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Une classe de banlieue au pays des mille fromages (14)

Mai 2006 / Coquillages et crustacés

Bien… Il est temps d’appeler les enseignants en séjour. Je les appelle matin et soir. Pas pour surveiller, chacun sait ce qu’il a à faire. Mais pour savoir comment les choses évoluent. A Oléron, Sylvie est ravie. Elle me parle sur le chemin du retour de la plage : ses élèves apprennent, découvrent et font des remarques pertinentes sur le littoral, les coquillages, les mollusques et les bivalves. Là encore, elle prend la mesure de la nécessité de l’expérience sensible pour les progrès scolaires des enfants. Là où les familles assurent elles-mêmes ces expériences, à l’occasion de vacances banales, avec des parents ou des grands parents disponibles, le cours sur les bivalves n’a pas besoin d’être transporté au bord de la mer, car les enfants refont appel à leurs souvenirs de vacances. Mais les nôtres, il faut les emmener à la mer pour travailler sur les coquillages, au théâtre pour leur faire découvrir Marivaux, au zoo pour trier les mammifères des ovipares… Et puis, à l’école, il faut laisser une place à cette expérience sensible, permettre l’expression personnelle, l’estime de leurs origines sans jamais les y réduire.

Bien sûr, on pourrait m’objecter que l’expérience sensible existe aussi « au pays » et qu’elle est peut-être encore plus sensible. Mais il se trouve que l’égorgement du mouton au bled n’est pas au programme, pas plus que la récolte du riz au nord du Sénégal… De plus, au bled, mamie a du boulot. Au Sénégal, papa doit aider sa famille et maman passe du temps à parler avec ses sœurs, ses cousines et ses copines. L’enfant zone avec les mômes du village, mais dès dix ans, il se morfond, regrette sa PlayStation et l’école, et se fait traiter de « Français ». L’expérience du pays de ses parents, c’est souvent qu’il en parle mal la langue et qu’il en comprend mal les codes. Dans les familles cultivées, non seulement les enfants ont des expériences variées de vacances, de sorties, de loisirs, mais en plus les parents verbalisent, expliquent, mettent en relation pour créer un contenu culturel utile, assurant la reproduction de la distinction scolaire. Mamie raconte que le « bi » de bivalve veut dire deux en latin, et explique au bambin de cinq ans la notion de préfixe. Papa résume la logistique de l’ostréiculture lors de la visite du parc à huîtres, et maman complète sur l’intérêt de l’iode dans la santé du cerveau. Vous pensez que j’exagère ? Pas du tout : j’évoque ici une vraie famille, que j’ai suivie un jour à Oléron pendant une heure pour noter l’organisation des savoirs transmis… C’est tout cela que nous remplaçons, partiellement, lors des classes transplantées.

A Port-Bail, Valérie a du souci avec Soraya. J’ai refusé qu’elle emporte son médicament (elle n’avait pas d’ordonnance, elle est multi-allergique et non francophone, on ne peut pas se permettre la moindre erreur). Elle a très mal aux dents et Valérie devra l’emmener chez le dentiste demain. Pas de sécu, pas de CMU, la consultation sera pour la coopérative scolaire, sauf si le médecin, compréhensif, accepte de consulter gratuitement (cela arrive, mais pas très souvent).

Point 2016-2017 / Remontées de terrain

En hommage à Charlie, mais aussi pour parler des tueries de l’Hypercacher du lendemain,  nous avons décidé de publier un journal, avec tous les textes et les dessins que les enfants avaient produits et choisis. Comme le journal de la ville s’appelle Bonjour Bobigny, les enfants ont choisi le titre « Bonjour Marie Curie ». Les directeurs avaient été réunis par l’Inspectrice. Elle voulait des « remontées de terrain ». Dans certaines écoles, des personnels avaient refusé de faire la minute de silence, d’autres s’étaient absentés à ce moment, des enfants parfois tenaient des discours confus. Massivement les familles étaient choquées par l’assassinat des journalistes, mais aussi par la publication de dessins considérés par elles comme islamophobes et les enfants étaient partagés. 

Les plus jeunes avaient peur, simplement peur. Certains préféraient dire « des voleurs ont attaqué Charlie hebdo » dans leur texte, pour gommer l’image de l’assassinat, du sang, de l’effroi qui en résulte. Un enfant a même dessiné des personnes jouant au foot. En dessous du dessin il avait écrit : j’ai dessiné une partie de foot car si tous ces gens étaient morts, ce serait trop triste. Il leur avait donc construit un petit paradis. Les plus grands avaient été exposés à des discussions trop complexes pour eux. Nous avons dû prendre beaucoup de temps pour expliquer la liberté d’expression, la laïcité, le respect dû aux religions. Pour beaucoup, la confusion entre la loi (ce qui est ou non légal de faire) et le péché (ce qui est ou non licite du point de vue d’une religion) était très présente.

A suivre…

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Une classe de banlieue au pays des mille fromages (13)

« Alors, faute de se déplacer en France, on a fait du jardinage »

Mai 2006 / Deux départs

A l’école dès 6 heures 30. Deux départs ce matin à accompagner. Une petite pluie fine, mais Météo France nous confirme que sur le littoral, le soleil a percé les nuages. « Oléron » part à 7 heures 30 et « Port Bail » à 8 heures 15. Comme il n’y a pas de rues dans le quartier, nous devons attendre l’autocar tout au bout de la cité, au bord d’une route à trois voies. Mais tout le monde a maintenant l’habitude et les enfants sont à l’heure, avec des bagages adaptés. Deux contrariétés : Flora et Haroun manquent à l’appel. Comme nous l’avions redouté, la mère de Flora règle ses comptes avec l’école en empêchant sa fille de partir. Pour Haroun, nous ne savons pas ce qui se passe.

Point 2016-2017 / Charlie de plein fouet

Petit à petit, les voyages sont devenus de plus en plus difficiles à réaliser et leur nombre s’est drastiquement réduit, pendant que l’on s’habituait aux reculs sociaux, aux enfants hébergés, à la misère, aux parents égarés. Alors, faute de se déplacer en France, on a fait du jardinage, car les enfants ont besoin de racines, et planter des graines, remuer la terre leur fait toujours du bien, en inscrivant leur enfance dans une terre qui se trouve quelque part. On a colonisé la butte qui nous sépare de la voie de chemin de fer : un terrain qui appartient pour moitié à la ville et pour moitié à RFF (Réseau ferré de France), mais séparé de la cour par une petite barrière, avec une porte pour permettre aux jardiniers de tondre la pelouse. On a travaillé au compostage, à la récupération des épluchures de légumes et des trognons de pommes de la cantine.

On en était là lorsque l’attentat de Charlie nous a frappé de plein fouet. Personne dans l’équipe ne lisait ce journal et moi-même je n’aimais pas beaucoup l’humour gras franchouillard qui y régnait. Mais assassiner des journalistes rappelle à chacun « les heures les plus noires de notre histoire », celles dont tout le monde pensait qu’elles ne reviendraient pas. On a donc décidé de faire la minute de silence tous ensemble et non pas chacun dans sa classe, et j’ai écrit un petit discours, car dans les réunions de classe, les enseignants se sont tous aperçu que les enfants avaient été confrontés à des images, à des discussions, à des récits, mais que personne, souvent, n’avait pris le temps de parler avec eux et pas seulement devant eux.

A suivre…

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Une classe de banlieue au pays des mille fromages (11)

coffre-fortMai 2006 / Savoir quoi faire de son argent

Lundi prochain, il y a deux séjours qui partent. Il faut vérifier avant toute chose les autocars. Il faut aussi tenter in extremis de faire venir les derniers irréductibles, et pêcher les derniers règlements. Plus les parents sont perdus, plus ils ont du mal à s’organiser, à passer voir une assistante sociale dans les temps impartis, à payer de manière échelonnée… A la fin, c’est usant, la veille des départs. Parfois, nous nous battons encore pour tenter une dernière médiation, et parfois, ça marche.

Je vois Emmanuel qui doit partir avec Sylvie à Oléron lundi. Dans sa classe, il reste Flora qui ne vient pas. Stéphane a le même problème dans la sienne avec Octave, le petit frère de Flora : pas de règlement, pas de réponse claire, des enfants qui ont envie de partir et des parents qui ne nous donnent pas de réponse. J’appelle donc le papa, sur son portable, pour savoir ce que nous faisons, si les enfants partent et si un règlement peut nous être versé. Le papa me garantit le versement d’un chèque lundi et la venue de sa fille. Emmanuel est ravi : il emmène tout le monde ! Dix minutes après, c’est la maman qui rappelle : quelle idée avons-nous eue d’appeler le papa ? C’est elle qui décide, et elle ne veut pas. Emmanuel lui demande de ne pas régler ses comptes avec moi contre l’intérêt de Flora. Que se passera-t-il lundi ? Mystère. Mais nous avons sa place de train et ses repas sont commandés.

Nous ne savons toujours pas si Haroun va partir en classe de voile. Le père a signé, la mère a dit d’accord, et pour finir c’est l’enfant qui dit non. Mais, quel est ce non ? Un non d’argent ? Un non d’inquiétude ? Il faut que je prenne contact. Heureusement, lorsque j’arrive à l’école, l’histoire semble être réglée (mais pas le séjour). Je profite de l’étude pour dire au gamin que ce serait bien d’amener ses parents au départ demain. Il n’est jamais trop tard pour payer. Carline, elle, partira, même avec quelques euros. Nous savons qu’il est difficile d’arriver en France et que trouver l’argent de la classe verte, c’est trop. Sylvie, l’instit du CE 2 lui prêtera des bottes, Emmanuel, l’instit du CM 1/CM 2 le petit anorak de sa copine. Une année, nous avions même lavé des vêtements pour faire la valise d’une petite dont la maman était malade. Dans ces cas-là, chez nous, tout le monde sait se mobiliser. C’est de là que vient notre autorité incontestable (et, au fil du temps, relativement incontestée) sur les enfants de cette école. Nous attendons beaucoup de leur part, mais nous ne mégotons jamais notre aide et notre investissement. Et ils s’en souviennent. Cela fonde notre autorité, loin de la violence.

Le papa de Carline vient nous voir. Il est d’accord pour que sa fille vienne, mais il est sans ressources, nourri par un cousin qui l’héberge. Il n’a pas un centime, n’est pas allé voir l’assistante sociale. Je vais demander le secours lundi et je verrai ce qui pourra être payé. En attendant Carline part avec seulement sa valise et sa brosse à dents. C’est ensuite la maman de Lyes qui m’attend avec son chéquier. Elle me le tend : elle ne sait pas écrire. Je prends Amira, sa fille, avec moi derrière le bureau et lui montre comment je fais. J’avais déjà appris à son grand frère. Maintenant c’est son tour : elle est en CE 1 et sait bien écrire les nombres en lettres. Pendant qu’elle remplit tout case par case, y compris l’ordre, la date et le report du montant sur le talon, je regarde Tamara, restée sur les genoux de maman : l’an prochain, en CE 1, toi aussi, tu apprendras à faire les chèques.

Toutes les classes de grands sont au rugby et tous les CP à la préparation du championnat. Avec seulement des CE 1 et des CE 2, la récré est calme. Aïda, en CM 2 chez Emmanuel, ne peut faire de rugby en raison d’un problème d’articulation du genou. Elle reste avec moi tout l’après-midi. Nous sortons l’argent du coffre et faisons ensemble les comptes des chèques et des espèces. Elle n’a jamais vu tant d’argent d’un coup. Une fois tous les classeurs vidés nous avons 3 800 euros sous les yeux. Je la regarde et, pendant cinq minutes, nous jouons avec les billets « à la dame qui ne sait pas quoi faire de son argent ». On dirait qu’on achèterait ci, qu’on achèterait ça…

Point 2016-2017 / De l’énergie

Cela fait bien longtemps que je n’ai pas compté l’argent de la coopé avec les élèves. J’ai toujours peur que ce soit difficile pour eux d’en voir autant. Nous ne sommes pas riches, mais nous bougeons beaucoup. Nous connaissons par cœur toutes les possibilités d’aller faire des visites gratuites : musées nationaux (toujours gratuits pour les scolaires), expos de la bibliothèque municipale, partenariat avec la MC 93, base de loisirs de Champs-sur-Marne (une ancienne sablière reconvertie en base de voile et de canoë, dans laquelle nous pouvions aller jusqu’à l’année dernière, mais cette année, l’association qui gérait le lieu a été dissoute et nous ne savons pas si cette possibilité restera ouverte). On peut faire bien avec peu de moyens. Mais il faut y mettre beaucoup d’énergie, ou bien – et c’est une incitation qui parvient souvent à beaucoup d’enseignants, ces derniers temps – il faut accepter des financements de fondations privées, avec le risque de mettre le doigt dans un engrenage qui nous dépasse.

A suivre…

Un atelier haïkus avec des CM1-CM2, par Véronique Decker

panneau-marie-curieVéronique Decker, professeure des école, directrice de l’école Marie-Curie à Bobigny (Seine-Saint-Denis) est pour moi une interlocutrice de longue date. En ce moment, je publie avec elle un blog « Dix ans d’école au pîed des tours », constitué de récits sur son école et son vécu de directrice.

Elle m’a parlé récemment d’un travail sur les haïkus qu’elle réalise en ce moment avec un groupe d’élèves. Cela m’a donnée envie de lui poser « officiellement » une question sur cette initiative et de l’enregistrer. Voici la question – que je prolonge un peu pour faire une petite interview – et ses réponses.

Si cette démarche vous intéresse, n’hésitez surtout pas à en profiter pour faire un tour sur le blog Dix ans d’école au pied des tours, où le premier récit « Une classe de banlieue au pays des mille fromages », consacré aux classes transplantées, aligne déjà une dizaine d’épisodes. C’est ici, bonne lecture !

L.C.

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Une classe de banlieue au pays des mille fromages (10)

 

plage

Mai 2006 / Gris dans la mer, rose au marché

J’ai le Kurdistan devant mon bureau ce matin : les mamans de Zahide et de Gamze m’attendent, avec deux garçons, Adil et Yilmaz pour faire les traductions. Nous devons parler argent, certificats de vaccination, autorisations de départ et fiches médicales. Voilà un bon exercice pour les garçons. Ligne par ligne, nous remplissons chaque fiche. Est ce que la petite fille est malade ? Asthmatique ? Allergique ? Est ce qu’elle n’aime pas manger quelque chose ? Là, je sens la difficulté arriver : les deux garçons comprennent bien de quoi il s’agit mais ne connaissent pas le nom en français. Il expliquent :  « un petit animal gris dans la mer et rose au marché »… Coup double : Yilmaz et Adil vont garder le mot « crevette » en mémoire, c’est sûr, et nous avons économisé l’argent du contribuable sur un traducteur agréé.

Les mamans s’apprivoisent. Je leur explique la liste des vêtements et leur montre qu’elles peuvent même, à ce sujet, se servir des fiches outils que possèdent Güzel et de Orkide, leurs deux petites : elles sont pleines de dessins et faciles à comprendre. Le visage de l’une d’elles s’éclaire. Manifestement, elle a déjà regardé le cahier d’atelier de sa fille et réalise que cela peut aussi lui servir. Allons, une petite réduction de facture pour aider au départ, et l’affaire est dans le sac… Il me reste douze parents à joindre pour les règlements de séjour. Souvent, ils font traîner jusqu’au dernier moment. Il faut les joindre, comprendre ce qui se passe, les aider et ne jamais se décourager pour aboutir, et connaître enfin le budget réel de la classe verte.

Point 2016-2017 / Fluidité mentale

Il faut que les enfants d’origine étrangère accompagnent leurs parents dans l’apprentissage du français. De tout temps, les enfants d’immigrés ont eu cela à leur charge. Souvent, la fluidité mentale et affective nécessaire pour passer d’une langue à l’autre finit par les rendre plus intelligents. Ayant construit deux langues, ils passent parfois étonnamment bien à une troisième. Mais à condition de l’avoir réellement construite. Car il arrive aussi que plus personne ne parle de langue maternelle dans la famille, et que toute la famille parle un sabir franco-autre chose confus qui fait que l’enfant se perd partout, dans la ou les langues maternelles de ses parents, en français, et lorsqu’il faut ajouter l’anglais, il se noie complètement. Désormais, nous devons commencer l’anglais en CP, avec des élèves qui ne maîtrisent pas 1000 mots de français… Il y a des enfants qui apprennent vite. Mais d’autres restent dans des confusions interminables et chaque langue ajoutée sur une base instable ajoute de la confusion au magma de départ. En 2001, Jack Lang, alors ministre de l’éducation, a lancé un « plan langues vivantes à l’école primaire », qui a été appliqué progressivement et réaffirmé dans un Bulletin officiel du 8 août 2007 intitulé « Programmes de langues étrangères pour l’école primaire. Mise en œuvre du cadre européen commun de référence ».

Un peu partout, et à Bobigny aussi, c’est surtout l’anglais qui s’est imposé. La première année (en 2004, je crois, chez nous), nous avons eu des intervenants pour tous les enseignants qui ne se sentaient pas en mesure d’enseigner une matière inconnue. Il n’a pas fallu plus de deux ans avant que tous les jeunes enseignants qui avaient eu plus de 12 de moyenne au concours soient « automatiquement habilités à enseigner l’anglais ». Mais les autres devaient « passer l’habilitation ». La confusion s’est accrue, car l’administration n’envoyait plus d’intervenants. Dans notre école, un enseignant à qui l’inspection avait refusé l’habilitation a été sommé d’enseigner tout de même l’anglais… Désormais, à part quelques collègues bientôt retraités, tout le monde est « habilité ». Et il est obligatoire de « faire des échanges de service » pour que toutes les classes fassent le programme en anglais. Dès le CP, il faut y consacrer deux fois 45 minutes par semaine. Au départ, c’est surtout de l’oral, avec des jeux, des chansons… À partir du CE1, il y a des leçons, des écrits, des modèles à reproduire. Je le reconnais, nous privilégions le français, car la plupart de nos élèves ne le parlent pas bien, et cela les gêne considérablement pour lire et comprendre des textes. Les maîtresses sont perplexes devant des injonctions qui ne peuvent pas être réellement mises en œuvre.

A suivre…

Une classe de banlieue au pays des mille fromages (9)

Classes vertes, classes de mer et classes de neige des élèves d’une école de Bobigny. L’école Marie-Curie, en éducation prioritaire. Un récit de Véronique Decker, coécrit avec Luc Cédelle. L’action se passe en 2006. Les commentaires distanciés (et la poursuite de l’action) sont de 2016-2017.

pentographeFévrier 2006 / Le pantographe et la caténaire

Nous n’avons plus qu’à passer les tests ce matin. Les plus forts repartiront avec le flocon, et tous les autres avec le l’ourson. Quelques réfléchis ont conservé un peu d’argent pour acheter leur médaille, qu’ils agraferont avec la fierté d’Artaban. Tous rangent leurs chambres et s’activent pour qu’elles soient propres avant le départ : les draps défaits, les housses et les taies en tas pour le lavage. Je sais que nous sommes en hôtellerie et que les enfants ne sont pas forcément tenus de le faire. Mais je trouve qu’il est important de leur apprendre à faire du mieux qu’ils peuvent, sans être dans l’attente de serviteurs. La coopération, c’est un état d’esprit qui doit trouver sa place partout.

Lente descente en autocar. Les enfants découvrent qu’il faisait beau à la station car nous étions au-dessus des nuages. La vallée de Chambéry est encore dans une brume que nous traversons lacet, après lacet, sur la petite route de montagne, en admirant l’habileté et la prudence du chauffeur. A la gare, les enfants s’organisent entre eux pour porter leurs valises, que des voyageurs sympathiques nous aident à monter dans le train. Cette fois, nous avons nos places et chacun peut s’asseoir confortablement. Au moment où nous partons, un soleil lumineux se profile entre les nuages. Un coup de fil nous apprend qu’il neige à Bobigny.

Le train rampe doucement : un incident en gare de Mâcon. Le soir, nous parviendrons Gare de Lyon avec plus d’une heure de retard. Mais le chauffeur de la ville nous a patiemment attendus et les parents, gelés au bord de l’avenue Allende, nous remercient quand même à l’arrivée. Maintenant, il reste à la classe, après les vacances de février qui commencent ce soir, tout le travail consécutif au séjour : légender les photos, préparer l’exposition, revoir les ouvrages documentaires sur l’élevage et la production de lait en montagne (bien des choses qui restaient irréelles et confuses peuvent désormais être comprises et assimilées), décrire la consistance de la neige — poudreuse le matin, collante l’après midi — finir les compte rendus dans les cahiers. Et, pour Nathalie et moi, prendre langue avec les parents de Coumba et le médecin scolaire à son sujet.

La classe verte (ou de neige, ou de mer), c’est quelque chose qui « rapporte » énormément sur le plan pédagogique. Cela commence dès les préparatifs. Dans bien des classes, l’enseignant fait tout, et les enfants consomment ainsi un séjour « prêt à cuire ». Chez nous, ils participent au maximum, en fonction de leur âge, à l’organisation : réservations, courriers, demandes de subventions, vente de calendriers… Du coup, ils apprennent et s’impliquent davantage. Après les observations et comptes rendus du séjour, il y a ensuite, au retour, « l’exploitation » : exposition, visionnage des documentaires, poursuite des expériences réalisées sur place, travail sur les questionnements qui ont émergé. Dans bien des classes, les élèves, sitôt rentrés, reprennent les manuels, comme s’il ne s’était rien passé. Les nôtres poursuivent le programme scolaire à la lumière de ce qu’ils ont vécu et appris, en préparant l’exposition, en la faisant visiter aux classes de l’école, en répondant à leurs questions. Scolaire, ce n’est pas synonyme de pénible ! Mais l’objectif de l’école, ce n’est pas l’école elle-même, c’est ce qu’elle fait apprendre et comprendre. Les classes vertes, de neige, de mer, aident à comprendre des milliers de choses parce que nous nous saisissons de tout ce qui «arrive » pour enseigner.

Il y a quatre ans, alors que nous partions dans l’Allier avec des CE 2, notre train était tombé en panne. La caténaire avait fait un arc avec le pantographe et créé un point de soudure. Deux heures à l’arrêt en pleine voie. Tous les voyageurs gémissaient d’impatience. Pendant ce temps, nos élèves harcelaient de questions les réparateurs et les contrôleurs de la SNCF, qui avaient fini par dessiner pour expliquer comment le pantographe pouvait se déployer, toucher la caténaire chargée de courant, alimenter le moteur électrique… Ils avaient été touchés par la curiosité et l’intérêt des enfants. Nous aussi. Je l’avais vécu comme une preuve de l’amélioration du fonctionnement de notre école.

Point 2016-2017 / Amertume et économies d’échelle

J’avais à l’époque un bel enthousiasme, persuadée qu’une partie de l’avenir des enfants des banlieues pouvait se jouer à l’école, et hors l’école en prenant tout ce qui était à portée comme terrain d’apprentissages. Mais il a fallu déchanter. Dix années ont bien entamé l’espoir du progrès social. On a vécu la période de « recentrage » sur les « apprentissages », comme si la concentration sur le « scolaire » allait résoudre les difficultés. Chacun sait au fond que les apprentissages « scolaires » se posent sur des savoirs construits pas à pas par les familles et la vie sociale de l’enfant. Tout le monde voit bien que les enfants des milieux intellectuels vont au musée, à la mer, ont des maisons de famille à la campagne, sont inscrits à des cours de musique, de chant, de théâtre, et louent des chalets pour le ski. Mais nos enfants des banlieues, eux, devaient seulement être recentrés…

Loin de moi l’idée qu’ils ne doivent pas s’entraîner. Mais il faut que le temps de cet entraînement et celui des expérimentations restent sur le temps scolaire, afin que l’école soit au moins un peu équitable. Il faut donc des budgets pour sortir au musée ou en classe verte, et qu’on arrête de réduire les horaires scolaires des élèves. Le temps de travail des enseignants a diminué au détriment des enfants des milieux populaires, et si la maîtrise du français régresse, c’est d’abord parce que les heures consacrées à son enseignement ne cessent de chuter interminablement. Au nom du recentrage sur les fondamentaux, on a donc supprimé la formation des enseignants, décimé les RASED (Réseaux d’aide et de soutien aux élèves en difficulté), décrié la « pédagogie » et ceux que les polémistes appellent les « pédagogos ». Puis s’est amorcée la lente descente des aides sociales et des services sociaux qui, quoi qu’en disent les discours, ne s’est jamais arrêtée depuis.

Cette année, c’est le CIO (Centre d’accueil et d’orientation) qui ferme . Plus besoin d’orientation : puisque les algorithmes d’Affelnet choisissent le bon établissement, pourquoi laisser les adolescents en parler avec des êtres humains ? Au même moment, des « coachs privés » fleurissent partout… C’est la énième économie d’échelle, comme si les ados n’avaient qu’à « prendre le bus » pour aller dans la ville d’à côté… Ils vont surtout avoir à attendre trois mois pour avoir un rendez-vous qui arrivera trop tard pour leur permettre de s’inscrire à temps dans le logiciel pour postuler dans la filière de leur choix. Car si les enfants des riches attendent d’avoir plus de 20 ans pour choisir vraiment leur métier, les enfants des pauvres sont censés avoir déterminé leur choix dès la 4ème, tout seuls…

Étrangement, tout le monde constate que chaque fois que le service public recule, le « privé » qui se targuait d’être à la fois moins cher et plus efficace, ne l’est pas… Les mutuelles coûtent plus cher aux contribuables que la Sécu, les cliniques privées davantage que les hôpitaux, le 115 qui facture des nuits d’hôtel absurdes en urgence depuis des années sans aucune amélioration de la situation ruine la préfecture bien plus que la construction de HLM ne pesait sur le département, et j’en passe…

Désormais les classes transplantées sont l’apanage des villes les plus riches, et les enfants qui partent en colo sont les plus favorisés. Pour les autres, on a fait des « économies d’échelle »… Il y a toujours des colos de 80 gamins chaque été, mais 10 viennent de Saint-Machin, 10 de Truc-le-Vieux, et une vingtaine d’autres communes de l’Intercommunalité… Donc, la colo de 80 n’emmène que quarante gamins, dans une ville de 50 000 habitants officiels…. Ce qui permet à toutes les villes d’afficher une « offre » de séjour ébouriffante sur le papier, mais avec moins de places disponibles pour les enfants de chacune. Pendant ce temps les colonies privées (stages maths soutien, séjours en Angleterre, séjours sports et musique, etc.) fleurissent à des prix inabordables pour toutes les familles qui n’ont pas l’appui d’héritages et de salaires de cadres supérieurs.

On nous a aussi fait croire à une « réforme des rythmes scolaires » qui devait permettre à tous les enfants d’accéder hors temps scolaire à tout cet entourage… Mais encore une fois, comme toujours, chaque réforme depuis dix ans n’est là que pour cacher des reculs sociaux derrière un fumigène de pédagogie. A Bobigny, aucun « atelier » de qualité. La réforme des rythmes s’est faite au détriment de tous les autres projets, et les ateliers qui existaient autrefois sur le temps périscolaire s’effondrent au profit de dispositifs rassemblant certes tous les enfants, mais sans contenu culturel intéressant. Aucun « séjour » réellement construit. Des animateurs mal rémunérés, peu qualifiés, ne disposant d’aucun matériel doivent « occuper » les enfants dans des conditions médiocres.

Alors, évidemment le résultat n’est pas au rendez-vous. Car pour qu’il y ait des résultats, il faut un projet patiemment construit avec les enfants par des professionnels qualifiés et enthousiastes, disposant de moyens adaptés à leur projet. La chronique précédente, datée d’il y a dix ans, illustre que cela a pu être possible, et donc que notre destin actuel n’est pas gravé dans le marbre.

À suivre…

Une classe de banlieue au pays des mille fromages (8)

Classes vertes, classes de mer et classes de neige des élèves d’une école de Bobigny. L’école Marie-Curie, en éducation prioritaire. Un récit de Véronique Decker, coécrit avec Luc Cédelle. L’action se passe en 2006. Les commentaires distanciés (et la poursuite de l’action) sont de 2016.

gare

Février 2006 / Annexe 2 en six exemplaires

Les élèves sont en vacances. Mais pas les directrices, ni tous les enseignants. En tout cas, pas aujourd’hui. Je repasse à l’école : Sylvie et Emmanuel sont là, en plein travail de préparation de leur classe de mer, fin mai, à Oléron. Non, ils ne s’y prennent pas trop tôt : le dossier des classes transplantées est à remettre douze semaines ouvrées (donc sans compter les vacances scolaires) avant le départ. Et les réservations SNCF ne peuvent être faites que 120 jours avant le départ. Mais 120 jours, c’est généralement plus de douze semaines ouvrées… Or, sans les réservations, pas d’horaires de départ ni d’arrivée, sans les horaires, pas de car et pas non plus de possibilité de remplir les indispensables annexes de transport… Attendez, je vais tout vous expliquer : pour chaque transport d’élèves, il faut remplir en deux exemplaires un document qui précise le lieu de départ, le lieu d’arrivée, l’itinéraire emprunté, le mode de transport, l’agrément de la société de transport, la liste des chauffeurs possibles et leur numéro de permis de conduire. Pour un simple départ en classe verte, j’ai l’obligation de remplir l’annexe 1 (trajet Bobigny / gare), l’annexe 2 (trajet gare Paris / gare d’arrivée), l’annexe 3 (trajet gare d’arrivée / centre de séjour), et d’autres annexes encore, si des sorties en autocar sont prévues durant le séjour…

Je reprends : pas d’horaires de trains, pas d’annexes 1, 2 et 3 possibles. Pourtant, nous devons transmettre le dossier complet à l’inspecteur de circonscription, qui le transmet à l’inspecteur d’académie (IA) et qui, lui-même, en envoie un exemplaire à son homologue du lieu où nous allons. L’idée, c’est que, dans l’académie d’arrivée, ils sachent qu’on y est et ce qu’on y fait et que dans notre propre académie, l’IA sache où sont ses classes et ce qu’elles font. Rien à objecter à cela mais, du coup, tous les papiers doivent être faits en deux exemplaires, et le dossier récapitulatif en six exemplaires. Pourquoi six, je ne sais pas. Pour nous en sortir, nous donnons des horaires récupérés sur le site Internet de la SNCF, nous calons nos annexes sur ces horaires provisoires puis, lorsque nous avons la réservation réelle, nous envoyons des avenants de modification des annexes de transports. C’est une source importante d’erreurs par la suite : entre les « faux » horaires et les « vrais », envoyés plus tard, la société de cars ou la mairie se trompent souvent… Moi-même, avec dix départs en classe verte, je finis parfois par m’y perdre. Là encore, j’ai le sentiment que l’Etat fait plus pour nous décourager que pour nous soutenir : dossiers très lourds, délais impossibles, brevets de secouristes indispensables (mais la formation à ce brevet a été supprimée), agréments à obtenir pour tout, du nécessaire à l’absurde (cars, sentiers, matériels, logement, lieux à visiter, accompagnateurs…).

Je profite de ma tranquillité pour regarder les photos de la classe de neige. Est-ce que cela se voit que les enfants travaillent en pédagogie Freinet ? Non, en tout cas pas sur les photos. Sur leurs cahiers, sans doute plus, car ils écrivent plus que la moyenne des élèves. Cela se voit « en vrai », car ils savent sans doute mieux régler leurs petits conflits par la parole, s’organiser pour leurs projets, s’entraider et coopérer. Cela se voit aussi lorsque nous faisons passer des dossiers en CCPE (commission de circonscription pré-élémentaire et élémentaire) : nos élèves, même ceux en très grande difficulté, ont l’audace nécessaire pour écrire. Même avec assez peu de moyens orthographiques. Avant de proposer une orientation, nous étudions leur travail scolaire, donc leurs cahiers, et là, les membres de la commission (psychologues, directeurs, inspectrice, rééducateurs,…) trouvent toujours qu’ils rédigent beaucoup de textes. Même ceux qui ont des troubles orthophoniques importants n’ont pas « honte » d’écrire, puis d’être corrigés et de recopier des histoires qu’ils inventent ou bien qui parlent d’eux-mêmes. C’est important parce qu’en écrivant, ils apprennent à écrire, alors que le découragement ne mène jamais à rien. A ce propos, il ne faut pas se raconter des histoires : chez nous comme ailleurs, tous les enfants ne progressent pas facilement à l’école. Pour quantités de raisons, certains peinent et avancent tout doucement. La pédagogie Freinet leur permet de progresser quand même sans se sentir humiliés, pendant que d’autres, même s’ils sont minoritaires dans la classe, vont plus vite et plus loin. Chez nous, les bons élèves sont minoritaires. Mais ils ne sont pas pénalisés du fait de leur scolarisation en ZEP. Certains vont même plus loin que le programme.

J’ai toujours les photos sous les yeux. Une chose s’y voit vraiment, c’est que les enfants de notre école portent des gènes du monde entier. Il va falloir qu’ils s’accrochent, car personne ne va leur tenir la porte pour entrer dans la vie. Je vérifie avec Sylvie son dossier avant de rentrer chez moi. Autorisation de départ, nommée « Annexe 2 » en six exemplaires, schéma de conduite (sur chaque annexe de transport, il faut un document donné par le transporteur, expliquant précisément le chemin utilisé (du genre « RN 34 pendant 12 kilomètres, puis D 302 sur 45 kilomètres », ne me demandez pas à quoi cela peut bien servir), agrément des autocars, listes des chauffeurs possibles, liste des accompagnateurs, emploi du temps détaillé… Ouf ! En voilà un de fait. Justement, tiens : voilà comment on peut « voir » que nos élèves apprennent en pédagogie Freinet : ils sont sur des photos de classes transplantées presque chaque année ! Dans les autres écoles, c’est tellement lourd qu’une ou deux classes seulement parviennent à partir. Chez nous, il y a neuf à dix classes sur treize qui partent.

Point 2016-2017 / Plus loin que l’origine

Le dossier est toujours aussi lourd. Il s’est même alourdi de la demande de la municipalité de transmettre la liste des accompagnateurs afin de vérifier qu’il n’y a pas de pédophiles dans le lot. Sage précaution, mais qui ajoute encore un poids, d’autant qu’il est toujours interdit d’emmener avec nous les animateurs de la ville…Il nous faut donc trouver des bénévoles, qui acceptent de travailler 16 h sans aucune rémunération, sauf imaginer qu’ils seront un jour récompensés au paradis où, nous en sommes sûrs, Saint Jules Ferry, patron des écoles communales laïques et obligatoires les attendra les bras grands ouverts. Les départs sont aussi stressants pour les enfants, pour les parents, pour les enseignants.

Alors, pourquoi se donner tant de mal ? Parce que c’est indispensable. L’école c’est l’endroit où on doit accepter de grandir sans la présence de ses parents. Pendant quelques heures, à la maternelle, mais ensuite, en élémentaire, il faut construire davantage d’autonomie, afin que les enfants puissent aborder le collège en étant capable de gérer livres, cahiers, trousse, cartable, salles, et horaires. Les enfants doivent être capables de s’appuyer sur des pairs afin de ne pas rester confinés dans les traditions de leurs familles. On doit être fier de ses origines. Mais l’origine d’un vecteur, ce n’est qu’un point de la droite. Je souhaite que mes élèves aillent voir plus loin que leurs origines.

À la Une

Une classe de banlieue au pays des mille fromages (7)

Classes vertes, classes de mer et classes de neige des élèves d’une école de Bobigny. L’école Marie-Curie, en éducation prioritaire. Un récit de Véronique Decker, coécrit avec Luc Cédelle. L’action se passe en 2006. Les commentaires distanciés (et la poursuite de l’action) sont de 2016.

la télé

Février 2006 / C’est beau comme la télé !

Hier soir, pour nous, c’était le « grand jeu » : une animation prévue et organisée par les animateurs du centre. C’était un karaoké. Nous étions en compagnie d’une classe de trente-trois élèves de l’école privée Saint-Anselme, venus d’une province suffisamment profonde pour que, sur la totalité de l’effectif, on ne puisse déceler, à l’œil, aucune origine extra-européenne. Quant à eux, nos vingt élèves sont plutôt représentants de la diversité du monde et de la pluralité du vivant : il ne nous manque plus qu’un Amérindien et un raton laveur pour boucler le tour de la planète. Notre tâche, et elle est parfois rude, c’est d’en faire des Français : fiers de leurs racines diverses, et sages de ne jamais s’y résumer. Comme le disait Foulemata, une grande de CM 1 de la classe de Nathalie, sage et sérieuse, à notre réunion hier soir : nous, on ne fait plus attention aux couleurs et aux origines, parce qu’on a appris à regarder le cœur des gens.

J’aime bien les réunions avec les élèves. Ils peuvent dire tout ce qu’ils ont comme soucis, et le groupe s’efforce d’y répondre. Dans ces moments-là, je ne suis plus strictement l’enseignant référent de la classe, mais un membre du groupe, qui doit s’inscrire auprès du président de séance. Il faut du temps aux élèves pour s’habituer à prendre la parole, à tenir un discours clair et cohérent avec l’ordre du jour, à respecter la durée prévue pour que la réunion ne s’éternise pas… Mais ce temps, ces efforts sont importants pour devenir un citoyen respectueux des règles : qu’ils soient ensuite membres d’une association, d’un syndicat, d’une copropriété, partout où il faut se réunir, réfléchir ensemble, faire un compte rendu, l’apprentissage démocratique leur servira.

La courte réunion d’hier soir était tenue à la demande de Salah, qui avait été « mal regardé » par un élève de Saint-Joseph. Celui-ci l’aurait montré du doigt sans sourire. Au fil des prises de parole, nous apprenons que Raynald, pour « défendre Salah », a déjà menacé du poing le fautif à la sortie du repas. Je m’inscris à mon tour et, délibérément, je me fâche. Ces enfants-là, dis-je, n’ont pas l’habitude de voir des enfants à la peau noire ou aux yeux bridés ; pour nous, c’est normal, mais ils doivent être étonnés de nous voir : est ce que ce n’est pas étonnant, pour nous, une école où tout le monde est blanc à peau claire? Et pour qui va-t-on passer si, au moindre regard, ils sont menacés du poing ? Faouzia rétorque que de toutes les façons, ça se voit que l’enfant qui nous a regardé nous « cherche ». Elle ajoute dans la foulée qu’il ne faut pas qu’il nous « trouve » et nous terminons là-dessus.

Le matin, nous partons visiter une ferme, avec de vraies vaches, l’odeur du fumier, et le bruit de cataracte de la pisse. La vache boit 100 litres d’eau, fait 30 litres de lait par jour. Et la différence coule dans la rigole. Il y a aussi des chats dans le foin, des chèvres au fond de l’étable, deux cochons dans une petite porcherie avec l’odeur du lisier qui prend la gorge et douze poules grattant au bord d’un ruisseau de montagne. Les génisses, les veaux, la jument dans le pré, le vêlage : tout prend corps et sens. En quelques minutes, sont comprises des notions et des locutions sur lesquelles nous aurions vraiment peiné avec un manuel et des documentaires. Il faut un minimum d’expérience du monde pour apprendre. La classe verte, c’est de ce point de vue une expérience inoubliable et sensorielle, loin de la cité et de ses limites. L’après-midi, au ski, le moniteur nous fait prendre deux télésièges l’un après l’autre, et nous voilà tout en haut de la montagne, avec une vue à 360 degrés sur la chaîne des Alpes. Raynald s’exclame : « C’est beau ! On dirait la télé ! » Cette remarque, c’est typique des ZEP. Il y a quelques années, alors que je faisais mâcher de la menthe sauvage à des élèves pour qu’ils découvrent de quelle plante il s’agissait, un petit Mahamadou m’avait affirmé, fier de lui : « C’est du chewing-gum ».

Les Alpes, en vrai, c’est beau comme une émission de télé. Allons, j’en profite pour tirer des portraits sur fond de paysage grandiose, tout en les incitant à observer les sommets et les vallées à la ronde. Pour qu’un jour, à la télé, ce soit beau comme le Massif des Bauges.

Point 2016 / Nouvelle classe de neige

La ville de Bobigny appartient désormais à une intercommunalité qui s’appelle « Est ensemble ». On se retrouve plus nombreux que l’ensemble des Islandais dans cette intercommunalité dont je peine à trouver l’intérêt, sauf à verser de nouvelles indemnités à des conseillers qui ne sont même pas élus par le peuple. Chaque commune nomme ces conseillers à l’intercommunalité, ce qui leur permet de toucher une nouvelle indemnité, soi-disant pour faire des bénéfices par l’harmonisation et la mutualisation des besoins… Dans les faits, les intercommunalités ont ajouté une couche entre la commune et le département, sans apporter autre chose que de nouveaux coûts et de nouvelles complexités. Bref, lorsqu’une poubelle se renverse dans la rue, il faut appeler la mairie car les balayeurs sont municipaux, et l’intercommunalité, car les poubelles sont intercommunales, puis l’intercommunalité appelle Véolia, car c’est décentralisé, décompacté, bref, c’est une entreprise privée qui fait le travail…

Tout devait y être plus simple et cette nouvelle couche de mille-feuilles d’instances locales complexifie encore le réel. Nous y avions vu un seul avantage : dans l’intercommunalité, il y a des villes qui disposent de centres en montagne, alors que Bobigny n’a plus qu’une destination à la mer et une à la campagne. Nous avons donc réclamé à la conseillère pédagogique de sport de notre circonscription qu’elle sollicite des échanges entre les municipalités. C’était déjà le cas pour les colos, et cela a fini par être possible pour la classe de neige. Les deux CE2 se préparent déjà… Notre école dispose de 60 combinaisons de ski, car à l’époque où les subventions existaient encore, nous parvenions chaque année à envoyer une classe dans le massif des Bauges. Une autre école de la ville parvenait également à partir chaque année. Nous avions donc collecté des combinaisons, et mis en commun notre trésor. Lorsqu’il est devenu impossible pour nous de partir, nous avons offert à toutes les écoles du département, via l’Office des Coopératives scolaires, de les emprunter gratuitement et eux aussi ont collecté des gants, des chaussettes, de nouvelles combinaisons. Locations des skis, forfaits, cours… tout est hors de prix. Il va falloir nous lancer, et être réellement créatifs pour trouver le financement nécessaire si nous voulons que les enfants skient un peu, ce qui est communément le but d’une classe de neige.

À la Une

Une classe de banlieue au pays des mille fromages (6)

Classes vertes, classes de mer et classes de neige des élèves d’une école de Bobigny. L’école Marie-Curie, en éducation prioritaire. Un récit de Véronique Decker, coécrit avec Luc Cédelle. L’action se passe en 2006. Les commentaires distanciés (et la poursuite de l’action) sont de 2016.

menuFévrier 2006 / Nourritures de chrétiens ?

Cela devient inquiétant : malgré tous nos efforts, Lahcen, un grand garçon de CM 2, et Coumba, une petite de CE 2, ne mangent vraiment rien. Ce n’est pas pour nous un problème inédit : parfois, il s’explique simplement par le stress de quitter ses parents, parfois par celui de vivre dans un milieu de Chrétiens, où, sait-on jamais, le porc et l’alcool seraient cachés dans des aliments appétissants. Avec un peu de magnésium, Lahcen finit par se détendre et mange mieux, mais Coumba peine toujours devant trois légumes et un demi-yaourt nature, alors que, tout de même, nous avons skié deux heures ce matin…

Elle était si faible, sur la piste, que je lui ai donné des bonbons et du sucre. Plus tard, avant de partir à la promenade en raquettes, je tente encore de lui faire manger une barre « céréales raisins ». Tout le monde a vu qu’elle avait des bonbons et des céréales, mais personne ne manifeste de jalousie, car je ne le fais pas en cachette, mais au contraire en expliquant mes raisons, en lien avec le travail fait en classe sur l’équilibre alimentaire. Pour tous les autres enfants, les bonbons sont interdits. Le téléphone aussi, d’ailleurs, mais j’appelle les parents de Lahcen et ceux de Coumba. Le contrat, pendant le séjour, est clair : les enfants n’appellent pas leurs parents, les parents n’appellent pas leurs enfants, mais au moindre problème, nous le faisons.

J’en profite pour rappeler à tous les enfants la nécessité d’une nourriture équilibrée et je redemande à Lahcen et à Coumba de faire l’effort de s’alimenter plus convenablement afin de pouvoir skier avec nous. Nathalie prend le garçon à sa table, et je garde la petite à côté de moi, pour veiller tout de même au minimum. Coumba finit ainsi sur les genoux de la maîtresse qui lui donne le yaourt à la cuillère tout en lui rappelant le rôle du calcium, des vitamines, des protéines…

Face au stress religieux et familial, c’est le rôle de l’école que de transmettre des savoirs scientifiques sur une alimentation saine et variée, source de santé durable. Les classes transplantées (vertes, de neige, de voile, etc.) sont toujours un moment important de ce travail que nous poursuivons ensuite, à l’école, dans le cadre de la cantine du midi. Le plus simple étant de le faire à table, en mangeant avec les enfants. A la fin de la promenade en raquettes, Coumba est sur mon dos, épuisée. Elle est légère comme deux plumes. Ses parents me confirment qu’à la maison, c’est pareil. De retour à l’école, il faudra tout de même en parler au médecin scolaire. Il y a peut-être autre chose…

Point 2016 / Pression sur le repas

La nourriture devient le point nodal des revendications des parents dans les écoles des banlieues. Chez nous, la cantine est gratuite (c’est à dire que les parents ne la payent pas, mais que la ville fait des économies partout pour régler la facture, qui doit être salée tout de même). Mais de plus en plus, les enfants n’ont « pas le droit de manger la viande » car les parents préfèrent que leur enfant ne mange pas plutôt que de risquer qu’il mange une nourriture non conforme religieusement. Depuis plusieurs années, je réclame un repas végétarien, ce qui est très différent, car un « repas sans viande » c’est un repas déséquilibré, et surtout, le jour des lasagnes, de la moussaka ou de la crème au poulet, c’est un repas avec un bout de pain et un yaourt….

Parfois les parents mettent une pression extrême sur les enfants, et toute incitation à manger devient pour leur progéniture d’une violence insupportable. On a déjà des repas « sans porc », mais cela n’y suffit plus. En fait, il nous faudrait aller vers les nourritures végétariennes. Cela permettrait d’apaiser les parents qui sont inquiets de la qualité de la viande servie (et je pense qu’ils ont raison, on voit bien le « minerai de viande » des lasagnes…), ceux qui veulent de la viande certifiée religieusement, ceux dont la religion refuse la viande… Au lieu d’avoir porc et « sans porc », on aurait viande et « sans viande » comme dans les restaurants indiens, qui proposent toujours une carte végétarienne. On pourrait y voir une « démission » devant la pression religieuse ? Il faut tenir bon, mais sur les choses importantes, pour moi, dans une école, ce n’est pas le menu du repas de midi qui est important. Là où il faut tenir bon, c’est sur les contenus, sur la démarche scientifique, sur l’éducation affective et sexuelle, sur la piscine, sur le racisme… Notre métier, ce n’est pas la cantine.

Les enfants auraient l’autorisation de leur parents de manger tout le repas, et ils pourraient se détendre. Leurs parents aussi pourraient alors se détendre et se réunir pour se battre au sujet de causes bien plus graves : l’école publique des banlieues souffre de travailler dans des établissements trop grands, inadaptés, avec des classes trop chargées, des professeurs mal formés, inexpérimentés, insuffisamment encadrés et accompagnés, avec un matériel obsolète (des ordinateurs hors d’usage, des connections internet qui ne connectent pas, des photocopieuses dont on ne peut pas se servir à volonté…). Si l’on réglait une fois pour toutes cette question en instaurant un vrai repas de substitution pour tous, peut-être que l’on pourrait se préoccuper de l’essentiel : la qualité de l’enseignement.

A suivre…

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Une classe de banlieue au pays des mille fromages (5)

Classes vertes, classes de mer et classes de neige des élèves d’une école de Bobigny. L’école Marie-Curie, en éducation prioritaire. Un récit de Véronique Decker, coécrit avec Luc Cédelle. L’action se passe en 2006. Les commentaires distanciés (et la poursuite de l’action) sont de 2016.

fromages

Janvier 2006 / Un concept essentiel à la formation du citoyen

Nous visitons une fromagerie. C’est d’un exotisme total pour nos élèves : le petit-lait, la présure, le caillé… Chez nous, à Bobigny, les fromages, ce sont d’abord des marques, des étiquettes avant d’être des saveurs de terroir. Les enfants ont un peu de mal à suivre par moments, mais, sous un espace vitré, nous pouvons longuement observer le fromager en train de poser les faisselles et de les remplir de caillé qui dégoutte de petit-lait. Ce ne sont pas des vacances : de retour au centre, les élèves écrivent sur leur cahier de classe de neige le compte rendu de la journée, qui leur servira ensuite à préparer des exposés, pour la classe et pour leurs parents, avec les photos qu’ils ont prises et qu’ils devront légender. Les impressions, les choses vues, le vocabulaire appris sont notés à l’heure des douches : par chambrée, un enfant se lave pendant que les autres écrivent, puis un autre, à son tour, part se doucher et laisse son écrit en suspens… Ainsi de suite, jusqu’à ce qu’ils aient tous écrit et qu’ils se soient tous lavés. La plupart d’entre eux va aussi commander du fromage et du miel, pour de bons souvenirs à partager en famille. La France, pays des mille fromages : voilà un concept essentiel à la formation du citoyen, non ? Il n’est pas précisément au cœur des programmes scolaires, mais j’aime à penser que, désormais, il fera partie du bagage de nos élèves. L’après-midi, nous passons de la piste poussin à la piste verte : chasse-neige, slalom, tire-fesses. Les progrès sont rapides et malgré les différences d’âge (la classe est un triple niveau : CE 2, CM 1, CM 2), le groupe reste homogène et soudé. Même Thomas, pour qui l’équilibre physique et la concentration sont si difficiles, s’applique à suivre le groupe.

Le lendemain, les progrès vont nous permettre d’aller sur une piste bleue et seules trois petites auront du mal à suivre : Coumba parce qu’elle ne mange rien, Lætitia parce qu’elle manque d’audace, Bassema pour rester avec les deux premières, qui sont ses copines…

Point 2016 / Et voilà, le travail !

Les enfants doivent pouvoir voir des adultes travailler. Pour les enfants des campagnes, c’est plus simple de voir papa avec la trayeuse, maman avec le tracteur, mais en ville, le travail est secret, les entreprises sont interdites, et les enfants n’ont aucune idée de ce qui se fabrique, se moule, se coud, fermente, s’emboutit, s’emballe, se ponce, se transporte, s’affine, ni pour les fromages ni pour les smartphones. Les parents ne sont pas tous fiers de leurs emplois, car pour la plupart d’entre eux, ils ont des emplois de faible qualification, avec d’importantes contraintes d’amplitude horaire, ou de fatigue : caissière, femmes de ménage, opératrice de télésurveillance, nourrice, maçon, égoutier, intérimaire, vigile, balayeur… Leurs emplois sont difficiles, et beaucoup doivent en plus les chercher longtemps : la fierté d’avoir un « métier » a disparu, et désormais plus personne ne parle aux enfants de ce qu’il fait pendant la journée. Pour les enfants, le monde du travail est un grand mystère. Comment peuvent-ils s’imaginer dans un monde où des « normes de sécurité » les empêchent de voir le fonctionnement de la fabrication des biens, des services, de la nourriture ? La classe verte, cela permet aussi d’aller voir une ferme, une fromagerie, un apiculteur, de rencontrer des producteurs de légumes au marché, de faire du pain avec un boulanger. Si j’étais ministre, tout cela serait au programme obligatoire des écoles…

A suivre…