Voici, chacune accompagnée d’un commentaire, sept images, presque toutes prises à la dernière grande manifestation parisienne contre les réformes universitaires du gouvernement, celle qui avait réuni, le mardi 24 mars, entre 5 000 participants (selon la police) et 15 000 (selon les organisateurs). Une manif qui (une pointe de regret?) me paraît déjà bien lointaine…
Les médias (je n’oublie pas que j’en suis) ont décrété le « reflux ». Selon un schéma déjà observé ces dernières semaines, les porte-parole du mouvement assurent au contraire que celui-ci est plus fort que jamais. Les médias « classiques, traditionnels, établis, ayant pignon sur rue, de référence, de déférence, complices du pouvoir » (rayez les mentions inutiles) devront-ils manger leur chapeau? Les prochains jours diront ce qu’il en est, à commencer par la nouvelle journée d’actions prévue pour le 2 avril.
1-Présidents pas contents

Il est rare de voir des présidents d’université battre le pavé avec des manifestants et encore plus rare de les voir porter leur propre banderole. Ils ne sont, à cette manifestation du 24 mars, que deux dans ce cas, mais ce sont eux qui ouvrent le cortège : à gauche de l’image, Pascal Binczak, président de l’Université Paris VIII; à droite Georges Molinié, président de La Sorbonne-Paris IV.
Pascal Binczak, 40 ans, professeur de droit public, est un des plus jeunes présidents d’université. Elu en 2006, il a fait activement campagne dès l’hiver 2007 contre la loi LRU, dont il dénonçait les néfastes « effets probables » aux côtés des actuels poids lourds de la mobilisation: le Snesup, Sauvons l’université, Sauvons la recherche.
Georges Molinié, 64 ans, professeur de philologie française moderne, élu en mars 2008, était aussi hostile à la LRU, mais s’était positionné lors de sa campagne électorale pour la présidence de Paris IV en faveur d’une « application loyale » de ce texte. C’est lui qui, le 9 mars dernier, avait, avec huit autres présidents d’université (sur un total de 85), réclamé le retrait des réformes engagées, estimant qu’il s’agissait du « plus grand coup porté à l’école de la République depuis Vichy ».
Une particularité de ce mouvement me vient à l’esprit en les voyant. Elle reste pour moi un vrai motif d’étonnement, de perplexité, un peu de gêne aussi: beaucoup d’enseignants chercheurs (mais aussi certains étudiants) affectent une absence totale de considération pour les présidents d’université. Pour mieux dénoncer la « tyrannie » découlant selon eux de la LRU, ils décrivent ceux-ci comme des médiocres qui, bloqués dans leur carrière scientifique, se rattraperaient dans la jouissance du pouvoir. Si jamais j’ose écrire que je trouve cette perception infantile, je vais en reprendre pour 150 lettres de protestation…
2-Un vrai look d’empêcheur

Pardon pour la « pipolisation », mais je pars du principe que ce que les journalistes racontent à leur copains et ne mettent pas dans leurs articles est souvent le plus intéressant. En titre de cette photo de Jean-Louis Fournel que j’ai (mal) prise, je voulais mettre « empêcheur de réformer en rond », mais cela faisait chasser disgracieusement le titre sur une ligne supplémentaire.
Jean-Louis Fournel, président de Sauvons l’université (SLU), est exactement le genre de bonhomme qu’un ministre (de droite comme de gauche, je présume) ne doit surtout pas rencontrer sur son chemin, sauf s’il souhaite se peaufiner une image de dur-à-cuire ayant tout subi dans le genre contestation multiforme imaginative.
Fournel n’est pourtant pas un méchant, mais, ce qui est très différent et beaucoup plus sympathique, un teigneux rigolard. Son look petit chapeau + écharpe rouge mais pas mitterrandienne + expression moqueuse a de quoi exaspérer en un dixième de seconde n’importe quelle personne bien élevée à droite. Sans doute en est-il conscient.
La droite au pouvoir devait-elle fatalement se mettre à dos les gens comme ceux qui animent Sauvons l’université, forcément mécontents et de gauche? Ou bien tout cela est-il le résultat d’une accumulation de bourdes ministérielles issues d’une « vision HEC » de la vie? Dans la même manif, j’ai repéré, sans oser l’aborder, une connaissance: un des meilleurs spécialistes mondiaux du Caucase. Quel gâchis! Pourquoi, en France, parvient-on toujours à mettre dans la rue les gens qui bossent bien? Je ne dis pas que tous ceux qui sont dans la rue bossent bien…
3-Renversement de signalisation

Parmis les faux détails qui font la différence et distinguent une vraie mobilisation d’un mouvement de routine, il y a l’expression graphique. Ce panneau de signalisation renversé, d’une extrême efficacité propagandiste, en est un exemple. Avant d’être ici reproduit à la main, sur une banderole portée par des manifestants IUFM, il a figuré sur des documents (papier et internet) qui détournent « proprement » le vrai panneau de signalisation des écoles. Ces panneaux, à l’origine, sont conçus par des graphistes. Il doit donc y avoir là-dessous, et en obstacle aux détournements, fussent-ils moralement légitimes, un problème de droits d’auteur ou de propriété industrielle à démêler.
Ce contre-graphisme, ou graphisme détourné, est en même temps le logo d’une énigmatique coordination nationale Ecole en danger, dont « l’assemblée générale nationale » s’est tenue le 14 mars 2009 à Montpellier (Hérault), rassemblant des représentants de collectifs de salariés de l’éducation et de parents de 31 départements en lutte ». Une nouvelle assemblée générale des ces collectifs est appelée pour le 18 avril à Dijon (Côte d’Or).
L’appel à « mettre en discussion la grève reconductible », l’adresse « aux fédérations syndicales de l’éducation, aux fédérations de parents, aux coordinations étudiantes et lycéennes pour qu’elles soutiennent et portent unitairement les revendications (…) », le style réitératif de l’expression et l’usage immodéré des énumérations font irrésistiblement penser à la rhétorique habituelle des trotskistes lambertistes. En même temps, l’appel est amplement relayé sur des sites de la CNT (confédération nationale du travail, syndicat libertaire), donc je ne sais pas…
Pour qui serait intéressé : http://www.agnationale.org/
Mais le clic, que je recommande, sur la ligne « qui sommes-nous? » n’apporte pas guère de précisions: « … des parents d’élèves affiliés ou non à une fédération, des enseignants syndiqués ou non, ainsi que des personnes luttant pour que subsiste une éducation de qualité ». Cette dernière proposition « des personnes luttant pour une éducation de qualité », fait penser, à l’autre extrémité de l’univers politique, à la façon innocente dont se présente SOS éducation.
4-C’est quoi, sur la banderole?

Tout se paye en politique. Rien ne s’oublie, et tout resurgit à point à qui sait attendre. L’avait-il oublié, Nicolas Sarkozy, tout à son euphorie de grand vainqueur des réfractaires, lorsqu’il déclara en juillet 2008 que « désormais, en France, quand il y a une grève, plus personne ne s’en aperçoit »? Dans la même veine et la même inspiration, Xavier Darcos, le ministre de l’éducation, s’était par la suite laissé aller à qualifier de « rituelles » toutes les grèves ou manifestations d’enseignants, puis à déclarer le 20 novembre 2008 que les enseignants « méritent mieux » que leurs syndicats.
L’autocritique n’étant vraiment pas sa tasse de thé, Nicolas Sarkozy, lors d’une réception à l’Elysée le 19 mars dernier, à laquelle étaient conviés les députés UMP, n’a pas pu s’empêcher d’en remettre une couche. L’AFP rapporte qu’il s’est réjoui du fait que « quand il y a une grève comme celle du 19 mars, le pays n’est plus paralysé », et qu’il a salué, selon des participants, la réussite du service minimum en soulignant que désormais « les métros roulent et les transports fonctionnent » quand il y a grève. Je repense parfois à François Léotard avec son « ça va mal finir » (titre de son pamphlet paru en mars 2008 chez Grasset).
5-Contre le vent

A force de résister à tout, il fallait bien qu’ils résistassent au vent. L’utilisation, désormais pratiquée sans retenue à gauche, du concept de résistance charrie beaucoup d’ambiguïtés et de dérapages possibles. Le mot est puissant, ancré dans l’histoire et parfaitement manichéen: les résistants sont les bons, tous les autres sont des méchants à des degrés divers, du pétainiste passif au collabo avéré. Dire « nous sommes les résistants » ou présenter les actions d’un mouvement comme autant d’actes de « résistance », c’est d’abord, et même en prenant toutes sortes de précautions consistant à se démarquer de la période 39-45, se placer soi-même sur le piédestal de l’historique, du glorieux, du romantique et de l’intransigeant.
A partir de là, toutes les objections, réserves ou simples non-adhésions risquent de passer pour quasi criminelles. Un président d’université cherche à savoir qui se déclare gréviste? C’est une demande qui renvoie « aux heures les plus noires de notre histoire », lui répond un professeur. Un journaliste ne souscrit pas à la proclamation, par les contestataires/résistants, de la « mort de l’université »? Scandale ! Nous osons employer le terme de « négociations » lorsque Valérie Pécresse reçoit les syndicats sauf le principal (le Snesup)? Infamie! Comment pouvez-vous parler de négociations lorsque la ministre discute avec « un quarteron de traitres », me demande, en fin de manif, un chercheur en colère. Evidemment, lorsqu’on se voit en résistant…
6-Mais où sont leurs profs?

Et voilà le travail!
L’inévitable résultat de l’abus de « résistance ». Le déjà faiblard et mécanique « Sarko facho » qui se refait une santé, au détriment de toute lucidité, et en s’aggravant au passage. Formellement, elles ont raison, ces étudiantes de l’Université de Picardie Jules-Vernes venues manifester à Paris. Elles font même preuve d’un minimum de culture historique: oui, Hitler est bien parvenu au pouvoir par les urnes!
(Rajout du 5 avril: en fait, même si Hiltler est arrivé au pouvoir sur la base des résultats électoraux du parti nazi, cette affirmation est discutable, voir à ce sujet le commentaire de Patrice Bride sur ce billet).
Formellement, toujours, elles ne prétendent nullement qualifier en quoi que ce soit les actuels dirigeants français. Mais, bien sûr, pas un manifestant, pas un témoin qui ne sache à quoi s’en tenir. Si j’étais de droite, cela me rendrait fou de rage.
En novembre et décembre 2007, déjà, lors du mouvement étudiant contre la LRU, de nombreux journalistes ont été confrontés à cet « argument » ahurissant, opposé à celui de la légitimité des urnes : « Hitler aussi, il a été élu! » Argument made in extrême gauche. Il est déjà affligeant que des étudiants, par leurs propres raisonnements, ne puissent être conscients du caractère extraordinairement déplacé de cette référence historique. Le pire, au fond, ce qui paraît le plus difficile à admettre, c’est qu’aucun enseignant chercheur, aucun professeur ne bondisse pour, au nom du savoir, de l’histoire, de la science et des valeurs de l’université, empêcher qu’une honnête manifestation soit ainsi dénaturée par une banderole aberrante.
On va me dire que je monte un détail en épingle. Oui, bien sûr. Cette banderole est unique en son genre dans le cortège. Unique mais à prendre en compte. Les manifestations sont faites d’une chatoyante accumulation de détails. Et comme je n’ai pas envie de terminer sur une note trop négative, voici un autre détail chatoyant, issu cette fois de la manifestation interprofessionnelle parisienne du 19 mars.
7-Hou, le méchant…

Voilà, c’est aussi du combat politique, c’est aussi une bataille de communication, aussi de la mise en scène de manifestation. Le grand méchant manifestant que l’on voit ici ne fait pas le moindre cadeau au ministre de l’éducation, qui n’est d’ailleurs plus à une contrariété près en ce moment. Mais ce n’est ni injurieux, ni attristant.
Luc Cédelle