Une classe de banlieue au pays des mille fromages (14)

Mai 2006 / Coquillages et crustacés

Bien… Il est temps d’appeler les enseignants en séjour. Je les appelle matin et soir. Pas pour surveiller, chacun sait ce qu’il a à faire. Mais pour savoir comment les choses évoluent. A Oléron, Sylvie est ravie. Elle me parle sur le chemin du retour de la plage : ses élèves apprennent, découvrent et font des remarques pertinentes sur le littoral, les coquillages, les mollusques et les bivalves. Là encore, elle prend la mesure de la nécessité de l’expérience sensible pour les progrès scolaires des enfants. Là où les familles assurent elles-mêmes ces expériences, à l’occasion de vacances banales, avec des parents ou des grands parents disponibles, le cours sur les bivalves n’a pas besoin d’être transporté au bord de la mer, car les enfants refont appel à leurs souvenirs de vacances. Mais les nôtres, il faut les emmener à la mer pour travailler sur les coquillages, au théâtre pour leur faire découvrir Marivaux, au zoo pour trier les mammifères des ovipares… Et puis, à l’école, il faut laisser une place à cette expérience sensible, permettre l’expression personnelle, l’estime de leurs origines sans jamais les y réduire.

Bien sûr, on pourrait m’objecter que l’expérience sensible existe aussi « au pays » et qu’elle est peut-être encore plus sensible. Mais il se trouve que l’égorgement du mouton au bled n’est pas au programme, pas plus que la récolte du riz au nord du Sénégal… De plus, au bled, mamie a du boulot. Au Sénégal, papa doit aider sa famille et maman passe du temps à parler avec ses sœurs, ses cousines et ses copines. L’enfant zone avec les mômes du village, mais dès dix ans, il se morfond, regrette sa PlayStation et l’école, et se fait traiter de « Français ». L’expérience du pays de ses parents, c’est souvent qu’il en parle mal la langue et qu’il en comprend mal les codes. Dans les familles cultivées, non seulement les enfants ont des expériences variées de vacances, de sorties, de loisirs, mais en plus les parents verbalisent, expliquent, mettent en relation pour créer un contenu culturel utile, assurant la reproduction de la distinction scolaire. Mamie raconte que le « bi » de bivalve veut dire deux en latin, et explique au bambin de cinq ans la notion de préfixe. Papa résume la logistique de l’ostréiculture lors de la visite du parc à huîtres, et maman complète sur l’intérêt de l’iode dans la santé du cerveau. Vous pensez que j’exagère ? Pas du tout : j’évoque ici une vraie famille, que j’ai suivie un jour à Oléron pendant une heure pour noter l’organisation des savoirs transmis… C’est tout cela que nous remplaçons, partiellement, lors des classes transplantées.

A Port-Bail, Valérie a du souci avec Soraya. J’ai refusé qu’elle emporte son médicament (elle n’avait pas d’ordonnance, elle est multi-allergique et non francophone, on ne peut pas se permettre la moindre erreur). Elle a très mal aux dents et Valérie devra l’emmener chez le dentiste demain. Pas de sécu, pas de CMU, la consultation sera pour la coopérative scolaire, sauf si le médecin, compréhensif, accepte de consulter gratuitement (cela arrive, mais pas très souvent).

Point 2016-2017 / Remontées de terrain

En hommage à Charlie, mais aussi pour parler des tueries de l’Hypercacher du lendemain,  nous avons décidé de publier un journal, avec tous les textes et les dessins que les enfants avaient produits et choisis. Comme le journal de la ville s’appelle Bonjour Bobigny, les enfants ont choisi le titre « Bonjour Marie Curie ». Les directeurs avaient été réunis par l’Inspectrice. Elle voulait des « remontées de terrain ». Dans certaines écoles, des personnels avaient refusé de faire la minute de silence, d’autres s’étaient absentés à ce moment, des enfants parfois tenaient des discours confus. Massivement les familles étaient choquées par l’assassinat des journalistes, mais aussi par la publication de dessins considérés par elles comme islamophobes et les enfants étaient partagés. 

Les plus jeunes avaient peur, simplement peur. Certains préféraient dire « des voleurs ont attaqué Charlie hebdo » dans leur texte, pour gommer l’image de l’assassinat, du sang, de l’effroi qui en résulte. Un enfant a même dessiné des personnes jouant au foot. En dessous du dessin il avait écrit : j’ai dessiné une partie de foot car si tous ces gens étaient morts, ce serait trop triste. Il leur avait donc construit un petit paradis. Les plus grands avaient été exposés à des discussions trop complexes pour eux. Nous avons dû prendre beaucoup de temps pour expliquer la liberté d’expression, la laïcité, le respect dû aux religions. Pour beaucoup, la confusion entre la loi (ce qui est ou non légal de faire) et le péché (ce qui est ou non licite du point de vue d’une religion) était très présente.

A suivre…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s