
Paris, place de l’Opéra, 29 janvier 2009
C’est une des conséquences, totalement imprévues, de l’actuelle crise universitaire : grâce au projet de « mastérisation » – autrement dit la réforme de la formation initiale des enseignants du primaire et du secondaire – des ennemis quasi héréditaires se parlent. Certes, ils sont encore loin d’être d’accord, et peut-être ne le seront-ils jamais, mais ils semblent bel et bien sortis d’un rapport d’exécration mutuelle qui leur interdisait tout dialogue direct.
Qui, « ils » ? Certains représentants des deux camps retranchés idéologiques de l’école. Ceux qui, depuis le début des années 1980, et surtout à partir des années Allègre (1997-2000), s’affrontent sur tous les sujets, incarnant « Une école contre l’autre » (titre d’un excellent livre de Denis Kambouchner). D’un côté les tenants de la « transmission du savoir », de l’autre ceux qui s’intéressent à « l’élève tel qu’il est et non tel qu’il devrait être », bref les pédagogues et autres didacticiens, surnommés « pédagogistes » par les premiers, qui les accusent de tous les maux de l’école, voire de la société entière.
« Remise à plat » réclamée
A l’origine de ce dialogue inédit se trouve le fait que la mastérisation (l’élévation du niveau minimal de recrutement des enseignants au niveau du master 2 au lieu de la licence) telle qu’elle est proposée par Xavier Darcos (les contestataires disent « Darcos-Pécresse », mais cette dernière a toujours eu en fait une approche différente sur ce sujet) fait l’unanimité contre elle. Ses modalités sont rejetées par l’ensemble de la communauté universitaire et par la totalité des organisations syndicales ou pédagogiques d’enseignants.
Les motifs de ce rejet, souvent différents et souvent opposés, aboutissent au moins à une exigence commune : le report de la réforme, au minimum d’un an, pour laisser place à une grande « remise à plat » sur la formation des enseignants. Pour la remise à plat, c’est encore à voir. Pour le report d’un an, c’est presque acquis. Mais tout est dans le presque tant il est devenu difficile, même pour les premiers intéressés, de savoir où en est exactement cette réforme. Les reculs successifs de Xavier Darcos sur ce dossier font chaque fois l’objet d’exégèses contradictoires.
Pas pour des prunes
A l’origine, si l’idée d’estourbir les IUFM a pu éclore au sein de l’équipe gouvernementale, c’est parce qu’elle y voyait deux avantages : permettre, en supprimant l’année de stage rémunéré (actuellement la 2ème année d’IUFM), d’économiser environ 10 000 postes sur l’année 2010 ; régler simultanément un vieux compte idéologique en donnant satisfaction aux ennemis des IUFM. Ces derniers, qui existent aussi à gauche, sont très influents à droite, où leur message a eu un impact considérable. Leur donner des gages est une des (nombreuses) opérations d’arrimage de Xavier Darcos au noyau de l’électorat UMP, toujours reconnaissant si on lui montre que la droite n’est pas au pouvoir pour des prunes.
Parenthèse : il ne faut jamais oublier que les gouvernants s’ils sont calculateurs, sont aussi sincères. Lorsque Xavier Darcos et son équipe s’en prennent aux IUFM, cibles d’une montagne de critiques depuis leur création en 1990, ils sont donc persuadés d’agir juste, dans l’intérêt du système éducatif. Ils sont aussi, depuis des années, confortés dans cette idée par de nombreux universitaires. Les anti-IUFM les plus virulents (jusqu’à la démesure, et ils furent nombreux dans ce cas) étant particulièrement actifs dans ce milieu, le ministre ne s’attendait de côté-là qu’à des applaudissements.
Baisse des exigences
A la place, les déconvenues n’ont pas tardé. Demandée aux universités, l’élaboration de « masters d’enseignement », comprenant des éléments de préparation au métier, a semé l’inquiétude sur une possible désaffection des masters dits de recherche par les étudiants. La nécessité d’en produire des maquettes a fait affleurer tous les problèmes à la fois : de contenu, de procédure, d’intervenants, d’expérience disponible… Censée n’attrister, selon l’expression consacrée chez les antipédagogistes, que des « gourous des IUFM » condamnés d’avance, la « mastérisation » est ainsi devenue un grand problème universitaire.
Les enseignants chercheurs contestataires, à l’initiative de Sauvons l’université (SLU), l’ont inscrite, dès l’été 2008, peu après son annonce, sur la liste de leurs doléances. Angle d’attaque principal, bientôt relayé par les « sociétés savantes » : la « baisse des exigences disciplinaires » aux futurs concours. Deuxième angle d’attaque : les futurs titulaires de masters d’enseignement recalés aux concours formeraient un vivier dans lequel le ministère pourrait être tenté de piocher pour développer massivement le recours à des enseignants précaires.
Importance stratégique
Parallèlement, côté IUFM, les quelques réfractaires à l’exécution programmée de ces instituts comprenaient tout le parti qu’ils pouvaient tirer d’une alliance en termes de capacité de résistance au projet gouvernemental. Ils ont donc joué à fond la carte de la jonction avec le mouvement universitaire. A la dénonciation de la baisse des exigences disciplinaires, celui-ci a bientôt ajouté la baisse « aussi » en termes de maîtrise professionnelle, illustration d’un projet si mal fagoté qu’il « mécontente tout le monde ».
Côté universitaires, l’autre avantage de cette alliance était de fournir un excellent thème d’agitation propre à faire « bouger » une partie du monde étudiant : non seulement ceux des IUFM mais, plus largement, tous ceux qui envisagent l’enseignement parmi leurs perspectives personnelles. Alors que les étudiants, du moins au début du mouvement, ne se mobilisaient que difficilement, peu concernés par le décret sur les enseignants chercheurs, ce thème a acquis, tout en restant au second plan, une importance stratégique.
Un métier qui s’apprend
De fil en aiguille, les universitaires défenseurs du tout disciplinaire dans la formation des maîtres se sont retrouvés dans les mêmes manifestations que les tenants de la « professionnalisation », habituellement leurs ennemis. Ces manifestations étaient assez grandes pour leur éviter d’être au coude à coude, mais le dialogue s’est ouvert ailleurs, dans les listes de discussion internet et dans les coordinations, comme la CNU (coordination nationale des universités) et la CNFDE (coordination nationale sur la formation des enseignants).
Une série de miracles relationnels et intellectuels se sont ainsi accomplis. Dans les messages échangés, les ex-« gourous des IUFM » et leurs interlocuteurs universitaires sont devenus les uns pour les autres des « chers collègues ». Simple formule de politesse, mais auparavant inusitée puisqu’il n’y avait pas d’échanges directs. Plus significatif : le slogan « Enseigner est un métier qui s’apprend » (et non un art reposant sur le talent individuel, ou une capacité découlant naturellement du savoir académique…) a acquis le statut d’une évidence, reconnue par l’ensemble du mouvement universitaire.
Les clivages ont été bousculés
Interrogée récemment dans la « Lettre de l’éducation » du 4 mai 2009, Sylvie Plane, professeure de sciences du langage à l’IUFM de Paris (université Paris IV Sorbonne), rappelle que l’intégration des IUFM aux universités en 2007, en tant qu’écoles internes, avait déjà « suscité de part et d’autre de premières interrogations sur l’antagonisme entre ces deux institutions, et bousculé les clivages ». Les événements récents ont selon elle « accentué cette évolution ». « Un fait, souligne-t-elle, a joué fortement en faveur des IUFM, amenant à réviser certains jugements : l’engagement des étudiants et des stagiaires, très visibles dans les manifestations non pour dire que tout est parfait mais pour défendre leur formation professionnelle. »
« On commence, poursuit Sylvie Plane, à dépasser les vieilles oppositions de principe : il n’y a pas d’un côté les pédagogues qui refuseraient de s’intéresser aux contenus disciplinaires, et de l’autre les disciplinaires purs convaincus qu’il suffirait de connaître une matière pour être capable de transmettre son savoir à des élèves. Sur ces questions, les opinions se répartissent sur un prisme nuancé. Et certaines universités qui ne sont pas pourvues d’IUFM voudraient maintenant bénéficier de leur appui pour mettre en place une formation professionnelle. »
Respect mutuel
Pour autant, les « désaccords profonds », comme le rappelle sur une liste de discussion Pedro Cordoba, professeur à Paris IV Sorbonne et président de l’association (antipédagogiste) « Reconstruire l’école » n’ont pas disparu. Les points de vue sont si divergents « qu’il faudrait des années de discussion pour élaborer des contre-propositions » au projet ministériel, regrette-t-il dans le compte rendu d’une réunion fin avril au ministère de l’éducation.
« Il nous faut donc, lui répond Sylvie Plane, travailler ensemble, confronter les points de vue, lever les malentendus, explorer les diverses possibilités. Bref, il nous faut du temps. Il faut donc que cette réforme ne soit pas appliquée. Il y a là un consensus notable. » Au minimum, il se dessine, entre quelques interlocuteurs de poids, un respect mutuel. Le commencement de la sagesse?
Luc Cédelle


