Phrase du jour 1 / Une « interprétation hyperbolique »

Depuis un moment, j’avais envie de placer sur ce blog des « phrases éducation du jour »… même s’il n’y en aura pas chaque jour. La lecture d’un texte de Roger-François Gauthier (Inspecteur général de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche, consultant à l’Unesco) opportunément  publié ce mercredi 18 mars par l’AEF (agence éducation formation) me donne le signal du départ. Je ne peux pas faire de lien avec le texte, ni outrepasser le droit de citation qui me permet de reproduire quelques lignes, mais il se trouve que cette phrase, que voici, est bien fournie :

Depuis deux décennies, en effet, tant d’exemples ont été malheureusement fournis par l’actualité, à raison presque d’un par année scolaire, de décisions politiques, même modestes, dont la simple annonce, de façon extrêmement rapide, a déclenché un invraisemblable algorithme : de premières protestations portant au départ sur l’objet des mesures, on en vient aux premières manifestations, puis assez rapidement à une interprétation hyperbolique des mesures en question, qui entraîne une généralisation des manifestations sur l’ensemble du territoire national, avec l’apparition d’abord clairsemée puis faisant tache d’huile, de ce qu’on a pris l’habitude d’appeler des « blocages » d’établissements scolaires, avant que la paralysie générale conduise à plus ou moins brève échéance le pouvoir politique à annoncer le retrait de la mesure.

Enseignants chercheurs non recensés comme grévistes: les réponses de Jean-Louis Fournel, du collectif Sauvons l’Université

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Président du collectif Sauvons l’Université (SLU), au cœur de l’actuel mouvement des enseignants-chercheurs, Jean-Louis Fournel, professeur d’études italiennes à l’université Paris VIII, a accepté de répondre à nos questions sur le faible nombre de grévistes déclarés, selon les indications données par le ministère de l’enseignement supérieur. Jean-Louis Fournel répond à la fois sur le fond, invoquant les spécificités de ce mouvement, et sur l’impact possible de cette annonce sur l’opinion publique, dont il pense qu’elle ne sera « pas dupe de cette manœuvre ».

Comment expliquez-vous qu’au bout d’un mois et demi de grève proclamée des enseignants chercheurs, qui sont au nombre de 57 000, le ministère de l’enseignement supérieur indique que seuls 150 à 300 d’entre eux sont enregistrés comme grévistes?

Jean-Louis Fournel. D’abord, cela arrange, bien sûr, le gouvernement de publier ce genre de chiffres. Ces chiffres, rappelons-le, sont transmis par les présidents d’université. C’est à eux qu’il faudrait donc poser la question. Maints présidents d’université peuvent choisir pour manifester leur solidarité ou leur compréhension à l’égard du mouvement en cours de ne pas transmettre ce que le cabinet de la ministre leur demande à cet égard… Et d’autres, favorables à la politique du gouvernement, choisissent paradoxalement de ne pas transmettre les chiffres de grévistes afin de faire croire que chez eux personne ne conteste les réformes…Dans tous les cas, c’est à eux de vérifier que le service d’enseignement  – une seule de nos nombreuses tâches – n’est pas effectué.

Mais je vais quand même vous proposer une réponse d’un autre ordre : d’un point de vue légal et pratique, la grève est difficile à définir pour les enseignants-chercheurs. Non seulement il n’est absolument pas obligatoire de se déclarer gréviste tel ou tel jour pour les enseignants-chercheurs mais une telle déclaration n’est pas pertinente pour des personnes dont l’emploi du temps, pour ce qui est de l’enseignement, est annualisé (192 h équivalent TD par an). En fait, techniquement, la seule solution légale semble être pour les présidents d’université de faire vérifier  au terme de l’année écoulée si chacun a fait ou non son contingent d’heures précis. Par ailleurs, nous faisons un travail qui répond à des logiques complexes mêlant administration, enseignement et recherche. Or, nombre de collègues n’ont évidemment pas – pas encore – bloqué la vie quotidienne de leur université en cessant de répondre aux requêtes et aux exigences de l’administration et la plupart d’entre eux ne s’interdit évidemment pas de poursuivre son travail de recherche, même si le temps que la mobilisation nous prend rend les choses difficiles.

Les lecteurs doivent aussi savoir que dans la plupart des cas, les grèves dans les universités relèvent de « déplacement » plus que de « suppression » de cours puisqu’autant que faire se peut, nous remplaçons dès que possible les heures de cours qui n’ont pas eu lieu, comme ce fut le cas lors des grèves contre le CPE et contre la loi LRU. Enfin, cette grève est une « grève active » durant laquelle nombre d’entre nous continuent à voir leurs étudiants, à leur faire des cours alternatifs dans et hors les murs : l’université française ces dernières semaines était plus vivante que jamais. Une université n’est pas une usine, nous ne conduisons pas de trains, nous n’avons pas d’autre pouvoir de nuisance que de perturber le fonctionnement normal de l’institution, par exemple en continuant à transmettre des savoirs, mais des savoirs alternatifs adaptés à la situation. C’est notre mode de grève à nous, et il est vrai que celle-ci est difficilement quantifiable en heures non-travaillées. Comme vous le voyez il est absurde, illégitime, voire peu légal, de raisonner sur ce mouvement social-ci avec des critères qui relèvent de situations radicalement différentes…

Pensez-vous que le mouvement des enseignants chercheurs soit capable de résister à l’effet de cette annonce sur l’opinion publique?

Il semble que pour le gouvernement, la politique se résume à de la pure communication, à des manœuvres de diversion et de division. Pourquoi attaquer précisément maintenant sur les modalités d’une grève, dont le ministère connaît très bien la spécificité ? Parce qu’il n’a pas de réponse sur le fond. Pourquoi proclamer la « politisation » du mouvement universitaire comme le font ces derniers jours différents députés de la majorité ? Parce que l’on ne veut pas répondre aux questions précises posées par ce mouvement depuis bientôt deux mois. Dans les deux cas ce qui se fait jour est une sorte d’appel à des réflexes un peu poujadistes  – l’attaque part du Figaro ce qui n’étonnera personne. Je ne crois pas que les Françaises et les Français seront dupes de cette manœuvre. L’opinion comprend à mon avis de mieux en mieux que ce qui est en jeu dans cette affaire : le fait que l’on ne se focalise plus sur le seul projet de modification des statuts des enseignants-chercheurs est sur ce point important. C’est, d’un côté, la formation des jeunes gens dans les décennies à venir et, de l’autre, la nature de l’université et de la recherche qui sont au cœur de cette crise. L’irresponsabilité est du côté du gouvernement : elle est patente dès lors que l’on sait que ce conflit aurait pu être réglé avec un peu plus d’écoute dès le mois de janvier avant qu’il ne commence par le retrait des projets controversés et un vrai engagement sur les postes et sur l’arrêt du démantèlement des grands organismes de recherche. Elle est patente aussi quand le secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant ose dire que la quasi-totalité des enseignants-chercheurs sont d’accord avec la nouvelle rédaction du décret sur leur statut, ce qui relève d’un pur et simple mensonge.
On a cédé en 24h aux chauffeurs de taxi il y a quelques mois parce qu’ils avaient bloqué Paris quelques heures et promettaient de recommencer : nous ne pouvons pas et ne voulons pas procéder de la même façon, l’opinion le sait. Nos façons d’agir et les modalités de notre mouvement sont bien différentes et ça aussi l’opinion le sait.  L’opinion publique sait aussi ce que prépare le projet de loi d’une centaine de députés UMP sur les « prêts étudiants ». Un tel projet jette une lumière crue sur l’acuité de la crise universitaire et sur ce que devrait être une des formes de financement majeure de l’université de demain aux yeux de la majorité en place : une augmentation massive des droits d’inscription comme cela a eu lieu en Grande-Bretagne, en Allemagne ou en Italie après des mesures du même type et/ou des lois d’autonomie financière des universités.

Propos recueillis par Luc Cédelle

Blog-interview / Thierry Cadart / SGEN-CFDT

Partie 2

« Il ne peut pas y avoir deux ministres de l’Education nationale »

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Thierry Cadart, entouré de Patrick Gonthier (UNSA) et Jean-Baptiste Prevost (UNEF)

Deuxième partie de l’interview

Xavier Darcos, Gilles de Robien, François Fillon, Luc Ferry, Jack Lang, Claude Allègre… Six ministres en dix ans. C’est normal ?

Est-ce bien différent dans les autres secteurs ? Il y a eu aussi beaucoup de ministres chargés de l’économie française dans la même période. Je crois que cette instabilité est le signe d’un essoufflement général de nos institutions, elle signale en même temps l’écart grandissant entre le temps du politique et le temps des institutions. Mais je veux bien considérer que le métier de ministre de l’Education nationale est particulièrement usant. C’est un poste très exposé, les Français sont très attachés à l’école, c’est un ministère complexe qui rassemble à lui seul la moitié des fonctionnaires, c’est aussi le ministère de l’avenir, donc aux prises avec une lourde responsabilité et une grande complexité. En tout cas, c’est un poste qui appelle un titulaire avec une vraie « surface » politique.

Dans cette liste des derniers, vous avez une préférence ?

D’un point de vue pédagogique, je ne crois pas aux vertus du classement, c’est contraire aux principes de l’évaluation formative ! Non, sérieusement je ne crois pas particulièrement à la personnalisation de la politique et, au-delà de telle ou telle personne ou tel ou tel individu, c’est la politique suivie qui m’intéresse le plus. Bon, je veux bien faire un sort particulier à Claude Allègre : il ne doit pas y avoir beaucoup de cas où une équation personnelle désastreuse ait pu à ce point transformer une situation extrêmement favorable en catastrophe totale. A ce degré-là, ce n’est plus de la politique c’est de l’art !

Désolé de mettre les pieds dans le plat, mais considérez-vous, aujourd’hui, Xavier Darcos comme un interlocuteur ?

Pour le Sgen-CFDT, l’interlocuteur naturel sur les questions de l’Education nationale, c’est le ministre de l’Education nationale donc Xavier Darcos. Ce n’est pas à nous de choisir nos interlocuteurs. Dans notre système politique, il est important que le titulaire d’un poste ministériel dispose de la confiance du véritable chef du gouvernement (le président de la République) mais également de la marge de manœuvre et des moyens de mener sa politique… Il ne peut pas y avoir deux ministres de l’Education nationale, un seul suffit qui  doit être doté de l’autorité nécessaire, pour se faire respecter, y compris par sa hiérarchie intermédiaire .

Qu’a fait Xavier Darcos, selon vous, de mieux ? Ne me dites pas qu’il n’a rien fait de bien, ça n’existe pas…

Réaliser l’unité syndicale ? Difficile de porter un jugement positif sur tel ou tel point dans un contexte, quand même, marqué par des décisions que nous condamnons… Je réponds tout de même à la question : il y en a sans doute d’autres mais me vient en mémoire une circulaire particulièrement bienvenue sur l’homophobie à l’école. D’autant plus que j’ai l’impression que la vraie personnalité de Xavier Darcos se situe plus dans ce type d’engagement que dans ses déclarations péremptoires sur les syndicats ou la formation des IUFM, par exemple. Mais enfin les faits sont là : choix personnels ou commande politique, jusqu’à ce jour Xavier Darcos n’a pas été un ministre de dialogue. Si l’on veut retrouver la sérénité nécessaire à une évolution positive de l’école, alors il faut sortir des provocations permanentes et des mises en cause récurrentes du professionnalisme des enseignants. Les personnels ont besoin de se sentir à nouveau reconnus et respectés dans leur métier.

Et qu’a-t-il fait de pire ?

Je ne sais pas si c’est le pire mais en tout cas c’est le moment de la rupture de confiance dans le premier degré et c’est porteur de risque de régression pour l’avenir : je veux parler des « nouveaux » programmes dans le premier degré. Un texte écrit sans concertation, truffé d’inconséquences, irréalisable, porteur d’une vision passéiste de ce que doit être l’école, excusez du peu. Au final des collègues qui se sont sentis méprisés dans ce qui fait l’essence de leur profession, un bel exemple de ce mélange d’amateurisme de brutalité et d’idéologie dont je parlais.

Que peut-il faire encore ?

D’abord, il lui faut rétablir la confiance. La question des postes ne dépend pas que de lui mais  elle est primordiale. Il pourrait également, sur des dossiers comme celui de la mastérisation ou de la réforme des lycées, qui va redevenir d’actualité suite aux travaux de Richard  Descoings, prendre le temps nécessaire à la concertation.  Il pourrait engager des discussions sur la mise en place d’un véritable agenda des réformes. Contrairement à ce qui se dit dans les couloirs du ministère, il ne s’agirait pas de l’agenda des mobilisations pour s’opposer aux réformes mais d’une démarche propre à rassurer les personnels sur les évolutions futures et le sens que veut leur donner le gouvernement.

Sentez-vous de la part des représentants du pouvoir la volonté d’infliger une défaite au syndicalisme enseignant ?

Je crois que cette volonté a existé. Les communiqués de victoire du printemps dernier, un peu prématurés, en sont une preuve ! Je crois aussi qu’il existe ou qu’il a existé dans ce domaine comme dans d’autres la tentation de se passer des corps intermédiaires, avec les brillants résultats que l’on peut voir. Il est vrai que le syndicalisme enseignant est le plus souvent assimilé à une force de blocage plus qu’à une force de transformation. C’est une critique particulièrement injuste dans le cas du Sgen-CFDT. A lui seul, ce renvoi systématique, dans le discours du ministre, à un bloc syndical qui serait homogène sur ces questions est un signe négatif.

Vous êtes le dirigeant d’une organisation minoritaire. En même temps, sur toutes les grandes questions, le SGEN-CFDT et le SE-UNSA font front commun. Une bannière commune n’aurait-elle pas plus de poids ?

Entièrement d’accord. L’éparpillement syndical est un vrai problème. La question se pose sur tout le spectre mais dans la partie qui m’intéresse, c’est à dire le camp des organisations qui militent pour un changement progressiste, progressif et concerté, il est clair que notre division nous empêche de peser du poids nécessaire pour mener à bien notre démarche. Notre instance dirigeante en a fait l’analyse lors de sa dernière réunion et nous appelons clairement à mettre en œuvre des démarches de convergence. D’autant que les nouvelles règles de représentativité obligent tout le monde à s’interroger. Notre démarche est simple : pas d’exclusives, pas de préalables sur le catalogue revendicatif ou sur le type d’organisation… Mais comme cela n’aurait aucun sens de reproduire ces démarches « unitaires » qui ont toutes abouti à la naissance d’une nouvelle organisation, nous disons que cette démarche s’inscrit dans le cadre confédéral de la CFDT. Une démarche similaire vient d’aboutir à l’affiliation de la FGAAC (fédération générale autonome des agents de conduite) à la CFDT dans le domaine des transports, donc c’est possible !

Attendez… Vous voulez dire que le seul moyen de vous rapprocher est que le SE-UNSA adhère à la CFDT?

Nous avons sur bien des dossiers des analyses convergentes, nous sommes très souvent porteurs de revendications similaires, et je suis favorable à ce que nous développions à chaque fois que c’est possible des actions en commun. Cela peut prendre différentes formes dont nous sommes prêts à discuter. Nous avons un intérêt évident à développer ce type de travail en commun. Mais la question qui est posée aux organisations syndicales au vu de la loi sur la représentativité et des accords de Bercy, c’est en quelque sorte d’atteindre la taille critique. Même si je ne les partage pas je peux entendre les remarques négatives sur la manière dont ces règles ont été mises en place. Par contre, il serait irresponsable de militer pour le maintien d’un système qui encourage à ce point l’éparpillement. Quoiqu’il en soit, l’UNSA a fait elle- même l’analyse que dans le nouveau contexte, il lui fallait se rapprocher d’une autre organisation. Elle a choisi la CGC. Ce rapprochement est pour l’instant suspendu à la décision de la CGC. Si cette démarche devait aboutir, le rapprochement serait pour nous difficile tant l’approche et les valeurs de la CGC nous semblent éloignées de notre vision du syndicalisme. Si cette démarche n’aboutit pas, alors la discussion est ouverte et pas seulement avec l’UNSA Education.

On place au premier plan la figure du professeur de Zep, ce héros qui fait à lui seul tenir la République face à la loi de la « cité ». Mais seule une minorité d’enseignants est réellement confrontée à ce type de difficultés. Doit-on continuer, au nom de l’égalitarisme statutaire, à faire semblant de croire qu’enseigner aux Tarterêts équivaut à enseigner à Saint-Germain des Prés ?

Prendre en compte la réalité des métiers dans leurs diversités, c’est un leitmotiv de la CFDT. D’où l’insistance mise sur la question des conditions de travail, d’où cette grande enquête réalisée par le Sgen-CFDT l’année dernière et dont nous exploitons encore les résultats au plan local : nous avons interrogé près de 20 000 collègues, enseignants et non enseignants, travaillant en collège, et nous comptons bien poursuivre ce type d’action qui permet aux équipes syndicales de disposer d’éléments comparatifs pour travailler ces questions avec les collègues. Au delà, il est nécessaire de doter les écoles, les établissements et les services à la fois des moyens de fonctionnement autonomes et des instances représentatives des personnels qui gèrent cette autonomie pour que l’organisation du travail et des enseignements soient adaptée aux réalités.

Cette nouvelle autonomie accordées aux équipes pédagogiques doit s’accompagner d’une répartition qui tienne mieux compte des réalités socio économiques des secteurs concernés, d’une relance de la politique territoriale des ZEP, le tout appuyé sur des contrats d’objectifs et de moyens. Cette révolution dans la manière de piloter le système éducatif que le Sgen-CFDT appelle de ses vœux doit permettre à la fois plus de justice sociale, plus de réussite scolaire et une amélioration des conditions de travail de tous les collègues.

Oui, mais ma question… Tarterêts, Saint-Germain-des-prés, même combat ?

La prise en compte des différences dans les conditions d’exercice des métiers d’enseignants mais aussi de CPE, de conseiller d’orientation… peut intervenir dans le cadre d’un même statut. Du moment que cela est établi sur des bases objectives, on peut prendre en compte les situations particulières (par l’attribution de décharges de service, d’avancement d’échelon …). Il faut simplement que l’administration accepte de reconnaître que travailler aux Tarterêts doit être valorisé par rapport à l’exercice dans un environnement plus stable. Pour le Sgen, c’est une évidence, encore une fois au nom de l’équité.

L’idée d’un consensus sur une politique éducative qui, au lieu de l’entretenir, dépasserait le clivage droite-gauche est-elle une idée ridicule?

Établir un consensus dans notre société sur les évolutions attendues de notre système éducatif non seulement n’est pas ridicule, mais c’est même nécessaire si on veut inscrire dans la durée un processus de réforme. Mais attention, le débat ne portera pas uniquement entre droite et gauche mais aussi entre centralisateurs et partisans de l’autonomie, entre partisans de l’élitisme et militants de la réussite de tous, entre défenseurs de l’égalité formelle et promoteurs de l’équité… Mais les travaux de la commission Thélot l’avaient montré : lorsque l’on ne met pas le débat entre les mains des amateurs de polémiques et que l’on convie les citoyennes et les citoyens à donner leur avis, non seulement ils répondent mais leurs objectifs sont clairs et dessinent les contours d’une politique éducative adaptée à son temps. Si le politique voulait se montrer à la hauteur des attentes de la société pour notre école nous aurions là un beau projet, et le Sgen-CFDT en serait certainement un acteur engagé !

Propos recueillis par Luc Cédelle

Blog-interview / Thierry Cadart / SGEN-CFDT

Partie 1

« Nous sommes en train de gagner le combat

contre les suppressions de postes »

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Thierry Cadart

L.C. Quel est votre « ressenti », aujourd’hui, de responsable syndical dans l’éducation ?  Le premier mot qui vous vient à l’esprit ?

Thierry Cadart. C’est le gâchis. De personnels avec un haut niveau de formation et pour la plupart une véritable envie de faire réussir les élèves. D’une école qui avait pourtant su prendre des virages très difficiles. Tout cet investissement qui n’est pas reconnu, tous ces problèmes que l’on connaît depuis si longtemps sans y apporter de solutions…  Et enfin un ministre qui possédait un vrai potentiel de confiance et qui, par un curieux et redoutable mélange d’amateurisme, de brutalité et d’idéologie a brisé ce lien pourtant nécessaire.

La question des suppressions de postes est sous-jacente à tous les conflits et toutes les tensions actuelles, « de la maternelle à l’université ».  Qu’est-ce qu’il faut comprendre ?

Le discours sur les postes est surdéterminé par la faute du gouvernement, car il en a fait le dogme incontournable de sa politique. Cela se traduit dans les salles des profs et ailleurs par l’idée que toutes les réformes n’ont qu’un but : permettre les suppressions de postes. De plus, ce n’est pas entièrement faux dans la mesure où le gouvernement mène sa politique éducative le nez sur la calculette. La conséquence en est que l’arrêt des suppressions de postes est maintenant une condition sine qua non au rétablissement de la confiance, d’autant que dans le contexte de remonté du chômage des jeunes, la question de l’emploi public se pose quand même différemment. Le paradoxe serait que ce préalable fasse oublier l’essentiel : la nécessité de transformer notre système éducatif pour le mettre pleinement au service de la réussite de tous les élèves.

A votre avis, ça va continuer, ces suppressions ?

Je pense que nous sommes en train de gagner ce combat contre les suppressions de postes. Ce qui se passe dans l’enseignement supérieur le montre. Mais il nous faudra rester déterminés et surtout bien faire apparaître que ce combat n’est pas celui de l’immobilisme, qu’il consiste au contraire à permettre une transformation ambitieuse du système éducatif. Par ailleurs, refuser aujourd’hui devant l’ampleur de la remontée du chômage d’utiliser l’effet d’amortissement de l’emploi public serait pour le gouvernement s’enfermer dans une grave erreur.

Faire des économies, c’est « pas bien » ? La dette, elle se réglera toute seule ?

Je ne considère pas qu’une dépense publique qui augmente soit synonyme de progrès social.  La question est bien de savoir ce que l’on fait avec cette dépense, d’où mon insistance sur les évolutions nécessaires. C’est dans ces termes que se pose la question de la dette. Si, en face de cet emprunt, on peut faire valoir un investissement pour l’avenir on n’aura pas méprisé les générations futures. A l’inverse, des économies mal pensées mènent à des dépenses futures bien plus grandes. Au Sgen-CFDT et à la CFDT toute entière, nous n’arrêtons pas de dire que l’entrée purement comptable des réformes du service public mène à des reculs sur les missions et à des blocages sur les réformes nécessaires, donc au total à des services publics moins efficaces, et à des coûts plus importants pour la collectivité.

Prenons l’exemple des lycées : le gouvernement reconnaît aujourd’hui, mais un peu tard hélas, que pour mener la réforme il faut préserver les postes. Admettons qu’à cette condition nous arrivions à bâtir un lycée de la réussite : le gain pour la société (réduction du recours au redoublement, élévation du niveau de main d’œuvre, moins de jeunes sans qualification…) est gigantesque et porteur d’un développement futur dans le cadre d’une économie de la connaissance qui pourra permettre … de payer plus facilement la dette !

Un gouvernement élu sur un programme a-t-il encore le droit de l’appliquer ? Ou bien – pardon d’être insolent – faut-il instaurer, en surplomb des élections, un droit de veto des fonctionnaires sur les politiques publiques ?

Certainement pas. Nous sommes parfaitement respectueux des institutions de la République, ce qui est bien le moins pour des défenseurs de l’Ecole de la République. Nous le sommes même parfois plus que ne le sont certains titulaires de fonctions électives. Nous ne nous considérons pas comme un mouvement politique mais comme un mouvement syndical, nous ne serons jamais des militants d’un troisième tour social. Ceci étant dit, dans une démocratie moderne tout ne se joue pas à l’occasion d’une élection une fois tous les cinq ans. Les électeurs choisissent tout à la fois une orientation, des grandes lignes politiques, et en France un homme ou une femme pour les représenter. Tous les points du programme électoral de l’élu n’en deviennent donc pas indiscutables et intangibles une fois qu’il est élu. Qui plus est, la situation économique internationale de mai 2007 n’a pas grand chose à voir avec celle d’aujourd’hui. Autrement dit, le président de la République doit tenir compte des réalités et savoir corriger le tir, je pense par exemple à la loi TEPA dont la suspension est vraiment d’actualité. Faut-il également persister à croire que seuls les acteurs politiques peuvent avoir une vision de l’intérêt commun ? Enfin, peut-on mener une réforme de l’Etat au mépris de celles et ceux qui sont chargés de la mise en œuvre ? Les accords de Bercy, signés par la plupart des organisations syndicales de la Fonction publique peuvent être un levier pour enfin développer un vrai dialogue social dans la Fonction publique : un enjeu fondamental pour notre pays.

Quand un président d’université dénonce « la pire attaque contre l’école publique depuis Vichy », vous le prenez au sérieux ?

Non, j’ai beaucoup de mal avec ces comparaisons historiques douteuses. Au final, elles peuvent conduire à relativiser l’inadmissible et je n’ai pas besoin de m’abriter derrière l’héroïsme de ceux qui ont eu à vivre ces moments tragiques pour me motiver dans les combats d’aujourd’hui.  Si je suis en « résistance » aujourd’hui, c’est contre des projets que je conteste mais face à un gouvernement dont je n’oublie pas qu’il a été légitimement élu. Maintenant l’école publique est aujourd’hui malmenée, c’est un fait, cela mérite bien sûr de se mobiliser, pourquoi pas en commençant par adhérer à une organisation syndicale qui défend le service public d’éducation !

Une partie de l’opinion considère aujourd’hui comme une vérité établie que le gouvernement, malgré toutes ses dénégations, veut « privatiser » l’éducation. Pensez-vous vraiment que tel est son projet politique ?

Il y a dans la majorité actuelle des courants qui portent clairement ce projet. L’attachement du gouvernement à l’Ecole publique reste à démontrer, et la vision idéologique du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux sans définition des besoins en personnels est détestable. Cela étant, je ne crois pas à un projet gouvernemental construit de « privatisation ». De ce point de vue, je crains bien plus la privatisation rampante qui se produit sous nos yeux par le développement de l’enseignement privé et par le développement de l’école payante au delà de l’école (cours du soir, activités de vacances, prolifération des écoles supérieures privées…). La réponse à ce dernier phénomène ne doit pas être de systématiquement « singer » ces pratiques comme nous le proposent nombre de mesures du gouvernement, mais bien d’apporter à l’intérieur de l’Ecole les réponses aux difficultés qui motivent l’existence de ces officines.

Quand les « révolutionnaires du statu quo » auront une fois de plus gagné la bataille et que toute tentative de changement passera pour suicidaire, quelle sera, à votre avis, la perspective d’évolution de l’éducation nationale ?

Je partage cette inquiétude. Les courants politiques dont je parlais à l’instant pourraient très bien se satisfaire d’un statu quo qui mènerait à une plus ou moins lente désaffection des usagers pour le service public d’éducation. Le Sgen-CFDT considère que l’immobilisme condamne à terme le service public. C’est pourquoi nous regrettons vivement les occasions manquées quand la conjoncture politique aurait permis des évolutions en douceur. Nous restons des militants de la transformation. Nous nous battons pour créer les conditions de cette transformation. D’autre part, il ne faut pas se tromper dans le partage des responsabilités. Malgré ce que l’on peut en dire, le système a su dans le passé prouver sa capacité à se transformer et de façon importante. L’Ecole d’aujourd’hui, les nostalgiques de la blouse grise nous le disent assez, ne ressemble pas à celle de 1960. Elle a d’indiscutables réussites à son actif. Elle abrite en son sein d’infatigables militants de la réussite de tous les élèves. Il y a sur tout le territoire et à l’initiative des personnels, de très nombreuses et remarquables  innovations. Mais les gouvernements successifs n’ont pas osé poser le problème du pilotage du système éducatif et de ses objectifs : des équipes pédagogiques formées à ce nouveau métier, disposant d’une véritable autonomie, à qui l’on fait confiance, avec un objectif clair de réussite de tous les élèves et un contrôle a posteriori sur la base d’une évaluation partagée. C’est le projet du Sgen-CFDT, une vraie réforme qui n’a pas encore été essayée !

Propos recueillis par Luc Cédelle

Demain, partie 2 : «Il ne peut pas y avoir deux ministres de l’Education nationale»

Nos chers chercheurs

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Manifestation parisienne du 26 février

Ce lecteur, mathématicien dans une école mondialement connue, est « ulcéré ». Mon article « révoltant », paru dans Le Monde daté du 13 février 2008 et intitulé La réforme de l’éducation face à la loi du « buzz » avait selon lui pour but de faire passer les universitaires en lutte contre les réformes actuelles « pour des gugusses de mauvaise foi manipulés par la rumeur ». Si les annonces ministérielles « sont floues », écrit-il au courrier des lecteurs du quotidien, « c’est parce qu’elles ne sont qu’une étape vers la véritable intention du président de la République : supprimer toujours plus de fonctionnaires, et obtenir un service public, un enseignement public, une recherche publique au rabais. C’est contre cela que nous nous battons. »

Ce chercheur fait d’abord – pardon – une erreur de logique : s’arrêter sur le rôle des rumeurs dans un mouvement social, parce que ce rôle me semble avoir une importance particulière, n’est pas attribuer exclusivement  aux rumeurs l’existence de ce mouvement. L’autonomie des universités, le projet de décret sur les enseignants chercheurs, la réforme de la formation des maîtres (« mastérisation ») font aussi l’objet de controverses argumentées. Nous en avons rendu compte (j’ai moi-même fait nombre d’articles sur la mastérisation depuis son annonce en mai 2008), mais cela ne suffit pas à mon sens pour décrire la situation actuelle dans toute l’éducation, caractérisée par l’importance démesurée qu’y prennent les rumeurs.

Il n’y a d’ailleurs pas identité parfaite entre « buzz » et « rumeurs ». Si je devais regretter un aspect de mon article, ce serait celui-là : faute de place, il n’établit pas que le buzz désigne tout ce qui circule de bouche à oreille ou d’une boîte de messagerie à l’autre et que ce flux peut charrier des choses vraies comme de bonnes vieilles rumeurs. La nouveauté et la complexité, c’est justement que les deux catégories étant désormais véhiculées par le même canal, il devient de plus en plus difficile de les distinguer. La validation par un ou plusieurs médias « honorables » en est une, mais cette honorabilité est de plus en plus en contestée… par ceux qui trouvent leur intérêt dans les rumeurs.

Les intentions cachées

Emporté par son irritation, notre chercheur oublie également une chose : si dans les amphis d’assemblées générales, on entendait, dans les mêmes termes que ceux qu’il utilise, s’indigner de « l’intention » du pouvoir d’obtenir un « service public au rabais », je n’aurais jamais eu à faire un article sur le rôle croissant du buzz. J’aurais simplement expliqué en quoi les étudiants et professeurs mobilisés accusent le gouvernement de vouloir faire « un service public au rabais ». Or, l’intention aujourd’hui prêtée au gouvernement n’est pas de faire un service public au rabais, mais de réaliser sa pri-va-ti-sa-tion. Et cette perspective n’est même pas présentée comme hypothétique ou lointaine.

Pour mobiliser les étudiants, on entend dans les AG ce qu’on entendait déjà lors du mouvement anti-LRU de novembre-décembre 2007. En résumé, et décliné sur tous les tons : autonomie des universités = privatisation + augmentation massive des droits d’inscription. Cette affirmation n’est pas plus vraie aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a un an et trois mois. Même si – pour mieux impressionner et jouer la convergence des luttes, – on entend aussi aujourd’hui que toutes les réformes entreprises, de la maternelle à l’université, visent à la privatisation de l’éducation nationale.

Dans la vie, il existe des intentions cachées. Je ne méconnais pas que certaines analyses politiques prêtent au gouvernement ces intentions. Au sein du camp présidentiel, il est vrai que certains caressent l’idée d’un bon coup de déréglementation qui, par le biais du « libre choix » des familles et en poussant beaucoup plus loin que l’actuelle suppression progressive de la carte scolaire, permettrait de contourner le service public. Cependant, même cette option extrême ne serait pas à proprement parler une privatisation : elle accroîtrait la part du privé, sans pour autant supprimer le public. D’autre part, un tout petit problème m’empêche d’informer sur ce projet en tant que projet : ce n’est pas un projet…

Ovation garantie

Bien sûr, je ne peux pas jurer que ce n’en sera jamais un. Cela reviendrait à prétendre connaître l’avenir. La crise actuelle montre bien, s’il en était besoin, que tout est possible en politique, notamment les virages en tête-à-queue. Mais actuellement, dans ce camp présidentiel (dont il faut rappeler qu’il intègre toutes les composantes de la droite), ceux qui peuvent songer à l’option « grand marché de l’éducation » sont clairement minoritaires. A tel point qu’il n’y a jamais eu débat à ce sujet : c’est une option écartée par Nicolas Sarkozy avant même son élection et qui n’est jamais, depuis, revenue au premier plan.

J’insiste. Mon métier est d’informer. En mon âme et conscience, je ne peux pas affirmer que l’intention du gouvernement est de privatiser l’université et/ou de privatiser l’éducation nationale. Je ne peux pas non plus avaliser cette affirmation lorsqu’elle est prononcée par d’autres. En l’état actuel des choses, je crois même de mon devoir d’affirmer le contraire. Cela ne vaut pas approbation de la politique suivie par ce gouvernement.  Je me détermine ici uniquement dans le souci de la vérité factuelle. Je vois des protestations, des contestations, des mouvements sociaux entiers exploiter ce thème de la privatisation pour mieux mobiliser. Mon rôle n’est pas de leur emboîter le pas, même et surtout en pensant que ce serait plus confortable.

On n’entend pas condamner que la « privatisation », dans les AG. On entend aussi le refrain attribuant au gouvernement l’intention – qu’il n’avait pas en 2007 et qu’il n’a toujours pas aujourd’hui – d’augmenter massivement les droits d’inscription. Pour frapper les esprits, les orateurs avancent habituellement un chiffre de 3 ou 4000 euros. Et disent que si on est encore très loin, on y va tout droit. Ils ajoutent parfois, en montant dans les aigus, que « ce n’est pas pour moi que je me bats, mais pour mon petit frère, qui ne pourra pas faire des études comme je le fais ». Ovation garantie. D’autres exemples encore de propos mobilisateurs tenus en AG sont pires. La presse, en fait, est assez indulgente à ce sujet.

Pensée critique

Nous, journalistes, laissons passer (nous n’en parlons pas volontiers dans nos articles) beaucoup d’énormités : pas forcément par complaisance, mais pour éviter qu’un mouvement soit caricaturé par les quelques excités qui s’y trouvent toujours. Nous préférons nous concentrer sur la parole maîtrisée des « responsables », qui offre aussi l’avantage d’une certaine commodité technique. Je ne suis d’ailleurs pas certain que cette motivation, noble, soit entièrement recevable. A-t-on fait ce genre de cadeau, par exemple, au FN ? Le fait-on pour rendre compte d’une manifestation de libéraux pour la « liberté du travail » ? Au contraire, on se délecte, dans ce cas, des perles recueillies auprès des manifestants de base.

Les mouvements de lycéens (parce qu’ils sont jeunes et que nous avons été à leur place), d’étudiants (pour les mêmes raisons) et aujourd’hui d’universitaires (parce qu’ils incarnent le savoir et que personne – sauf peut-être Nicolas Sarkozy – ne veut se retrouver avec le savoir contre soi) bénéficient de la part des médias d’une marge considérable d’immunité. Autrement dit, il nous faut entendre beaucoup d’énormités avant de réagir et marquer le coup. Un article comme celui qui m’est reproché sur le buzz ne tombe pas brutalement du ciel. Il faut une certaine accumulation, des témoignages, des constats recoupés, des échanges entre journalistes et l’assurance que « ça » ne se calme pas…

Le jour où ce type d’article tombe, ça fait mal. Et c’est évidemment très mal pris. « Vous me décevez beaucoup et je suis loin d’être le seul », conclut notre chercheur, amèrement mais poliment. En effet, il n’est pas seul. Jean-Louis Fournel, président de Sauvons l’université m’a adressé un courriel dans lequel, avec civilité mais fermeté, il me reproche d’avoir postulé que les étudiants et leurs professeurs ne se détermineraient qu’en fonction de rumeurs. « Le socle de n’importe quel travail universitaire étant l’élaboration et la transmission d’une pensée critique, cette conviction que vous exprimez laisse pantois certains et en irritent d’autres », écrit-il. C’est précisément ce contraste, entre les propos entendus et la pensée critique, qui m’a frappé…

Le relais du gouvernement

Beaucoup de ses collègues n’ont pas ces précautions. Cet article « nous semble faire partie d’une entreprise de désinformation délibérée du public », écrivent deux professeurs de Rennes, qui mettent également en cause la « pauvreté intellectuelle affligeante » que trahit selon eux cet angle d’attaque. Un universitaire toulousain juge mon texte « stupéfiant » en même temps que « franchement nul ».  « On n’a pas besoin d’un second journal de propagande gouvernementale, en plus du Figaro », nous écrit un des ses collègues. « Votre journal, écrit un autre, ne cesse lui-même depuis des semaines de se faire le relais plus ou moins direct des positions du gouvernement ». Voilà qui amusera beaucoup les deux cabinets concernés.

« Si vous souffrez effectivement de bourdonnements dans les oreilles, (du « buzz »), je me permettrais de vous conseiller une visite chez un spécialiste de l’audition », me conseille avec élégance un maître de conférences. Un autre qui nous a invités à un colloque où nous ne sommes pas venus, en déduit que nous ne faisons pas notre travail. Tout juste si, persuadé qu’on n’en fiche pas une rame, il n’ajoute pas qu’au Monde, il y a de la lumière et c’est chauffé…

Peu de lettres, venant de ces demandeurs de respect, sont respectueuses. Au lieu, conformément à « l’élaboration d’une pensée critique », comme dirait Jean-Louis Fournel, d’exprimer un désaccord, une réserve, nos interlocuteurs-détracteurs vont directement au langage de conflit, nous accusant de « désinformation » comme s’il s’agissait d’un petit rien, nous décrétant « indignes » de notre profession (je réclame, comme eux, une évaluation par les pairs !), sans songer une seconde que si nous adoptions le même ton vis-à-vis d’eux nous en viendrions rapidement aux mains.

Hypersensibilité

Au milieu de ces amabilités se glissent des messages dont nous prenons bonne note et qui détermineront dès que possible d’autres articles : la dénégation absolue, cinglante, opposée par nos interlocuteurs à l’affirmation par Valérie Pécresse qu’aucune université n’a en 2009 une augmentation de ses crédits inférieure à 10%. Nous avons déjà écrit que, pour beaucoup d’universitaires, l’argent promis n’était pas visible. A l’évidence, il nous faudra enquêter plus avant, même s’il nous est intellectuellement difficile d’adhérer à la thèse d’un si gigantesque mensonge officiel. Un autre message est involontairement porté par le caractère écorché vif de nos chers chercheurs. Mais à ce sujet aussi, on nous fait de mauvais procès : même évoquer « l’hypersensibilité » de la profession est pris comme une insulte…

Le moindre adjectif de travers donne lieu à d’importantes gloses sur les « intentionnalités cachées » du rédacteur ou de la rédactrice. L’usage fortuit d’un cliché journalistique : le mot « grogne » (la grogne des chauffeurs de taxi, des viticulteurs, des marins-pêcheurs, des universitaires…) dans un article est prétexte à un savant développement sur la volonté supposée du journaliste de suggérer une animalité des protestataires. Bref, aucun article ne passe la barrière du soupçon et de l’hypercritique agressive. Le mot le plus approprié : « parano ».

Ces auteurs de courriers corrosifs représentent-ils la profession ? Nous aimerions que non. Nous voudrions qu’ils soient minoritaires. Nous ne pouvons en être certains. Si nous tentons de synthétiser ce phénomène, cela donne ceci : l’actuel mouvement universitaire exige de la presse en général et du Monde en particulier, comme un dû naturel, comme une évidence, une adhésion immédiate, inconditionnelle et indéfectible à ses thèses. Toute autre attitude sera considérée comme un casus belli.

C’est une exigence que nous ne pouvons pas satisfaire. Pour le reste, on peut discuter.

Luc Cédelle

Université: ce que les syndicats « négociateurs » ont obtenu de Valérie Pécresse

Après sept heures de discussions vendredi 27 février 2009, le SGEN-CFDT, l’Autonome Sup et Sup-Recherche (UNSA), les trois syndicats d’enseignants-chercheurs qui avaient répondu favorablement à l’invitation à discuter avec la ministre de l’enseignement et la recherche, se disaient satisfaits. En abordant non seulement le décret statutaire des enseignants-chercheurs mais aussi toutes les questions controversées comme le mode de « gouvernance » liée à l’autonomie des universités, la formation des maîtres ou le projet de contrat doctoral, « la ministre tente véritablement de renouer le dialogue », a jugéThierry Cadart, secrétaire général du SGEN-CFDT.

Dès le mardi 3 mars, une nouvelle rencontre est prévue pour réécrire le décret. Les trois syndicats présents (45% des voix aux élections professionnelles de décembre 2006, contre 39,67% au Snesup-FSU) se sont accordés sur une « liste de principes » constituant « la base de négociation ». En voici le texte.

Un nouveau statut pour les enseignants-chercheurs

Les principes arrêtés en commun entre les organisations syndicales présentes le vendredi 27 février 2009 (SGEN-CFDT, Autonome-SUP, Sup’Recherche UNSA) et la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, figurant ci-dessous, constituent la base des négociations à venir.

Les principes à valeur constitutionnelle réaffirmés

  • Les grands principes d’indépendance et de liberté des enseignants-chercheurs, tels que définis par l’article L 952-2 du code de l’éducation, sont réaffirmés en premier lieu
  • La qualité de fonctionnaire de l’Etat et le principe de l’égalité professionnelle sont réaffirmés.

L’évaluation nationale, garante de la spécificité des disciplines, porte sur l’ensemble des activités

  • L’évaluation est nationale, par les pairs, de manière transparente, elle est effectuée  par le conseil national des universités dans le cadre de la discipline
  • L évaluation a lieu tous les 4 ans. Elle  ne peut avoir lieu moins de 4 ans après l’entrée dans la carrière ou après chaque promotion  de grade  ou changement de corps.
  • Cette évaluation fonde les décisions de l’établissement en matière de politique indemnitaire et de promotions.

Un cadre national définissant le service de référence

  • Un service national de référence (1607 heures de travail  dont 128 heures  de cours magistral ou 192 heures de travaux dirigés ou pratiques) est défini, assorti d’un minimum d’activité d’enseignement et de recherche.
  • Un référentiel national qui s’imposera aux établissements fixera, selon des modalités juridiques qui restent à préciser,   les  équivalences  entre les différents types d’activités.

Une modulation de services acceptée, fondée sur la collégialité et dans un cadre pluriannuel

  • La modulation de services, conçue pour valoriser l’ensemble des activités menées par un enseignant-chercheur, ne peut être mise en œuvre sans l’accord de l’intéressé.
  • Les services de chaque enseignant-chercheur sont arrêtés par le président de l’université  ou le directeur de l’établissement après avis motivé du directeur de la composante et du directeur de l’unité de recherche.
  • La modulation de service s’envisage dans le cadre d’un projet collectif scientifique, pédagogique ou administratif.
  • La modulation de services peut être envisagée de manière pluriannuelle.

L’avancement au grade supérieur est réalisé selon des modalités qui garantissent l’équilibre entre les disciplines et les rôles respectifs des instances nationales et locales.

L’avancement de grade est réalisé en tenant compte de l’équilibre entre les disciplines, avec une part de promotions décidées au plan national par le conseil national des universités sur des critères rendus publics et portant sur l’ensemble des activités de l’enseignant-chercheur. La discussion reste ouverte sur les modalités de l’équilibre.

Le rôle du conseil national des universités

  • Certaines  des dispositions du futur décret statutaire étant liées à des modifications du décret relatif au Conseil National des Universités,  les deux textes seront soumis conjointement à l’avis du comité technique paritaire des personnels de statut universitaire (CTPU) et du conseil supérieur de la fonction publique de l’Etat (CSFPE) dans les meilleurs délais.

  • Le décret qui régit le CNU sera modifié pour comprendre les dispositions destinées à mettre en œuvre l’évaluation des activités des enseignants-chercheurs et à préciser son mode de fonctionnement, notamment quant à l’harmonisation et à la publicité des critères de qualification, d’évaluation, et de classement pour les promotions.

  •  Le conseil national des universités sera doté des moyens nécessaires pour remplir dans de bonnes conditions l’ensemble de ses nouvelles missions.

Grandes manœuvres pour officialiser le recul

L’accentuation de la crise universitaire ces derniers jours et la perspective d’une mobilisation encore montante ont conduit le gouvernement à d’importantes modifications de ses positions sur le statut des enseignants-chercheurs et sur la réforme de la formation des maîtres (la mastérisation).

La journée du mercredi 25 février est à cet égard marquée de plusieurs pierres blanches.

A 17 h 46, après une rencontre entre le premier ministre et la conférence des présidents d’université (CPU), en présence de Valérie Pécresse, Matignon lâche un long communiqué.

Le texte indique d’abord que François Fillon « a demandé que le décret statutaire des enseignants-chercheurs soit entièrement re-écrit sur la base des discussions conduites par Valérie Pécresse avec les organisations concernées ». « Il a rappelé son attachement à l’évaluation par les pairs, au fonctionnement collégial, à la transparence des procédures, aux équilibres disciplinaires de même qu’à l’équilibre entre le niveau local et le niveau national pour la gestion des carrières des enseignants-chercheurs », poursuit le communiqué, reprenant à peu près la liste complète des reproches jusqu’alors adressés à ce projet par les protestataires.

Ce recul-là, qui ne voulait juste pas dire son nom, était déjà bien engagé les jours précédents. Pour la mise en scène, on fait dire en très haut lieu aux interlocuteurs syndicaux que Valérie Pécresse « devra bien se résoudre à tourner la page ».

Le communiqué donne aussi l’annonce la plus importante : « aucune suppression d’emploi d’enseignant-chercheur ne sera effectuée en 2010 et 2011 », et l’argent  (la compensation budgétaire) correspondant aux emplois supprimés en 2009 restera intégré aux budgets des établissements (l’expression utilisée est « mis en base dans les budgets des établissements concernés »). Dans la soirée, le cabinet de Valérie Pécresse précisera que ce gel porte sur « tous les emplois de l’université » et pas seulement ceux des enseignants-chercheurs. On notera à ce propos qu’à chaque fois que le gouvernement veut sauver ou conforter une réforme, comme c’était déjà le cas sur le lycée, il est conduit à jurer qu’il ne supprimera plus de postes. Et à chaque fois, l’orthodoxie libérale en prend un sérieux coup…

Matignon apporte également la confirmation d’une information partiellement dévoilée la veille par Le Monde (daté du 25), en indiquant que François Fillon a demandé à Xavier Darcos et Valérie Pécresse « d’étudier conjointement la mise à disposition des universités de professeurs agrégés du second degré, notamment afin de soutenir la mise en oeuvre du plan licence ».

Sur la mastérisation, maintenant :

Le communiqué annonce d’abord  « la mise en place d’une commission de suivi permanent de la réforme  (…) comprenant, notamment, des représentants des universités ».  Le principe d’une telle commission était déjà acquis. Avec les présidents d’universités, seront présents ceux qui, précisément, répètent depuis six mois que 2009 c’est trop tôt pour mettre au point les maquettes des nouveaux masters et 2010 beaucoup mieux.Il reste à savoir s’il s’agit à travers cette commission d’entériner les décisions prises par le gouvernement ou d’influer réellement sur ces décisions.

Le communiqué poursuit en indiquant que François Fillon « a demandé » à Xavier Darcos « de renforcer l’accompagnement des enseignants au début de leur parcours professionnel, en prévoyant un temps de formation complémentaire pendant l’année de stage », c’est-à-dire celle correspondant aujourd’hui à la seconde année d’IUFM. C’est là une nouveauté et un début de réponse, bien que non encore quantifiée et précisée, à la principale critique formulée à l’encontre du projet, qui ne prévoyait jusqu’à présent après le concours qu’un un « tutorat » de 3 heures par semaine.

« Le caractère expérimental des maquettes 2009 »

Presque deux heures plus tard, à 19 h 30, la CPU entre à son tour dans la danse en publiant son propre communiqué dans lequel elle « prend acte avec intérêt » de l’engagement du premier ministre, « prend note avec satisfaction » des « avancées » sur l’emploi, constate « le caractère ouvert et précis de la discussion »…

Et des précisions – qui ne figuraient pas dans le communiqué de Matignon -, la CPU, justement, en donne :

« Enfin, déclare-t-elle, la CPU a constaté que des ouvertures réelles existaient, en ce qui concerne la formation des maîtres, sur trois points qu’elle a exposés : installation très rapide d’une commission nationale de suivi ; formation complémentaire lors de l’année de stage ; caractère expérimental des maquettes 2009 et possibilité ouverte de dépôt en 2010 ».

C’est la première fois que le mot « expérimental » est, via les maquettes de masters préparant à l’enseignement, associé à l’année 2009. La première fois, aussi que l’on parle d’une possibilité de dépôt de ces maquettes en 2010. La première fois, au fond, que la date de 2010 apparaît autrement que comme une revendication.

Quel serait le dosage, pour l’année de stage, entre formation théorique et formation pratique ? « On est en discussion », dit un protagoniste du dossier. Jusqu’à présent, dans le système que Xavier Darcos a voulu abroger, cette année se répartissait entre environ 50% de formation théorique et 50% de stages en responsabilité. Plus la « formation complémentaire » serait importante et moins l’économie de postes attendue au travers de cette réforme le serait.

Le ministère espérait « gagner » ainsi environ 10 000 postes en 2010, en réalisant par cette opération l’essentiel des suppressions de postes demandées cette année-là à l’éducation nationale. C’est un schéma dont, insensiblement, on commence à s’éloigner. A sa décharge – au cas où les réducteurs de postes seraient toujours les plus en cour à l’Elysée, et toujours aussi convaincus que la priorité du moment reste à la réduction – Xavier Darcos pourra toujours dire qu’on lui à forcé la main…

Vers 20 heures mercredi, nouveauté des nouveautés, c’est le Snesup-FSU, organisation majoritaire et leader des intraitables qui, par la voie d’un communiqué et tout en jugeant cela très insuffisant, prend acte de ce que « le gouvernement manœuvre en recul ». Si c’est lui qui le dit…

Luc Cédelle

« Unilatéral et servile », pour vous servir…

  Voici, rendue anonyme par nos soins et à titre documentaire, le texte intégral d’une lettre reçue récemment par le journal Le Monde. Depuis le début de la crise universitaire, nous en recevons des dizaines de la même eau, ma foi assez corrosive.

Ex-cher journal,

J’avais jusqu’à présent rongé mon frein sur la complaisance de Catherine Rollot qui généralement ne fait pas son travail de journaliste mais relaie complaisamment la communication du ministère.

Aujourd’hui je lis l’article de Luc Cédelle « la réforme de l’éducation face à la loi du buzz » » (daté du 13 février) et découvre avec stupéfaction ce qu’un « journaliste » indigne de ce nom se permet d’écrire dans un journal s’affirmant comme le journal de référence nationale et internationale pour l’information documentée. Le Monde se discrédite dans son traitement unilatéral et servile du mouvement des universités. Pourquoi ne fusionne-t-il pas avec Le Figaro qui au moins joue cartes sur table ?

« L’affaiblissement de la parole politique » (article voisin, 13 février) est certainement dû à la servilité des médias français qui martèlent le message simplifié d’un gouvernement de la communication, gouvernement qui malmène de plus en plus clairement les principes démocratiques que sont l’information pluraliste et le débat.

Je suis obligée de penser que les informations que mon quotidien me fournit dans d’autres domaines sont du même ordre et ne valent plus la peine d’être lues.

Je vous demande donc de me désabonner le plus rapidement possible.

Voilà… Il y aurait, bien sûr, beaucoup à en dire.

Sans mettre de l’huile sur le feu, sans non plus – car nous n’aurions aucune raison pour cela – supporter passivement ce genre de prise à partie insensée. Il arrive, à tout journaliste et sur n’importe quel sujet, de tomber sur des mauvais coucheurs. Généralement, ce sont des cas individuels. Cette fois, c’est différent. Car cette lettre inconsciente de sa violence (est-ce que nous écririons un « chercheur » avec des guillemets et en ajoutant qu’il est « indigne de ce nom » ?) est représentative.

Nous aurions beaucoup à en dire mais nous ne le dirons pas cette fois. C’était juste une entrée en matière, pour que l’on sache de quoi on parle.

Servilement votre,

Luc Cédelle

« Notre belle université »

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Il y a quelques jours, je reçois d’un enseignant aixois en classes préparatoires un courriel très bref, sobre, me prenant à témoin de la « misère de l’université » et me demandant juste de regarder les photos jointes prises par des étudiants. Ce sont des photos de locaux universitaires et elles sont tout bonnement cauchemardesques.

Tout de suite, bien qu’étant exclusivement au service de Xavier Darcos, Valérie Pécresse et du grand capital (si l’on en croit les nombreux courriers d’enseignants chercheurs outragés par mon article paru dans Le Monde daté du 13 février 2008 et intitulé : La réforme de l’éducation face à la loi du « buzz »), j’ai envie d’en savoir plus. Où est-ce ? Comment est-ce possible ? Qui est responsable ? Etc.

Voici ma réponse :

Merci, c’est saisissant ! C’est partout comme ça, ou s’agit-il d’endroits précis et limités? On dirait aussi, sur certaines photos, qu’il y a des travaux. Et c’est l’UFR de quoi?

Avant d’aller plus loin, je vous invite à regarder le diaporama que je reçois en première réponse et qui, depuis, a commencé à « tourner » sur YouTube (il faut un peu patienter le temps du chargement des images).

http://www.wikio.fr/video/861938

Je passe sur les détails de la correspondance multiple qui s’ensuit et qui me met en relation avec deux universitaires du cru. J’apprends qu’il s’agit (ce qui n’est pas précisé dans le diaporama qui évoque seulement une « université du sud de la France ») des bâtiments de l’Université de Provence (site Robert Schumann, au 29 de l’avenue du même nom, à Aix-en-Provence) dans lesquels ont effectivement lieu des enseignements de lettres et sciences humaines.

Repérage, qui n’a rien d’évident au départ : il existe les universités d’Aix-Marseille I, II et III. L’Université de Provence, appelée également « U1 », est l’Université d’Aix-Marseille 1 et n’a pas que des locaux à Aix.

Son département de psychologie est à l’origine de ce qui, « dans le cadre du mouvement universitaire » était « un concours de photos pour témoigner de nos conditions de travail », m’indique un premier interlocuteur. La salle de cours visible sur deux photos du diaporama est effectivement utilisée pour des travaux dirigés de psychologie et de sociologie.

La même source m’informe, ce dont je me doutais, qu’ « on peut dans ces mêmes locaux, faire d’autres photos », que le site et les brochures de l’université présentent des aspects beaucoup plus « accueillants » de ces mêmes locaux et que « l’interruption de travaux en cours explique beaucoup de clichés ». Il m’est indiqué aussi « pour la petite histoire » que « le certificat de conformité-sécurité a enfin été obtenu il y a deux ou trois ans ». L’obtention d’un tel certificat paraît a priori étonnante au vu des images, mais je me réserve d’éclaircir ce point ultérieurement…

Une autre source (je ne donne pas les noms car il s’agit de simples courriels et je ne veux piéger personne) m’indique que cela fait « au moins vingt ans, sinon plus, que certains des revêtements extérieurs (en pierre de Rognes, une pierre très belle en soi) menacent de tomber et que des grillages encerclent les murs pour éviter les accidents ».

« La vue de la terrasse, poursuit cette personne, est prise depuis la salle où ont lieu les soutenances de thèse (la salle elle-même est dans un état correct.) Les tables sont celles de la cafeteria des étudiants. Les toilettes, les fils électriques pendant des plafonds, et la salle au rideau déchiré : je ne les identifie pas précisément, mais elles pourraient tout à fait se trouver dans mon secteur (…). Il y a sans doute d’autres couloirs ou salles en meilleur état, mais le seul fait que ces photos soient possibles et actuelles suffit ».

Comment ne pas souscrire à cette affirmation ? Craignant à juste titre une utilisation « ambivalente » de ce document, permettant de dénoncer l’insuffisance de crédits mais aussi susceptible d’éloigner d’éventuels étudiants de l’université publique, mon interlocuteur tient à préciser que, dans ces locaux, « des cours de haut niveau sont aussi donnés par des enseignants très qualifiés ». « En outre au milieu de ces dégradations règnent une atmosphère souvent excellente et une grande solidarité et communication entre enseignants et étudiants ».

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L’état de ces locaux universitaires est un scandale. Le travail d’alerte photographique réalisé par les étudiants est légitime et je sais gré à mes interlocuteurs de m’avoir averti. Sachant que, sans être la norme, ce type de dégradation ne relève pas non plus de l’exception absolue, il se pourrait que des alertes de même nature soient bientôt pratiquées dans d’autres universités.

Le diaporama est bien conçu, efficace et humoristique. Comme la plupart des documents militants en circulation sur le Net, il m’inspire quand même de fortes réticences du fait de la confusion entre information et « agitation/propagande ». Là où de sobres précisions sur le lieu, son statut actuel et ses conditions d’utilisation eussent été utiles, ce document se termine, dans ses deux dernières pages, par une mise en cause de la LRU, de Nicolas Sarkozy et de Valérie Pécresse qui, en l’occurrence, me paraît plaquée.

Mes interlocuteurs (au moins l’un d’entre eux, en tout cas) sont convaincus que l’autonomie des universités va, dans un proche avenir, renforcer l’abandon des pouvoirs publics dont ils souffrent. Soit. Mais c’est une conviction, pas une preuve. Et on pourrait aussi bien soutenir l’inverse : que seule la dilution des responsabilités peut produire de telles situations d’impéritie, et qu’aucun président d’une université réellement autonome ne pourrait supporter que « son » établissement soit ainsi montré du doigt.

Quant à la LRU, je ne vois pas en quoi sa seule promulgation aurait, depuis le 10 août 2007, précipité l’effritement des escaliers, accéléré l’effondrement des faux plafonds, détérioré les circuits électriques, descellé les plaques des façades et accentué la saleté des toilettes… Le scandale préexistait à la LRU.

On me dit, on nous dit aussi, à la fin de ce diaporama, que le budget de l’université a baissé en valeur réelle et que des emplois ont été supprimés. Voilà du vérifiable !  Enfin, j’espère… Nous allons essayer, même s’il arrive parfois que la notion de vérifiable se perde dans les sables. Je ne connais pas d’avance la réponse, cela fera un bon test.

Luc Cédelle

Blog-interview / Luc Bérille / SE-UNSA / 2

 

Partie 2

De quoi Darcos est-il le nom ? 

Rendons tout de suite à César… Le titre de cette seconde partie de notre blog-interview de Luc Bérille, secrétaire général du SE-UNSA, est inspiré du talentueux « De quoi Sarkozy est-il le nom ? » (éditions Lignes, octobre 2007) d’Alain Badiou, ouvrage devenu une référence de la nouvelle ( ?) extrême gauche, et dont je ne partage pas les vues. Ni sur les médias qui ne seraient que « puissances de déraison et d’ignorance ». Ni sur le « pétainisme » auquel serait historiquement associé le pouvoir actuel et encore moins sur le « peu de foi » qu’il conviendrait d’accorder au vote, « cette procédure irrationnelle ».

Alors pourquoi « pomper » ce titre ? Parce qu’il est « trop fort », diraient nos lycéens.  Et donc susceptible de contribuer à nous faire moins discrets.

L.C.

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Interview (2)

L.C. Le thème de « la réforme », autrefois porté par la gauche, est désormais accaparé par le pouvoir (difficile de dire « le gouvernement »), qui se présente comme le nec plus ultra de la modernisation et renvoie tous ses opposants dans le camp de la sclérose. Vous situez-vous encore dans une perspective de changement ?

Luc Bérille. La tentative de brouiller les cartes est une des constantes du « sarkozysme ». Syndicalement, nous tenons compte, bien évidemment, de ce contexte politique, mais notre boussole est dans nos propres mandats. La caractéristique du SE-UNSA est justement qu’il porte des propositions pour le système éducatif et ses personnels. Nous n’allons pas cesser de le faire parce que Nicolas Sarkozy est président de la République.  Mais il est clair que sa conception ultra-réduite du dialogue social réduit l’espace pour un syndicat comme le nôtre. Le SE-UNSA a adopté un mot d’ordre pour résumer sa démarche : « s’opposer et proposer ». Nous savons donc aussi nous opposer, et nous nous y sommes d’ailleurs beaucoup employés ces derniers temps. Mais il me semble que cette opposition est d’autant plus forte qu’elle est compréhensible pour l’opinion. Nous tenons à déjouer la tentative de faire de tout opposant un opposant stérile.

Lorsqu’on lui reproche de malmener ses interlocuteurs, Xavier Darcos réplique que jamais autant d’accords n’on été signés entre le ministère et les syndicats.  Il y aurait donc, pour la galerie, des fâcheries qui cachent en fait une bonne entente ?

Xavier Darcos a conditionné toute participation à une discussion à la signature d’un protocole de discussions. Désormais, pour discuter, il faut signer… Tout cela est très formel mais, au SE-UNSA, nous avons toujours revendiqué ouvertement de pouvoir discuter et toujours dit clairement quelles revendications nous portions. Nous ne sommes donc pas gênés de l’afficher via la signature d’un protocole dans lequel sont énumérés les sujets qui seront abordés, comme cela a été fait en juin 2008 pour le lycée avec les « points de convergence ».  Je conçois que, si on pratique la discussion en coulisse et l’intransigeance en public, on soit moins à l’aise.  Là où Xavier Darcos abuse, c’est lorsqu’il confond à dessein discussion et accord. J’ai signé, au nom du SE-UNSA, quatre protocoles de discussion. Sur le service des enseignants du premier degré, la discussion a débouché sur un accord que nous avons estimé pouvoir signer, ainsi que le SGEN-CFDT. Sur l’enseignement professionnel, nous avons refusé de signer l’accord proposé car nous pensions que les moyens de mise en oeuvre n’étaient pas garantis, et les faits d’aujourd’hui nous donnent plutôt raison. Quant à feu la réforme du lycée et à la formation des maîtres, nos constats de désaccords sont plus nombreux que l’inverse. Pour notre part, nous nous efforçons d’assumer nos accords comme nos désaccords et je crois que Xavier Darcos serait bien inspiré de le faire aussi. Cela lui éviterait l’amalgame entre discussion et accord. La pratique du double langage, de part et d’autre, est encore trop présente dans l’Education nationale.

Pour notre part, nous avons, par choix politique, décidé de la bannir. Dans la crise du système de représentation démocratique,  les syndicats aussi peuvent avoir à balayer devant leur porte. Comment représentons-nous et le faisons-nous bien ? C’est un vrai sujet. Il me semble que le double langage affaiblit le lien démocratique. En tant que secrétaire général du SE-UNSA, j’avertis toujours mes interlocuteurs, que ce soit des collègues ou le ministère, que ma façon d’aborder les choses avec eux sera adaptée mais que, sur le fond, je ne leur dirai pas des choses différentes selon que nous sommes avec ou sans témoins.  Évidemment, ce « parler vrai »  est une arme à double tranchant : certains vont solidement s’y retrouver, d’autres renforcer leurs désaccords avec nous.  En tout cas, c’est peut-être à ce prix que l’on revivifiera notre système démocratique.

Avez-vous le sentiment que le pouvoir cherche l’affrontement avec le syndicalisme enseignant dans son ensemble, désigné comme le symbole de la « résistance au changement » ? Sentez-vous de la part des représentants du pouvoir la volonté de vous infliger, collectivement, une défaite ?

On peut, avec virtuosité, brouiller les cartes un certain temps, mais le naturel finit par revenir au galop. La droite continue à avoir un problème avec le syndicalisme, comme avec les enseignants et les fonctionnaires en général. Il y a un débat dans la majorité mais la tentation de l’affrontement est toujours présente et elle affleure clairement derrière certaines mesures. Je pense, par exemple, qu’à l’épreuve des faits désormais, tout le monde a bien compris que le vrai objectif de la loi sur le service minimum d’accueil dans le primaire était de contraindre l’exercice du droit de grève. De même, les consignes données par le ministère pour rendre beaucoup plus difficile sur le terrain l’utilisation du droit syndical visent à affaiblir le rôle des syndicats. On pourrait parler aussi du contournement des organismes paritaires où siègent les élus du personnel et qu’on est en train de vider de leurs compétences.

Ce qui se passe actuellement dans l’enseignement primaire ne témoigne-t-il pas, derrière des arguments sur les nouvelles modalités d’évaluation, d’un refus farouche de rendre des comptes sur la qualité du travail fourni ? Pourquoi la classe devrait-elle rester une « boîte noire » inaccessible ? Et au nom de quoi les enseignants seraient-ils les seuls professionnels, dans la société, à se soustraire à la loi commune de la performance ?

Je ne nie pas que quelques collègues puissent développer une allergie sur ces questions mais, sincèrement, ils sont extrêmement minoritaires. La pratique des évaluations n’est pas nouvelle et je rappelle qu’elle est quotidienne dans chaque classe. Quant aux évaluations nationales, c’est le ministre Jospin qui les avait introduites en CE 2 et en sixième et les collègues en ont largement accepté le principe. Ce qui pose problème dans les évaluations Darcos en CM 2, c’est qu’elles sont conçues comme des évaluations bilan alors qu’elles doivent être passées à la mi-janvier. Du coup, elles contiennent certains exercices portant sur des notions qui, six mois avant la fin de l’année, n’ont pas pu être traitées avec les élèves. Au lieu de prendre simplement en compte cette évidence pédagogique, le ministère s’est raidi… Du coup, il nous a fallu donner une consigne syndicale pour que nos collègues fassent bien passer les évaluations, mais pas sur les sujets qui n’auraient pas été étudiés avec leurs élèves ! C’est tout de même incroyable d’être obligé d’en arriver là : il y a des moments où on a l’impression de marcher sur la tête mais ça montre à quel point le dialogue peut être bloqué ! L’autre question posée par ces évaluations était celle de leur utilisation. Nous ne souhaitions pas qu’elles servent à dresser un palmarès public des écoles avec le risque d’entrer dans une logique consumériste. Parce que celle-ci n’aboutit jamais à corriger les difficultés rencontrées mais finit toujours par les amplifier.

Mais… d’une part, cela fait dix fois que Xavier Darcos écarte toute idée de palmarès !  D’autre part, au fond, où serait le mal ? Les écoles sont-elles toutes égales et les enseignants envoient-ils leurs enfants dans une école dont ils sauraient qu’elle est la plus mauvaise du secteur ? 

Il y a plusieurs Xavier Darcos. Celui qui annonçait: « Les résultats obtenus par chaque école seront mis en ligne sur internet pour permettre aux parents d’en avoir connaissance » (discours du 28 janvier 2008, à l’ESEN) … Celui qui dit maintenant le contraire… Tant mieux, mais quel Xavier Darcos faut-il croire ? Une note du ministre aux recteurs officialisant cette nouvelle version aurait levé toute ambiguïté. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Peut-être parce que cela anticipe sur l’abolition de la sectorisation scolaire prévue pour 2010, où les résultats des établissements seront l’un des pivots du « libre choix » des familles. Alors, il n’y a évidemment rien de mal à aspirer à ce que son enfant obtienne les meilleurs résultats scolaires, au contraire ! C’est pourquoi il faut évidemment que les parents aient communication des résultats de leur enfant. Mais, si la satisfaction de cette envie légitime doit passer par un « libre » marché scolaire, où la solution résiderait dans le passage d’un établissement à un autre, alors on entre dans une logique totalement inégalitaire. Car les établissements qui seront très demandés n’auront pas de capacités d’accueil infinies. Et que fait-on des autres ? En focalisant sur l’excellence, on creuse les écarts et on installe définitivement des ghettos. Je crois que, sur ce sujet, il faut affronter les questions en face: le droit à l’Education est-il le même pour tous sur l’ensemble du territoire ? En droit, oui, mais en effectivité pas totalement, et beaucoup pour des raisons sociales. Dans le Public, l’Ecole est la victime et pas la responsable des politiques de ségrégation urbaine. Mais, au nom de cela, faut-il abolir le droit ? Au SE-UNSA, nous pensons qu’il faut garder le principe d’une école publique de proximité offrant une éducation de qualité mais qu’il faut se battre sur l’effectivité : en redécoupant les secteurs quand c’est une des conditions de l’hétérogénéité sociale, en compensant vraiment les inégalités en moyens et en offre et, surtout, en menant une politique urbaine visant à casser les ghettos.

N’y a-t-il pas une indécence à voir brandir par des enseignants la notion de « désobéissance civile » – moralement et politiquement pertinente lorsque des droits humains fondamentaux sont en cause – à propos de désaccords portant sur l’organisation de la semaine scolaire ou l’aide aux élèves en difficulté ?

Le SE-UNSA n’a donné aucune consigne de ce type. D’abord, ce genre d’action ne peut pas rassembler la grande masse de nos collègues. La grande majorité pense que l’aide individualisée aux élèves en difficulté serait plus efficiente si elle était placée sur le temps scolaire et pas en alourdissement d’une journée déjà très longue. Pour autant, beaucoup s’efforcent de la rendre quand même la plus efficace possible dans l’intérêt des enfants. Or, s’appuyer sur un désaccord avec une politique éducative pour en faire « payer les frais » aux élèves en difficulté est indéfendable et totalement contreproductif devant l’opinion. L’autre raison qui nous interdit de prôner une action de ce type nous ramène au fond : nous nous battons pour sauvegarder l’Ecole publique et, pour cela, elle doit rester un service d’Etat avec des fonctionnaires d’Etat. Cela signifie que l’Etat doit continuer à nous attribuer nos missions et que ce n’est pas à chaque fonctionnaire, à titre personnel, de choisir s’il les exercera ou non. Nous ne sommes pas une profession libérale qui trie ses activités. Le SE-UNSA ne peut pas appeler des enseignants à des comportements qui préfigureraient précisément ce que nous combattons : des modifications du statut de la Fonction publique tendant à introduire des normes d’individualisation relevant du privé. Le principe républicain de l’égalité des droits est professionnellement incarné sur le terrain par les fonctionnaires. Si la loi est la même pour tous, il serait inacceptable qu’un juge ou un policier fasse lui-même sa propre loi. Si les programmes scolaires nationaux fixent les connaissances auxquelles tout jeune doit avoir accès, il serait tout aussi inacceptable qu’un enseignant fasse lui-même ses propres programmes. Par contre, il peut exister de mauvaises lois comme de mauvais programmes et les fonctionnaires censés les appliquer peuvent être particulièrement bien placés pour en témoigner. Mais il y a pour cela l’action syndicale et citoyenne.

Nombre d’enseignants ou de parents d’élèves éprouvent aujourd’hui une telle défiance envers le pouvoir qu’ils sont sincèrement persuadés que le projet du gouvernement est de privatiser l’école. Partagez-vous cette conviction ? Et si vous ne la partagez pas, pourquoi la laissez-vous se propager ? 

La privatisation, c’est-à-dire l’abandon d’une activité publique pour la livrer au secteur privé, cela  fait partie de la politique gouvernementale : je pense à ce qui menace des entreprises publiques comme EDF ou la Poste. Mais le projet du gouvernement sur la Fonction publique est plus subtil. J’ai parlé de sa volonté d’y introduire des modes de fonctionnement importés du privé. Je crois que c’est davantage ainsi qu’il envisage de faire pour l’Ecole. En matière d’éducation, on peut considérer que le service public est là pour garantir à tous un droit : c’est la base de notre Ecole publique. Mais on peut avoir une autre logique qui consiste à estimer qu’il existe un marché scolaire et que l’Ecole doit alors s’organiser pour y répondre selon le principe de l’offre et de la demande. C’est très exactement la logique à laquelle nous conduirait la disparition complète de la sectorisation scolaire, dont je rappelle qu’elle est affichée comme un objectif gouvernemental. Dans ce scénario, tout repose sur le supposé « libre » choix des parents. Dans cette optique on voit à quoi peut servir un palmarès des établissements. Ces derniers entrent alors en concurrence puisqu’il faut bien attirer des élèves chez soi et pas ailleurs, et la vitrine de l’établissement devient essentielle. Evidemment, le soit disant libre choix que l’on fait miroiter pour tous ne le sera que pour quelques-uns. Quant aux établissements les plus cotés, ce sera au bout du compte pour une bonne partie le chef d’établissement qui choisira.  Evidemment aussi, si on choisit ses élèves, on finira par choisir ses enseignants, en fonction du profil que l’on veut donner à l’établissement. Bien sûr, dans ce système, pas de problème pour les établissements prestigieux mais le bas de gamme lui… A quoi aboutirait-on ? Très exactement à l’importation dans le public du fonctionnement actuel des établissements privés sous contrat : choisissant chacun leurs élèves et recrutant leurs enseignants, concurrents entre eux, dotés d’un caractère propre donnant la vitrine de l’établissement (catholique ? certes, mais, de plus en plus, boîte à bachot ou vraie offre structurante où l’on « tient » les élèves, ou lieu de l’entre soi, préservant de l’hétérogénéité sociale, ou…), et, évidemment, financés sur fonds publics.

En somme, vous êtes en train de m’expliquer que toute recherche d’efficacité et toute tentative d’évaluation du service rendu au public équivaut à la privatisation ? C’est un beau cadeau que vous faites-là aux libéraux…

Pas du tout. Je pense exactement le contraire. Le service public est là pour assurer des activités d’intérêt général. L’évaluation est donc indispensable pour mesurer l’effectivité du service rendu et son efficacité. Si elle révèle une défaillance, elle doit alors déboucher pas seulement sur un constat mais sur une remédiation. Pour aller où ? Vers un service de qualité effectivement rendu, conformément à l’intérêt général. D’où les revendications que nous portons pour améliorer le fonctionnement du service public, le moderniser : cela peut passer par des réformes de structure, par des moyens, de la formation, etc… Le vrai cadeau fait aux libéraux, ce serait de couvrir des dysfonctionnements et d’oublier que les principes ne valent pas que par leur proclamation intemporelle mais aussi par leur incarnation aujourd’hui. Laisser un service public s’enfoncer dans l’inefficacité, c’est le meilleur moyen pour précipiter son abandon.

Un dernier mot à ce sujet : la privatisation n’est pas diabolique en soi. Il s’agit de savoir quels domaines elle doit régir et quels domaines doivent lui échapper. Que la population boive un soda de telle ou telle marque, cela fait vivre des entreprises et leurs salariés: dans les limites des préoccupations de santé publique, cela relève donc d’une activité industrielle et commerciale privée, à caractère concurrentiel, pas de l’intérêt général. Mais que tous les jeunes aient accès à une éducation de qualité relève d’un autre registre. Ce qui me gène dans l’importation de fonctionnements du privé dans la Fonction publique, c’est qu’ils peuvent entrer en contradiction avec le service de l’intérêt général. Le problème des enseignants ne doit pas être d’attirer le plus possible de consommateurs vers son école, comme on attirerait le plus possible de consommateurs de soda vers son entreprise plutôt que vers une autre. Leur problème est de parvenir à ce que tous les élèves réussissent, quelle que soit l’école publique fréquentée, et ça c’est l’intérêt général de la Nation.

La gauche enseignante en est-elle réduite à se doper au mensonge catastrophiste, par exemple quand elle parle de la « destruction » de l’école maternelle lorsque le débat, qui oppose dans les deux camps des gens respectables, ne porte que sur l’opportunité de la scolarisation à deux ans ?

En tout cas, Xavier Darcos s’est beaucoup employé à nourrir lui-même le soupçon. Quant à ce qu’en disent certains parlementaires de la majorité, voire des membres de son cabinet, cela trahit parfois des conceptions plus que sommaires, et pas seulement sur la scolarisation à deux ans. Cela étant, le ministre a clarifié son expression sur le sujet ces dernières semaines et c’est bien. Le SE-UNSA lui a proposé de faire encore un pas en organisant une conférence de consensus sur la scolarisation des « deux ans », ce qui permettrait de cesser d’affirmer tout et n’importe quoi sur le sujet. Nous lui avons aussi demandé d’abaisser à 3 ans le début de l’obligation scolaire. La réglementation acterait simplement ce que la pratique sociale a imposé puisque, aujourd‘hui, quasiment tous les enfants de 3 ans sont scolarisés. Mais cela permettrait d’en finir une bonne fois pour toute avec ce doute qui pèse sur l’école maternelle : en l’intégrant dans la scolarité obligatoire, on n’aurait plus à se demander si c’est une vraie école ou pas.

Au bout de 19 mois de pratique, comment caractériseriez-vous le « sarkozysme, allié de l’école » que Xavier Darcos vantait le 18 juillet 2008 dans une tribune au Monde ? Pour chiper la formule à succès d’Alain Badiou sur Sarkozy, « de quoi Darcos est-il le nom » ?

La nomination de Xavier Darcos comme ministre de l’Education nationale correspondait à une analyse politique faite par Nicolas Sarkozy sur le monde enseignant. Il estimait que, le cataclysme Allègre ayant détaché les professeurs de la gauche, il y avait, là aussi, une place à prendre pour la droite. Il lui fallait pour cela un poisson pilote, de droite, mais susceptible de communiquer avec le milieu parce qu’issu de lui, connaissant les arcanes de l’Education nationale et ses acteurs, respectant ces derniers et étant respecté par eux. Xavier Darcos avait ce profil. Dix-neuf mois après, a-t-il réussi son pari ?  Dans le premier degré, force est de constater qu’à force de mesures imposées d’en haut, irrespectueuses de la professionnalité des collègues, à force aussi d’autoritarisme parfois mesquin – car il faut voir comment la pression ministérielle est relayée sur le terrain -, il a creusé un fossé très profond entre les enseignants et lui. Dans les écoles primaires, où les collègues sont pourtant peu portés sur la polémique et où le pragmatisme professionnel domine, c’est une situation exceptionnelle. Dans le secondaire, le conflit n’est pas aussi aigu mais les restrictions budgétaires continuelles ont créé un mauvais climat, lourd et tendu dans les établissements.

S’il s’agissait de montrer que le sarkozysme était un « allié » de l’Ecole, ça me semble plutôt raté pour ce que je peux juger de la perception des enseignants, mais aussi d’une part importante de l’opinion publique. Alors de quoi Darcos est-il le nom ? Peut-être d’un poisson pilote… Peut-être aussi d’une métamorphose un peu étrange, celle d’une personnalité politique d’envergure nationale qu’on aura vu se transformer en bon élève du sarkozysme, multipliant les gages comme s’il fallait garder sa place dans le « G 7 » des ministres près du président, allant, ce qui pouvait parfois presque mettre mal à l’aise, jusqu’à devenir un exégète de la parole du président Sarko, comme, autrefois, Alain Badiou le fut de celle du président Mao…

Propos recueillis par Luc Cédelle