Le discours de départ de Véronique Decker : « j’ai toujours beaucoup aimé enseigner dans le 93 »

Au soir du mardi 2 juillet, à l’école Marie-Curie de Bobigny (Seine-Saint-Denis), s’est tenue la fête de départ en retraite de Véronique Decker, personnage particulièrement attachant et archétype de l’enseignante engagée, dont le parcours professionnel et humain a suscité admiration et respect, y compris de ceux qui ne partagent pas toutes ses idées ou bien à qui cette énergique militante a pu donner du fil à retordre. Véronique Decker s’est fait connaître d’un large public ces dernières années en tant qu’auteure de trois livres publiés chez Libertalia: Trop classe ! (2016) , L’école du peuple (2017) et Pour une école émancipatrice (2019). Comme journaliste, j’ai une longue histoire avec Véronique Decker, sur laquelle j’aurai l’occasion de revenir ultérieurement. Avec son autorisation, avec émotion aussi, je reproduis ici son discours de départ. L.C.

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GRAND DISCOURS INTERACTIF DE DEPART

Ce discours sera interactif, car je vais vous demander de vous lever… d’applaudir…. de siffler…… de crier…. On fait un premier essai pour voir si vous suivez les consignes : levez les mains… C’est bon. Applaudissez. OK. Levez les bras… Criez tous ensemble et lorsque je fermerai ma main, silence dans les rangs… comme à l’Opéra.

En premier, je voudrais féliciter CEUX QUI ONT APPRIS A FAIRE DU ROLLER : (Levez vous! Que tout le monde vous voie!)

C’est une spécificité de l’école Curie, nous faisons du roller depuis 20 ans, non pas parce que ce serait à la mode, mais parce que le roller permet d’apprendre aux enfants excités à se concentrer, et en même temps d’apprendre aux enfants timides d’avoir plus d’audace. Cette génération qui aura l’avenir de la planète dans ses mains devra faire preuve d’audace et de concentration. Les écoles de riches vont au ski, et nous avons tenté autant que c’était possible de le faire d’y emmener quelques enfants de ce quartier. Mais pour que tous progressent et se concentrent, le roller a été notre outil hebdomadaire.

Applaudissez l’engagement de tous ceux qui ont été capable de danser à roller, de faire des courses à roller, de jouer au hockey, et applaudissez leur coopération, car rouler avec d’autres gens dans un espace restreint suppose d’être attentif à ses gestes, d’être attentionné aux autres et c’est important pour le monde à venir.

Je voudrais remercier CEUX QUE J’AI PUNIS (levez les bras, vous ne risquez plus rien) : je ne vais pas les féliciter, car tout de même s’ils ont été punis, c’est sans doute qu’ils avaient dépassé les bornes de la correction, de la pudeur, du respect dû aux autres êtres humains et des règles de travail coopératif. Souvent j’ai dit que les chats se griffent, que les cochons se mordent, que les scorpions se piquent mais que nous, les êtres humains, nous devons nous parler et non nous battre car la parole qui nous distingue des animaux, nous devons la respecter. Mais ces élèves, qui s’énervent, qui contestent, qui refusent, qui s’impatientent, ce sont ceux qui nous obligent à réfléchir pour mieux enseigner, pour trouver des projets qui les engagent, pour constituer un collectif avec eux, alors qu’eux même ne veulent pas coopérer avec les autres. Tous m’ont amenée à réfléchir davantage, même si je rentrais chez moi bien fatiguée parfois de leur énergie à refuser les règles de la communauté des humains.

Je voudrais que CEUX QUE J’AI AIDÉS pensent à moi chaque fois qu’ils regarderont les lignes des charges sociales sur leur fiche de paye. Chers enfants de cette école, tâchez d’avoir un emploi avec une vraie fiche de paye, et battez-vous pour avoir un bon salaire. Puis regardez la différence entre le brut et le net. Une part du salaire est « socialisée » et au lieu d’aller sur votre compte en banque tout de suite, elle va payer l’école, les hôpitaux, les maternités et… la retraite. Chaque fois qu’on vous dira que ce sont des charges, pensez qu’il s’agit d’un salaire, un salaire différé, réservé à ceux qui en ont besoin, comme les malades pour les indemnités de maladie, les femmes enceintes, les personnes âgées, et que c’est la partie la plus juste du salaire. Défendez cette ligne qui est celle de la justice sociale et non une « charge ». Après avoir travaillé de 17 à 61 ans, sans arrêt, je vais pouvoir faire aboutir mes propres projets : vivre à la campagne, voyager l’hiver, randonner en forêt, cuisiner mes légumes, faire des conférences, animer des ateliers grâce à cette retraite, car je n’hériterai de rien d’autre.

Je voudrais m’excuser auprès de CEUX AVEC QUI J’AI ÉTÉ INJUSTE : (vous pouvez lever les deux bras et bouger les mains, je sais que j’ai été injuste de nombreuses fois). Parfois, je suis inattentive, souvent je suis débordée, et dans l’urgence, on fait souvent le pire. Pour bien travailler, il faut savoir prendre son temps, réfléchir, se relaxer. Souvent j’ai crié sans raison, et en criant, en tempêtant, j’ai bafoué l’idée même que je me fais de l’éducation au respect d’autrui, pour laquelle il est indispensable que les adultes donnent l’exemple : ne pas crier, prendre le temps d’un message clair qui permet de défendre son point de vue sans humilier la personne en face.

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Je voudrais que tous CEUX QUI SONT PARTIS EN CLASSE TRANSPLANTÉE, élèves accompagnateurs et enseignants se lèvent pour qu’on mesure l’impact de l’engagement extraordinaire qu’il nous a fallu pour trouver les fonds de ces aventures, pour trouver le courage de travailler de 6 h à minuit pendant 6 jours d’affilée, sans aucune prime ni indemnité de compensation, tout en ayant la responsabilité entière de dizaines d’enfants. Tous ceux qui sont partis à Jaujac, à Oléron, à Saint-Menoux, à Thierceville, à la ferme de la Batailleuse dans le Jura, faire du char à voile en Normandie, et au ski à Aillon-le-Jeune ou à Saint-Léger-les-Mélèzes. Pendant vingt ans, nous avons fait de ces séjours un axe majeur de notre dispositif pédagogique, car pour devenir citoyen, il faut connaître le territoire sur lequel on a des droits politiques, et apprendre à l’apprécier. Je remercie tous les enseignants de l’école qui ont organisé et encadré ces séjours pour leur dévouement à l’éducation des élèves de cette école.

Je voudrais féliciter LES PARENTS QUI ONT EU PEUR PARCE QUE LEUR ENFANT EST PARTI EN CLASSE TRANSPLANTEE pour leur courage. Elever un enfant, ce n’est pas le protéger sans cesse, c’est lui apprendre la liberté, lui transmettre des savoirs et des valeurs qui le rendront capable de s’émanciper de sa maison. Parfois, cela demande des ruptures, et elles nous rendent tristes, en tant que parents. Je comprends que cela soit douloureux et j’ai toujours apprécié à sa juste valeur le courage des parents qui nous font une immense confiance en nous laissant partir avec les êtres qu’ils chérissent le plus au monde. Applaudissez tous le courage de ces parents !

Je voudrais que tous les élèves QUI ONT AIME LES REUNIONS de conseil et les messages clairs, LES ATELIERS autogérés, LES EQUIPES DE TRAVAIL AU JARDIN, les projets avec la MC 93 se souviennent leur vie entière de cet apprentissage démocratique que toute l’équipe de l’école Curie a souhaité leur transmettre. C’est en coopérant qu’on apprend le mieux, qu’on travaille le mieux et qu’on progresse. Il n’y a jamais de « réussite » contre les autres. C’est toujours ensemble que nous sommes les plus heureux.

Je voudrais que tous CEUX QUI GARDENT DE BONS SOUVENIRS DE MARIE-CURIE applaudissent les agents, les animateurs, les enseignants qui ont été à leurs côtés pendant toutes ces années car toutes et tous ont fait en général du mieux qu’ils pouvaient pour que la cantine soit propre et accueillante, et vous pouvez remarquer en allant dans les toilettes, en circulant dans l’école qu’elle est toujours d’une remarquable propreté, que nous avons rarement des épidémies, grâce au travail appliqué de nos agents. Les trop nombreux animateurs et animatrices car nos équipes d’animations, depuis le départ des animatrices salariées de la mairie qui étaient restées des années, ne sont pas toujours bien traités dans cette école, car il faut du temps et de la formation pour construire une autorité et ils ne disposent souvent ni de l’un ni de l’autre. Alors saluons aussi leur courage de venir travailler dans ces conditions.

Je voudrais que CEUX QUI ONT APPRIS A PARLER EN PUBLIC EN FAISANT DES RÉUNIONS DE CONSEIL en classe se souviennent que désormais, l’oral est de plus en plus pris en compte dans la scolarité, que des concours d’éloquence se développent et que prendre le temps de réfléchir et d’argumenter, ce n’est pas du temps perdu, surtout si cela permet en plus de constituer des « conseils coopératifs » qui organisent un travail plus efficace et des projets mieux partagés.

Je voudrais remercier LES MAMANS ET LES PAPAS ET LES GRANDS MERES ET LES GRANDS PERES qui nous accompagnent pour les sorties scolaires habillés tels qu’ils sont, qui donnent de l’argent à la coopérative scolaire, qui apportent des gâteaux pour les fêtes, qui viennent aux réunions de Conseil d’école, et celles qui sont venues m’aider dans ce déménagement interminable. Ces parents impliqués soutiennent l’école publique chaque jour. L’école publique est notre bien commun. Défendre la qualité de l’école publique de notre pays, c’est défendre la démocratie et les droits sociaux des enfants. N’oubliez pas qu’avant l’école publique, gratuite et obligatoire pour tous les enfants, en France il y avait des petites servantes de 7 ans qui portaient des seaux dans les fermes et des petits ouvriers qui descendaient dans les mines à 8 ans et mouraient avant 12.

Ce que nous avons gagné au XIXème siècle peut être perdu au XXIème si vos enfants ne s’engagent pas à construire un monde meilleur, sans guerre, sans haine, avec une défense réelle de tous les êtres humains de la planète et la préservation de tous les écosystèmes.

Je voudrais saluer LE TRAVAIL DES JOURNALISTES (enfin, des vrais journalistes, ceux qui vont sur le terrain, qui écoutent réellement les personnes et qui regardent avec leurs yeux avant d’écrire avec leurs doigts), car il y a des journalistes qui nous aident à faire connaître les conditions d’enseignement des élèves du 93 qui sont parfois indignes. Nous manquons de médecins scolaires, nos élèves manquent parfois même de logement décent, nous manquons d’enseignants, et parfois les jeunes enseignants manquent de formation. Je sais que quelques-uns sont là ce soir, et je tiens à les remercier de leur présence.

Je voudrais remercier TOUS LES SYNDICALISTES, TOUS LES MILITANTS PEDAGOGIQUES , ceux qui ne renoncent pas, ceux qui font vivre les acquis sociaux, ceux qui ne cherchent pas à « s’en sortir » tous seuls, mais qui défendent pied à pied un progrès social partagé par tous. Que vous soyez à Solidaires, à la CGT, à FO, bref… tout de même dans un syndicat qui ne signe pas n’importe quoi sans réfléchir au sens du progrès social, je voudrais vous saluer. Je voudrais encourager aussi toute la jeune génération à faire vivre des syndicats, des associations, des organisations politiques progressistes ou révolutionnaires, pour que la démocratie ne soit pas un terme vide qu’on agite pour aller chercher des voix aux élections, mais que les décisions qui concernent le peuple soient réellement prises par les gens qui composent ce peuple. Je voudrais que tous ceux qui se syndiquent, qui agissent politiquement pour le progrès de toutes et tous soient fiers de le faire, car la politique c’est la vie même de la cité et pour qu’elle nous soit favorable il faut la prendre en main. Ne faites jamais confiance aux élus sans vous impliquer vous-même.

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Je ne peux pas citer TOUTES LES ENSEIGNANTES ET TOUS LES ENSEIGNANTS qui ont travaillé dans cette école ou dans les précédentes avec moi (LEVEZ VOUS ET QUE TOUT LE MONDE LES APPLAUDISSE POUR LEUR PATIENCE, CAR BOSSER AVEC MOI SUPPOSE DE LA PATIENCE ), ceux qui ont travaillé dans cette école pendant ces années, et certaines et certains qui habitent désormais loin n’ont pas pu nous rejoindre, mais nous gardons le souvenir, (un message d’amitié particulier à Valérie Portet)…. Avec elles, avec eux, j’ai eu une belle vie professionnelle et pédagogique, en raison de leur engagement constant et coopératif face aux racismes, face aux dégradations de l’école publique, face aux inégalités entre les hommes et les femmes, pour un monde écologique et pour la justice sociale. Ensemble, nous avons parrainé des élèves dont les parents étaient sans papiers, nous avons lutté contre les expulsions sans relogement des élèves vivant en bidonville, nous avons manifesté contre la baisse du montant des salaires, nous avons tenté de défendre le montant des retraites, le statut des écoles publiques, nous avons cherché mille projets pédagogiques pour aider les enfants à apprendre.

Nous avons ensemble tenté de transmettre tout ce qui nous semblait important, pas seulement par des mots, mais par des actes réels car c’est le sens profond de la pédagogie du mouvement Freinet. Je le redis à tous ceux qui veulent stigmatiser notre département : j’ai toujours beaucoup aimé enseigner dans le 93 et avant de vous inviter enfin à venir boire un verre à ma santé, à ma longue retraite déjà pleine de projets, je vous demande d’applaudir Warda Bekkaye, qui va me succéder, et qui a choisi de demander le poste malgré toutes les difficultés des trois prochaines années, avec les travaux, les déménagements, et tout le « surtravail » non rémunéré que cela va représenter. J’espère qu’elle pourra compter sur le soutien de tous les parents, de tous les élèves, de tous les enseignants et de tous les agents pour l’aider dans cette tâche difficile.

Evidemment, je vais remercier aussi les personnes que j’aime plus que tout, mes deux fils, car je sais que j’ai donné à mon métier du temps que bien des mamans donnent à leur famille. Et je vais remercier mon compagnon pour son soutien constant lorsque je rentre de mon travail épuisée, la tête encore remplie de mes soucis et que pour lui aussi, je manque de disponibilité.

Elèves, parents, collègues, amis, je vous remercie de votre présence qui m’émeut pour ce dernier discours qui marque la rupture entre ma vie professionnelle et ma vie de retraitée.

Je vous remercie d’être là, vraiment.

Véronique Decker

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