Une petite pièce au musée des horreurs

J’en découvre tous les jours. Et je ne tiens pas à garder ces découvertes pour moi. Il est éprouvant mais intéressant, finalement, d’être mêlé à une polémique comme celle qui vise actuellement Le Monde, à travers certains de ses journalistes, dont je suis. Si ce n’était pas arrivé, au fond, je serais resté naïf. Je n’aurais jamais su l’existence, par exemple, de ce qu’on peut découvrir aux frontières d’une certaine extrême gauche distinguée et… et de quoi ? Je ne sais pas. Encore une fois, je découvre. Je vais lentement. Il me faut le temps de la découverte, puis celui de l’assimilation.

Prenons garde

Je ne souhaite pas faire d’amalgame entre la majorité des gens qui nous ont contestés, même violemment, même sur le thème insoutenable de la « désinformation » et ce que je découvre peu à peu comme ramifications sidérantes. A la limite, je serais même tenté d’attirer leur attention comme on prévient un ami d’un danger : « regardez, vous n’aviez pas vu ? Il y a cela aussi. De qui vous sentez-vous le plus proche ? Personnellement, et malgré tout ce qui nous oppose ces jours-ci, je me sens plus proche de vous. Ne l’oublions pas. Prenons garde. » Dans le champ des idées, les accidents arrivent plus vite qu’on ne croit.

Ce que j’ai trouvé ? Juste un monsieur tenant un blog, et lui-même en liaison, ce qui est d’une banalité totale avec d’autres blogs, ou listes, ou commentateurs, ou sympathisants, bref quelqu’un que je n’ai pas encore (mais est-ce, après tout, nécessaire ?) identifié sous un nom, mais c’est certainement dû à mon manque d’habileté numérique. Cette personne n’a pas l’air toute seule. Son style de pensée et d’expression pourrait même, si je ne m’abuse, recueillir un relatif succès.

Le Monde et son « choléra mental »

Sa particularité est d’être capable d’intituler un billet ainsi : « Le choléra mental du journal Le Monde ». Je répète : le choléra mental. J’ai voulu vérifier si ce n’était pas de l’humour, du genre éventuellement très très très mauvais, qu’on peut faire un peu émêché, entre amis, mais quand même au quinzième degré. Ce n’en est pas, même si l’auteur, visiblement, se trouve drôle et s’imagine mordant.

Le monsieur est bien trop cultivé, et ses lecteurs sympathisants aussi, pour ignorer que cette expression, « choléra mental », fait écho au « sida mental » d’un célèbre éditorial de Louis Pauwels dans le Figaro Magazine du 6 décembre 1986, alors que le mouvement étudiant et lycéen battait son plein contre la loi Devaquet.

Cet édito était intitulé « Le monôme des zombies ».

En voici, pour mémoire et/ou pour ceux qui étaient trop jeunes ou pas encore nés, les trois derniers paragraphes :

Ils ont reçu une imprégnation morale qui leur fait prendre le bas pour le haut. Rien ne leur paraît meilleur que n’être rien, mais tous ensemble, pour n’aller nulle part. Leur rêve est un monde indifférencié où végéter tièdement. Ils sont ivres d’une générosité au degré zéro, qui ressemble à de l’amour mais se retourne contre tout exemple ou projet d’ordre.

L’ensemble des mesures que prend la société pour ne pas achever de se dissoudre : sélection, promotion de l’effort personnel et de la responsabilité individuelle, code de la nationalité, lutte contre la drogue, etc., les hérisse.

Ce retour au réel leur est scandale. Ils ont peur de manquer de moeurs avachies. Voilà tout leur sentiment révolutionnaire. C’est une jeunesse atteinte d’un sida mental. Elle a perdu ses immunités naturelles ; tous les virus décomposants l’atteignent.

Et maintenant, si vous le voulez bien, allez jeter un coup d’œil vers ceci :

le-cholera-mental-du-journal-le-monde/

Je suis sincèrement curieux de vos impressions.

Luc Cédelle

« Mastérisation » : la CPU demande le maintien de l’année de fonctionnaire stagiaire pour les reçus aux concours 2010

Dans un texte « adopté à l’unanimité » par son assemblée plénière réunie le 16 avril, la Conférence des présidents d’université (CPU) demande « solennellement » au gouvernement d’apporter, sur la réforme de la formation initiale des enseignants du primaire et du secondaire, « les assurances nécessaires qu’attend légitimement la communauté universitaire ». En particulier, la CPU estime que pour les lauréats des concours 2010, le dispositif actuel d’année en alternance rémunérée en tant que fonctionnaire stagiaire « doit impérativement être maintenu ». Ces lauréats 2010 « doivent par ailleurs pouvoir bénéficier du statut de professeur stagiaire, sans l’exigence d’un Master 2 », ajoute la CPU.

Voici le texte intégral de cette prise de position.

La CPU a toujours été favorable à une réforme de la formation des futurs enseignants qui place leur recrutement au niveau master. Mais elle désapprouve la précipitation et les modalités de mise en oeuvre dans lesquelles cette réforme a été engagée.

Comme elle l’a déjà indiqué, la CPU demande clairement le report de la mise en place de la réforme et le maintien en l’état actuel des concours de l’enseignement pour 2010. La situation reste très confuse sur trois points :

– les conditions d’inscription des étudiants préparant les concours dès la prochaine rentrée, les épreuves et leur calendrier, de même que les dispositifs de préparation doivent être précisés au plus vite. A ce sujet, la CPU a fait des propositions très claires, lors de son CA du 2 avril.

– Pour l’année de fonctionnaire stagiaire des lauréats des concours 2010, la CPU considère que le dispositif actuel doit impérativement être maintenu car les lauréats n’auront pas bénéficié de formation professionnelle particulière.

– les lauréats des concours 2010 doivent pouvoir bénéficier du statut de professeur stagiaire sans l’exigence d’un M2.

Pour l’avenir, il est indispensable d’engager une réflexion approfondie sur la formation initiale et continue et sur le recrutement de tous les futurs enseignants.

C’est pourquoi, la CPU maintient son engagement pour animer cette réflexion au sein de la commission de concertation sur la formation des maîtres. Elle demande cependant que soient clarifiées les relations entre les travaux de cette commission et les concertations engagées par le Ministre de l’Education Nationale avec les organisations syndicales au sein des trois groupes de travail créés à cet effet.

D’autre part, elle rappelle que les travaux de la commission doivent :

  • porter sur la remise à plat de la réforme et non sur un aménagement des dispositions initialement prévues
  • aborder l’ensemble des problèmes liés à cet enjeu fondamental.
  • s’opérer dans la concertation la plus large avec l’ensemble des acteurs concernés par la formation des maîtres
  • se dérouler dans une temporalité conforme aux enjeux.

Parce que les universités avec toutes leurs composantes, dont les IUFM, sont un acteur majeur de la formation des enseignants, elles entendent jouer un rôle central dans les propositions de réforme.

Enfin, face à gravité de la crise que traversent les universités, la CPU demande solennellement aux deux ministres d’apporter de toute urgence les réponses précises aux questions posées et les assurances nécessaires qu’attend légitimement la communauté universitaire.

Une pétition « pour le maintien de la géométrie en classe de seconde »

Lancée le 2 avril 2009, une pétition « pour le maintien de la géométrie en classe de seconde » avait déjà réuni 1165 signatures électroniques le 13 avril. A l’origine de cette pétition, le projet de modification des programmes de mathématiques pour la classe de seconde du lycée général et technologique, actuellement soumis à consultation par le ministère de l’éducation. Les initiateurs de la pétition, hébergée sur le site de l’IREM (institut de recherche sur l’enseignement des mathématiques) de Lille 1 sont trois mathématiciens: Aziz  El Kacimi (université de Valenciennes), François Recher  (Lille 1) et Valerio Vassallo (Lille 1).

Ils estiment que « les heures de la géométrie en France sont comptées ». Sans réaction de la part de la communauté enseignante, dans deux mois, d’ici au 15 mai 2009, « on pourra célébrer, hélas, la fin de la géométrie dans l’Hexagone ! », écrivent-ils.  Selon eux,  « ce projet, concocté en seulement 35 jours par des experts, deviendra réalité à la rentrée 2009. Il sera alors inévitable de modifier, à la baisse bien sûr, les autres programmes de géométrie dans les classes de première, de terminale et inévitablement à l’université ! »

Le texte de la pétition affirme  que la géométrie, selon le projet de nouveau programme, « est réduite à la notion de point, de droite, de milieu d’un segment, de distance entre deux points et d’équation d’une droite dans le plan ! ».

« Jusqu’ici, poursuivent les protestataires, le programme avait en plus les thèmes fondamentaux suivants : vecteurs, transformations du plan, triangles semblables et géométrie dans l’espace. Dans le projet susmentionné, ces thèmes sont remplacés par des notions, certes intéressantes, telles que les probabilités, les statistiques et quelques méthodes algorithmiques.

Cependant, ceci s’est fait au détriment de la géométrie qui a toujours eu une place importante dans les programmes. Et ce n’est pas un hasard : elle donne lieu à des problèmes mathématiques qui font appel à la logique, à l’abstraction, aux connaissances acquises mais aussi aux facultés d’observation et à la prise d’initiative.

Elle est une matière idéale pour former l’esprit des élèves à la rigueur et au raisonnement. Elle permet aussi de mieux appréhender le monde géométrique qui nous entoure. Rappelons aussi que la géométrie occupe depuis longtemps une place majeure dans la recherche mathématique française. »

Le texte de la proposition de nouveaux programmes :

http://eduscol.education.fr/D0015/consult_Maths.htm

Le site de la pétition :

http://irem.univ-lille1.fr/PetitionGeometrie/

« Votre presse, on n’en veut plus »

Sur son blog « Actualité de la Recherche en histoire visuelle », André Gunthert, professeur à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales), a publié le 8 avril un billet intitulé « Adieu, Monde cruel » et commentant avec sympathie, sans pour autant s’y associer, l’appel au boycott du Monde lancé par Jérôme Valluy. C’est en surfant d’un blog à l’autre et en remontant à la source de certains commentaires que je suis tombé dessus. Voici le lien pour ce billet :

http://www.arhv.lhivic.org/index.php/2009/04/08/969-adieu-monde-cruel

Nos éminents détracteurs (ce n’est pas pour me payer leur tête, certains d’entre eux sont réellement éminents dans leur spécialité, voire éminents tout court, et cela pèse d’un poids particulier) nous jugent bornés, arrogants, suffisants, fermés à toute critique, et j’en passe. J’en ai généralement autant à leur service mais cela ne m’empêche pas de me passionner pour leurs avis et leurs propos, avec l’envie d’en comprendre à la fois leur origine et ce que j’estime être leur violence. J’utilise la première personne du singulier pour assumer mon point de vue, mais il va de soi que si j’étais tout seul à trouver leurs propos violents je ne me permettrais pas de l’écrire.

Je pense que réagir à une critique n’est pas, justement, se montrer fermé à toute critique. 

Plusieurs attitudes possibles

Concernant les accusations portées par le mouvement universitaire à l’encontre du Monde, il y a plusieurs attitudes possibles. Celle qui consiste à faire profil bas en attendant que ça passe ne me convient pas, ni à titre personnel, ni dans l’absolu. D’autant que, comme chacun le voit, « ça » ne passe pas… Le choix que je fais, celui de la confrontation argumentée, comporte l’avantage d’être potentiellement plus fertile (à travers les échanges et même lorsqu’ils ont une allure de dialogue de sourds, insensiblement, intérieurement, certains points de vue peuvent évoluer de part et d’autre). Il comporte aussi toute une série d’inconvénients.

Liste (non-limitative) des inconvénients : vous répliquez, ce qui prouve bien que vous êtes borné et ne voulez rien entendre (c’est en substance ce que me dit l’aimable Acrimed) ; vous répliquez, ce qui prouve bien qu’on vous a touché là où ça fait mal ; vous répliquez, et vous mettez ainsi de l’huile sur le feu ; vous répliquez, et pendant ce temps-là, vous ne faites toujours pas le travail d’enquête que l’on vous reprochait justement de ne pas avoir fait ; vous répliquez poliment alors que seule une saine et féroce polémique serait adaptée à la situation, vous répliquez, et…

Et, par exemple, voilà ce qui arrive. Une fois sur le blog d’André Gunthert (dont je me souvenais pour y avoir déjà lu, sous la plume d’internautes lecteurs et non de l’auteur, des commentaires très désobligeants sur Bruno Latour après la publication de sa tribune dans Le Monde), l’envie me prend de laisser un commentaire. Ce que je fais en reproduisant deux extraits du billet « Adieu, Monde cruel », chacun assorti d’une réponse (pour que l’on puisse se repérer, je mets ces deux extraits en bleu). Malgré mon intense désaccord, j’ai trouvé le billet intéressant et je n’ai pas l’impression que mon commentaire, que voici, soit particulièrement agressif.

Le jeudi 9 avril 2009 à 13:53, par Luc Cédelle

Bonjour,

1) « Faute de comprendre les tenants et les aboutissants du débat, les journalistes disposaient d’une échelle indicative: la comparaison avec les manifestations contre le CPE. Mesurée avec ce thermomètre, la mobilisation sans précédent des enseignants-chercheurs (et beaucoup moins des étudiants, qui représentaient en 2006 le gros des troupes) risquait fort de paraître diminuée. »

Voilà un constat lucide, et je dirais même « iconoclaste », quand on sait avec quelle constance la référence au CPE est utilisée dans le mouvement comme argument massue d’auto-légitimation. Heureusement que ce n’est pas sous la plume d’un journaliste du Monde, sinon qu’est-ce que vous lui passeriez! (arrogance, incompréhension, dévalorisation, « parti-pris », hostilité aux mouvements sociaux, etc.)

2) « On s’en aperçoit en lisant le billet du jour de Luc Cédelle, spécialiste de l’éducation au Monde: aux yeux des journalistes, la critique des médias n’est recevable qu’à la condition d’être pratiquée …par les médias eux-mêmes. Quiconque s’y risque sans carte de presse est immédiatement jugé coupable de fouler aux pieds la liberté d’expression et d’attenter à la démocratie. »

Désolé, mais… vous me prêtez des opinions et des déclarations qui ne sont pas les miennes. Et si vous relisez mon billet, vous serez obligé de convenir qu’il ne contient pas ce type de propos. J’y parle d’une « campagne » (en prenant soin de ne pas l’attribuer à un « complot »), j’y fais part de mon amertume et de mon trouble face à une mise en cause de ma réputation professionnelle, j’écris que l’appel de Jerôme Valluy est d’un « sectarisme remarquable » (je maintiens). Mais je n’écris nulle part, pour la simple raison que je ne le pense pas, que la critique des médias ne serait recevable qu’à la condition d’être pratiquée par les médias eux-mêmes!

Par ailleurs, même si ce type de démarche me fait un peu, comme on dit, « froid dans le dos », je n’accuse pas Jérôme Valluy d’attenter à la démocratie. Peut-être que cela viendra (j’ignore où s’arrêtera l’escalade) mais pour l’instant, il ne fait qu’attenter à ma bonne humeur.

Bien cordialement.

Luc « à l’affut des déplacements tectoniques » Cédelle

(Le billet d’André G se terminait par ces deux phrases : « Les mouvements sociaux sont les failles de ces déplacements tectoniques, les lieux de fracture qui montrent dès aujourd’hui le nouveau paysage qui nous attend. Ce n’est pas en lisant Le Monde qu’on en apercevra les contours. »)

Voici les trois premières réponses que j’ai déclenchées. Non d’André Gunthert, mais de lecteurs de son blog et sous forme de commentaires. (désolé pour les italiques, je ne parviens pas à m’en débarrasser…)

De premières réponses « hard »

Réponse 1 :

« Je crois que vous n’avez pas compris, que votre presse, on n’en veut plus, elle ne parle plus, elle ne s’adresse plus qu’à vous et à vos corélegionnaires ! Votre cécité, est à l’aune de votre aveuglement, face au mouvement de rejet, d’une presse, et de médias, qui ne représentent de plus en plus, qu’une partie de plus en plus faible de la population. Ce détournement est inéluctable, quoique vous en pensiez ! »

Réponse 2 :

« Luc Cédelle a une conception un peu particulière du débat. Sur son blog, il balance des accusations gratuites, sans jamais fournir le moindre argument, et il censure ceux qui ont l’outrecuidance de lui apporter la contradiction. Il a tellement peu le sens de la psychologie qu’il ne comprend même pas que les lecteurs du Monde en ont marre de cette morgue, cette suffisance affichée par lui et ses confrères obtus. »

N.B : je n’ai censuré personne sur mon blog, que l’auteur de ce commentaire a néanmoins l’obligeance de placer en lien dans sa réponse.


Réponse 3 :

« Par ailleurs, même si ce type de démarche me fait un peu, comme on dit, « froid dans le dos », je n’accuse pas Jérôme Valluy d’attenter à la démocratie. »

Le fait d’exprimer une idée que l’on a, soi-disant, pas est une technique bien connu de sophistique !
Par ailleurs, l’appel de M. Valluy, même situé, n’est que l’expression d’un citoyen. Alors si cela vous fait « froid dans le dos », c’est que finalement la liberté d’expression -qui plus est argumentée (que l’on partage ou non les arguments)- vous dérange. Et c’est bien cela le problème fondamental du journal Le Monde, en général et au sujet de son traitement des manifestations anti-réformes Pécresse en particulier, c’est que du haut de sa stature, il n’accepte les opinions critiques à son égard que quand celles-ci sont muettes. La rédaction et ses pseudo stars ne supportent pas quand la critique se fait entendre !


Ainsi, la proposition : « Peut-être que cela viendra (j’ignore où s’arrêtera l’escalade) » vient sceller la démonstration. Càd :

– menaces de dénonciation sur le caractère antidémocratique d’un citoyen et ex-client qui exprime son mécontentement (c’est un comble!)

– suffisance et arrogance comportementales qui dénotent une incapacité à se remettre en question.
Le Monde est mort ! Un autre naîtra peut-être ! Nous tâcherons, alors, à faire en sorte qu’il soit bien différent, càd un espace d’informations et de débats qui ne ressemble pas à l’ORTF, càd un espace non lobotomisant !

Et une (presque) happy end

Ainsi, de contributeur au débat, me voici présumé auteur de « menaces de dénonciation »… La moisson n’est pas bonne. Continuant de fureter sur le blog d’André Gunthert, j’y trouve pas mal de choses intéressantes. Je découvre aussi, sous sa plume, qu’il a des amis journalistes. Comment supporte-t-il ces représentants de (concept de l’Acrimed) « l’ordre médiatique » ? Sont-ils plus fréquentables, moins malfaisants que leurs confrères du Monde ? Je lis que l’un d’entre eux travaille à Slate, site pas précisément anti-libéral, et je commence à perdre pied… Je lis qu’un « pote » d’André Gunthert est le blogueur Narvic, avec qui j’ai eu récemment, à l’occasion d’une mini-émeute à Tours, des échanges que j’avais trouvé passionnants sur les nouveaux et les anciens médias. A ce stade, je ne sais plus quoi penser, sinon que je me mets à dos trop de gens « intéressants »…

Epilogue : si, finalement, la moisson était bonne. Deux « vraies » réponses, dont celle d’André Gunthert, ont suivi. Et l’autre contributeur, Christian Helmreich, s’est également manifesté en commentaire de mon billet précédent. Ces réponses sont polies et, bien sûr, implacables. Mais supportables. Je ne suis toujours pas d’accord (pour eux, la comparaison avec le CPE est un truc de journalistes et ne vient pas du mouvement) mais ce n’est sans doute pas le plus important.

Luc Cédelle

Certifié Acrimed

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Photo: le 25 mars, vers 18 heures, devant la Sorbonne. Alors que la répression s’abat sauvagement sur le mouvement universitaire, je me livre à mon activité favorite: le journalisme de bureau, à l’écoute des communiqués ministériels…

L’Acrimed (action-critique-médias) est une association qui se veut aussi un « observatoire » des médias. C’est l’association qui a publié le 18 mars sur son site l’article intitulé « Le Monde et le mouvement universitaire » , rapidement devenu pour ce mouvement « la » référence en matière de polémique avec le journal Le Monde.

Voici comment elle se présente sur son site.

« Née du mouvement social de 1995, dans la foulée de l’Appel à la solidarité avec les grévistes, notre association, pour remplir les fonctions d’un observatoire des médias s’est constituée, depuis sa création en 1996, comme une association-carrefour. Elle réunit des journalistes et salariés des médias, des chercheurs et universitaires, des acteurs du mouvement social et des « usagers » des médias. Elle cherche à mettre en commun savoirs professionnels, savoirs théoriques et savoirs militants au service d’une critique indépendante, radicale et intransigeante. »

Le fait, pour un cercle militant, de s’afficher sous des dehors plus ou moins scientifiques n’est aucunement le monopole de l’extrême gauche. A l’exact opposé politique de l’Acrimed, une association ultra-libérale a ainsi choisi de s’appeler IFRAP pour « Institut Français pour la Recherche sur les Administrations et les Politiques Publiques ». Alors qu’elle est vouée à la contestation acharnée de la fonction publique, elle se présente comme « un think tank indépendant analysant la performance de l’Etat, des administrations et des politiques publiques, afin de proposer des réformes concrètes ». Ce qui n’est pas faux.

Mais pourquoi mélanger, dans mon propos, ces deux associations, chacune pouvant se sentir incommodée de cette proximité arbitraire? Je ne les mélange pas, puisque, comme cela vient d’être précisé, elles sont bien aux antipodes politiques l’une de l’autre, tout en récusant les étiquettes qu’on leur colle habituellement. L’Acrimed ne souscrit probablement pas à l’étiquette d’extrême gauche. L’IFRAP comme tous les ultra-libéraux, n’apprécie pas le préfixe « ultra », jugé dévalorisant, et préfèrera se dire « libérale » ou porteuse des « valeurs de la responsabilité individuelle ».

En revanche, j’observe qu’il y a plusieurs points communs. Dans les deux cas, « observatoire » et « institut » se veulent vecteurs de réflexion, d’étude, se targuent d’une distance par rapport à leur objet. Dans les deux cas également, ce positionnement va au-delà du seul effet d’image : des textes, des débats, des rencontres, bref des apports intellectuels sont à la clé. Ces associations effectuent un travail et produisent des arguments, voire des argumentaires entiers, qu’on ne peut se contenter d’invalider a priori en s’exclamant: « Ah, oui, c’est encore les ultra-libéraux » ou bien  » sacrés gauchistes, toujours les mêmes ».

Ce n’est pas seulement par insolence que j’associe dans ce billet les deux associations, la libérale et celle qui ne l’est pas. Et ce n’est pas par hasard qu’en partant de l’Acrimed, j’ai soudain pensé à l’IFRAP, que je connaissais pour avoir enquêté sur SOS éducation. La question de la véracité, de la pertinence, voire de la scientificité des arguments utilisés traverse le mouvement actuel et se trouve au centre des polémiques qui l’opposent, notamment, au Monde. Les enseignants chercheurs, extrêmement « pointus » dans leur domaine disciplinaire, ont tendance à considérer que cette compétence s’étend naturellement à tous les sujets qu’ils abordent. En dehors de leur domaine, ils continuent à s’exprimer avec la même autorité, et ne comprennent pas pourquoi, tout d’un coup, le public n’acquiesce pas comme un amphi.

Ce n’est pas parce qu’un mensonge est répété qu’il devient une vérité

Pour ma part, je ne pense pas qu’un mensonge caractérisé, élaboré par de gros malins à des fins inépuisables de mobilisation, comme  « LRU = privatisation + augmentation massive des frais d’inscription à l’université » devienne une vérité à force d’être répété.  Je ne crois pas qu’il prenne une dimension « scientifique » inattaquable sous prétexte que des mathématiciens, des hellénistes, des historiens, des sociologues, etc. l’adoptent plus ou moins naïvement et s’en font à leur tour les propagateurs. Je vois bien, d’avance, la somme incalculable d’ennuis que cela peut me valoir auprès des intéressés, mais il est  pour moi hors de question de suivre, vis-à-vis d’un tel phénomène survenant au sein du mouvement universitaire, la ligne « descriptive sympa » affectionnée par certains de mes confrères ou consoeurs.

Ce qui est faux est faux quel que soit l’emballage.

A plusieurs reprises, par voie d’édito, Le Monde s’est prononcé en faveur de la loi sur l’autonomie des universités. Cette position officielle de mon journal, je la partage et je ne la subis pas. Le Monde ne s’est jamais prononcé pour « l’asservissement du savoir aux intérêts privés », n’a jamais expliqué nulle part qu’il faudrait « gérer les universités comme des entreprises », et n’a jamais rien approuvé ni encouragé quoi que ce soit qui reviendrait à « la fin de l’éducation nationale en tant que service public », pour reprendre des slogans caractéristiques du mouvement. Or, celui-ci s’appuie sur l’idée d’une continuité fatale entre LRU et « privatisation ».

Je rappelle que le fait d’être favorable à l’autonomie des universités, d’en parler comme une réforme nécessaire, ni de droite ni de gauche, et attendue depuis au moins vingt ans et donc de ne pas considérer la LRU comme une monstruosité n’ont absolument rien d’original… et ont beaucoup à voir avec les contacts privilégiés longtemps entretenus entre journalistes et universitaires. Il me semble d’ailleurs que certains ont la mémoire très courte à ce propos. Il me semble aussi – mais sans doute avais-je rêvé ? -que la position prise et assumée par Le Monde en novembre/décembre 2007  n’avait pas provoqué de tollé contre les journalistes « indignes » que nous étions déjà si l’on en croit les protestations d’aujourd’hui.

Un travail à plein temps

Revenons-en à l’Acrimed. Il faudra que je leur réponde… Mais comment répondre non pas à une critique, mais à une pluie d’accusations? Répondre à l’Acrimed (« avec des arguments » et « si vous l’osez », me dit un internaute enseignant chercheur) est un travail à plein temps, pour lequel personne ne me paye (d’ailleurs, à tout hasard je lance ici un appel au Grand Capital…) Cela ne sera pas simple. En attendant, il m’arrive même de rater des articles de l’Acrimed sur notre affaire. Je croyais que l’association en avait publié un nouveau, en fait elle en a publié deux. Quoi que je pense de l’Acrimed, et chacun comprend que je n’en pense pas du bien, ces articles nourrissent le débat. Ils doivent absolument être lus si l’on veut savoir les conditions d’exercice du métier que ce courant d’idées nous prépare et le degré de bouillonnement où se trouvent ses représentants.

Voici un extrait de l’article Acrimed du 6 avril 2009, intitulé « Lettre ouverte à nos amis des universités ». Un extrait qui promet des difficultés à n’en plus finir pour les journalistes, et pas seulement du Monde, qui voudraient continuer à couvrir normalement le mouvement actuel et ses probables successeurs. Normalement, c’est-à-dire sans montrer patte blanche aux petits commissaires politiques de service. Je retiens également, dans le même article, les termes éloquents d’ « ordre médiatique ».

« Par temps de mobilisations sociales, faut-il consentir, dans l’espoir illusoire de faire passer un message significatif en quelques secondes, à se laisser traiter en simples passants pour « micros-trottoirs » ? Faut-il accepter, sous couvert de transparence, d’attribuer aux journalistes un droit d’ingérence sans limites dans les délibérations démocratiques d’un mouvement et un droit de sélection de ses porte-paroles ? Et de façon plus générale, faut-il accepter de jouer les figurants dans des « talk-shows » dont les modalités désamorcent par avance toute possibilité de vrai débat ? Faut-il contribuer à vernir de légitimité démocratique des journaux qui combattent jour après jour les opinions et les savoirs que l’on cherche à partager ? »

Pour lire la totalité : http://www.acrimed.org/article3115.html

Et voici un extrait de l’article du 8 avril, le dernier en date, intitulé « Le Monde persévère » où les auteurs ont la courtoisie de citer ce blog et plus particulièrement mon « post » du 2 mars en réponse aux accusations venant du mouvement:

« Un blog qui vaut la peine d’être consulté, car il éclaire à bien des égards les articles de son auteur : arrogance surplombante, partis-pris idéologiques, autosatisfaction s’y donnent libre cours. Tout est résumé dans la conclusion de la réponse à ses détracteurs, où il « synthétise » son analyse au terme d’un interminable pensum  : « l’actuel mouvement universitaire exige de la presse en général et du Monde en particulier, comme un dû naturel, comme une évidence, une adhésion immédiate, inconditionnelle et indéfectible à ses thèses. Et sans craindre le ridicule, il croit devoir préciser : « C’est une exigence que nous ne pouvons pas satisfaire ».

Une pratique du blog aux antipodes de celle de Sylvestre Huet, que nous avons mentionné dans l’article précédent et à qui nous aurions dû, bien plus qu’à Libération, attribuer la « couverture généreuse » du conflit prêtée au quotidien pour lequel il travaille, puisqu’en l’occurrence, le blog est l’arbre qui fait croire à la forêt. « 

Pour lire la totalité: http://www.acrimed.org/article3118.html

Me voilà donc certifié Acrimed, en quelque sorte. Cela se traduit d’emblée par une augmentation de ma charge de travail. Si jamais Laurent Greilsamer me lit, puis-je lui suggérer que cela mériterait bien une petite augmentation?

Luc Cédelle

 

 

Le club des démolisseurs

La dernière manifestation universitaire parisienne, celle du 2 avril, fut un succès, venant partiellement infirmer la thèse du reflux, exprimée par la plupart des médias et notamment – ceci est une autocritique personnelle -par Le Monde daté du 26 mars, sous la signature de Catherine Rollot et de moi-même et sous le titre « le mouvement s’étiole ».

Cela étant, et contrairement à ce qu’imaginent ou font mine d’imaginer les gens qui, au sein du mouvement universitaire, font actuellement campagne contre Le Monde, le fait d’écrire qu’un mouvement, quel qu’il soit, « s’étiole », ou « connaît un regain » ou « marque le pas » ou « se développe » ne reflète en aucune manière une prise de position. Les intentions qui, derrière chacune de ces expressions, nous sont prêtées, n’existent pas, et ceci s’applique à toute espèce de mouvement, qu’il soit d’universitaires, d’agriculteurs, de chirurgiens-dentistes, de chauffeurs routiers ou d’ouvriers de l’industrie.

Propager l’idée qu’il y aurait en l’espèce une stratégie éditoriale destinée à porter atteinte au mouvement est une sottise, témoignant d’une profonde ignorance des modes de travail des journalistes en général et de ceux du Monde en particulier. Quoi de plus excitant pour un journaliste que de pouvoir titrer, par exemple, « un million de manifestants défient le gouvernement » ? Au moment où il s’agit de relater l’événement, le fait que ce million soit rassemblé pour ou contre ses propres choix de citoyen passe totalement au second plan. Ce n’est pas une prétention à l’objectivité (qui n’existe pas) mais seulement le fait de poser une hiérarchie des priorités. Par ailleurs, rappelons que ce mouvement n’a jusqu’à ce jour jamais rassemblé dans la rue des foules comparables à celles de la mobilisation contre le CPE. Le « million » dont je parle est donc absolument virtuel.

De l’ordre du constat

Donc, que le mouvement soit en hausse, en baisse ou stationnaire, c’est pour nous de l’ordre du constat. Nous nous interrogeons nous-mêmes (dans quelle phase de son évolution ce mouvement se trouve-t-il ?) et nous tentons d’y répondre sur un plan purement factuel avec les éléments dont nous disposons. Le Monde a son orientation et ses choix éditoriaux, comme tous les grands journaux, mais n’est pas un organe militant ni partisan, qui, sur la relation des faits, ferait prévaloir ses préférences idéologiques. Et ce qui vaut pour Le Monde vaut aussi pour ses journalistes. Précision: les blogs, contrairement aux articles, n’étant pas soumis à une chaîne hiérarchique serrée, et n’étant moi-même nullement habilité à m’exprimer au nom du journal, ce que j’exprime ici n’engage personne d’autre. C’est seulement ma compréhension ou, si l’on veut, mon interprétation personnelle, que je n’ai pas non plus à dissimuler, des principes qui guident le journal.

Par ailleurs, le succès d’une manifestation parisienne, signe de vitalité du mouvement, n’empêche pas que simultanément, d’autres signes inverses, de baisse d’intensité et/ou de manque de perspectives, s’accumulent au point que certains participants au mouvement s’en inquiètent eux-mêmes. Sur le blog de Sylvestre Huet, journaliste scientifique à Libération, un enseignant chercheur (Pierre Fröhlich, maître de conférences en histoire, à Paris-1) se déclare « vraiment perplexe sur la situation du mouvement et les chances vraisemblables de sortir de ce combat ». « Je trouve pénible, écrit-il, que, depuis 3 mois, le mouvement universitaire soit, en dépit des appels des appels et cette sorte de choses, seul à porter l’anti-sarkozysme. Que l’anti-sarkozysme donne du cœur au ventre aux universitaires est compréhensible tellement NS incarne l’anti-université. Mais que l’université soit seule dans ce combat est injuste, déprimant, et pour tout dire inquiétant pour l’avenir. »

« Valérie Pécresse appelle à la reprise des cours mais la mobilisation ne s’essouffle pas, au contraire, elle est de plus en plus forte », assure une internaute étudiante sur ce même blog, très fréquenté et qui fait figure d’épicentre du mouvement.

Un signe de ralliement

Alors en hausse ou en baisse ? Je ne sais qui, aujourd’hui, a raison. D’autre part, les tensions croissantes sur le terrain, dans les manifestations ou à travers les occupations de locaux (comme ceux du Crous à Paris mardi) et autres séquestrations de présidents d’université, la multiplication des « actions » sont à tout moment, surtout s’il y a des « violences policières » et si elles sont filmées, susceptibles de lancer le fameux cycle provocation-répression que cherche en permanence à enclencher l’extrême gauche.

Mais l’heure n’est plus à argumenter face à tel ou tel interlocuteur mécontent de ce que publie Le Monde, ni même à un groupe d’interlocuteurs mécontents. L’information principale de ces derniers jours est que nous sommes désormais en présence d’une campagne. Ce qui ne veut pas dire, nuance, un « complot »… Les plus mécontents d’entre les mécontents se sont reconnus entre eux et ont fait ce qu’il fallait pour démultiplier leur mécontentement.

Le club des démolisseurs recrute.

A partir de nos articles, la contestation du Monde est devenue un signe de ralliement de l’aile radicale du mouvement, qui tente d’organiser aujourd’hui un boycott du journal. Personnellement, outre l’épreuve psychologique que peut représenter une tentative publique de déconsidération professionnelle à mon encontre, servant de rampe de lancement à une campagne contre le journal qui m’emploie, je manque de recul pour commenter cette nouvelle situation. Pour l’instant, « j’encaisse »…

L’état des lieux

La polémique « chercheurs « en lutte » contre Le Monde » est devenue un sujet à part entière. Pour qui souhaiterait savoir quel est l’état des lieux, je recommande très vivement la visite attentive des quelques sites suivants.

http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=1838  Un papier/dossier qui résume bien la situation.

Jérôme Valluy, professeur de sociologie politique de l’action publique à l’Université Paris 1, a lancé, sur un site du mouvement (qui ne contient pas que cela et ne peut être identifié à ce seul texte) une « Charte de bonne conduite vis à vis du journal Le Monde » (comprendre « boycott féroce »). C’est ce que j’appelle du haut perché et c’est d’un sectarisme des plus remarquables. Les autres médias peuvent dormir tranquilles, pour le clairvoyant Jérôme Valluy, l’ennemi principal, c’est Le Monde…

« Lassé de voir leur mouvement caricaturé par le quotidien du soir, le mouvement des enseignants-chercheurs a décidé de passer à l’attaque et de taper là où ça fait mal », écrivent avec une touchante bienveillance nos fraternels confrères de Bakchich.

Un enfant de 10 ans remarquerait d’abord la volonté de démolir, mais il existe des universitaires qui jugent scientifique la démarche de l’acrimed (« cri » comme critique, « med » comme médias), qui a consacré un long texte à nos articles : http://www.acrimed.org/article3102.html

Deux jeunes journalistes en formation se sont intéressés à la polémique : Le Monde : les enseignants-chercheurs vont au clash « Les Jeunes Plumes

Il y a quelques jours, je me suis aventuré sur le blog de Sylvestre Huet, en y laissant un commentaire, puis, au fil des réponses, un autre, puis un autre… Echanges éprouvants mais instructifs: http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2009/04/propos-de-manif.html#more

Aliocha, journaliste dissimulée derrière ce pseudonyme, tient un blog de grande qualité et de belle écriture sur la presse. Ses billets, dont plusieurs évoquent notre « affaire » sont suivis de nombreux commentaires de haute tenue : http://laplumedaliocha.wordpress.com/2009/04/06/les-bras-men-tombent/#comments

Ciel, j’allais presque oublier que j’étais animé par la « haine populiste » ! Heureusement, Pierre Jourde, le cruel pamphlétaire, a vu clair dans notre jeu. Ne ratez surtout pas ce texte éblouissant: http://www.fabula.org/actualites/article30135.php

Luc Cédelle

Arrêts sur photos

Voici, chacune accompagnée d’un commentaire, sept images, presque toutes prises à la dernière grande manifestation parisienne contre les réformes universitaires du gouvernement, celle qui avait réuni, le mardi 24 mars, entre 5 000 participants (selon la police) et 15 000 (selon les organisateurs). Une manif qui (une pointe de regret?) me paraît déjà bien lointaine…

Les médias (je n’oublie pas que j’en suis) ont décrété le « reflux ». Selon un schéma déjà observé ces dernières semaines, les porte-parole du mouvement assurent au contraire que celui-ci est plus fort que jamais. Les médias « classiques, traditionnels, établis, ayant pignon sur rue, de référence, de déférence, complices du pouvoir »  (rayez les mentions inutiles) devront-ils manger leur chapeau? Les prochains jours diront ce qu’il en est, à commencer par la nouvelle journée d’actions prévue pour le 2 avril.

1-Présidents pas contents

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Il est rare de voir des présidents d’université battre le pavé avec des manifestants et encore plus rare de les voir porter leur propre banderole. Ils ne sont, à cette manifestation du 24 mars, que deux dans ce cas, mais ce sont eux qui ouvrent le cortège : à gauche de l’image, Pascal Binczak, président de l’Université Paris VIII; à droite Georges Molinié, président de La Sorbonne-Paris IV.

Pascal Binczak, 40 ans, professeur de droit public, est un des plus jeunes présidents d’université. Elu en 2006, il a fait activement campagne dès l’hiver 2007 contre la loi LRU, dont il dénonçait les néfastes « effets probables » aux côtés des actuels poids lourds de la mobilisation: le Snesup, Sauvons l’université, Sauvons la recherche.

Georges Molinié, 64 ans, professeur de philologie française moderne, élu en mars 2008, était aussi hostile à la LRU, mais s’était positionné lors de sa campagne électorale pour la présidence de Paris IV en faveur d’une « application loyale » de ce texte. C’est lui qui, le 9 mars dernier, avait, avec huit autres présidents d’université (sur un total de 85), réclamé le retrait des réformes engagées, estimant qu’il s’agissait du « plus grand coup porté à l’école de la République depuis Vichy ».

Une particularité de ce mouvement me vient à l’esprit en les voyant. Elle reste pour moi un vrai motif d’étonnement, de perplexité, un peu de gêne aussi: beaucoup d’enseignants chercheurs (mais aussi certains étudiants) affectent une absence totale de considération pour les présidents d’université. Pour mieux dénoncer la « tyrannie » découlant selon eux de la LRU, ils décrivent ceux-ci comme des médiocres qui, bloqués dans leur carrière scientifique, se rattraperaient dans la jouissance du pouvoir. Si jamais j’ose écrire que je trouve cette perception infantile, je vais en reprendre pour 150 lettres de protestation…

2-Un vrai look d’empêcheur

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Pardon pour la « pipolisation », mais je pars du principe que ce que les journalistes racontent à leur copains et ne mettent pas dans leurs articles est souvent le plus intéressant. En titre de cette photo de Jean-Louis Fournel que j’ai (mal) prise, je voulais mettre « empêcheur de réformer en rond », mais cela faisait chasser disgracieusement le titre sur une ligne supplémentaire.

Jean-Louis Fournel, président de Sauvons l’université (SLU), est exactement le genre de bonhomme qu’un ministre (de droite comme de gauche, je présume) ne doit surtout pas rencontrer sur son chemin, sauf s’il souhaite se peaufiner une image de dur-à-cuire ayant tout subi dans le genre contestation multiforme imaginative.

Fournel n’est pourtant pas un méchant, mais, ce qui est très différent et beaucoup plus sympathique, un teigneux rigolard. Son look petit chapeau + écharpe rouge mais pas mitterrandienne + expression moqueuse a de quoi exaspérer en un dixième de seconde n’importe quelle personne bien élevée à droite. Sans doute en est-il conscient.

La droite au pouvoir devait-elle fatalement se mettre à dos les gens comme ceux qui animent Sauvons l’université, forcément mécontents et de gauche?  Ou bien tout cela est-il le résultat d’une accumulation de bourdes ministérielles issues d’une « vision HEC » de la vie?  Dans la même manif, j’ai repéré, sans oser l’aborder, une connaissance: un des meilleurs spécialistes mondiaux du Caucase. Quel gâchis! Pourquoi, en France, parvient-on toujours à mettre dans la rue les gens qui bossent bien? Je ne dis pas que tous ceux qui sont dans la rue bossent bien…

3-Renversement de signalisation

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Parmis les faux détails qui font la différence et distinguent une vraie mobilisation d’un mouvement de routine, il y a l’expression graphique. Ce panneau de signalisation renversé, d’une extrême efficacité propagandiste, en est un exemple. Avant d’être ici reproduit à la main, sur une banderole portée par des manifestants IUFM, il a figuré sur des documents (papier et internet) qui détournent « proprement » le vrai panneau de signalisation des écoles. Ces panneaux, à l’origine, sont conçus par des graphistes. Il doit donc y avoir là-dessous, et en obstacle aux détournements, fussent-ils moralement légitimes, un problème de droits d’auteur ou de propriété industrielle à démêler.

Ce contre-graphisme, ou graphisme détourné, est en même temps le logo d’une énigmatique coordination nationale Ecole en danger, dont « l’assemblée générale nationale » s’est tenue le 14 mars 2009 à Montpellier (Hérault), rassemblant des représentants de collectifs de salariés de l’éducation et de parents de 31 départements en lutte ». Une nouvelle assemblée générale des ces collectifs est appelée pour le 18 avril à Dijon (Côte d’Or).

L’appel à « mettre en discussion la grève reconductible », l’adresse « aux fédérations syndicales de l’éducation, aux fédérations de parents, aux coordinations étudiantes et lycéennes pour qu’elles soutiennent et portent unitairement les revendications (…) », le style réitératif de l’expression et l’usage immodéré des énumérations font irrésistiblement penser à la rhétorique habituelle des trotskistes lambertistes. En même temps, l’appel est amplement relayé sur des sites de la CNT (confédération nationale du travail, syndicat libertaire), donc je ne sais pas…

Pour qui serait intéressé : http://www.agnationale.org/

Mais le clic, que je recommande, sur la ligne « qui sommes-nous? » n’apporte pas guère de précisions: « … des parents d’élèves affiliés ou non à une fédération, des enseignants syndiqués ou non, ainsi que des personnes luttant pour que subsiste une éducation de qualité ». Cette dernière proposition « des personnes luttant pour une éducation de qualité », fait penser, à l’autre extrémité de l’univers politique, à la façon innocente dont se présente SOS éducation.

4-C’est quoi, sur la banderole?

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Tout se paye en politique. Rien ne s’oublie, et tout resurgit à point à qui sait attendre. L’avait-il oublié, Nicolas Sarkozy, tout à son euphorie de grand vainqueur des réfractaires, lorsqu’il déclara en juillet 2008 que « désormais, en France, quand il y a une grève, plus personne ne s’en aperçoit »? Dans la même veine et la même inspiration, Xavier Darcos, le ministre de l’éducation, s’était par la suite laissé aller à qualifier de « rituelles » toutes les grèves ou manifestations d’enseignants, puis à déclarer le 20 novembre 2008 que les enseignants « méritent mieux » que leurs syndicats.

L’autocritique n’étant vraiment pas sa tasse de thé, Nicolas Sarkozy, lors d’une réception à l’Elysée le 19 mars dernier, à laquelle étaient conviés les députés UMP, n’a pas pu s’empêcher d’en remettre une couche. L’AFP rapporte qu’il s’est réjoui du fait que « quand il y a une grève comme celle du 19 mars, le pays n’est plus paralysé », et qu’il a salué, selon des participants, la réussite du service minimum en soulignant que désormais « les métros roulent et les transports fonctionnent » quand il y a grève. Je repense parfois  à François Léotard avec son « ça va mal finir » (titre de son pamphlet paru en mars 2008 chez Grasset).

5-Contre le vent

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A force de résister à tout, il fallait bien qu’ils résistassent au vent. L’utilisation, désormais pratiquée sans retenue à gauche, du concept de résistance charrie beaucoup d’ambiguïtés et de dérapages possibles. Le mot est puissant, ancré dans l’histoire et parfaitement manichéen: les résistants sont les bons, tous les autres sont des méchants à des degrés divers, du pétainiste passif au collabo avéré. Dire « nous sommes les résistants » ou présenter les actions d’un mouvement comme autant d’actes de « résistance », c’est d’abord, et même en prenant toutes sortes de précautions consistant à se démarquer de la période 39-45, se placer soi-même sur le piédestal de l’historique, du glorieux, du romantique et de l’intransigeant.

A partir de là, toutes les objections, réserves ou simples non-adhésions risquent de passer pour quasi criminelles. Un président d’université cherche à savoir qui se déclare gréviste?  C’est une demande qui renvoie « aux heures les plus noires de notre histoire », lui répond un professeur. Un journaliste ne souscrit pas à la proclamation, par les contestataires/résistants, de la « mort de l’université »? Scandale ! Nous osons employer le terme de « négociations » lorsque Valérie Pécresse reçoit les syndicats sauf le principal (le Snesup)? Infamie! Comment pouvez-vous parler de négociations lorsque la ministre discute avec « un quarteron de traitres », me demande, en fin de manif, un chercheur en colère. Evidemment, lorsqu’on se voit en résistant…

6-Mais où sont leurs profs?

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Et voilà le travail!

L’inévitable résultat de l’abus de « résistance ». Le déjà faiblard et mécanique « Sarko facho » qui se refait une santé, au détriment de toute lucidité, et en s’aggravant au passage. Formellement, elles ont raison, ces étudiantes de l’Université de Picardie Jules-Vernes venues manifester à Paris. Elles font même preuve d’un minimum de culture historique: oui, Hitler est bien parvenu au pouvoir par les urnes!

(Rajout du 5 avril: en fait, même si Hiltler est arrivé au pouvoir sur la base des résultats électoraux du parti nazi, cette affirmation est discutable, voir à ce sujet le commentaire de Patrice Bride sur ce billet).

Formellement, toujours, elles ne prétendent nullement qualifier en quoi que ce soit les actuels dirigeants français. Mais, bien sûr, pas un manifestant, pas un témoin qui ne sache à quoi s’en tenir. Si j’étais de droite, cela me rendrait fou de rage.

En novembre et décembre 2007, déjà, lors du mouvement étudiant contre la LRU, de nombreux journalistes ont été confrontés à cet « argument » ahurissant, opposé à celui de la légitimité des urnes : « Hitler aussi, il a été élu! » Argument made in extrême gauche. Il est déjà affligeant que des étudiants, par leurs propres raisonnements, ne puissent être conscients du caractère extraordinairement déplacé de cette référence historique. Le pire, au fond, ce qui paraît le plus difficile à admettre, c’est qu’aucun enseignant chercheur, aucun professeur ne bondisse pour, au nom du savoir, de l’histoire, de la science et des valeurs de l’université, empêcher qu’une honnête manifestation soit ainsi dénaturée par une banderole aberrante.

On va me dire que je monte un détail en épingle. Oui, bien sûr. Cette banderole est unique en son genre dans le cortège. Unique mais à prendre en compte. Les manifestations sont faites d’une chatoyante accumulation de détails. Et comme je n’ai pas envie de terminer sur une note trop négative, voici un autre détail chatoyant, issu cette fois de la manifestation interprofessionnelle parisienne du 19 mars.

7-Hou, le méchant…

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Voilà, c’est aussi du combat politique, c’est aussi une bataille de communication, aussi de la mise en scène de manifestation. Le grand méchant manifestant que l’on voit ici ne fait pas le moindre cadeau au ministre de l’éducation, qui n’est d’ailleurs plus à une contrariété près en ce moment. Mais ce n’est ni injurieux, ni attristant.

Luc Cédelle

Universités : écoutez le meilleur « son » de toute la mobilisation

Si vous êtes partie prenante de l’actuel mouvement universitaire, vous serez ravis de ce moment de grâce, d’humour et de combativité au service de la cause qui vous anime. Si vous êtes indifférent, ou même hostile, qu’importe ! Vous serez obligés de saluer le talent… et de comprendre ne serait-ce que par bribes ce que de si nombreux et durables manifestants tiennent à ce point à manifester. Voici donc :

Les Fainéants, par la crème du CREM

Centre de Recherches en EthnoMusicologie du Laboratoire d’Ethnologie et de Sociologie Comparative, à la Maison de l’Archéologie et de l’Ethnologie, sur le campus de l’Université Paris Ouest Nanterre-la Défense, au fond à gauche.

Refrain :
Fainéant fainéant
Oui je suis un fainéant
Je gaspille votre argent
Avec un mauvais rendement

Les faineants

La « journée de la jupe » ou l’autorité du prof au bout du revolver

Attention , « La Journée de la jupe », le film de Jean-Paul Lilienfeld qui sort en salles ce soir, mercredi 25 mars 2009, va faire un malheur. Une sorte d’ « Entre les murs », ou si l’on veut d’anti- « Entre les murs », bref, en mieux ou en pire selon les points vue mais qui possède au moins trois points communs avec le film de Laurent Cantet : un, l’action  se passe dans un collège ; deux, les acteurs élèves sont tous des non professionnels ; trois, c’est une œuvre « choc » sur laquelle chacun voudra livrer son opinion.

Interprété par une Isabelle Adjani au sommet de son art, le personnage central est celui de « Sonia Bergerac », professeur de français, confrontée à la fois à des difficultés privées et à l’extrême dureté du travail dans un établissement plus que « difficile ». Un établissement où porter une jupe, que ce soit pour une enseignante ou une élève, expose à se faite traiter de « pute » et où les petits caïds ramènent à tout propos, et de préférence hors de propos, des références à un islam qu’ils instrumentalisent comme vecteur d’intimidation.

L’enseignante s’interpose un jour dans une altercation entre deux élèves dont l’un veut arracher le sac de l’autre. « Qu’est-ce qu’il contient de si important, ce sac ? », demande-t-elle ? Finalement, c’est elle qui s’en empare et la réponse tombe à terre : c’est un revolver. D’un seul coup, l’enseignante se retrouve l’arme au poing et découvre que cela change tout. En quelques secondes, elle recouvre sa pleine autorité, cette autorité qui n’aurait jamais dû l’abandonner et que les élèves auraient toujours dû lui reconnaître. Psychiquement, elle n’y résiste pas : c’est ainsi que, par simple enchaînement, commence la prise d’otages.

 Le livre et le « gun »

C’est là aussi que se situe l’épicentre symbolique du film, sur un plan de quelques secondes où l’on voit, entre les mains croisées de la prof, se superposer le livre (sur Molière) et le « gun », tandis qu’elle prononce cette terrible phrase : « Bon, eh bien, je crois qu’on va pouvoir faire un cours… »  Comme si faire cours ne pouvait plus reposer que sur la terreur. Comme si c’était le seul moyen, non seulement pour le professeur, mais pour le système éducatif dans son ensemble, de redevenir efficient.

On voit bien quel miel les adorateurs de l’autorité perdue, celle qui devait s’appliquer sans jamais se discuter, auront l’impression d’y trouver. On voit aussi comment les défenseurs de l’identité nationale en péril seront tentés d’en appeler au même sursaut que celui de cette enseignante bafouée par ses élèves. Cela, d’ailleurs, a commencé, et le film – ce qui pourrait injustement nuire à sa réputation –  est salué dans la blogosphère d’extrême droite comme une gifle à « l’angélisme béat multi-culturel ».

__________________________une interruption publicitaire____________________________

Rajout du jeudi 26 mars : je ne classe pas Brighelli dans la catégorie ci-dessus mentionnée (même s’il faut parfois beaucoup de bienveillance et un sens aigu de la précision pour ne pas confondre), mais je dois dire que, comme on pouvait s’y attendre, il s’est surpassé dans son « post » de ce jour sur le film. Du brighellien grandiose, hautement épicé, fort en communication. J’en recommande la lecture à ceux qui ont l’estomac solide. Enfin, si j’étais le SGEN, je ne laisserais pas passer le dérapage injurieux sans quoi Brigho ne serait plus Brigho.

http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/03/25/la-journee-de-la-jupe.html

Nouvel ajout du jeudi 26: malgré d’intenses exaspérations, je ne classe pas non plus (et encore moins) Alain Finkielkraut dans une quelconque catégorie infâmante, mais je dois indiquer que, comme on pouvait s’y attendre, il a réagi au quart de tour et, très probablement, s’exprimera encore sur ce film. On peut trouver sa réaction (à l’oral) sur le lien suivant, à condition d’avoir la patience qu’impose un téléchargement plutôt long:

http://www.youtube.com/watch?v=WzAT71s6eXc

Pour qui n’aurait pas la patience: A.F. ne trouve ce film « pas absolument génial » sur le plan cinématographique, mais considère que c’est « un événement politique d’une importance extrême », et même « un événement historique » car il montre une prof de français « qui pète les plombs face à des élèves qui, au nom du respect qui leur est dû, la méprisent absolument ». « Je prétends qu’il n’y a pas de caricature », poursuit-il, estimant que « pour la première fois, des choses que l’antiracisme officiel dissimulait sont dites ».

Ultime ajout du jeudi 26 (après, il faudra changer de dispositif, sinon on ne verra même plus la fin de mon billet) : la lecture du brighoblog est décidément pour moi un passionnant exercice de maîtrise des émotions primaires, permettant d’accéder à une sorte de nirvâna où l’amour du Grand Tout efface les offenses et où, en un rire salvateur, on finit par aimer celui qui ne vous aime pas. Par exemple, y’en a un là, dans un commentaire, ki me kiffe pas du tout. Voilà ce qu’il écrit, je change encore de couleur afin qu’on ne puisse pas confondre, allez, tiens, en rose :

« Il raconte bien ce qu’il veut sur son blog. Par contre, lorsqu’il se déguise en journaliste pour co-pondre des publireportages pédagols dans son journal de déférence, la donne n’est plus la même.Je note quand même que notre « journaliste » à démarche d’investigation s’est fendu d’un texte sur le bonnet (si c’est bien lui…). Ca n’arrive pas tous les jours. »

__________________________fin de la pub, reprise du texte____________________________

On ne pourra pas empêcher les représentants de ces courants de fantasmer sur ce film. Il faut quand même leur indiquer qu’il y a maldonne. D’abord, le film n’est réellement ni de gauche ni de droite : son propos est républicain au sens où il se situe en amont, avant que ce genre de question ne se pose. Ensuite, et surtout, la « solution revolver » n’en est une que pour faire éclore un film. Et même dans l’espace de cette fiction, le recours à la violence pour refonder la relation maître/élève est évidemment une impasse totale, menant à une violence supérieure.

Cela étant, la métaphore du prof qui braque ses élèves contient aussi un appel implicite mais intense à ne plus reculer. Un appel qui, si l’on prend l’absolue précaution (ce que fait le film, et ce que martèle la seule présence d’Adjani) de commencer par écarter l’ineptie raciste, interpelle et divise à la fois le camp républicain. La fiction sert à poser des questions, ou plutôt cette question : ne sommes-nous pas, collectivement, prisonniers d’une spirale de la complaisance qui, s’agissant aussi bien des excès religieux que des violences « racailles », frôle la pure et simple collaboration ?

De la complaisance à l’abdication

Faisons-nous assez, par exemple, pour que toutes les jeunes filles des quartiers « sensibles » (ou, si l’on veut bien se départir du politiquement correct, les jeunes filles de certaines familles immigrées de confession musulmane, qu’elles habitent ou non ces quartiers) puissent vivre en France une adolescence française, c’est-à-dire libre ? Faisons-nous assez pour proscrire toute espèce de tentative de prise du pouvoir à prétexte religieux dans l’espace laïque de l’école ?

Tout dans le film suggère que non. Et ce constat n’arrive pas par hasard, n’est pas tout à fait arbitraire. Le rapport de l’inspecteur général Jean-Pierre Obin, sans céder à la moindre généralisation, a démontré en 2004 l’existence insoutenable de certains lieux scolaires où la loi de la République n’est plus qu’une fiction.

http://cpe.paris.iufm.fr/spip.php?article1420

Rien de consistant n’ayant été fait depuis à ce sujet, il ne faut pas s’étonner qu’un film grand public reprenne l’idée que l’on aurait « abdiqué devant les exigences de l’enseignement », comme le dit Isabelle Adjani dans l’une de ses nombreuses interviews. Questionnée sur son adolescence en HLM à Gennevilliers, elle rappelle aussi qu’il n’y avait alors ni langue du ghetto ni interdiction des jupes et que la comparaison avec aujourd’hui témoigne d’une « sacrée régression ».

Tant pis si certains lieux communs sont convoqués. Comme d’habitude (quand le syndicat des chefs d’établissements s’énervera-t-il ?) le principal du collège est un « pédagogiste » pleutre. Parfaitement joué par Jacky Berroyer, il sussure que Sonia Bergerac qui « pédagogiquement, est limite » n’aurait pas dû « faire exprès » de venir au collège en jupe. Les pédagogues, les vrais, ceux qui, depuis que le mot existe, se confrontent à la question de la Règle, auront encore du boulot pour se démarquer, mais après tout, c’est la dure loi du débat. Ce principal n’est pas dans la moyenne des chefs d’établissements, soit, mais chacun sait qu’il existe.

Dernier point : ce film est, aussi, drôle. Parce que les renversements de situation le sont.

Je voulais également rappeler que la « journée de la jupe » existe réellement, en Bretagne et à l’initiative d’un lycée privé, mais ce sera pour plus tard.

Luc Cédelle

La bande annonce (pardon pour les pubs) :

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18863048&cfilm=142311.html

extrait 1 :

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18863057&cfilm=142311.html

extrait 2 :

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18863072&cfilm=142311.html

extrait 3 :

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18863075&cfilm=142311.html

Post-scriptum: les brighelliens viennent voir, mais ne laissent guère de commentaires. Seraient-ils effarouchés par le « zéro faute » (ou presque) exigé? Ou indisposés à l’idée de se salir les mains dans une arrière-boutique « adverse »? Allons, personne ne va vous manger ici. Vous trouvez que « La Journée de la jupe » est un film excellent qui pose de bonnes questions, moi aussi. C’est quand même extraordinaire que ça vous énerve, non?

Coordination des universités : un communiqué au parfum d’insurrection mais qui n’est pas de l’insurrection

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Manif parisienne du 19 mars

Le lundi 23 mars 2009, dans son « communiqué du matin », la 7ème Coordination Nationale des Universités, réunie à Strasbourg, faisait porter sur le gouvernement « l’entière responsabilité de la radicalisation du mouvement ». « Nous ne demandons pas à Valérie Pécresse et à Xavier Darcos de reculer mais d’avancer en retirant leurs projets », ajoutait la coordination.

Dans son « communiqué du soir », beaucoup plus fourni, la coordination commence par « rappeler les conditions incontournables pour sortir de la crise », ainsi énumérées : « le retrait du décret statutaire, le retrait du décret sur la mastérisation (note du blogueur : il n’y a ni décret ni projet de décret sur la mastérisation, seulement un projet de réforme, actuellement des plus évolutifs), le retrait du contrat doctoral unique, l’arrêt du démantèlement des organismes de recherche ainsi que des engagements clairs en matière d’emploi statutaire ».

La coordination « invite toutes les organisations syndicales à se montrer intransigeantes sur ces points qui sont indissociables, à ne pas se satisfaire de promesses et de demi-mesures, à n’accepter aucune négociation partielle ». Elle ajoute que « leur crédibilité serait gravement compromise » si elles « devaient déroger à cette règle ». Mon commentaire (je signale…) : la coordination se situe ainsi en surplomb des syndicats et, visiblement convaincue que sa légitimité est supérieure, s’adresse à eux sur le mode de l’injonction.

Le gouvernement « doit savoir… »

Après avoir détaillé et dénoncé « les véritables finalités des réformes » (de la « dégradation programmée des contenus disciplinaires, de la culture générale et des humanités » à la « destruction de la fonction publique d’Etat dans l’enseignement »), la coordination « avertit solennellement le gouvernement : la communauté universitaire mesure parfaitement l’importance de ces enjeux et prendra toutes ses responsabilités pour défendre jusqu’au bout la tradition de liberté dont elle est l’héritière ».

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Paris 19 mars

Le meilleur, c’est-à-dire le plus radical, est pour la fin. « Valérie Pécresse et Xavier Darcos, qui se sont déjà disqualifiés comme interlocuteurs par le mépris qu’ils ont manifesté à notre communauté, doivent partir », déclare la coordination. « Mais au-delà de ces deux ministres, poursuit-elle, le gouvernement doit savoir que s’il n’entend pas notre colère, c’est sa légitimité même qui sera très bientôt mise en question ».

La coordination nationale des universités l’invite donc à « abandonner dès maintenant toutes ces réformes et à s’engager sur l’abrogation de la loi LRU et du pacte pour la Recherche, avant que l’état de désordre actuellement installé dans l’université ne soit irréversible, avant, tout simplement, qu’il ne soit trop tard ». Rendant compte de ce communiqué, l’AFP a titré avec raison sa dépêche : « La coordination des universités menace le gouvernement ».

Faut-il les prendre au sérieux?

Devant ces expressions et ce vocabulaire puisés dans le champ lexical de l’insurrection (qui vient), il y a de quoi s’interroger. La plupart des organisations syndicales, de la FSU à SUD, de même que les collectifs Sauvons la recherche et Sauvons l’université, sont parties prenantes de cette coordination nationale des universités, celle-là même qui avait lancé le 2 février le mot d’ordre de « grève illimitée » des universités.

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Paris 19 mars

Ce n’est donc pas une instance irresponsable. Il ne s’agit pas non plus, même si elle comporte des étudiants, d’une coordination étudiante, dont on sait la fragilité face aux entrismes divers et la propension quelque peu folklorique à inscrire l’abolition du capitalisme dans son catalogue d’exigences immédiates. Alors faut-il prendre au sérieux cette coordination ?

Lorsqu’on lui demande si, par exemple, l’abrogation de la loi LRU, « exigée » par la coordination, fait désormais officiellement partie des revendications de la FSU, Gérard Aschieri ne semble pas très à l’aise.  Ne pouvant répondre ni oui (la FSU n’a pas pour vocation de préparer le grand soir) ni non (elle ne peut pas se désolidariser de son syndicat Snesup), le secrétaire général de la FSU botte en touche, mettant cette radicalisation sur le compte exclusif du gouvernement.

Rencontré à la manif parisienne du 24 mars, un des six porte-parole de la coordination nationale des universités, Christophe Mileschi, professeur de littérature et civilisation italienne à Paris X Nanterre, par ailleurs président de la société des italianistes (une des 35 sociétés savantes qui contestent la mastérisation façon Darcos), donne le même type de réponse. « Dans le domaine des langues, les sociétés savantes représentent environ 10% des enseignants chercheurs. Depuis le mois d’octobre, nous avons tiré la sonnette d’alarme sur la mastérisation. Sans jamais être pris en considération. Quand les gens ne sont pas entendus, ils s’énervent ».

Quant au parfum d’insurrection… Il ne le nie pas, ne le renie pas non plus mais, ne semblant pas mesurer la portée des mots employés, me laisse à ma perplexité.

Luc Cédelle