bref, de lutter contre une vision étriquée du monde, de leur faire imaginer que la langue des banlieues n’a cours que dans les limites de leur cité et que la France est bien plus vaste et diverse. Nous ne luttions pas contre les religions, nous luttions pour la laïcité.

Nous avons lutté avec courage et détermination pour une vie commune et partagée. Nous avons choisi de rester dans une banlieue où les français blancs et hexagonaux de souche sont minoritaires en nombre, car nous étions bien avec les familles de toutes les immigrations. Notre métier avait un sens, puisque ce que les élèves apprenaient à l’école, ils n’auraient pas pu l’apprendre ailleurs. Nous étions donc des vecteurs du progrès social et cela suffisait à créer du bonheur pédagogique. Nous étions certains que le destin de nos élèves se mêlerait au nôtre. Mais les attentats, les guerres, les injustices ont décidé d’un autre chemin, dans lequel chacun se replie sur l’entre-soi. Lorsque plus personne ne voudra de la laïcité, lorsque chacun se présentera d’abord comme membre d’une communauté religieuse, d’abord comme membre d’un groupe social, et que la culture de chacun ne permettra plus de manger ensemble, de boire ensemble, d’aller à l’école ensemble, d’habiter le même quartier, d’avoir des souvenirs d’enfance partagés, tout sera en place pour de grands reculs dont tous souffriront, je le crains. Parfois, je pense que nous sommes les derniers des Mohicans de banlieue.

A suivre…

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