Quand les « gourous pédagogistes » des IUFM deviennent des « chers collègues »

 

 

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Paris, place de l’Opéra, 29 janvier 2009

C’est une des conséquences, totalement imprévues, de l’actuelle crise universitaire : grâce au projet de « mastérisation » – autrement dit la réforme de la formation initiale des enseignants du primaire et du secondaire –  des ennemis quasi héréditaires se parlent. Certes, ils sont encore loin d’être d’accord, et peut-être ne le seront-ils jamais, mais ils semblent bel et bien sortis d’un rapport d’exécration mutuelle qui leur interdisait tout dialogue direct.

Qui, « ils » ? Certains représentants des deux camps retranchés idéologiques de l’école. Ceux qui, depuis le début des années 1980, et surtout à partir des années Allègre (1997-2000), s’affrontent sur tous les sujets, incarnant « Une école contre l’autre » (titre d’un excellent livre de Denis Kambouchner). D’un côté les tenants de la « transmission du savoir », de l’autre ceux qui s’intéressent à « l’élève tel qu’il est et non tel qu’il devrait être », bref les pédagogues et autres didacticiens, surnommés « pédagogistes » par les premiers, qui les accusent de tous les maux de l’école, voire de la société entière.

« Remise à plat » réclamée

A l’origine de ce dialogue inédit se trouve le fait que la mastérisation (l’élévation du niveau minimal de recrutement des enseignants au niveau du master 2 au lieu de la licence) telle qu’elle est proposée par Xavier Darcos (les contestataires disent « Darcos-Pécresse », mais cette dernière a toujours eu en fait une approche différente sur ce sujet) fait l’unanimité contre elle. Ses modalités sont rejetées par l’ensemble de la communauté universitaire et par la totalité des organisations syndicales ou pédagogiques d’enseignants.

Les motifs de ce rejet, souvent différents et souvent opposés, aboutissent au moins à une exigence commune : le report de la réforme, au minimum d’un an, pour laisser place à une grande « remise à plat » sur la formation des enseignants.  Pour la remise à plat, c’est encore à voir. Pour le report d’un an, c’est presque acquis. Mais tout est dans le presque tant il est devenu difficile, même pour les premiers intéressés, de savoir où en est exactement cette réforme. Les reculs successifs de Xavier Darcos sur ce dossier font chaque fois l’objet d’exégèses contradictoires.

Pas pour des prunes

A l’origine, si l’idée d’estourbir les IUFM a pu éclore au sein de l’équipe gouvernementale, c’est parce qu’elle y voyait deux avantages : permettre, en supprimant l’année de stage rémunéré (actuellement la 2ème année d’IUFM), d’économiser environ 10 000 postes sur l’année 2010 ; régler simultanément un vieux compte idéologique en donnant satisfaction aux ennemis des IUFM. Ces derniers, qui existent aussi à gauche, sont très influents à droite, où leur message a eu un impact considérable. Leur donner des gages est une des (nombreuses) opérations d’arrimage de Xavier Darcos au noyau de l’électorat UMP, toujours reconnaissant si on lui montre que la droite n’est pas au pouvoir pour des prunes.

Parenthèse : il ne faut jamais oublier que les gouvernants s’ils sont calculateurs, sont aussi sincères. Lorsque Xavier Darcos et son équipe s’en prennent aux IUFM, cibles d’une montagne de critiques depuis leur création en 1990, ils sont donc persuadés d’agir juste, dans l’intérêt du système éducatif. Ils sont aussi, depuis des années, confortés dans cette idée par de nombreux universitaires. Les anti-IUFM les plus virulents (jusqu’à la démesure, et ils furent nombreux dans ce cas) étant particulièrement actifs dans ce milieu, le ministre ne s’attendait de côté-là qu’à des applaudissements.

Baisse des exigences

A la place, les déconvenues n’ont pas tardé. Demandée aux universités, l’élaboration de « masters d’enseignement », comprenant des éléments de préparation au métier, a semé l’inquiétude sur une possible désaffection des masters dits de recherche par les étudiants. La nécessité d’en produire des maquettes a fait affleurer tous les problèmes à la fois : de contenu, de procédure, d’intervenants, d’expérience disponible…  Censée n’attrister, selon l’expression consacrée chez les antipédagogistes, que des « gourous des IUFM » condamnés d’avance, la « mastérisation » est ainsi devenue un grand problème universitaire.

Les enseignants chercheurs contestataires, à l’initiative de Sauvons l’université (SLU), l’ont inscrite, dès l’été 2008, peu après son annonce, sur la liste de leurs doléances. Angle d’attaque principal, bientôt relayé par les « sociétés savantes » : la « baisse des exigences disciplinaires » aux futurs concours. Deuxième angle d’attaque : les futurs titulaires de masters d’enseignement recalés aux concours formeraient un vivier dans lequel le ministère pourrait être tenté de piocher pour développer massivement le recours à des enseignants précaires.

Importance stratégique

Parallèlement, côté IUFM, les quelques réfractaires à l’exécution programmée de ces instituts comprenaient tout le parti qu’ils pouvaient tirer d’une alliance en termes de capacité de résistance au projet gouvernemental. Ils ont donc joué à fond la carte de la jonction avec le mouvement universitaire. A la dénonciation de la baisse des exigences disciplinaires, celui-ci a bientôt ajouté la baisse « aussi » en termes de maîtrise professionnelle, illustration d’un projet si mal fagoté qu’il « mécontente tout le monde ».

Côté universitaires, l’autre avantage de cette alliance était de fournir un excellent thème d’agitation propre à faire « bouger » une partie du monde étudiant : non seulement ceux des IUFM mais, plus largement, tous ceux qui envisagent l’enseignement parmi leurs perspectives personnelles. Alors que les étudiants, du moins au début du mouvement, ne se mobilisaient que difficilement, peu concernés par le décret sur les enseignants chercheurs, ce thème a acquis, tout en restant au second plan, une importance stratégique.

Un métier qui s’apprend

De fil en aiguille, les universitaires défenseurs du tout disciplinaire dans la formation des maîtres se sont retrouvés dans les mêmes manifestations que les tenants de la « professionnalisation », habituellement leurs ennemis. Ces manifestations étaient assez grandes pour leur éviter d’être au coude à coude, mais le dialogue s’est ouvert ailleurs, dans les listes de discussion internet et dans les coordinations, comme la CNU (coordination nationale des universités) et la CNFDE (coordination nationale sur la formation des enseignants).

Une série de miracles relationnels et intellectuels se sont ainsi accomplis. Dans les messages échangés, les ex-« gourous des IUFM » et leurs interlocuteurs universitaires sont devenus les uns pour les autres des « chers collègues ». Simple formule de politesse, mais auparavant inusitée puisqu’il n’y avait pas d’échanges directs. Plus significatif : le slogan « Enseigner est un métier qui s’apprend » (et non un art reposant sur le talent individuel, ou une capacité découlant naturellement du savoir académique…) a acquis le statut d’une évidence, reconnue par l’ensemble du mouvement universitaire.

Les clivages ont été bousculés

Interrogée récemment dans la « Lettre de l’éducation » du 4 mai 2009, Sylvie Plane, professeure de sciences du langage à l’IUFM de Paris (université Paris IV Sorbonne), rappelle que l’intégration des IUFM aux universités en 2007, en tant qu’écoles internes, avait déjà « suscité de part et d’autre de premières interrogations sur l’antagonisme entre ces deux institutions, et bousculé les clivages ». Les événements récents ont selon elle  « accentué cette évolution ». « Un fait, souligne-t-elle, a joué fortement en faveur des IUFM, amenant à réviser certains jugements : l’engagement des étudiants et des stagiaires, très visibles dans les manifestations non pour dire que tout est parfait mais pour défendre leur formation professionnelle. »

« On commence, poursuit Sylvie Plane, à dépasser les vieilles oppositions de principe : il n’y a pas d’un côté les pédagogues qui refuseraient de s’intéresser aux contenus disciplinaires, et de l’autre les disciplinaires purs convaincus qu’il suffirait de connaître une matière pour être capable de transmettre son savoir à des élèves. Sur ces questions, les opinions se répartissent sur un prisme nuancé. Et certaines universités qui ne sont pas pourvues d’IUFM voudraient maintenant bénéficier de leur appui pour mettre en place une formation professionnelle. »

Respect mutuel

Pour autant, les « désaccords profonds », comme le rappelle sur une liste de discussion Pedro Cordoba, professeur à Paris IV Sorbonne et président de l’association (antipédagogiste) « Reconstruire l’école » n’ont pas disparu. Les points de vue sont si divergents « qu’il faudrait des années de discussion pour élaborer des contre-propositions » au projet ministériel, regrette-t-il dans le compte rendu d’une réunion fin avril au ministère de l’éducation.

« Il nous faut donc, lui répond Sylvie Plane, travailler ensemble, confronter les points de vue, lever les malentendus, explorer les diverses possibilités. Bref, il nous faut du temps. Il faut donc que cette réforme ne soit pas appliquée. Il y a là un consensus notable. » Au minimum, il se dessine, entre quelques interlocuteurs de poids, un respect mutuel. Le commencement de la sagesse?

Luc Cédelle

Sobrement mais fermement

L’art difficile du dialogue avec les enseignants chercheurs mécontents de notre traitement de la crise universitaire est consommateur de temps et d’énergie. Mais il vaut d’être pratiqué, pour ceux d’entre eux que ce type de dialogue intéresse et pour la qualité de certains échanges. Quoique sans jamais tomber dans l’invective, j’avoue avoir cédé, devant les attaques les plus irritantes, aux délices de la joute verbale. Nous (les lecteurs de ce blog en font partie) nous sommes parfois amusés, mais il est sans doute temps de reprendre de l’altitude.

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Place de la Bastille, Paris, 1er mai 2009

J’ai exposé, dans un billet un peu acide (circonstance atténuante, c’était en réponse à Pierre Jourde), les arguments qui me paraissent invalider l’intense reproche de l’association Acrimed sur l’usage médiatique de l’expression « la grogne » s’agissant des mouvements sociaux. Compte tenu du succès rencontré par ce reproche auprès des universitaires, cette réponse ne porte pas sur un point de détail.  En résumé : oui, la « grogne » suggère l’animalité, mais son usage est tellement banalisé et intégré au champ lexical du mécontentement qu’y voir une façon, même inconsciente, de dénigrer un mouvement n’a aucune pertinence.

D’autres critiques ont visé un autre aspect du vocabulaire : les « gestes » attribués à Valérie Pécresse ou Xavier Darcos. Certains se sont indignés de ce mot, destiné selon eux à présenter les ministres sous un jour généreux, et se référant à une négociation qu’ils récusent du fait qu’elle n’impliquait que des syndicats minoritaires. Réponse : le mot « geste » fait partie, toutes tendances confondues, du vocabulaire syndical, friand d’expressions ayant pour but d’éviter à l’adversaire de perdre la face. Peut-être ceux qui n’en supportent pas l’usage voudraient-ils, justement, que leur adversaire morde la poussière ?

Troisième point. Toujours le vocabulaire. L’usage du mot « fronde » a également été jugé, par les mêmes, malveillant vis-à-vis du mouvement universitaire. En fait, ce reproche-là relève un peu du mystère… Le mot serait, au contraire, plutôt valorisant du seul fait qu’il nous vient de l’histoire. Avec une majuscule, la « Fronde » marqua de 1648 à 1653 « un brutal fléchissement de l’autorité monarchique en France ». La « fronde » devenue aussi nom commun est aujourd’hui synonyme de révolte, sans connotation péjorative.

Trois gros manquements en quelques lignes

Quatrième point. Cette fois, l’Acrimed est précisément visée, à travers cette citation (en bleu).

Le Monde qui le 14 novembre 2007 annonçait dans un bref article « la fin du mouvement contre la loi sur l’autonomie », une loi que l’éditorialiste anonyme du quotidien avait ardemment soutenue. Plus d’un an plus tard le quotidien, grand communicateur de toutes les « réformes » gouvernementales, est confronté à de nouvelles « réformes » dont la plupart poursuivent la grande « rénovation » néo-libérale entreprise par le gouvernement.

Cela fait, en à peine quelques lignes, trois gros manquements à la vérité factuelle. Commençons par le premier : Le Monde aurait annoncé le 14 novembre 2007 « la fin du mouvement » contre la LRU ? Extrêmement bizarre…

Dans Le Monde daté du 14 novembre 2007, voici en effet la première phrase d’un article signé de moi-même et de deux correspondants régionaux du journal :

« La protestation d’une partie du monde étudiant contre la « loi Pécresse » sur l’autonomie des universités perdure. Lundi 12 novembre, l’étendue du mouvement était relativement stable par rapport au vendredi 9 : 13 universités sur 85 étaient totalement ou partiellement bloquées. Mais la fréquentation des assemblées générales (AG) était en hausse. » Le reste de l’article est à l’avenant et n’enterre donc pas le mouvement.

Toujours dans Le Monde du 14 novembre 2007, un éditorial intitulé « L’université en otage » prend clairement parti pour la LRU et contre la poursuite du mouvement étudiant, ce qui peut scandaliser mais relève strictement de la liberté d’opinion. « En cherchant à bloquer les « facs » et en demandant l’abrogation de la loi sur l’enseignement supérieur adoptée le 11 août, les étudiants les plus radicaux ne sont-ils pas en train de se tirer une balle dans le pied ? », demande notamment cet édito.

Nulle part dans les deux textes de cette date consacrés à l’université, article comme édito, ne figurent ces mots – « la fin du mouvement contre la loi sur l’autonomie » – que l’Acrimed, désireuse de démontrer l’aveuglement du journal, cite pourtant entre guillemets. S’agit-il pour autant d’une invention ? Non.

« Repartir sur de nouvelles bases »

En fait, « La fin du mouvement contre la loi sur l’autonomie » est un titre dont on peut retrouver la trace dans Le Monde, mais… un mois plus tard, dans l’édition datée du 14 décembre et dans une « brève ». En voici le texte intégral :

« Le tribunal administratif de Montpellier a ordonné, mercredi 12 décembre, au président de l’université Montpellier-III, sous peine d’astreinte, de garantir un accès normal aux cours dans la faculté de sciences humaines, paralysée depuis cinq semaines par le mouvement de protestation contre la loi Pécresse sur l’autonomie des universités. Cinq établissements demeuraient « perturbés » selon le ministère de l’enseignement supérieur. Mardi 11, les étudiants de la faculté de lettres d’Angers avaient voté la fin du blocage. Même décision à Poitiers, en grève depuis le 19 novembre, à Nancy-II, ainsi qu’à Nantes et Pau, la veille. Mardi, les manifestations organisées par la coordination n’ont pas mobilisé, celle prévue à Paris avait été annulée. »

On peut toujours critiquer le caractère affirmatif du titre. N’empêche que la différence de date, le 14 décembre étant seulement à quelques jours des vacances de Noël, change tout. Le 14 novembre, c’eut été se tromper lourdement ; le 14 décembre, c’est seulement anticiper un peu. Par ailleurs, si l’on se pique comme l’Acrimed d’analyser les médias, alors il faut situer l’importance d’une brève par rapport à un article, rappeler qu’elle n’est souvent pas rédigée par le ou les titulaires de la rubrique, qu’elle est finalisée dans l’urgence d’un bouclage et que – entre « ça tient » et « ça ne tient pas » – son titre peut se jouer en quelques secondes.

Prendre le titre d’une brève pour résumer la ligne éditoriale d’un journal sur un événement de longue durée n’est donc pas sérieux. Les rédacteurs de l’article de l’Acrimed se sont peut-être trompés de bonne foi sur la date de la brève mais d’une part ils s’abstiennent de signaler qu’il s’agit d’une brève et d’autre part cette erreur ne devrait en aucun cas suffire à les orienter puis à les enferrer dans une mauvaise interprétation du traitement du mouvement de novembre-décembre 2007 par le journal.

Pour achever de démontrer l’inexactitude de l’Acrimed en ce domaine, le dernier article de l’année publié par Le Monde sur ce mouvement l’a été en date du 20 décembre, sous ma signature et sous le titre suivant :« Les derniers grévistes étudiants promettent de « repartir sur de nouvelles bases » en janvier » … Ce qu’ils ne firent pas, mais c’est une autre histoire. Dans tous les cas, le traitement du mouvement étudiant par Le Monde à cette époque ne correspond en rien à ce que suggère l’Acrimed aujourd’hui.

Tellement gros que…

J’allais oublier un autre gros manquement à la vérité. Tellement gros qu’on pourrait ne pas le remarquer : l’Acrimed présente Le Monde comme « grand communicateur de toutes les « réformes » gouvernementales ».

C’est tout simplement archi-faux. Allons, il suffit de réfléchir deux secondes… Le Monde soutient-il la disparition annoncée du juge d’instruction ? La nomination des dirigeants de l’audiovisuel public par la présidence de la République ? Le durcissement constant de la législation concernant le séjour des étrangers ? Le bouclier fiscal ? Ou alors se faire l’écho d’une réforme doit-il être considéré, de la part d’un journal, comme un acte d’allégeance ?

Voilà. Tout cela est bien fastidieux. Pourtant, depuis mes premières protestations contre les textes de l’Acrimed, beaucoup d’interlocuteurs ou d’interpellateurs m’ont sommé de répondre, en résumé,« à des arguments avec des arguments » . Dès ma première lecture de l’Acrimed, je savais par exemple le caractère profondément erroné de l’affirmation selon laquelle Le Monde aurait annoncé la fin du mouvement étudiant à la mi-novembre 2007… Mais je n’avais pas pris le temps de vérifier. C’est chose faite sur ce sujet précis.

Il y a encore des dizaines d’angles d’attaque dans les différents textes de l’Acrimed sur Le Monde et la crise universitaire. Je n’aurai pas le temps de tout « reprendre » ainsi. Et je pense même que cela n’est peut-être pas nécessaire. Ceux qui veulent absolument y croire ne changeront pas d’avis. En revanche, ceux qui n’aiment la crédulité ni chez eux-mêmes ni chez les autres devraient au moins être ébranlés par ces quelques partiels, premiers et sobres démentis.

Luc Cédelle

PS.

Mon anonyme et réconfortante consoeur Aliocha (qualifiée par Marianne 2 de « redoutable blogueuse ») a entrepris avec vaillance, il y a quelques semaines, de répliquer à l’acrimonieuse argumentation de l’Acrimed concernant Le Monde dans un billet imprudemment intitulé « En finir avec Acrimed ». Qu’est-ce qu’elle a pris! Pour la première fois, elle a dû finalement fermer les commentaires à son billet. Mais cela vaut le déplacement.

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Phrase du jour / 4 : quand le fait de s’échapper devient un « coup de force »

Le lundi 4 mai,dans l’après-midi,  la tenue à l’université  Paris 1 Panthéon Sorbonne d’un conseil d’administration qui devait statuer sur des propositions d’organisation du contrôle des connaissances a été empêchée par l’irruption de quelques dizaines d’étudiants appartenant notamment à Sud-Etudiant.

Cette organisation a rappelé à cette occasion sa revendication du maintien des dates d’examen initialement prévues, estimant que « tout report des dates d’examens » affaiblirait « en premier lieu les étudiants salariés ou stagiaires et étrangers ».

Le nouveau président de l’université, Jean-Claude Colliard, dont c’était le premier conseil d’administration, a finalement pu s’échapper vers 17 heures 30 par une porte dérobée.

Sur le site de Sud-Etudiant de Paris 1, l’organisation livre sa version des événements.

« Lorsque 200 étudiants et enseignants arrivent devant la salle 1, nous avons le regret de nous voir accueillir non pas par le président mais par un groupe de vigiles de la société privée « Centaure », illustrant par ailleurs l’externalisation des services toujours en application malgré le changement de présidence ».

Sud-Etudiant rapporte notamment que M. Colliard, « retenu par les étudiants et personnels qui refusent de se satisfaire d’une fin de non recevoir, s’amuse durant trois longues heures à se moquer du monde, affirmant une chose et son inverse, sous l’oeil bienveillant de ses vice-présidents (…) ».

« Puis, poursuit Sud-Etudiant, survient un coup de force de la société de vigiles privés, qui décident d’évacuer le président de l’université par la porte de secours, et ce malgré les protestations des étudiants atterrés. Finalement au dialogue Mr Colliard aura préféré la fuite. Aux étudiants qui étaient venus porter leurs inquiétudes, la présidence aura répondu par le mépris, l’arrogance et l’autoritarisme. »

L.C.

La géométrie réintégrée dans les nouveaux programmes de seconde

Ce sera sans doute, faute de précisions à ce stade, le billet le plus court depuis l’ouverture de ce blog.

Selon des informations sûres en provenance du ministère de l’éducation, celui-ci a décidé de réintégrer, dans le projet de nouveaux programmes de mathématiques pour les classes de seconde générale et technologique, les éléments de géométrie qui en avaient été enlevés.

Ce projet de nouveaux programmes est en consultation jusqu’au 15 mai. Deux pétitions ont été lancées pour le contester. L’une, lancée conjointement le 2 avril par le SNES, l’APMEP (association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public) et la CGT Educ’action,a réuni 3088 signatures à la date du 5 mai. L’autre, lancée à la même date par plusieurs universitaires lillois, a recueilli 4163 signatures.

L.C.

Inrockupté comme un bleu !

Le Monde est attaqué par des escadrilles d’universitaires en colère et qu’est-ce que je fais, moi, journaliste du Monde, dont certains articles sont cités parmi les motifs justifiant ces attaques ? Eh bien, benêt comme je suis, je leur donne raison ! Un soutien de l’intérieur, en quelque sorte. En même temps qu’un coup de poignard dans le dos de tous mes collègues du journal. Et le tout publiquement, dans un hebdomadaire en vente dans tous les kiosques. Comme on dit vulgairement, ça va chercher loin…

Vous trouvez que quelque chose ne « colle » pas et vous vous demandez comment une version des faits aussi peu compatible avec la réalité a pu voir le jour ? C’est que vous n’avez pas lu le dernier numéro des Inrockuptibles, daté du 21 avril. L’article est intitulé « La fac cachée du Monde », référence à la « face cachée » du fameux « Péan-Cohen » de 2003. Ce n’est pas, c’est le moins qu’on puisse dire, un article favorable au Monde, ce qui relève de l’entière liberté des « Inrocks » et de Hugo Lindenberg, son rédacteur.

Après une présentation générale de la contestation du Monde par « une partie des enseignants chercheurs » (qui deviennent « les » enseignants chercheurs dans le surtitre, mais je ne vais pas faire ma crise d’Acrimed), l’article donne largement la parole à Jérôme Valluy, partisan du boycottage à travers sa « charte de bonne conduite », déjà mentionnée ici. Il enchaîne en citant Cyril Lemieux, sociologue spécialiste des médias, maître de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, (EHESS), par ailleurs auteur d’un blog sur Médiapart.

« Jamais sur le terrain » ?

Cyril Lemieux affirme, ce qui me paraît tout à fait infondé, que les journalistes du Monde chargés de couvrir l’université « sont moins spécialisés et donc plus dépendants des sources officielles » qu’auparavant. Il ajoute, ce qui me paraît encore moins fondé, que « leur connaissance du milieu des chercheurs, notamment, est moins profonde que par le passé ». Visiblement, Cyril Lemieux ignore tout, par exemple, à moins qu’il ne l’ait oublié, du « Prix Le Monde de la recherche universitaire ».

Créé il y a douze ans, ce prix, décerné par un jury présidé par Edgar Morin pour les sciences humaines et sociales et par l’académicien Pierre Léna pour les sciences exactes soutient les jeunes chercheurs en valorisant leurs travaux, notamment par la publication d’une version retravaillée de leur thèse aux Presses universitaires de France (sciences sociales) ou par la publication d’un résumé de leurs travaux dans Le Monde (sciences exactes). Et c’est loin d’être le seul lien entre le journal et les chercheurs…

Après Cyril Lemieux, l’article repasse la parole à Jérôme Valluy qui, parlant des journalistes du Monde et confondant son environnement professionnel immédiat avec l’ensemble du paysage universitaire, affirme : « On ne les voit jamais sur le terrain ». Ainsi parvenu à environ 90% de son article, le journaliste, avec qui j’ai effectivement eu les jours précédents, sur sa demande, une conversation téléphonique, me fait entrer en scène… pour confirmer les propos de Cyril Lemieux et Jérôme Valluy !

De la façon suivante  (citation en bleu) :

Luc Cédelle, l’un des deux journalistes au cœur des critiques des universitaires ne conteste pas totalement cet état de fait qu’il impute à la situation économique du journal : « Je ne peux pas tout réfuter », explique ce spécialiste de l’éducation, favorable à la réforme, qui nie cependant toute dépendance à la communication du gouvernement. « On est dans un secteur en crise, au sein d’un journal qui sort juste d’un plan social. Le bon travail demande du temps et coûte cher, il est vrai qu’on ne couvre pas tout ce qu’on devrait couvrir ».

Voilà… C’est un collègue du journal, amicalement, qui m’a alerté – « Dis-donc, je ne suis pas du tout d’accord, là, avec ce que tu dis dans les Inrocks… » – et m’a fait réaliser l’ampleur du dégât. Je ne conteste pas d’avoir prononcé les phrases citées entre guillemets, même si elles sont en l’espèce condensées de manière à rassembler dans une même formulation plusieurs réponses à plusieurs questions. C’est l’usage. En revanche, je ne me reconnais évidemment pas dans l’attitude générale qui m’est ainsi prêtée et, de ce point de vue, la construction de l’article me piège totalement.

Etes-vous irréprochables ?

Imaginez, quelle que soit votre activité, qu’on vous demande si vous êtes parfaits. Raisonnablement, vous répondriez que vous ne l’êtes pas. Et irréprochables ? Non plus. A ce moment-là, quelqu’un qui vous accuse depuis un moment de tous les maux vous tombe dessus en s’écriant : « Ah, vous voyez bien ! Eux-mêmes reconnaissent qu’ils ne sont pas parfaits ni irréprochables ! » C’est, à grands traits, le schéma de qui s’est produit à travers mon contact avec les Inrockuptibles. Etes-vous inaccessibles à toute critique, couvrez-vous à la perfection tout ce que vous devriez couvrir ? J’ai répondu, là où j’aurais mieux fait d’esquiver.

Pouvais-je éviter ce piège ? Assurément, si j’avais refusé de m’exprimer. « Tu n’as pas à polémiquer, notre réponse c’est notre travail, point ! », me chapitre, avec rudesse, un autre collègue. Je ne partage pas son avis. D’une part, c’est précisément sur « notre travail » que la polémique s’est déclenchée et plus nous travaillons, plus nous alimentons cette polémique, même si tel ou tel aspect de ce travail peut momentanément l’apaiser. C’est donc une vis sans fin et, s’agissant d’un phénomène public, on ne pourra jamais ranger « notre travail » et les polémiques dans des cloisons étanches.

D’où je parle ?

D’autre part, je revendique l’aspect personnel de mon expression sur ces sujets. Sur ce blog comme à l’extérieur, sur d’autres blogs ou à l’occasion de contacts avec des confrères (comme ceux du site Educpros ) j’ai toujours pris soin de situer ainsi mon expression. Chaque journaliste du Monde porte une part de la représentation du journal, cela me semble aller de soi, mais n’ayant pas spécialement qualité à représenter l’institution Le Monde, je ne m’exprime qu’en mon nom et depuis mon travail de simple rédacteur. Ai-je reçu un quelconque feu vert pour m’exprimer ? Non. Un quelconque feu rouge ? Non plus.

Ai-je décidé de moi-même de me confronter aux critiques ? Oui. Comme un grand garçon. Parce que cela me semblait nécessaire. Je ne suis pas membre de la Gendarmerie nationale, mais journaliste au Monde, donc appartenant à une prestigieuse collectivité professionnelle de femmes et d’hommes libres de leur parole. A ce titre, et depuis longtemps, comme beaucoup de mes collègues, j’ai une assez dense expérience de l’expression dans les médias. Soit pour y présenter « notre travail », soit pour parler spécifiquement du mien. La parution de mon livre en septembre dernier a considérablement accru, et banalisé, cette exposition médiatique.

Une forme de « terrain »

Concernant la crise universitaire, à partir du moment où les initiateurs d’une campagne contre le journal s’appuient notamment sur mes articles, me mettent nommément en cause et s’attaquent, dans des messages reproduits à des dizaines de milliers d’exemplaires sur la « toile », à mon honneur professionnel, je me sens en devoir de répliquer. Par ailleurs, il se trouve que cela présente un intérêt sur le plan professionnel. C’est une forme de « terrain » qui m’apporte des contacts, des réflexions, des échanges nouveaux, bref une meilleure connaissance du milieu et des problématiques universitaires. C’est également une façon de réunir des matériaux pour un travail journalistique plus approfondi sur cette double crise : crise universitaire et, à travers ce milieu social particulier, crise du rapport aux médias.

Avec mon confrère des Inrocks, la conversation a été longue (peut-être une vingtaine de minutes), détendue et assez complète : je me souviens d’avoir abordé pratiquement tous les points qui avaient déjà constitué la trame de mes réponses sur Educpros. Autant dire que, loin d’abonder dans le sens de nos assaillants, j’ai bataillé. Je n’ai pas flairé le danger, pas imaginé une seconde que des aspects secondaires dans mon propos seraient ainsi montés en épingle. Une consœur de ce même journal m’avait interviewé lors de la sortie de mon livre et je ne m’étais absolument pas senti trahi en lisant le résultat. Je me sentais donc en confiance.

Peut-être, à condition de revendiquer un regard sur les citations et leur contexte immédiat, aurais-je pu limiter les inconvénients. Mais je ne suis pas interventionniste. Il faut laisser les journalistes travailler, même sans garanties. Je n’incrimine pas le confrère : il a retenu dans mes propos ce qui lui convenait, et l’a disposé comme cela lui convenait. Il est resté dans la marge d’interprétation des journalistes. Je pense néanmoins que dans un article, les personnes citées doivent se reconnaître et non se sentir piégées. De ce point de vue, je désapprouve son article, mais cela ne va pas plus loin.

De mon côté, j’aurais dû soit refuser, soit n’accepter que dans le cadre d’une interview avec validation préalable du texte. Mais fondamentalement, s’exprimer comporte une part de risque. Cette fois, je me suis fait « inrockupter » comme un bleu. J’en prends acte, mais cela ne me fera pas adopter le profil bas.

Luc Cédelle

Pierre Jourde tombe à l’eau

Pierre Jourde, le cruel pamphlétaire, a par deux fois, le 27 mars et le 20 avril jugé nécessaire d’apporter son grain de sel à une mise en accusation publique, déjà  largement engagée par d’autres, des articles des journalistes du Monde – plus précisément ceux de Catherine Rollot et les miens – sur l’actuelle crise universitaire. A cette fin, il a rédigé et diffusé, à ces quelques semaines d’intervalle, deux textes soulignant le peu d’estime dans lequel il tient les journalistes en général et ces deux-là en particulier.

D’où le titre du premier de ces deux réquisitoires : « Cédelle et Rollot sont dans un bateau ». Un titre dont chacun relèvera la fulgurance esthétique, signe d’une capacité hors du commun à subvertir l’ordinaire et transcender le vulgaire. Bref, le style. Tout simplement le style. Il fallait un Pierre Jourde pour oser ainsi détourner Pincemi et Pincemoi.

Un « climat de haine populiste »

Ayant ainsi creusé l’écart avec le tout-venant, le cruel pamphlétaire commence dans ce premier texte par dauber sur l’ensemble de la « couverture médiatique de ce mouvement » (sauf Libération), évoquant les traditionnels « usagers pris en otage » de la presse de droite, puis décrétant cette couverture « caractéristique du mépris dans lequel sont tenus les intellectuels ». Sont tenus par qui ? Il ne l’indique pas. Mais il dénonce un « climat de haine populiste, entretenu par certains ».

Qui, « certains » ? Ce climat, écrit-il, « apparaît bien dans le contenu des messages postés sur le site du Monde ». Voilà qui, en principe, devrait innocenter les journalistes, nullement responsables de ces messages d’internautes. Mais il ajoute que « cela n’a rien d’étonnant si l’on se réfère au travail effectué par les deux journalistes qui couvrent depuis le début, pour le Monde, le mouvement des universitaires ».

Nous y voilà. Oh, la belle manœuvre ! Ecrire sur la crise universitaire des articles qui ne conviennent pas à Pierre Jourde, c’est en vérité bien plus grave qu’on ne l’imagine. C’est propager la « haine populiste » à l’encontre des intellectuels. Rien que ça. Le lien de cause à effet, quoique distendu, est exprimé avec une éblouissante fourberie par ce magistral autant que cauteleux « rien d’étonnant si l’on se réfère… » Mais à quoi ?

« Sans surprise, poursuit le cruel pamphlétaire, les deux spécialistes moulinent la machine à déverser du langage automatique, dont on se demande si on l’apprend dans les écoles ad hoc, ou si elle est un effet du confondant mimétisme du journaliste moyen, qui s’empresse de reprendre les sujets et les expressions des confrères, de préférence lorsqu’il s’agit de clichés ou de fautes de français ».  Ah tiens ? Les fautes de français seraient typiques de notre production? Amusant…

Retenons néanmoins, puisqu’il faut bien tenter de retenir quelque chose, le reproche de pratiquer un « langage automatique ». Un reproche très dilué puisqu’il ne s’adresse pas particulièrement au Monde, mais vise collectivement ces vils représentants du « journalisme français » dont notre cruel pamphlétaire, déplore en se pinçant le nez« la rhétorique automatique (…) lorsqu’il s’agit de rendre compte d’une grève ».

Pierre Jourde, dans son assaut polémique, n’a pas d’arguments qui lui appartiendraient en propre. Lorsqu’il veut démontrer que nos articles seraient « des machines à reproduire la vérité officielle », il renvoie à la lecture « instructive » d’un texte de l’Acrimed. En revanche, il s’efforce de donner une touche personnelle à sa critique en insistant particulièrement sur l’usage de l’expression « la grogne ».

La « grogne » du pamphlétaire

Mais cette contestation de « la grogne » n’est pas non plus une originalité. C’est même, par ordre d’apparition, un des premiers angles d’attaque de l’Acrimed, qui, il est vrai, a autant d’angles d’attaque qu’il y a d’aiguilles de pin dans les forêts des Landes. Et quel est le problème avec cette fichue « grogne » ? Faisant partie du même champ lexical que « grognement » ou « groin », la « grogne » serait donc sournoisement utilisée, en cas de conflit, pour suggérer l’animalité des grévistes ou des protestataires, expliquent nos infatigables accusateurs.

Cette critique est d’ailleurs ancienne. Très antérieure, même, à l’actuelle crise universitaire. Dans un article de 2003, déjà, l’Acrimed s’insurgeait contre l’usage répété de cette expression à propos des grèves dans les services publics, et rappelait que ce terme avait déjà beaucoup servi. Elle reprochait au Monde d’avoir titré dans son édition du 23 janvier 2001 une page entière, sur six colonnes : « Le gouvernement face à l’offensive du patronat et à la grogne sociale ».

On voit donc que même quand « Cédelle et Rollot » n’y sévissaient pas encore, Le Monde cultivait déjà cette « rhétorique automatique » dont notre cruel pamphlétaire fait si grand cas. Aujourd’hui, cet usage est une réalité incontestable. Dans les médias, c’est « la grogne » partout et justice nulle part. Un simple clic sur un moteur de recherches, et les exemples s’amoncellent. Si l’on suivait la thèse de l’Acrimed, répercutée par Pierre Jourde, le phénomène friserait l’abomination.

Honte à LCI qui, le 13 février, affirmait que « face à la grogne » des universités, « Sarkozy s’implique » ! Mais honte aussi aux Dernières nouvelles d’Alsace, dont le site, le 18 avril, annonçait que « la grogne monte à l’hôpital » contre le projet de loi Bachelot ! Honte à ces sites et ces blogueurs qui, sûrement pour discréditer leur propre protestation, ont affirmé des semaines durant que le projet de loi Création et Internet provoquait « la grogne des fournisseurs d’accès et des internautes ».

La « grogne » du patronat

Honte à Jean-Dominique Merchet, spécialiste des questions militaires à Libération et qui, le 25 mars, sur son  blog « Secret Défense », commettait un titre que le cruel pamphlétaire et l’Acrimed réunis tiendront pour injurieux envers les professionnels dont il traite. « Pécules de départ : la grogne des officiers mariniers », écrivait-il. Je ne voudrais pas être à sa place le jour où il aura affaire à une coordination nationale des officiers mariniers en lutte.

« Téléphonie mobile : la grogne des clients s’amplifie »… On croit rêver, mais c’est un véritable article, publié le 27 mars sur le site Les Numériques, spécialisé dans les nouveaux médias… D’autres, qui ne devraient pas user de cette expression en usent quand même avec ostentation, à la seule fin de rendre confus les enjeux de la lutte des classes. Ainsi peut-on lire, sur le site de l’Express, à la date du 11 février et à propos des universités que « Copé démine la grogne anti-Pécresse chez les députés UMP ».

La « grogne anti-Pécresse »… de députés UMP ! Certains sont décidément prêts à tout pour brouiller les pistes et invalider les analyses de l’Acrimed.

Le cynisme n’ayant pas de limites, des cas encore plus choquants affleurent. « Pourquoi la grogne des juges ? », demandait ainsi, le 23 octobre 2008, le grand blogueur Eolas. Celui-là, le jour où on le coincera… Mais le record d’hypocrisie, on aurait dû s’y attendre, vient d’un média aux orientations libérales : « Silvio Berlusconi affronte la grogne du patronat italien », nous indique le quotidien Les Echos du 19 avril, feignant habilement de mépriser les entrepreneurs transalpins pour mieux couvrir Le Monde méprisant les universitaires français.

L’usage de « la grogne » a pris aussi, sous prétexte de francophonie, une dimension internationale. Navrant! Qu’on en juge : le 15 janvier dernier, sur le site Afrik.com et sous la signature de Dorothée Ndoumbé, on pouvait apprendre que les motos-taxis camerounais menaçaient de faire grève contre les projets de réglementation du gouvernement.  Et cela sous quel titre ? « La grogne des motos-taxis du Cameroun » !

Ils n’ont pas de Pierre Jourde, chez eux ? Pas non plus d’Acrimed ? Ou bien connaissent-ils suffisamment la langue française, et le champ lexical du mécontentement,  pour pouvoir se passer de procès d’intention totalement loufoques ?

Luc Cédelle

Phrase du jour 3 / « Une détérioration supplémentaire de l’image de l’université »

La phrase du jour est faite d’un paragraphe entier, sinon  « on » pourrait me soupçonner de vouloir isoler un propos de son contexte. C’est un extrait de l’entretien avec Marcel Gauchet, historien et philosophe, publié dans le dossier spécial Universités du Monde date du jeudi 23 avril 2009.

Voici le paragraphe :

« Quelle que soit l’issue du mouvement, le problème de l’université ne sera pas réglé. Le pourrissement est (…) fatal, mais la question restera béante et resurgira. Si le gouvernement croit que parce qu’il a gagné une bataille, il a gagné la guerre, il se trompe. La conséquence la plus grave sera sans doute une détérioration supplémentaire de l’image de l’université, ce qui entraînera la fuite des étudiants qui ont le choix vers d’autres formes d’enseignement supérieur et ne laissera plus à l’université que les étudiants non sélectionnés ailleurs. De quoi rendre le problème encore plus difficile. »

A propos du contexte : l’analyse de Marcel Gauchet est de tonalité très antigouvernementale, et une autre « phrase du jour » aurait pu être celle-ci : « Toute la philosophie de la loi se ramène à la seule idée de la droite en matière d’éducation, qui est créer des patrons de PME à tous les niveaux de la maternelle à l’université ». 

Le fait de mettre en valeur la citation sur l’image de l’université est évidemment, de ma part (et comme pour la « phrase du jour » précédente citant un dossier de journal La Croix), une façon d’attirer l’attention sur une tendance « deux poids, deux mesures » que je trouve très marquée : selon que vous serez ou non aux côtés des enseignants chercheurs « en lutte », vos propos seront jugés différemment.

Marcel Gauchet étant à la fois auréolé de son prestige intellectuel et clairement positionné en faveur du mouvement, il peut sans en subir les foudres tenir des propos qui vaudraient au Monde une volée de flèches empoisonnées.

Comme d’habitude, certains auteurs de commentaires seront tentés de se gausser de « l’ego visiblement froissé » du rédacteur. J’ai déjà opposé à cette fausse objection que répondre aux critiques expose à toutes sortes d’inconvénients, celui-là notamment, mais prouve au moins que l’on prête attention à ces critiques. Par ailleurs, il se trouve, incidemment, que je n’ai pas participé à l’article du Monde sur l’image des facs occupées. C’est donc sur le seul plan des principes que j’en débats.

Luc Cédelle

PS

A propos d’ego, j’avais bêtement oublié de signaler aux familiers de ce blog l’excellent travail réalisé par la lettre internet Educpros (groupe l’Etudiant) qui a interrogé parallèlement Jerôme Valluy, l’animateur du boycottage du Monde, et moi-même, en posant à chacun les mêmes questions.

Concours d’enseignement : Xavier Darcos s’insurge contre les « scénarios délirants »

Xavier Darcos, ministre de l’éducation nationale et principal artisan de la très contestée réforme de la formation des maîtres, a accepté de répondre à nos questions pour ce blog et sur un point précis évoqué de manière insistante par les participants au mouvement universitaire : l’avenir des concours d’enseignement (Capes, agrégation, concours de professeur des écoles, etc.).

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Manifestant, le 19 mars 2009, à Paris

Depuis le début de l’actuel mouvement universitaire, de nombreux enseignants chercheurs affirment, dans des écrits et des propos publics, que derrière le projet de réforme de la formation des maîtres, se cache celui de « supprimer totalement, à terme, les concours d’enseignement »… Que répondez-vous à cette accusation répétée ?

Xavier Darcos. A ces hypothèses fantaisistes, qui n’ont d’autre objet que de jeter le trouble dans l’esprit des étudiants et des formateurs, je veux répondre par deux évidences. La première, c’est qu’aucune des organisations syndicales qui ont eu à connaître de cette réforme, y compris ceux qui l’ont critiquée le plus durement au début, n’a repris cette accusation à son compte, car ils savent qu’elle est sans fondement.

La seconde, c’est qu’en dehors du prestige et des vertus de l’égalité républicaine qui s’attache aux concours, je ne vois pas comment une organisation qui recrute chaque année près de 15 000 personnes pourrait procéder sans avoir recours à un système aussi juste, efficace et transparent que celui des concours tels que nous les connaissons. Ceux qui prétendent l’inverse tentent de semer volontairement la confusion en essayant de mélanger le principe du recrutement par concours, qui reste inchangé, avec les modalités du recrutement par concours, qui évoluent puisque les concours se déroulent désormais au niveau du master.

Dans une lettre adressée par vous le 20 mars aux syndicats d’enseignants du premier et du second degré, vous aviez tenu à « rappeler solennellement que le principe du recrutement par concours nationaux est bien évidemment un principe intangible et que les candidats à la fonction de professeur ou de CPE continueront à être recrutés à travers les différents types de concours actuellement existants ». Avez-vous eu des échos de cette lettre auprès des destinataires, et de leur côté ont-ils exprimé des doutes sur la réalité de cet engagement ?

Il s’agissait d’un rappel de principe, dont aucune organisation destinataire de ce courrier n’a contesté la bonne foi ou le bien-fondé. Nous avons évidemment eu des échanges au sujet des différents points abordés dans cette lettre, à l’exception de celui que vous citez. Et d’ailleurs si nous en étions encore à douter de la bonne foi du gouvernement sur ce point, nous aurions cessé de discuter depuis longtemps car il est de l’intérêt de tous que le recrutement par concours reste la règle pour le recrutement dans la fonction publique.

Comment, alors, expliquer la prégnance et la permanence de cette affirmation parmi les universitaires ? Ils ne sont quand même pas tous en train de préparer « l’insurrection qui vient » ni tous voués à répéter des slogans sans vérification, et vous connaissez vous-même personnellement beaucoup d’universitaires. Comment expliquez-vous qu’aucun d’entre eux ne vienne à votre rescousse sur un sujet aussi important ?

Les universitaires ont assez peu l’habitude de parler pour ne rien dire et je suis certain qu’ils considèrent que ce sujet relève du fantasme, au même titre que le « démantèlement du service public » ou la « marchandisation du savoir » qui fleurissent sans raison sur les banderoles. Je crois qu’ils comptent – peut-être à tort, mais c’est un défaut que je partage avec eux – sur le fait que l’opinion publique sait faire la part des choses entre les arguments raisonnables et ceux qui relèvent de l’outrance rhétorique. Dès lors, ils ne voient sans doute pas la nécessité de s’élever contre ceux qui alimentent ces rumeurs. A l’inverse, dès que quelqu’un s’efforce de s’élever contre la désinformation et d’en appeler à la raison, il reçoit une volée de bois vert. C’est d’ailleurs en constatant cette situation que j’ai décidé de publier dans les colonnes du Monde un appel à la discussion raisonnable en demandant de façon un peu provocatrice : « Esprit français, es-tu là ? »

Vous pourriez aussi maintenir les concours, mais de manière purement formelle. Parmi ce que les contestataires vous soupçonnent de préparer figure le scénario suivant : alors que les places aux concours continueraient de diminuer, les candidats recalés à ces concours mais titulaires d’un master d’enseignement seraient quand même inscrits sur  une « liste d’aptitude », puis recrutés comme contractuels ou vacataires. Comme ce type de poste existe déjà, le but serait d’en accroître progressivement le nombre jusqu’à en faire un nouveau modèle de recrutement qui serait alors généralisé.

On peut évidemment m’accuser et me soupçonner de tout, et c’est sans doute plus confortable que de devoir trouver des éléments objectifs à me reprocher. Je ne vois pas pour quelle raison, après avoir organisé et payé une formation supérieure de haut niveau et d’une durée de cinq ans, la collectivité publique se mettrait à organiser des concours pour recruter ensuite ceux qui y auraient été recalés ! Même dans les scénarios les plus délirants, il faut tout de même savoir rester raisonnable…

Pourtant, des gens très sérieux partagent ces inquiétudes. Les sociétés savantes, parties prenantes du mouvement des enseignants chercheurs, craignent – je cite une lettre ouverte qui vous était adressée le 12 mars -, « que s’instaure à l’avenir un double régime entre les enseignants qui auront réussi le concours et seront donc titulaires de plein droit, et ceux qui n’ayant pas obtenu le concours mais étant néanmoins reçus au master, pourront être recrutés avec un statut différent ». Depuis, les signataires ont déploré, début avril, de n’avoir pas reçu de réponse… et nourrissent toujours les mêmes inquiétudes.

Si on va jusqu’au bout de leur raisonnement, je ne vois pas en quoi le scénario-catastrophe qu’ils prétendent décrire ne se déroule pas actuellement ! Rappelons que le ministère de l’Education Nationale a toujours employé un petit nombre d’agents contractuels, par exemple pour des enseignements rares qui ne justifient que 3 ou 6 heures d’enseignement par semaine dans un établissement.  Je ne tomberai pas dans le piège grossier qui consisterait à me faire dire que cette situation n’existera plus demain. Mais elle ne se développera pas non plus. Et puis ne confondons pas tout ! Le but de la mastérisation c’est aussi de permettre aux étudiants recalés aux concours de trouver un emploi ailleurs, ce qui leur est difficile aujourd’hui, ce n’est pas pour les recruter au même titre que ceux qui ont été reçus !

Propos recueillis par Luc Cédelle

Phrase du jour 2 / Le Monde assassin, La Croix complice !

« Certaines universités, comme Rennes 2, Toulouse-le-Mirail ou encore Montpellier 3, se sont montrées en pointe dans les récents mouvements. Cette mobilisation synonyme d’occupation ou de cours annulés n’est pas sans impact sur l’image de ces établissements. »

Cette citation est tirée d’un article signé de Bernard Gorce et de Denis Peiron, intitulé « Le conflit dans les universités pourrait laisser des traces », dans un grand « dossier » publié ce mardi 21 avril par le quotidien La Croix.

J’attends l’orage, la rage, le déluge de protestations, j’attends l’analyse spectrographique vengeresse de l’Acrimed, les milliers de mails du professeur grand maître du boycott, un nouveau réquisitoire à la truelle de Pierre Jourde, la petite chanson sur le thème de La Croix qui fut jadis un journal de qualité, etc. J’attends…

Luc Cédelle

Pétitions contre le nouveau programme de maths en seconde :3131 + 2483 = 5614 signatures

Soyons francs : le titre ci-dessus n’est pas loin d’avoir mobilisé toute l’étendue de mes compétences en mathématiques. Autant dire que s’il existe un domaine où je ne connais rien, mais vraiment rien, c’est bien celui-là. Et autant dire aussi que mon innocence est réelle. Si un Pierre Jourde des mathématiques vient à lire ces lignes, de grâce, qu’il ne s’emballe pas : je ne pourrai même pas, à la différence du Jourde littéraire, comprendre ses accusations.

Tout ce que je sais, c’est qu’il y a déjà, depuis le 2 avril, près de 6000 signatures électroniques pour deux pétitions hostiles au projet de nouveau programme de mathématiques pour la classe de seconde générale et technologie. Ce projet est actuellement soumis à consultation, jusqu’au 15 mai, par le ministère de l’éducation auprès des enseignants de mathématiques.

La pétition qui a recueilli, à la date de ce 20 avril, le plus de signataires (3 131) est celle (je ne jure pas du lien de cause à effet) que j’avais présentée ici dans mon billet du 13 avril.

Intitulée « Pour le maintien de la géométrie en classe de seconde », elle est hébergée sur le site de l’IREM (institut de recherche sur l’enseignement des mathématiques) de l’université de Lille 1. Ses initiateurs sont quatre mathématiciens: Aziz  El Kacimi (université de Valenciennes), François Recher, Valerio Vassallo (et Arnaud Bodin (tous trois de Lille 1). Ces universitaires font partie des acteurs principaux de la « Cité des géométries ».

http://www.citedesgeometries.org/portal/index.php

Le site de la pétition :

http://irem.univ-lille1.fr/PetitionGeometrie/

L’autre pétition, lancée conjointement, le 2 avril également, par l’Association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public (APMEP), le Snes et la CGT Educ’action, avait recueilli, le 20 avril, 2 483 signatures. Elle est intitulée « Non à l’application à la hussarde d’un nouveau programme de mathématiques de seconde à la rentrée 2009 ».

« Nous refusons l’application à la rentrée 2009 du projet de programme de mathématiques actuellement soumis à consultation et qui n’a fait l’objet d’aucune concertation préalable », dit le texte de cette pétition (en une formule dont les rédacteurs n’ont sans doute pas relevé le caractère cocasse ; bon, s’il y a un Pierre Jourde des maths, mon compte est bon…).

Les initiateurs de cette pétition exposent en ces termes les motifs qui les conduisent à rejeter ce projet :

·  « Parce qu’il s’inscrit dans le cadre du projet de réforme du lycée de décembre 2008 (avec par exemple un découpage semestriel), qu’il anticipe des choix encore en débat et s’apparente à un passage en force de ce qui a été rejeté ».

·  « Parce qu’il engage le cycle terminal en l’absence de toute visibilité sur son évolution. »

Regrettant « cette situation d’urgence alors que la nécessité d’une modification du programme de seconde était prévisible dès la publication en 2007 du programme de troisième », ils demandent :

·  « que le projet mis en consultation soit retiré »,

·  « qu’un programme transitoire permettant d’ajuster à minima l’actuel programme à celui de troisième et ceux des différentes classes de première soit mis en consultation, après concertation, pour une application à la rentrée prochaine »,

·  « qu’une réflexion associant les enseignants soit organisée sur la nécessaire évolution de l’enseignement des mathématiques au lycée, dans le cadre de l’organisation future du lycée. »

Le site de la pétition SNES / Educ’action / APMEP :

http://www.snes.edu/petitions/index.php?petition=13&pour_voir=oui

Le forum de discussion de l’APMEP :

http://www.apmep.asso.fr/spip.php?page=forum_art&id_article=2803

Le texte de la proposition de nouveaux programmes :

http://eduscol.education.fr/D0015/consult_Maths.htm