Laurent Frajerman : « On peut parfaitement produire des statistiques fiables sur les grèves »

Cette interview a été publiée dans La Lettre de l’éducation n°874, du 15 février 2016.

[au passage, je ne résiste pas à envoyer poliment une poignée de bisous aux bougres de crénom d’ahuris ou de fourbes qui, quand j’exerçais comme journaliste éducation, n’ont cessé de me portraiturer sur les réseaux sociaux comme pur relais de la parole officielle. LC.]

Laurent Frajerman est professeur d’histoire-géographie en lycée, chercheur à Paris-I et à l’institut de recherches de la FSU.

Professeur en lycée, vous êtes aussi militant syndical FSU, engagé contre certaines mesures du gouvernement, et chercheur, donc voué à produire des données objectives. N’est-ce pas contradictoire ?
Cette question se pose à tous les chercheurs car tous ont leur part de subjectivité. La dénier ne sert à rien. Il vaut mieux l’assumer pour la canaliser. Ce qui garantit un minimum d’objectivité, c’est d’abord le dialogue avec les autres chercheurs. Mes travaux sont publiés dans les revues importantes traitant des questions éducatives. Les contradictions sont inévitables, mais n’empêchent en rien de produire des données crédibles.

Ces derniers mois, l’estimation du taux de grévistes contre la réforme du collège varie à peu près du simple au double entre le ministère et l’intersyndicale à l’origine du mouvement. Vous qui travaillez sur cette question, comment expliquez-vous cet écart ?
C’est un problème de volonté politique. Le ministère de l’éducation dispose en fait depuis 2010 des outils techniques qui lui permettraient de donner rapidement une estimation fiable. C’est l’application Mosart, mise en place sous Luc Chatel. De par un choix délibéré fait à l’époque, cette application comporte un module de comptage des grévistes qui en minore mécaniquement le nombre. Leur taux est calculé non sur les personnels attendus - censés travailler à la date de la grève – mais sur l’ensemble de l’effectif de chaque établissement. De plus, le ministère a introduit l’obligation de faire ce comptage entre 8 heures et 9 heures, alors que les arrivées de professeurs s’échelonnent sur la journée. Le ministère collecte les données recueillies dans les établissements, les divise par les effectifs budgétaires et communique sur cette base aux médias son taux de grévistes. C’est le seul chiffre qui sera rendu public, alors que la même application Mosart est utilisée pour recenser, cette fois sur l’ensemble de la journée, les noms des grévistes pour que les services financiers puissent opérer les retraits sur salaire. Donc d’un côté l’Etat ne recueille qu’une partie de l’information et de l’autre il en collecte soigneusement la totalité. A la fin de la journée, l’administration de chaque établissement dispose du nombre exact des grévistes. Très vite, au terme d’une semaine au maximum, l’administration centrale pourrait produire un chiffre fiable. J’ai calculé que le taux officiel de grévistes doit être multiplié au moins par 1,8, sans être démenti par le ministère. Mais aucun correctif n’est jamais apporté au taux initialement annoncé.

Depuis des années, le ministère – sous différentes couleurs politiques – dit que la seule mesure incontestable du taux de grévistes est donnée a posteriori par les retenues sur salaire…
Oui, mais il faut bien constater qu’il ne communique jamais sur ce thème. Aujourd’hui, deux institutions sont en mesure de fournir des données tout à fait fiables : la Direction générale de l’administration de la fonction publique (DGAFP) et, au ministère de l’éducation, la Direction des études, de la prospective et de la performance (DEPP). Des tests ont été faits. Ils sont probants, même si l’on peut encore affiner la méthodologie. Le retrait sur salaire se pratique dans un délai compris entre un et trois mois au maximum. Comme les grèves sont assez espacées, on voit bien les retraits correspondants. On n’aura jamais de chiffres d’une précision absolue, puisqu’il peut y avoir, marginalement, des retraits pour d’autres motifs que la grève. Mais on peut parfaitement produire des statistiques fiables. Malheureusement, c’est le défaut de transparence qui perdure. Personnellement, pour obtenir des chiffres issus de l’application Mosart, j’ai dû recourir à la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA). Tout le monde aurait pourtant intérêt à dépasser le rituel des estimations concurrentes du ministère et des syndicats, que les médias et le public renvoient dos à dos. Même les syndicats aujourd’hui favorables à la réforme du collège : demain, ils peuvent à leur tour participer à des mouvements qui seront mécaniquement minorés. Quant au ministère, il n’est pas sain que sa parole officielle soit dévalorisée par de telles zones d’ombre.

« Tout, absolument tout, dans l’éducation est controversable et controversé »

Journaliste sans pour autant atteindre les cimes de notoriété où officient les « éditocrates » que certains brocardent avec entrain, on n’a pas tous les jours l’honneur d’être interviewé, et de se retrouver ainsi de « l’autre côté ». C’est ce qui m’est arrivé (en même temps que Louise Tourret, de France Culture) grâce au collectif Questions de classes(s), qui édite la revue N’Autre école. Il en a résulté une publication dans le n°6 de cette revue, paru en juin 2017, et dont le dossier était consacré à « l’esprit critique ». Avec l’autorisation de la revue, je reproduis ici cette interview dont, avec le recul, je n’ai rien à retirer, y compris et surtout ce qui n’emportera pas une adhésion unanime. L.C.

Pour ce procurer ce numéro de N’autre école et/ou découvrir les autres, suivre ce lien :https://www.questionsdeclasses.org/?Esprit-critique-es-tu-la-N-autre-ecole-no6-est-sorti

[les notes auxquelles renvoient les astérisques sont de la rédaction de la revue]

QdC – Comment et pourquoi êtes-vous devenu journaliste spécialisé dans l’éducation ?

Luc Cédelle. Presque par hasard : j’étais un dévoreur boulimique d’informations et j’aimais écrire. Cela suffisait, à cette époque très révolue, pour qu’un concours de circonstances vous permette d’entrer dans la profession. Formé sur le tas, en travaillant à la rubrique sociale d’une agence de presse, cela m’a donné l’occasion de suivre les grands conflits sociaux des années 1980 : charbonnages, sidérurgie, chantiers navals, automobile… L’occasion, aussi, de m’émanciper progressivementd’un gauchisme profond, manichéen. Le journalisme, en me faisant plonger dans la diversité sociale, m’a fait découvrir la nuance et rejeter l’invective. J’ai réalisé qu’un grand patron pouvait être un honnête homme, qu’inversement un syndicaliste n’était pas toujours irréprochable, qu’un militaire ou un policier n’était pas obligatoirement une brute fascisante, etc. Une fois acquises les bases du métier de journaliste, j’ai alors lancé une mini-agence de presse destinée à couvrir, en commençant par la Roumanie, la « transition » engagée en Europe de l’Est. Le succès d’estime ne faisant pas la prospérité commerciale, cette aventure s’est arrêtée par épuisement. Après avoir testé le capitalisme sans capital, que je ne recommande à personne, je suis revenu au journalisme, cette fois en free lance. C’est ainsi, sans l’avoir spécialement cherché, que j’intègre, en 1997, la rédaction du mensuel Le Monde de l’éducation. Claude Allègre est ministre et je débarque dans un contexte tendu et, à ma surprise, étranger à la grisaille bureaucratique à laquelle je m’attendais. Je découvre un univers foisonnant. Les profs militants de leur métier, souvent engagés dans les quartiers difficiles, m’inspirent admiration et respect. Le procès permanent, virulent, fait à la pédagogie et aux pédagogues, me stupéfie. Plus étonnant encore, et plus douloureux, je constate que ce procès est instruit par un courant intellectuel majoritairement composé d’anciens gauchistes. Des gens qui dégainent leur «Hannah Arendt et sa “crise de l’éducation”…» avant que vous ne puissiez émettre un son ! Terrifiant et stimulant à la fois. Je comprends que, dans cet univers-là, le travail ne va pas manquer d’intérêt.

QdC – Ce secteur est-il particulier ?

L.C. – Je ne pense pas, justement, qu’il soit si particulier, ce n’est qu’une variante parmi d’autres du journalisme. Si la rubrique éducation est une spécialité, alors c’est une spécialité totalement ouverte, une sorte de plage d’interdisciplinarité sans limites. Si l’on peut, en accumulant la connaissance des acteurs et des institutions, gagner une relative aisance, il est parfaitement vain d’espérer en avoir fait le tour. L’éducation, par définition, porte sur tous les aspects du savoir. donc, traiter de l’éducation, c’est fatalement être amené à aborder, même superficiellement, chacun de ces aspects – c’est ce qui se produit par exemple avec les controverses sur l’enseignement de l’histoire ou des sciences économiques et sociales, sur les questions de la perméabilité des jeunes aux théories du complot, sur la maîtrise et le statut de l’orthographe, ou encore sur l’apprentissage de la lecture. Il n’est pas possible de traiter isolément des conditions de transmission d’un savoir sans s’intéresser à ce savoir lui-même. Donc, toute problématique éducative est une nouvelle occasion d’apprendre. Il faut traiter non seulement de l’institution éducation nationale, qui est déjà un sujet intimidant par son immensité et sa complexité mais, plus globalement, de tout ce qui relie une société aux savoirs. Les sujets touchent à la fois à l’histoire, la philosophie, la sociologie, l’économie, la psychologie, la politique, et même l’international avec l’émergence du comparatisme éducatif. Enfin et par-dessus tout, le système éducatif est le creuset dans lequel une société se maintient et se projette dans l’avenir. L’éducation qui, en France, concerne directement près de 15 millions d’élèves, d’étudiants et leurs familles me semble réunir au plus haut point les caractéristiques d’un formidable sujet « total ».

QdC – Vous sentez-vous plus « exposé » aujourd’hui qu’hier ? Les débats vous semblent- ils se « radicaliser » dans la presse, les réseaux sociaux, en librairie ?

L.C. Débuter dans la rubrique éducation sous Allègre, c’est forcément se sentir tout de suite exposé à la virulence des débats et tâter du doigt l’impossible neutralité du journaliste face à sa matière. Tout, absolument tout, dans l’éducation est controversable et controversé. Rien n’est purement « technique » ni « scientifique » comme certains aimeraient le croire. Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’il n’existe pas d’apports scientifiques ou techniques aux questions éducatives. Mais les choix éducatifs sont d’abord dictés par des valeurs, des visions du monde et de la société, des attachements historiques et politiques. L’intendance, la recherche de l’efficacité et la validation scientifique viennent après. On ne peut pas partir de la science pour arriver aux valeurs. Les débats n’ont cessé de se radicaliser, à l’initiative de qu’on pourrait appeler le camp pamphlétaire, qui martèle un discours hostile à la pédagogie (rebaptisée « pédagogisme »*) On peut discuter sur les incertitudes, les altérations et les dérives possibles de la pédagogie ou de ses traductions en langage administratif, et c’est pourquoi j’ai toujours été attentif aux arguments derrière leur gangue polémique. Mais ce qui se développe est une fuite avant dans un discours d’exécration sans limites : on trouve toujours un pamphlétaire pour aller un cran plus loin que le précédent. Ce discours, sur la forme comme sur le fond, a historiquement de fortes racines à l’extrême droite, mais il est devenu dominant dans la droite de gouvernement, comme l’illustre la campagne présidentielle, et de plus en plus présent sur l’ensemble du spectre politique, y compris à gauche et à l’extrême gauche, comme le montrent les accointances invraisemblables qui s’affichent actuellement dans le collectif Condorcet**. Si l’on suit l’évolution personnelle de certaines figures, on voit aussi qu’il est un des points de basculement qui mène de la gauche, ou supposée telle, vers les courants néoconservateurs et souverainistes. La vivacité, la capacité de séduction et le succès croissant du discours « antipédago » en font un phénomène majeur, insuffisamment analysé par les chercheurs en éducation et en sciences politiques. Ce courant agit sur l’opinion et sur les politiques comme un puissant verrou idéologique qui contribue à bloquer toute perspective de régénération de l’école publique. Sous son influence, toute modalité d’enseignement « différente » et, au-delà, toute tentative de remédier aux insuffisances réelles du système, sont placées sous un feu roulant d’accusations outrées, parfaitement dissuasives, et toute expérimentation est dénigrée d’avance comme une attaque intolérable à l’unité de l’école. Rendre impossible la régénération d’un grand système, c’est le condamner à terme. L’hostilité envers la pédagogie vient ainsi compléter et renforcer de fait un certain conservatisme syndical majoritaire, même si les deux ne se confondent pas et obéissent à des logiques différentes. Enfin, il ne faut pas s’étonner non plus si des courants politiques libéraux tentent, soit de récupérer à leur main l’énergie des pédagogues issus de la gauche et qu’ils voient aussi peu respectés de celle-ci, soit de réagencer l’héritage des militants de l’émancipation en élaborant comme des produits commerciaux des formes plus ou moins simplistes d’«ultrapédagogie» compatibles avec l’élitisme et le règne du marché.

QdC – Puisque l’esprit critique est le thème de ce numéro, comment le concevez-vous dans votre activité professionnelle ?

L. C. – L’esprit critique n’est pas une fin en soi, comme le pensent les pamphlétaires, les complotistes et les tenants des discours radicaux selon lesquels aucun petit changement n’est légitime tant qu’un grand soir mythique n’aura pas imposé une société de justice et d’égalité. L’esprit critique n’est pas une finalité mais une hygiène de pensée qui doit s’appliquer à tout, y compris à la critique elle-même. Or, ce qui s’est installé ces dernières années dans le débat éducatif est une véritable hystérisation, en phase avec l’évolution d’ensemble des débats politiques et sociétaux. Juste avant de vous répondre, j’ai visionné l’intervention d’un orateur au colloque d’une nouvelle association de la mouvance « antipédago ». Cet orateur a développé l’idée que l’Appel de Bobigny*, en 2010***, a été un «creuset de la destruction» de l’école républicaine. L’Appel de Bobigny ! Signé par la quasi-totalité des forces organisées de l’éducation en France, puis tombé en désuétude du fait de l’éclatement de la gauche après 2012. Et le même orateur de présenter la référence au « droit à l’éducation », dans cet appel, comme une preuve du renoncement à toute instruction. Le droit à l’éducation, affirmé dans l’article 26 de la déclaration universelle de 1948 ! Présente dans la même conférence, une intervenante a publié il y a quelques années un livre affirmant notamment qu’à l’école primaire on n’apprend pas les correspondances entre les sons et les lettres… Comme ce type de propos, dont le livre de Carole Barjon**** est une désolante synthèse, a du vent dans les voiles, il coûte chaque fois un peu plus cher de s’y frotter. Se mettre en travers appelle des réactions agressives, dont les réseaux sociaux sont les premiers vecteurs. Alors, à mon sens, l’esprit critique consiste à garder la force d’aller contre le vent. Mais je dois dire que j’ai autant d’ennuis avec la « gauche de gauche » d’aujourd’hui qu’avec le courant « antipédagogiste » auquel une partie grandissante d’entre elle, malheureusement, adhère. Je vais prendre seulement deux exemples qui suffiront à irriter certains de vos lecteurs. Le premier est à relier aux polémiques sur le genre et sur la lutte contre les préjugés homophobes. Je ne comprends pas cette gauche qui, d’un côté, s’insurge à raison lorsqu’une brochure distribuée dans un lycée catholique présente l’homosexualité comme « toujours problématique» et qui, d’un autre côté, ferme soigneusement les yeux sur la propagande salafiste, autrement plus agressive, qui s’étale sur le net. À ce propos, j’attends qu’on daigne un jour nous expliquer en quoi les fondamentalistes musulmans seraient plus progressistes que Christine Boutin, la Fraternité Saint-Pie X ou Civitas et pourquoi il est loisible de taper à bras raccourcis sur les uns et inconvenant de désigner les autres pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire d’authentiques ultra-réactionnaires. Je précise, car je n’ignore pas l’ambiance, que je me range à égale distance des boutefeux qui prônent une laïcité de combat comme de ceux qui jouent l’intimidation en plaquant l’étiquette «islamophobe» sur toute expression d’un désaccord légitime. Autre exemple, dans un autre domaine, mais qui risque d’énerver au moins autant : au printemps 2016, lors des manifestations contre la loi travail, le discours convenu chez les opposants consistait à dénoncer la « répression ». Les violences policières, les contrôles au faciès et l’utilisation abusive d’armes dangereuses comme les lanceurs de balle et les grenades de désencerclement ne sont pas un mythe, de même qu’une scandaleuse tradition d’impunité des auteurs de « bavures », et je suis parmi les premiers à m’en indigner. Mais cela ne change rien à un principe anthropologique universel : en matière de violence, il n’est jamais indifférent de savoir qui prend la responsabilité d’un déclenchement. Si l’on veut qu’une manifestation tourne mal, il suffit d’attaquer la police. Et il y aura également, car cela arrive toujours, une fois un certain degré de confusion atteint, des charges lancées sur des manifestants parfaitement « innocents ». Or, pendant trois mois, sur les marges de manifestations globalement pacifiques, des groupes ont sciemment déclenché des affrontements afin de pouvoir ensuite crier à la «répression». Je trouve ce mot insultant pour ceux qui, dans d’autres pays, sont réellement « réprimés ». Si personne n’attaque la police ni ne se livre à des destructions, le droit de manifester est jusqu’à présent respecté en France*****. Pour ceux que cette affirmation ferait sortir de leurs gonds, je me place sous la protection d’un événement qui en a administré une preuve éclatante : le 18 mars [2017, défilé pour la 6e République], la « France insoumise » a réuni des dizaines de milliers de manifestants. Aucun casseur n’a eu l’occasion de venir y jouer avec le feu car cela n’aurait pas été toléré. Voilà : deux petits exemples, parmi d’autres possibles, de mon esprit critique, qui risquent pour vous comme pour moi de se payer de quelques soucis au cas où vous les laisseriez passer. Mais peut-être suis-je exagérément pessimiste ?

QdC – Comment percevez-vous cet esprit critique et son enseignement ? En quoi l’expérience de journalistes peut-elle être utile ?

L. C. – Je ne sais pas si l’esprit critique peut vraiment s’enseigner ni même, comme on serait spontanément tenté de le croire, s’il peut résulter d’un haut niveau de culture. Dans la décennie 1970, une grande partie de la fine fleur de l’intelligentsia française a été gagnée par la « pensée de Mao », ce qui, pour le coup, revenait à abdiquer tout esprit critique. En revanche, je crois que l’emprise des théories du complot est désormais, à travers une numérisation sans conscience marquée par l’abandon de toute responsabilité éditoriale, un phénomène planétaire. Les idéologies les plus folles, y compris celles qui prétendent que la Terre est plate, ou que le négationniste Faurisson est un courageux historien, bénéficient désormais d’une libre diffusion à l’échelle mondiale là où elles étaient auparavant confinées àdes réseaux limités. Les fake news d’aujourd’hui ne sont qu’un début. L’expérience des journalistes est tout à fait intéressante à répercuter dans les classes. Mais il y a beaucoup de classes, peu de temps disponible pour s’y rendre et, par-dessus tout, une crédibilité des médias classiques extrêmement atteinte , qui ne peut être rétablie qu’au prix d’efforts suivis et constants. Je soutiens tout ce qui est fait en ce sens et tout ce qui consiste à faire prendre conscience de la hiérarchie des sources, malgré les dix ans de retard que nous avons sur la prolifération des industries du complot.■

* Voir « L’antipédagogisme, ce vêtement universel » https://lereferentielbondissant.home.blog/2017/01/09/lantipedagogisme-ce-vetement-universel/

** Le collectif Condorcet se présente comme « le fruit d’une année de lutte contre la réforme du collège et le dogmatisme du ministère de l’éducation nationale ». Son « Appel national pour sauver l’école de la République » a été lancé le 22 janvier 2016. (NdLR)

***En 2010, à l’initiative du réseau des villes éducatrices et d’une quarantaine d’organisations d’enseignants, de parents, d’association péri éducatives, de mouvements pédagogiques, de lycéens et d’étudiants, l’Appel de Bobigny entendait mettre l’éducation au centre du débat politique. Voir l’édition « Appel de Bobigny, le club de Mediapart ». (NdLR)

****Qui sont vraiment les assassins de l’école ?, Robert Laffont, 2016.

*****Cependant, avec l’instauration de l’état d’urgence, la répression et/ou l’interdiction des manifestations ne s’explique pas seulement par la présence de « casseurs », voir la manif interdite contre la COP 21 et sa répression à l’automne 2016. (NdLR)

Le discours de départ de Véronique Decker : « j’ai toujours beaucoup aimé enseigner dans le 93 »

Au soir du mardi 2 juillet, à l’école Marie-Curie de Bobigny (Seine-Saint-Denis), s’est tenue la fête de départ en retraite de Véronique Decker, personnage particulièrement attachant et archétype de l’enseignante engagée, dont le parcours professionnel et humain a suscité admiration et respect, y compris de ceux qui ne partagent pas toutes ses idées ou bien à qui cette énergique militante a pu donner du fil à retordre. Véronique Decker s’est fait connaître d’un large public ces dernières années en tant qu’auteure de trois livres publiés chez Libertalia: Trop classe ! (2016) , L’école du peuple (2017) et Pour une école émancipatrice (2019). Comme journaliste, j’ai une longue histoire avec Véronique Decker, sur laquelle j’aurai l’occasion de revenir ultérieurement. Avec son autorisation, avec émotion aussi, je reproduis ici son discours de départ. L.C.

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GRAND DISCOURS INTERACTIF DE DEPART

Ce discours sera interactif, car je vais vous demander de vous lever… d’applaudir…. de siffler…… de crier…. On fait un premier essai pour voir si vous suivez les consignes : levez les mains… C’est bon. Applaudissez. OK. Levez les bras… Criez tous ensemble et lorsque je fermerai ma main, silence dans les rangs… comme à l’Opéra.

En premier, je voudrais féliciter CEUX QUI ONT APPRIS A FAIRE DU ROLLER : (Levez vous! Que tout le monde vous voie!)

C’est une spécificité de l’école Curie, nous faisons du roller depuis 20 ans, non pas parce que ce serait à la mode, mais parce que le roller permet d’apprendre aux enfants excités à se concentrer, et en même temps d’apprendre aux enfants timides d’avoir plus d’audace. Cette génération qui aura l’avenir de la planète dans ses mains devra faire preuve d’audace et de concentration. Les écoles de riches vont au ski, et nous avons tenté autant que c’était possible de le faire d’y emmener quelques enfants de ce quartier. Mais pour que tous progressent et se concentrent, le roller a été notre outil hebdomadaire.

Applaudissez l’engagement de tous ceux qui ont été capable de danser à roller, de faire des courses à roller, de jouer au hockey, et applaudissez leur coopération, car rouler avec d’autres gens dans un espace restreint suppose d’être attentif à ses gestes, d’être attentionné aux autres et c’est important pour le monde à venir.

Je voudrais remercier CEUX QUE J’AI PUNIS (levez les bras, vous ne risquez plus rien) : je ne vais pas les féliciter, car tout de même s’ils ont été punis, c’est sans doute qu’ils avaient dépassé les bornes de la correction, de la pudeur, du respect dû aux autres êtres humains et des règles de travail coopératif. Souvent j’ai dit que les chats se griffent, que les cochons se mordent, que les scorpions se piquent mais que nous, les êtres humains, nous devons nous parler et non nous battre car la parole qui nous distingue des animaux, nous devons la respecter. Mais ces élèves, qui s’énervent, qui contestent, qui refusent, qui s’impatientent, ce sont ceux qui nous obligent à réfléchir pour mieux enseigner, pour trouver des projets qui les engagent, pour constituer un collectif avec eux, alors qu’eux même ne veulent pas coopérer avec les autres. Tous m’ont amenée à réfléchir davantage, même si je rentrais chez moi bien fatiguée parfois de leur énergie à refuser les règles de la communauté des humains.

Je voudrais que CEUX QUE J’AI AIDÉS pensent à moi chaque fois qu’ils regarderont les lignes des charges sociales sur leur fiche de paye. Chers enfants de cette école, tâchez d’avoir un emploi avec une vraie fiche de paye, et battez-vous pour avoir un bon salaire. Puis regardez la différence entre le brut et le net. Une part du salaire est « socialisée » et au lieu d’aller sur votre compte en banque tout de suite, elle va payer l’école, les hôpitaux, les maternités et… la retraite. Chaque fois qu’on vous dira que ce sont des charges, pensez qu’il s’agit d’un salaire, un salaire différé, réservé à ceux qui en ont besoin, comme les malades pour les indemnités de maladie, les femmes enceintes, les personnes âgées, et que c’est la partie la plus juste du salaire. Défendez cette ligne qui est celle de la justice sociale et non une « charge ». Après avoir travaillé de 17 à 61 ans, sans arrêt, je vais pouvoir faire aboutir mes propres projets : vivre à la campagne, voyager l’hiver, randonner en forêt, cuisiner mes légumes, faire des conférences, animer des ateliers grâce à cette retraite, car je n’hériterai de rien d’autre.

Je voudrais m’excuser auprès de CEUX AVEC QUI J’AI ÉTÉ INJUSTE : (vous pouvez lever les deux bras et bouger les mains, je sais que j’ai été injuste de nombreuses fois). Parfois, je suis inattentive, souvent je suis débordée, et dans l’urgence, on fait souvent le pire. Pour bien travailler, il faut savoir prendre son temps, réfléchir, se relaxer. Souvent j’ai crié sans raison, et en criant, en tempêtant, j’ai bafoué l’idée même que je me fais de l’éducation au respect d’autrui, pour laquelle il est indispensable que les adultes donnent l’exemple : ne pas crier, prendre le temps d’un message clair qui permet de défendre son point de vue sans humilier la personne en face.

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Je voudrais que tous CEUX QUI SONT PARTIS EN CLASSE TRANSPLANTÉE, élèves accompagnateurs et enseignants se lèvent pour qu’on mesure l’impact de l’engagement extraordinaire qu’il nous a fallu pour trouver les fonds de ces aventures, pour trouver le courage de travailler de 6 h à minuit pendant 6 jours d’affilée, sans aucune prime ni indemnité de compensation, tout en ayant la responsabilité entière de dizaines d’enfants. Tous ceux qui sont partis à Jaujac, à Oléron, à Saint-Menoux, à Thierceville, à la ferme de la Batailleuse dans le Jura, faire du char à voile en Normandie, et au ski à Aillon-le-Jeune ou à Saint-Léger-les-Mélèzes. Pendant vingt ans, nous avons fait de ces séjours un axe majeur de notre dispositif pédagogique, car pour devenir citoyen, il faut connaître le territoire sur lequel on a des droits politiques, et apprendre à l’apprécier. Je remercie tous les enseignants de l’école qui ont organisé et encadré ces séjours pour leur dévouement à l’éducation des élèves de cette école.

Je voudrais féliciter LES PARENTS QUI ONT EU PEUR PARCE QUE LEUR ENFANT EST PARTI EN CLASSE TRANSPLANTEE pour leur courage. Elever un enfant, ce n’est pas le protéger sans cesse, c’est lui apprendre la liberté, lui transmettre des savoirs et des valeurs qui le rendront capable de s’émanciper de sa maison. Parfois, cela demande des ruptures, et elles nous rendent tristes, en tant que parents. Je comprends que cela soit douloureux et j’ai toujours apprécié à sa juste valeur le courage des parents qui nous font une immense confiance en nous laissant partir avec les êtres qu’ils chérissent le plus au monde. Applaudissez tous le courage de ces parents !

Je voudrais que tous les élèves QUI ONT AIME LES REUNIONS de conseil et les messages clairs, LES ATELIERS autogérés, LES EQUIPES DE TRAVAIL AU JARDIN, les projets avec la MC 93 se souviennent leur vie entière de cet apprentissage démocratique que toute l’équipe de l’école Curie a souhaité leur transmettre. C’est en coopérant qu’on apprend le mieux, qu’on travaille le mieux et qu’on progresse. Il n’y a jamais de « réussite » contre les autres. C’est toujours ensemble que nous sommes les plus heureux.

Je voudrais que tous CEUX QUI GARDENT DE BONS SOUVENIRS DE MARIE-CURIE applaudissent les agents, les animateurs, les enseignants qui ont été à leurs côtés pendant toutes ces années car toutes et tous ont fait en général du mieux qu’ils pouvaient pour que la cantine soit propre et accueillante, et vous pouvez remarquer en allant dans les toilettes, en circulant dans l’école qu’elle est toujours d’une remarquable propreté, que nous avons rarement des épidémies, grâce au travail appliqué de nos agents. Les trop nombreux animateurs et animatrices car nos équipes d’animations, depuis le départ des animatrices salariées de la mairie qui étaient restées des années, ne sont pas toujours bien traités dans cette école, car il faut du temps et de la formation pour construire une autorité et ils ne disposent souvent ni de l’un ni de l’autre. Alors saluons aussi leur courage de venir travailler dans ces conditions.

Je voudrais que CEUX QUI ONT APPRIS A PARLER EN PUBLIC EN FAISANT DES RÉUNIONS DE CONSEIL en classe se souviennent que désormais, l’oral est de plus en plus pris en compte dans la scolarité, que des concours d’éloquence se développent et que prendre le temps de réfléchir et d’argumenter, ce n’est pas du temps perdu, surtout si cela permet en plus de constituer des « conseils coopératifs » qui organisent un travail plus efficace et des projets mieux partagés.

Je voudrais remercier LES MAMANS ET LES PAPAS ET LES GRANDS MERES ET LES GRANDS PERES qui nous accompagnent pour les sorties scolaires habillés tels qu’ils sont, qui donnent de l’argent à la coopérative scolaire, qui apportent des gâteaux pour les fêtes, qui viennent aux réunions de Conseil d’école, et celles qui sont venues m’aider dans ce déménagement interminable. Ces parents impliqués soutiennent l’école publique chaque jour. L’école publique est notre bien commun. Défendre la qualité de l’école publique de notre pays, c’est défendre la démocratie et les droits sociaux des enfants. N’oubliez pas qu’avant l’école publique, gratuite et obligatoire pour tous les enfants, en France il y avait des petites servantes de 7 ans qui portaient des seaux dans les fermes et des petits ouvriers qui descendaient dans les mines à 8 ans et mouraient avant 12.

Ce que nous avons gagné au XIXème siècle peut être perdu au XXIème si vos enfants ne s’engagent pas à construire un monde meilleur, sans guerre, sans haine, avec une défense réelle de tous les êtres humains de la planète et la préservation de tous les écosystèmes.

Je voudrais saluer LE TRAVAIL DES JOURNALISTES (enfin, des vrais journalistes, ceux qui vont sur le terrain, qui écoutent réellement les personnes et qui regardent avec leurs yeux avant d’écrire avec leurs doigts), car il y a des journalistes qui nous aident à faire connaître les conditions d’enseignement des élèves du 93 qui sont parfois indignes. Nous manquons de médecins scolaires, nos élèves manquent parfois même de logement décent, nous manquons d’enseignants, et parfois les jeunes enseignants manquent de formation. Je sais que quelques-uns sont là ce soir, et je tiens à les remercier de leur présence.

Je voudrais remercier TOUS LES SYNDICALISTES, TOUS LES MILITANTS PEDAGOGIQUES , ceux qui ne renoncent pas, ceux qui font vivre les acquis sociaux, ceux qui ne cherchent pas à « s’en sortir » tous seuls, mais qui défendent pied à pied un progrès social partagé par tous. Que vous soyez à Solidaires, à la CGT, à FO, bref… tout de même dans un syndicat qui ne signe pas n’importe quoi sans réfléchir au sens du progrès social, je voudrais vous saluer. Je voudrais encourager aussi toute la jeune génération à faire vivre des syndicats, des associations, des organisations politiques progressistes ou révolutionnaires, pour que la démocratie ne soit pas un terme vide qu’on agite pour aller chercher des voix aux élections, mais que les décisions qui concernent le peuple soient réellement prises par les gens qui composent ce peuple. Je voudrais que tous ceux qui se syndiquent, qui agissent politiquement pour le progrès de toutes et tous soient fiers de le faire, car la politique c’est la vie même de la cité et pour qu’elle nous soit favorable il faut la prendre en main. Ne faites jamais confiance aux élus sans vous impliquer vous-même.

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Je ne peux pas citer TOUTES LES ENSEIGNANTES ET TOUS LES ENSEIGNANTS qui ont travaillé dans cette école ou dans les précédentes avec moi (LEVEZ VOUS ET QUE TOUT LE MONDE LES APPLAUDISSE POUR LEUR PATIENCE, CAR BOSSER AVEC MOI SUPPOSE DE LA PATIENCE ), ceux qui ont travaillé dans cette école pendant ces années, et certaines et certains qui habitent désormais loin n’ont pas pu nous rejoindre, mais nous gardons le souvenir, (un message d’amitié particulier à Valérie Portet)…. Avec elles, avec eux, j’ai eu une belle vie professionnelle et pédagogique, en raison de leur engagement constant et coopératif face aux racismes, face aux dégradations de l’école publique, face aux inégalités entre les hommes et les femmes, pour un monde écologique et pour la justice sociale. Ensemble, nous avons parrainé des élèves dont les parents étaient sans papiers, nous avons lutté contre les expulsions sans relogement des élèves vivant en bidonville, nous avons manifesté contre la baisse du montant des salaires, nous avons tenté de défendre le montant des retraites, le statut des écoles publiques, nous avons cherché mille projets pédagogiques pour aider les enfants à apprendre.

Nous avons ensemble tenté de transmettre tout ce qui nous semblait important, pas seulement par des mots, mais par des actes réels car c’est le sens profond de la pédagogie du mouvement Freinet. Je le redis à tous ceux qui veulent stigmatiser notre département : j’ai toujours beaucoup aimé enseigner dans le 93 et avant de vous inviter enfin à venir boire un verre à ma santé, à ma longue retraite déjà pleine de projets, je vous demande d’applaudir Warda Bekkaye, qui va me succéder, et qui a choisi de demander le poste malgré toutes les difficultés des trois prochaines années, avec les travaux, les déménagements, et tout le « surtravail » non rémunéré que cela va représenter. J’espère qu’elle pourra compter sur le soutien de tous les parents, de tous les élèves, de tous les enseignants et de tous les agents pour l’aider dans cette tâche difficile.

Evidemment, je vais remercier aussi les personnes que j’aime plus que tout, mes deux fils, car je sais que j’ai donné à mon métier du temps que bien des mamans donnent à leur famille. Et je vais remercier mon compagnon pour son soutien constant lorsque je rentre de mon travail épuisée, la tête encore remplie de mes soucis et que pour lui aussi, je manque de disponibilité.

Elèves, parents, collègues, amis, je vous remercie de votre présence qui m’émeut pour ce dernier discours qui marque la rupture entre ma vie professionnelle et ma vie de retraitée.

Je vous remercie d’être là, vraiment.

Véronique Decker

À la Une

Une classe de banlieue au pays des mille fromages (12)

Mai 2006 / Comme une princesse

A partir de la semaine prochaine, les départs et les retours vont s’enchaîner. Durant trois semaines, je vais être mobilisée pour que tout aille bien : pour que les trains et les autocars fassent des transports cohérents, que les chéquiers soient présents sur chaque séjour, que les malades soient soignés, et surtout que les enfants reviennent avec des images, des sensations et des rêves plein la tête.

Ils vont écrire, ils vont décrire, recevoir du courrier, photographier, étudier, expérimenter, et ce qui passe aux yeux de certains parents pour des « vacances » va prendre tout son sens scolaire. Un lieu d’étude, un terrain d’expériences, le début d’une vie citoyenne dans un groupe de pairs dans lequel les enfants vont pouvoir se sentir en sécurité : un concentré de tout ce qui nous semble indispensable d’apprendre à l’école primaire. Contrairement à ce qui se fait habituellement dans les colos, nous n’autorisons pas les enfants à téléphoner (sauf certains enfants étrangers fraîchement arrivés en France) et ils apprennent à médiatiser par l’écrit (leurs parents aussi, parfois).

Pour régler les derniers préparatifs du départ, Valérie a prévu un petit déjeuner avec les parents,. Suite au revirement de Haroun, à la dernière minute, elle part avec 100 % de son effectif et cela la rend joyeuse. Les parents (dont il faut cesser de dire qu’en ZEP, ils ne s’investissent pas, ne s’intéressent pas, etc…) sont sagement assis et servis par leurs enfants qui préparent du thé, du café, des tartines et des jus de fruits. Les enfants sont actifs et sérieux, et les parents légitimement fiers de leur bonne attitude. Je suis invitée. Aussitôt arrivée, voilà que Soraya et Houda cherchent à me choyer. Les mamans d’Areski et de Thierno le remarquent et se moquent gentiment de moi : votre métier est bien agréable, vous êtes comme une princesse ici. Mais elles savent bien que ce n’est pas tous les jours la fête à l’école.

Le papa de Mahamadou me demande si mes vacances étaient bonnes. Surprise, je lui dis que mon absence n’était pas pour me reposer, mais pour m’occuper de ma maman qui est malade et habite loin. Surpris à son tour, il a du mal à croire que nous aussi, nous nous occupons de nos parents âgés. Je le rassure : il se dit beaucoup de vilaines choses mais en Europe aussi, beaucoup de gens aiment leurs parents jusqu’à la fin de leurs jours. Les enfants ont exposé leur travail préparatoire de la classe verte. Nous ne recevons pas les parents seulement pour partager un petit-déjeuner, mais Valérie a l’ambition de leur faire comprendre aussi ce qu’elle fait avec les enfants, ce qu’ils apprennent et leurs progrès.

Passant de table en table, je parle à Tarik, le petit frère de Lyes, qui a deux ans. Je lui dis d’être sage et que lui aussi, il pourra venir apprendre ici, avec Barbara, avec Valérie, comme son frère. Je lui dis qu’il va apprendre à lire, et à compter, à écrire. Tout en suçant son biberon, il m’écoute religieusement. J’adore faire ça. Et je suis persuadée que cela marche, que ces paroles de confiance performative restent dans le cerveau frais des petits et que mes souhaits se réalisent. Cela participe bien de la culture orale des parents, et ce lien qui nous inscrit dans la durée avec toute la fratrie des enfants de la famille aide tout le monde à trouver sa place.

Je demande au père de Nithilan pourquoi rien n’est payé pour la classe verte d’Aramagal, la petite sœur ? Le père me fait dire par son fils que la petite fille ne veut pas. J’affirme qu’elle veut, mais qu’elle est trop timide pour le dire, et j’ajoute que la classe verte d’Aramagal est celle que je vais accompagner. Et aussi qu’elle aura une place avec moi dans la tente. Le père m’observe : il est immense et d’un calme royal. Il me répond en anglais. Je n’ai rien compris, mais Nithilan me traduit : il est d’accord, il va voir pour l’argent. On va dire que chez nous, sans une certaine ténacité, il y aurait plus de garçons que de filles en classe verte…

Point 2016-2017 / Vecteurs du progrès

Je me souviens qu’Eric était dans sa classe. C’était, à l’époque, l’enseignant de la classe des non francophones. Il avait l’habitude de rester le soir après la classe pour tout corriger et préparer sur place, avant de rentrer à vélo dans le Val-de-Marne. Tout en corrigeant, il écoutait la radio sur un petit poste qui lui servait aussi à faire écouter des chansons à ses élèves. Il est descendu, affolé, jusqu’à mon bureau pour m’annoncer la nouvelle : des avions s’étaient précipités sur les tours de New York, et il y avait des centaines de morts. C’était terrorisant, mais c’était tout de même loin. Nous on s’était sortis des attentats du GIA de 1995 et 1996 dans les transports parisiens, même si tout le monde avait bien vu les modifications de l’ambiance dans les cités de banlieue après les années 1990 avec l’arrivée de prédicateurs rétrogrades.

Petit à petit, on s’est habitués au retour de la guerre, en Afghanistan, en Irak, à la déstabilisation de dizaines de pays, au chaos qui s’installait là où on nous avait promis des pays en voie de développement. Mais l’inconscience, l’égoïsme nous ont laissé penser que nous ne serions pas menacés. Ce qui était important pour nous, enseignants de banlieue c’était de résister à la pression religieuse qui devenait pesante dans les quartiers d’apartheid social où se concentraient des musulmans d’origine maghrébine ou africaine et des protestants d’origine antillaise ou africaine, adeptes de sectes variées souvent financées par les protestants anglo-saxons.

Pour y résister, nous avions fait le choix d’emmener chaque année ou presque les enfants une semaine loin de Bobigny, d’explorer des villages français, des montagnes des Alpes, des plages bretonnes, de faire des randonnées en Ardèche, de vivre dans une ferme dans le Jura, ou de pratiquer du char à voile en Normandie. Bref, de lutter contre une vision étriquée du monde, de leur faire imaginer que la langue des banlieues n’a cours que dans les limites de leur cité et que la France est bien plus vaste et diverse. Nous ne luttions pas contre les religions, nous luttions pour la laïcité.

Nous avons lutté avec courage et détermination pour une vie commune et partagée. Nous avons choisi de rester dans une banlieue où les français blancs et hexagonaux de souche sont minoritaires en nombre, car nous étions bien avec les familles de toutes les immigrations. Notre métier avait un sens, puisque ce que les élèves apprenaient à l’école, ils n’auraient pas pu l’apprendre ailleurs. Nous étions donc des vecteurs du progrès social et cela suffisait à créer du bonheur pédagogique. Nous étions certains que le destin de nos élèves se mêlerait au nôtre. Mais les attentats, les guerres, les injustices ont décidé d’un autre chemin, dans lequel chacun se replie sur l’entre-soi. Lorsque plus personne ne voudra de la laïcité, lorsque chacun se présentera d’abord comme membre d’une communauté religieuse, d’abord comme membre d’un groupe social, et que la culture de chacun ne permettra plus de manger ensemble, de boire ensemble, d’aller à l’école ensemble, d’habiter le même quartier, d’avoir des souvenirs d’enfance partagés, tout sera en place pour de grands reculs dont tous souffriront, je le crains. Parfois, je pense que nous sommes les derniers des Mohicans de banlieue.

A suivre…

Une classe de banlieue au pays des mille fromages (2)

Classes vertes, classes de mer et classes de neige des élèves d’une école de Bobigny. L’école Marie-Curie, en éducation prioritaire. Un récit de Véronique Decker, coécrit avec Luc Cédelle. L’action se passe en 2006. Les commentaires distanciés (et la poursuite de l’action) sont de 2016.

Combien de nouvelles photos seront affichées cette année?
Combien de nouvelles photos seront affichées cette année?

Janvier 2006 / in situ et de visu

Ce matin, avec les parents et les enfants concernés, nous avons une réunion de préparation d’une « classe verte ». C’est la dernière, toutes les autres classes qui vont partir cette année l’ont déjà organisée : dans les jours et les mois à venir, nous aurons une classe de neige (elle part demain), une classe de voile fin mai à Port-Bail, deux classes de mer fin mai aussi, deux autres classes de mer une semaine plus tard, une classe à la campagne (des petits CP) début juin et enfin ces deux classes-là, pour lesquelles nous tenons cette réunion et qui doivent partir camper en Ardèche vers la mi-juin.

Les parents commencent à être habitués, car dans notre école, toutes les « grandes » classes et la moitié des « petites » partent chaque année : la géographie de la France, pour nous c’est plus simple in situ et de visu, avec le bruit de la mer et l’odeur des embruns parfumés au varech, avec le toucher de la neige et l’odeur du feu de bois, avec le goût des fromages locaux sur du pain de seigle frais, avec les couronnes de fleurs des champs sur les têtes de nos princesses… Il y a aussi les châteaux forts, les ponts romains, les sentiers des douaniers, les villages fortifiés, les églises romanes, bref tout ce qui manque à Bobigny pour que nos élèves s’inscrivent dans une histoire de la France qui ne se résume pas à la construction des grands ensembles au 20ème siècle.

Les enfants sont présents à la réunion et, comme leurs parents, peuvent questionner nos choix. Même si, en général, ils ont largement participé à l’affaire dès le départ. Les enseignants présentent leurs objectifs : l’histoire, la géographie, la biologie (têtards et libellules, crapauds et gendarmes, poissons de la rivière et sauterelles des champs), l’équilibre alimentaire, l’étude du village, la randonnée, l’activité d’accrobranche… Tout ce qui, dans ce programme, peut gêner ou faire peur, je le présente aux parents. Et j’exprime ces peurs à leur place (cela les autorise ensuite à en parler) : je parle de la nourriture, qui n’est ni casher, ni halal, même si nous ne servons pas de porc ; je précise que les enfants peuvent, s’ils le souhaitent, ne pas manger telle ou telle chose, même si nous incitons tout le monde à goûter à tout ; j’évoque le couchage sous la tente, le fait que les garçons et les filles sont séparés ; je parle aussi de la surveillance, le jour et la nuit, de ce qui se passe en cas de maladie, des difficultés avec ceux qui pourraient faire pipi au lit…

J’aborde aussi la question de l’argent, en insistant sur l’idée que tout le monde doit pouvoir partir en classe verte. Ce n’est pas une récompense, car ce ne sont pas des vacances. J’explique tout en détail. L’argent, lorsqu’il manque (et pour presque tous, il manque), il faut aller le chercher : chez les assistantes sociales, pour ceux des parents qui ont des dossiers d’aide sociale en cours, à la Sauvegarde de l’enfance (c’est l’association subrogatoire des décisions de tutelle du Conseil général) pour ceux qui ont des tutelles (celles-ci peuvent porter, selon les cas, sur la totalité des ressources ou seulement sur la part allocataire), auprès des comités d’entreprise, pour ceux qui travaillent dans de grandes sociétés, au service social pour ceux qui sont fonctionnaires, aux Pupilles de l’enseignement public pour les orphelins (nous en avons plus d’un par classe), à la JPA (Jeunesse au plein air, c’est une association d’éducation populaire) pour les non francophones… Et après, « on voit » comment faire pour boucler le budget avec la coopérative de l’école, la subvention de la mairie, le bénéfice du loto et la vente des calendriers.

De cette façon, tout le monde est aidé, mais personne n’est servi. Lorsqu’une classe part, les enfants, les adultes, les personnels de l’école (enseignants, agents, animateurs), tous ont donné de leur temps et de leur énergie pour que ce soit possible, pour que nos élèves puissent un peu connaître la France avant leur entrée au collège. D’ailleurs, moi-même, je pars dès demain, dimanche : je laisse ma famille une semaine pour accompagner la classe de neige. Comme l’an passé, nous avons réussi à faire en sorte que la totalité des élèves de la classe y participe.

Le seul organisme qui ne nous aide absolument pas, dans l’histoire, c’est l’Etat : je sais, c’est surprenant… Pourtant, l’école c’est l’expression de la République, et en ZEP, il devrait y avoir une priorité pour faire connaître et aimer le territoire français. Je suis sûre que c’est beaucoup plus efficace que de chanter la Marseillaise.

Point 2016 / C’est un peu compliqué, mais…

Depuis 2006, le recul social de l’aide aux ZEP a eu raison d’une bonne partie de nos projets. Petit à petit, la classe de neige est devenue impossible à boucler en raison du budget, puis il en a été de même pour les départs dans des centres d’accueil indépendants de ceux de la mairie de Bobigny. Puis, aussi dans les centres de Bobigny, le nombre de séjours a été limité, celui d’Ardèche a été fermé, celui de l’Eure a été déclaré inaccessible aux enfants d’élémentaire. Il ne nous reste plus aujourd’hui que deux de nos destinations habituelles : Oléron et Bourbon-l’Archambault, toujours les mêmes, et nous peinons à trouver des idées pour que les enfants y vivent des choses différentes, d’autant que c’est dans ces mêmes centres que beaucoup d’entre eux vont en colonie de vacances l’été. En 2006, je trouvais déjà injuste que l’éducation nationale ne donne rien aux classes transplantées (quelqu’un avait décidé que cela ne pouvait pas être un « axe du projet d’école »…) ; depuis, ce sont les subventions du contrat de ville qui se sont envolées, et celles de la mairie qui ont été limitées.

Pour ce qui concerne la mairie, celle-ci a quand même financé à nouveau, depuis l’année dernière, un seul séjour de neige pour deux classes. Et, cette année, ce séjour est précisément attribué à notre école. Depuis plusieurs années, nous réclamions, enfin nous proposions, que l’intercommunalité mette en commun ses centres de vacances pour les classes transplantées et pas seulement pour les colonies de vacances. Maintenant que cela commence à se faire, nos élèves vont – au moins une fois – pouvoir en profiter.

Malgré tout, il nous reste un nouveau problème à résoudre : il est interdit de demander plus de 85 euros aux parents. C’est l’inspection qui en a décidé ainsi, en accord avec la municipalité, avec l’idée d’éviter de demander aux parents plus qu’il ne leur est possible de donner. Je comprends le souci et je suis très favorable au fait de ne demander que le minimum aux familles. Mais dans ce cas précis, cela risque de nous compliquer sérieusement les choses. Par un système d’étalement maximal des paiements tout au long de l’année, nous avons, des années durant, réussi à faire contribuer les familles, à la mesure des possibilités de chacune, à des classes transplantées régulières qui étaient devenues une tradition de notre école. Avec une limite-couperet de 85 euros, le premier résultat est que tous les séjours autres que ceux proposés dans les lieux appartenant à la mairie sont devenus impossibles.

Lorsque la mairie nous prête le lieu, elle paye également le voyage. Donc, les 85 euros peuvent servir au matériel, aux visites et à la nourriture. Mais si nous voulons aller ailleurs, alors nous devons tout financer, car la mairie n’attribue plus de subventions pour d’autres séjours. Il y a dix ans, elle nous donnait 1000 euros par projet de départ pour les séjours en dehors de ses centres, et à l’époque nous avions le choix entre quatre centres différents (Oléron, Thierceville dans l’Eure, Saint-Menoux près de Moulins, et Jaujac en Ardèche. Un séjour, cela coûte environ 400 euros par élève, donc si les parents donnent 85, la mairie zéro pour les activités, le département zéro, la région zéro et l’Etat zéro, il y a tout de même un vrai problème dans l’addition…

Nous sommes donc contraints de n’accéder qu’aux rares séjours cofinancés par la mairie. Mais même dans ce cadre-là, comment faire avec 85 euros par élève ? La mairie paye le train, l’intercommunalité offre le lieu, et nous attendons de savoir qui assumera les frais de nourriture, car il nous sera impossible de payer le ski (location du matériel et cours) si nous devons prendre en charge les repas. Mais ne désespérons pas, ce séjour représente tout de même une nouvelle ouverture. Nous espérons que plus de deux classes par an pourront en profiter, car sinon, en attendant que notre tour revienne, ce ne serait possible qu’une une fois tous les douze ans.

J’espère que, cette année, nous parviendrons à avoir au moins la moitié des classes qui partiront. Déjà, demain matin, deux classes sont sur le départ pour l’île d’Oléron. Je vais devoir me lever tôt, pour finir les dernières préparations, et charger le matériel dans ma voiture pour l’emmener à l’autocar, car si la rénovation urbaine nous a redonné une rue, elle ne permet toujours pas, par un mystère architectural non encore élucidé, aux autocars de venir jusqu’à l’école. Allez, on va y arriver…