Jean-Michel Blanquer et les risques du marché éditorial

Les spéculateurs boursiers le savent : c’est quand l’action est au plus bas qu’il faut racheter massivement. Mais c’est à condition de voir loin, et de parier raisonnablement sur une remontée. Au CAC 40 des valeurs politiques, le cours du Jean-Michel Blanquer, resté au plus haut pendant quatre ans et demi, s’est brutalement effondré au tournant de 2022, et (même si l’on n’est jamais mort en politique…) ne s’est pas ou pas encore redressé depuis. C’est même une parfaite illustration de la locution latine Arx Tarpeia Capitoli proxima, devenue mise en garde éternelle : il n’y a pas loin du Capitole, cœur du pouvoir, à la roche Tarpéienne, du haut de laquelle fut précipité un héros déchu qui se voyait déjà roi. Dans notre démocratie moderne et – pour combien de temps encore ? – civilisée, ce type d’exécution n’est que symbolique et provisoire.

Il n’en est pas moins cruel, d’autant que ceux (autorités de la Macronie, mais aussi médias) qui ont spectaculairement occulté de leur univers Jean-Michel Blanquer alors même qu’il était encore ministre et qui ont, depuis, observé un parfait mutisme à son sujet, sont exactement les mêmes qui l’avaient continûment encensé depuis mai 2017. Une amnésie qui en dit long sur la fermeté de leurs convictions comme sur leur loyauté sur un plan simplement relationnel. Mais attention : cette dernière remarque est de celles qui pourraient m’exposer au reproche d’avoir été « séduit » par mon sujet, comme l’a impitoyablement relevé le Café pédagogique en rendant compte de mon livre. Les gardiens de la juste radicalité veillent, prompts à déceler une connivence coupable derrière la nécessaire empathie qui dicte tout travail journalistique centré sur une personne. Revenons plutôt, succinctement, sur les circonstances de ce passage de notre personnage de la glorification à l’effacement – ou plutôt à l’effaçage, on n’ose pas dire à l’application d’une cancel culture.

Une part de malchance peut suffire à ruiner le dispositif en apparence le plus solidement établi – et le « système Blanquer » l’était. Cela n’empêche pas que son constructeur, bien avant sa chute, était déjà vilipendé par une majorité d’enseignants. Mais à un variant de coronavirus près, il pouvait achever son parcours ministériel sans encombre, en faisant même le V de la victoire de celui qui avait su, selon l’argument martelé durant toute la crise sanitaire, « maintenir l’école ouverte », préservant ainsi la France d’un désastre cognitif et psychologique. Avec le variant Delta, et quel que soit le niveau d’exaspération des enseignants, cela marchait encore. Avec Omicron, cela ne marcha plus. Le énième protocole sanitaire de cette désormais si lointaine rentrée de janvier 2022 (tout ce qui précède le 24 février paraît d’un autre siècle) a été celui de trop. La communication de ses grandes lignes la veille, par le biais d’un entretien au Parisien-Aujourd’hui, donc en privilégiant un « plan média » plutôt que la sobre communication technique aux personnels, a été la « com » de trop.

De toute façon, et quel que soit le sujet, tout était déjà « de trop » dans l’opinion enseignante, où même les modérés se montraient à cran, tandis que nombre de détenteurs de la mémoire du monde éducatif maniaient avec de plus en plus d’insistance la comparaison avec Claude Allègre, ministre de 1997 à 2000, qui avait réussi à faire lever sur sa personne un vent de détestation quasi unanime. Ayant suivi cette période, je ne peux pas souscrire entièrement à cette comparaison : Claude Allègre, incarnation d’un mépris tous azimuts et d’une suffisance bornée qui feraient de lui plus tard un désastreux propagandiste du déni climatique, s’était rendu insupportable à ses propres partisans et insultait ouvertement les enseignants qui, n’hésitait-il même pas à proférer, « défilent avec leurs litrons ». Quoi que puissent en dire aujourd’hui ses détracteurs, Jean-Michel Blanquer n’a jamais joué ni même intimement pensé dans ce type de registre. Et même à son niveau élevé d’impopularité – je ne discute pas ici de sa quantification, ni de ses motifs ni de la part qui peut en être attribuée ou non à l’usure produite par la pandémie – celle-ci se traduisait plus en profonde lassitude qu’en mobilisation hostile.

Celle-ci est arrivée d’un coup dans la foulée du dernier protocole : quelques jours d’incubation ont suffi pour que soit lancée la grève « historique » du 13 janvier – historique car englobant jusqu’aux syndicats d’inspecteurs et, de manière rarissime, les syndicats des personnels de direction ; historique car réunissant ponctuellement la totalité d’un spectre syndical habituellement clivé en deux grandes factions irréconciliables (partisans de la lutte revendicative versus adeptes de la négociation, pour simplifier). Ce mouvement, particulièrement malvenu pour le pouvoir au moment où devait démarrer la campagne présidentielle, fut la démonstration qu’un énorme ressentiment s’était accumulé bien au-delà des organisations traditionnellement pro-grève. C’est à partir de ce jour-là que, dans les rangs de la Macronie, beaucoup ont basculé d’une idée à l’autre dans leur perception du personnage Blanquer : l’image du ministre droit dans ses bottes remettant l’éducation sur ses rails a cédé la place à celle du « boulet » risquant de faire manquer quelques pourcentages de votes à Emmanuel Macron le jour décisif. Au soir du 13 janvier, Jean-Michel Blanquer était déjà sous tutelle, ostensiblement chapeauté par le premier ministre Jean Castex pour recevoir les syndicats. Cependant, cela pouvait encore passer pour une manœuvre tactique destinée à le préserver en faisant baisser la pression directe contre lui. Et il n’était pas non plus mis hors jeu puisque, esquissant en quelques mots une autocritique contrainte, c’était encore lui seul qui, à la sortie de cette concertation sur le vif, en commentait les résultats. Mais le coup de grâce absolu, rendant impossible tout rétablissement, est venu trois jours plus tard et en un seul mot : « Ibiza ». Le lundi 17 janvier, un article de Mediapart révèle que le ministre était en vacances sur l’île d’Ibiza, en Espagne, au moment où il finalisait le fameux protocole puis en dévoilait le contenu dans une interview, à distance, au ParisienAujourd’hui.

Objectivement, rationnellement, l’information en elle-même présentait un intérêt des plus limités : les ministres, de toutes couleurs politiques et à plus forte raison s’ils sont aux prises avec un contexte difficile, sont généralement de l’espèce qui ne se repose jamais vraiment. Leurs vacances sont très relatives et sous astreinte. Bourreau de travail notoire, Jean-Michel Blanquer aurait bouclé à l’identique ce protocole fatal depuis n’importe quel endroit. Mais la politique, chacun le sait, se joue sur les affects et les symboles. Les arguments que le ministre lui-même et son équipe ont tenté en vain de faire valoir étaient inaudibles. A la fois surprenant, « trop fort » – comme on dit – et irrésistiblement drôle, le symbole Ibiza a littéralement enthousiasmé les détracteurs du ministre, de l’enseignant de base jusqu’au militant syndical aguerri en passant par le simple citoyen opposant. Ce qui leur était resté inaccessible par les voies classiques du rapport de forces – « dégommer » ou même seulement vaincre ponctuellement un personnage politique jusque-là inexpugnable et inexorablement résilient – était soudain à leur portée par des voies inédites, à la fois impalpables et imparables : comme s’il suffisait à chacun de communier dans l’hostilité pour que celle-ci se fasse performative et que la cible se désagrège à vue d’œil, vengeant ainsi des années d’impuissance.

Comme un formidable potentiel d’électricité statique, l’hostilité était dans l’air. Après l’affaiblissement causé par la grève, le symbole Ibiza, dont la dangerosité avait totalement échappé au ministre, a été l’élément déclencheur de l’éclair qui l’a foudroyé. Pour la foule de celles et ceux qui le détestent, ce fut alors carnaval, à l’image des membres du collectif Ibiza défilant joyeusement devant l’entrée du ministère autour du sosie du ministre et militant écologiste Nour Durand-Raucher, sans que la moindre intervention policière, devant le risque évident d’aggraver les dégâts, ne puisse l’empêcher. Cette victoire, savourée par la gauche désespérée et désespérante où je compte la plupart de mes amis, n’était en fait qu’un substitut de victoire, la suite des événements montrant aujourd’hui que la plupart des éléments constitutifs du « système Blanquer » et la matrice qui l’a fait advenir sont encore en place malgré un ostensible réagencement de façade.

Pour être franc, l’éclair n’a pas foudroyé que Jean-Michel Blanquer. Il a aussi foudroyé le livre que je lui ai consacré (Le système Blanquer, éditions de l’Aube) et, indirectement, un peu son auteur qui avait mis toutes ses forces et de longs mois de travail dans sa confection. Dans ce genre d’entreprise, un pacte faustien s’établit entre le journaliste et son personnage. Même s’il n’est pas « autorisé », même si un regard critique guide sa rédaction, l’ouvrage participe de la dimension publique du personnage étudié, du seul fait qu’un journaliste a jugé celui-ci suffisamment important pour en faire son sujet. Avant « Ibiza » et plus encore avant la grève du 13 janvier, l’avenir à court terme de Jean-Michel Blanquer semblait parfaitement tracé : il serait un des acteurs de la campagne présidentielle, fort de « l’école ouverte » et de son action revendiquée sur l’enseignement des « fondamentaux », puis, en cas de réélection d’Emmanuel Macron, le très probable détenteur d’un nouveau ministère, de préférence régalien. Après Ibiza, cette perspective s’évanouissait. De ce fait, le livre censé arriver à point nommé sur un personnage au cœur de l’actualité est devenu le livre sur un personnage disparu de l’actualité. A l’époque de l’accélération de celle-ci par la prédominance organisée de « l’info » immédiate, c’est fatal. Au cas où cela n’aurait pas suffi, l’invasion de l’Ukraine une semaine après la parution a fait le reste, reléguant pour un temps, et de manière compréhensible, tous les autres sujets à l’arrière-plan.

Quelques jours avant la parution, et alors que je venais d’annoncer celle-ci sur Twitter, me venait en retour cette remarque amicale d’un de mes followers, proviseur de lycée : « Jean-Michel Blanquer n’a vendu que 620 exemplaires de son livre « Ecole ouverte ». Vous devriez faire un peu mieux (je vous le souhaite en tout cas ». J’ignore d’où il avait tiré ce chiffre et s’il était exact. Je lui ai répondu que durant le travail, je m’étais « souvent demandé si je n’étais pas en train d’écrire pour un microcosme de 150 hyperspécialistes en France… » Je me le demandais d’autant plus que je savais le contenu, à beaucoup d’égards, à contre-courant. D’abord, bien sûr, à contre-courant du rejet radical et ad personam du ministre, discours submersif en provenance du monde éducatif depuis janvier. Non que mon livre soit exempt de critique et même d’une « déconstruction » méthodique du discours ministériel « sur l’école et la société » mais s’il existait un marché évident, c’était pour du bashing énergique et non pour les nuances et précautions diverses dont je fais mon miel. A contre-courant, donc, plus généralement, du règne de la punchline qui envahit tout le débat public. A contre-courant, enfin, ce qui n’est pas rien, de l’idéologie aujourd’hui la plus puissante, bien que non unique, et la mieux relayée sur l’éducation, à savoir la stigmatisation du « pédagogisme ». En cherchant un peu, il est possible de trouver encore dans mon propos d’autres postures à contre-courant, notamment une distance envers certaines analyses militantes trop simplistes à mon goût, ainsi qu’une circonspection marquée envers les envolées scientistes autour des neurosciences et du recours aux évaluations présentées comme infaillibles. L’addition de tous ces écarts, auxquels je n’ai pas envisagé une seconde de renoncer, aboutissait à un relatif défi qui, à mon sens, devait être relevé.

Alors, finalement, combien d’exemplaires vendus ? Plus ou moins que L’école ouverte ? A l’heure où sont écrites ces lignes, le 21 novembre 2022, je n’en sais toujours rien. Je n’ai pas cherché à le savoir. Je n’ai pas posé la question à mon (excellent) éditeur. Je crois, j’en suis même sûr, qu’il existe d’autres moyens de connaître les ventes d’un livre mais je n’ai pas fait la démarche de les consulter. Pourquoi ? D’abord parce que même à 150 exemplaires, si tel devait être le cas (c’est envisageable), je n’aurais aucun regret d’avoir écrit ce livre. J’en reste avant tout au sentiment d’avoir « fait ce que j’avais à faire » et laissé un document utile. L’actualité n’a pas évolué dans un sens favorable au succès ? Tant pis, c’est le jeu, j’assume. Alors, dans ce cas, pourquoi rester dans l’ignorance ? Très certainement pour avoir voulu me protéger et laisser le temps atténuer l’enjeu personnel, et j’assume aussi cette fragilité. J’imagine qu’une bonne âme, dès que le présent texte sera mis en circulation, s’empressera de m’affranchir sur le résultat et j’imagine aussi que cette bonne âme, si elle est inamicale, pourrait m’accabler de sarcasmes. Peu importe, désormais. D’autre sujets m’attendent, même si, devenu par la force des choses « blanquerologue » diplômé, je n’ai pas forcément tourné la page de celui-ci.

A propos, lorsque j’ai rendu la première version de mon manuscrit, il atteignait les 650 000 signes (espaces compris). J’ai dû en quelques jours et nuits et au prix de sacrifices perpétrés à la hache, le ramener au format plus raisonnable de 450 000 signes. Il y a donc des « chutes », dont certaines que j’entends publier sur ce blog, ranimé pour l’occasion. Un petit cadeau de fin d’année pour les 150 lecteurs « premium » du microcosme.

L.C.



Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s