Deuxième et dernière partie de l’interview de Benjamin Moignard, maître de conférences en sociologie à l’université de Paris Est – Créteil, sur l’enquête de terrain qu’il a menée, de 2009 à 2012, dans quatre collèges en éducation prioritaire de la périphérie parisienne.
Vous déplorez qu’il n’y ait pas plus d’investissement pédagogique dans les établissements que vous observez. Mais les enseignants de ces collèges, quel est leur sentiment à ce sujet ?
Benjamin Moignard. Ils se méfient énormément de la pédagogie, notamment en ce qui concerne le travail en équipe. Ils disent fréquemment : oui, mais ce n’est pas mon métier ! Mon métier, c’est d’être face aux élèves et de leur apprendre des choses. Du coup on arrive à des situations où certains de ces enseignants ont de telles difficultés à faire la classe qu’ils sous-traitent la discipline. Ce n’est pas la norme, mais il y a aujourd’hui dans ces collèges des professeurs qui font classe portes ouvertes, non pour signifier leur décontraction mais au contraire pour que les surveillants puissent à tout instant vérifier si tout va bien. Cela, parce qu’ils considèrent que ce n’est pas leur métier de faire « de la discipline ». Ou parce qu’on leur a dit à leur arrivée dans l’établissement : attention, ici, c’est très difficile, donc toi tu arrives, tu es débutant, la discipline c’est le personnel de la « vie scolaire » qui s’en charge. Voilà ce qui arrive dans deux établissements sur les quatre de l’enquête.
Est-ce que cela marche, cette façon de sous-traiter la discipline ? Ce partage des tâches, dans l’idée de libérer le professeur, a aussi été, dans certaines propositions sur l’école, théorisé…
Ça ne marche absolument pas. C’est une conception qui en vient, au-delà de l’anecdote sur la classe ouverte aux surveillants, à diviser de plus en plus le travail éducatif et à techniciser certaines tâches en même temps qu’on les sous-traite. Un exemple : les établissements dont il est question travaillent soit avec les services jeunesse de leur ville, soit avec des dispositifs extérieurs dits de réussite éducative, les deux étant spécialisés dans la prise en charge des élèves exclus ou décrocheurs. En soi, rien de choquant. Au contraire, ce serait même une preuve d’ouverture sur l’extérieur. Le problème est que la tendance est plutôt à la pure sous-traitance des difficultés qu’à la construction d’une action commune pour en venir à bout. Concrètement, cela veut dire : cet élève nous complique la vie, on va le refiler au service jeunesse ! Et c’est sur ce service que reposera la responsabilité de l’éventuel retour de l’élève à l’école.
Le désenchantement des enseignants, dans ces collèges, cela va jusqu’où ?
Cela va très loin. Ce n’est pas seulement un désenchantement par rapport aux collèges en difficulté mais par rapport à l’école publique en général. Beaucoup n’y croient plus et le disent. C’est un discours d’autant plus fort que certains d’entre eux, en particulier les jeunes, bougent tous les ans ou tous les deux ans mais n’ont connu que ce genre d’établissement. Ils se rendent compte que, finalement, d’un collège à l’autre la différence n’est pas bien grande, alors qu’on leur avait dit précédemment : « ici, c’est très dur ». Ils ne veulent pas que l’école soit réduite à un outil de gestion de l’exclusion sociale mais ils pensent qu’elle n’est plus en mesure de remédier à la difficulté scolaire. Ils remettent en cause sa capacité en ce domaine. Et lorsqu’on interroge ceux des enseignants qui ont eux-mêmes des enfants en âge d’être scolarisés dans le secondaire, beaucoup disent ouvertement qu’ils les ont inscrits dans le privé, pour ne pas leur infliger ce qu’ils constatent dans leur établissement. Et ils ajoutent que, dans ces conditions, ils ne peuvent pas recommander aux autres parents d’agir différemment. C’est une situation fréquente dans ces établissements-là.
Même avec leur connaissance du système et leur faculté d’orienter leurs élèves vers le « bon » établissement ?
Cela ne concerne évidemment pas tous les enseignants, mais une proportion significative. Ils n’ont plus seulement des stratégies de contournement des établissements publics difficiles mais se tournent carrément vers l’enseignement privé.
Voyez-vous se dessiner de possibles solutions à cette dégringolade ?
Il y aurait d’abord un élément essentiel à revoir, c’est la mise en concurrence des établissements à travers l’assouplissement de la carte scolaire. Cet assouplissement a eu des effets pervers dévastateurs pour les collèges dans lesquels j’enquête en ce moment. Pour ne pas perdre tous leurs bons élèves, ils ont notamment été obligés de les regrouper dans des classes d’excellence. Les conséquences sont terribles sur les autres classes, qui prennent une allure accentuée de ghetto, avec des gamins exclusivement en difficulté, et participent ainsi à la détérioration du climat d’ensemble.
Mais peuvent-ils faire autrement ?
La carte scolaire ayant été assouplie et les pouvoirs publics ayant renoncé à organiser la mixité sociale, c’est désormais un des seuls moyens dont ils disposent pour retenir les bons élèves, dont les familles ont clairement une démarche d’investissement dans des établissements plus prestigieux.
Et qu’en est-il des dispositifs de soutien ?
Dans les établissements que j’observe, ces dispositifs reviennent surtout à augmenter le temps scolaire des gamins qui sont déjà le plus en difficulté avec l’école.
Cela ne peut-il pas avoir des effets positifs ?
Certes, ce n’est pas impossible. Mais ne nous faisons pas d’illusions. Quand on prend un gamin qui arrive à 8 heures au collège, qui finit à midi, qui a une demi-heure pour manger et qui de, midi 30 à 13 heures 30 va aller « au soutien », avant de reprendre aussitôt la classe pour terminer ses huit à neuf heures de cours… on peut se demander si cela a beaucoup de chances d’être efficace ! Dans certains cas, les heures de soutien peuvent même être perçues comme une sanction, comme des heures de colle. D’autant que certains enseignants ne sont pas volontaires pour cela. Ce soutien s’effectue souvent avec des assistants d’éducation, de bonne volonté mais absolument pas formés, ni en général ni à travailler avec des élèves en difficulté.
Le soutien serait donc totalement une fausse piste ?
Je ne dis pas qu’il ne faut pas faire de soutien mais que cela ne peut pas suffire de rajouter des heures de cours aux élèves en difficulté pour qu’ils réussissent mieux. Dans un des collèges où j’enquête ont été mis en place, sur l’initiative d’enseignants volontaires, des ateliers d’apprentissage à effectifs très réduits – en dehors du temps normal de l’école, le samedi ou le mercredi après-midi – à l’intention des élèves en difficulté, mais pas seulement eux. Ce qui est intéressant, c’est qu’ils ont un peu détourné le concept de soutien en faisant venir aussi de très bons élèves, ce qui crée des dynamiques entre élèves qui n’existeraient pas autrement.
Alors je repose ma question : que faut-il, selon vous, faire pour sortir de la situation déprimante que vous observez?
Déjà, il me semblerait vraiment essentiel de rétablir une action politique volontariste en faveur de la mixité sociale, à partir du principe de la carte scolaire. On a dit qu’elle ne fonctionnait pas. Mais plutôt que de la réformer – car effectivement elle n’empêchait pas les stratégies de contournement et la ghettoïsation de certains établissements – on a décidé d’aller vers sa suppression. On n’a pas envisagé qu’elle puisse être organisée différemment. Du coup, la hiérarchie entre les établissements s’est renforcée, avec un écho très fort chez les enseignants, qui ont tendance à se déprécier eux-mêmes lorsqu’ils exercent dans des endroits difficiles. Car un « bon » enseignant, dans la vision française, enseigne dans un établissement bien coté. Le Graal, dans la tradition élitiste, c’est de faire classe dans un « bon collège » ou, mieux encore, un « bon lycée ». A l’inverse dans d’autres pays, les enseignants sont valorisés lorsqu’ils enseignent dans des établissements difficiles.
Un deuxième facteur d’amélioration serait d’éviter de créer, au sein des zones difficiles, des « super-établissements » qui concentrent des moyens exceptionnels, comme cela a été fait avec les internats d’excellence. Pour ceux qui n’y sont pas, ces nouveaux dispositifs signifient que le mieux est ailleurs, d’où une accentuation du sentiment de stigmatisation et d’abandon dans les établissements ordinaires. Il faudrait également s’interroger sur la manière dont les enseignants pourraient mieux vivre la difficulté de leur métier. Aujourd’hui, enseigner dans un collège de la périphérie, cela veut dire le plus souvent une instabilité de l’équipe, des conditions de travail très difficiles et des missions annoncées très ambitieuses. Ces enseignants ont besoin de travailler les uns avec les autres, en équipe. C’est fondamental et, malgré toutes les proclamations depuis des années, ce n’est toujours pas le fait majoritaire. Or, c’est la condition pour qu’un travail collectif sur la dimension pédagogique, sur le rapport à l’élève, sur la cohérence entre les différentes disciplines, vienne enrichir les formes d’enseignement plus traditionnelles.
Car l’un des enjeux, c’est de cesser de fabriquer – que ce soit dans les représentations ou dans la réalité – des écoles de second rang où, au prétexte de la difficulté scolaire et des nécessités de la socialisation, on n’apprendrait pas les mêmes choses qu’ailleurs. Or, le premier outil de socialisation, ce sont les apprentissages eux-mêmes. On a trop tendance à l’oublier en France.
Bientôt deux ans après cette interview, qu’est-il advenu de votre enquête et, en quelques mots, que verriez-vous d’essentiel à ajouter ?
Cette enquête s’est poursuivie sur une année. Elle n’ a pas encore fait l’objet de publication et donne aujourd’hui lieu à la préparation d’un ouvrage plus particulièrement orienté sur la question de la gestion des élèves dits « perturbateurs » dans l’école. Le travail intensif dans les quatre collèges de départ a été complété par un recueil de données plus quantitatif auprès de plus de 70 autres établissements, de manière à situer des tendances plus structurelles, que l’expérience locale permet d’interroger.
Le constat dressé il y a deux ans me semble toujours d’actualité. La situation n’a pas beaucoup évolué et le désarroi des enseignants continue d’être particulièrement préoccupant. Il déborde d’ailleurs les cadres traditionnels puisque nous sommes face à une nouvelle problématique : réussir à recruter des enseignants ! La « mastérisation » a eu un effet repoussoir évident, et la refonte de la formation des enseignants n’est pas le moindre des enjeux des années à venir. L’articulation entre savoirs disciplinaires et formation pédagogique est sans doute essentielle pour outiller les enseignants face à la diversité des élèves et des rapports à l’école qu’ils entretiennent.
Les équipes sont en souffrance et le soutien attendu ne vient pas : la défiance à l’égard d’une hiérarchie perçue comme lointaine et déconnectée ne s’est pas atténuée avec le changement de gouvernement. Sur le terrain, le traumatisme lié à un sentiment d’abandon de l’école publique sera sans doute long à cicatriser et ne peut pas être lié à la seule question d’une alternance politique. Bien sûr, les discours et les actes volontaristes, la priorité accordée à l’éducation ont été bien reçus. Mais le modèle français souffre d’une hypocrisie qui, si elle est dénoncée, n’est pas encore dépassée : les moyens sont plus concentrés là où l’école va bien. Les meilleurs élèves continuent d’être particulièrement choyés alors que la France régresse dans les classements internationaux sur sa capacité à accompagner les élèves les plus en difficultés. Heureusement que des équipes réussissent à se mobiliser pour aller à l’encontre de ces déterminismes sociaux qui interdiraient sinon tout espoir. Sans démentir aucunement les aspects inquiétants de notre enquête, il y a aussi des établissements de banlieue qui vont bien, et même très bien. Mais ce résultat, là où il existe, est dû à la mobilisation d’une équipe, de constitution toujours fragile : le départ d’un chef d’établissement ou de quelques professeurs usés par dix ans de bons et loyaux services suffit à voir s’effondrer le précieux édifice.
Notre modèle élitiste est incompatible avec l’idée même d’école démocratique. La réussite des établissements qui accueillent des élèves plus en difficulté que d’autres ne peut pas reposer sur quelques bonnes volontés individuelles. Et le terrain, en particulier dans les espaces les plus ségrégués, là où il faut parler d’établissements ghettoïsés, est en surchauffe. Fin
Propos recueillis par Luc Cédelle

