À la Une

Le printemps républicain de Jean-Michel Blanquer (5/5)

Suite et fin du passage non publié de mon livre Le système Blanquer (éditions de l’Aube) et que je publie ici en cinq épisodes (le premier est ici en cliquant sur ce lien , le deuxième ici et voici les liens sur le troisième et le quatrième). Dans cette dernière partie, il apparaît que la dénonciation des prétendus complices des attentats est à géométrie extrêmement variable, l’intransigeance affichée contre « la matrice idéologique du terrorisme » ne s’appliquant qu’aux adversaires immédiats dans la vie politique hexagonale et faisant l’impasse sur des formes de complicité autrement plus conséquentes. Rappel : ce texte date de novembre 2021.

Le problème avec les effets de meute est celui de la délimitation des responsabilités : il n’existe pas de formulaire d’adhésion ni de carte de membre. En l’absence de tout élément probant permettant de relier directement une personne ou une organisation à tel ou tel dérapage flagrant dans le flot des messages d’approbation qu’ils suscitent sur les réseaux sociaux, il leur est facile de plaider l’innocence. Formellement, il est impossible de les contredire sur ce point. Chacun ne répond que de ses propos, pas des commentaires qu’ils suscitent. N’empêche : on peut aussi observer que le message initial est souvent une façon de battre le rappel et qu’une fois une confrontation lancée, les prises de distance avec les excès sont généralement inexistantes.

Et aussi sur CNews…

C’est manifestement ce qui se passe dans la cas qui nous occupe, où, ce 23 avril 2021, alors que l’émotion suscitée par l’attentat de Rambouillet est au plus haut, le président du Printemps républicain, Amine El Khatmi, auteur d’un commentaire s’en prenant violemment à Mediapart, se désintéresse souverainement de conséquences qu’en usager aguerri des réseaux sociaux, et lui-même cible d’attaques similaires, il ne peut ni ignorer ni sous-estimer. Décliner toute responsabilité, dans ces conditions, est juridiquement recevable, mais moralement et politiquement hypocrite. A noter, d’ailleurs, que l’outrance de cette interpellation de Mediapart n’est pas un fait isolé dans la communication du président du Printemps républicain ce jour-là. Intervenant sur CNews, celui-ci a trouvé un autre coupable à sa convenance, sur qui faire tomber l’opprobre de la « coresponsabilité » d’un crime djihadiste : Jean-Luc Mélenchon. « Certains responsables portent une responsabilité dans le fait que la police est ciblée ! Lorsque M. Mélenchon dit que la police est une milice (…) lorsqu’il appelle à son désarmement… », tempête Amine El Khatmi en scandant son propos de la main. Sur son fil Twitter, certains, ravis de pouvoir conspuer simultanément Mediapart et le chef de LFI, le remercient de cette intervention.

Amalgame

On peut parfaitement critiquer ou même exécrer les positions de Jean-Luc Mélenchon sur une quantité de sujets, parmi lesquels la police. Les conditions ordinaires – « républicaines » en somme – du débat public permettent à tout un chacun, en fonction de sa propre sensibilité politique, d’exprimer tout le mal qu’il pense (ou pas) du mode d’expression vindicatif qu’affectionne le leader des Insoumis, de ses conceptions sur le rétablissement d’une police de proximité ou sur les doctrines et les pratiques actuelles du maintien de l’ordre. En revanche, prendre appui sur de tels propos bien délimités (il s’agit du débat sur les manifestations et sur les cas de violence policière) et les sortir de leur contexte pour, un après-midi d’attentat djihadiste contre un commissariat, imputer « une responsabilité dans le fait que la police est ciblée » au chef du principal (à gauche) parti politique d’opposition relève d’un amalgame très problématique. Ce n’est pas seulement insultant pour la personne visée mais aussi pour toutes celles qui la soutiennent ou la suivent et qui, indépendamment de leur rapports conflictuels ou non avec la police, sont évidemment et « comme tout le monde » horrifiés par cet attentat.

Annexion du drame

Au-delà de ces quelque 20 % de l’électorat, c’est aussi insultant pour quiconque est excédé par la banalisation des violences policières. Le message sous-jacent relève de l’intimidation : critiquer la police reviendrait à inspirer d’éventuels nouveaux crimes terroristes qui s’en prendraient à des policiers. Mais il y a pire dans ce type de dénonciation publique hâtive, dont raffolent les partisans du Printemps républicain : c’est le monopole de l’émotion, ainsi revendiqué implicitement ; c’est l’appropriation d’un événement qui concerne toute la communauté nationale par une faction venant y apposer sa marque politique spécifique ; c’est la blessure intime infligée de la sorte, en toute inconscience, à des masses de citoyens auxquels on dénie le droit d’être aussi bouleversés par un attentat que celui qui les excommunie soudain en leur disant en substance : « non, pas vous, car nous avons décidé que vous êtes complices ». Ce type de violence symbolique par « annexion du drame » a atteint des sommets après l’assassinat de Samuel Paty, traumatisme absolu et unanime, qui devrait donc logiquement rester sans appropriation possible par une faction politique, mais qui est pourtant devenu la référence de tous les sans-scrupules ayant une accusation à lancer ou un adversaire à dénigrer en rapport avec l’éducation nationale ou la laïcité.

Le « torche-cul »

Revenons à Rambouillet ce 23 avril 2021 en fin d’après-midi : à ce stade, celui des réactions à chaud, la cabale numérique contre Mediapart (ou plutôt contre le symbole que constitue le site en raison de certaines options politiques de son fondateur, indûment prêtées à l’ensemble de ses journalistes) va se démultiplier et se diversifier. Signe que le mal est profond, de brillants esprits ou réputés tels peuvent aussi être saisis par le vertige polémiste au point de se laisser aller à ce type de mise à l’index véhémente. Ainsi l’agrégé de philosophie et essayiste Raphaël Enthoven – qui s’était déjà signalé par des attaques bas de gamme d’une surprenante virulence à l’encontre de la jeune militante écologiste Greta Thunberg – apporte-t-il cette fois-ci son écot à la bulle dénonciatrice anti Mediapart. A 17h27, il affiche sur son compte Twitter la même copie d’écran du site de Mediapart que celle utilisée par Amine El Khatmi, avec ce commentaire: « Parmi les récentes innovations pour sauver la planète, on a aussi le torche-cul sans papier. » Le torche-cul, vraiment ? Aux réponses qui lui font remarquer que l’objet de son courroux est issu d’une dépêche AFP reprise momentanément par de nombreux médias, Raphaël Enthoven (154 400 followers) rétorque avec un définitif « ça n’excuse rien ni personne », suivi d’un encore plus définitif « En quoi est-ce une excuse, SVP ? En quoi l’addition de l’incompétence à l’idéologie disculpe-t-elle qui que ce soit ? ».

Sédiment durable

Plusieurs syndicats de policiers embrayent à leur tour dont Alternative Police (affilié à la CFDT), le SCSI (Syndicat des Cadres de la Sécurité Intérieure, officiers et commissaires de police, CFDT également) et Synergie-Officiers (CGC). L’agresseur, s’indigne à 18h16 cette dernière organisation en s’adressant à Mediapart, « n’a pas été interpellé puis tué par la police. Il a été neutralisé par balles. Insinuer qu’il a été exécuté est une abjection. Vous ne respectez rien ». Et, d’un compte Twitter à l’autre, de reprise en reprise, de commentaire en commentaire, de leçon de journalisme en accusation d’incompétence, le dénigrement de rayonner, de rayonner… jusqu’à la prochaine affaire. La machine infernale, ce jour-là et les suivants, ne s’arrêtera pas avant que l’événement lui-même cesse d’occuper toute l’avant-scène de l’espace médiatique. Même après, les traces en resteront, sur la Toile comme dans les consciences. Qui est accusé un jour est accusé toujours, c’est un des effets de la viralité numérique. Seule l’intensité varie. Les guérilleros du tweet le savent bien, qui jouent en toute circonstance la saturation éclair du terrain, sachant que cela y laissera au moins un sédiment durable. Générateur d’amnésie par trop-plein d’immédiat, l’univers virtuel produit aussi ce paradoxe : ce qui est écrit reste écrit et réapparaîtra pendant des années au gré des bulles polémiques similaires et des requêtes sur les moteurs de recherche.

Réputation sulfureuse

En mars 2021, dans un texte de réponse à un article particulièrement à charge de Slate, le Printemps républicain s’insurgeait contre « la réputation sulfureuse de terreur des réseaux sociaux que certains militants ou journalistes engagés cherchent à entretenir » à son sujet. Mais cet exemple de l’intervention du Printemps républicain dans l’affaire de l’attentat de Rambouillet va dans le sens d’une « réputation sulfureuse » plutôt auto-entretenue que procédant d’une malveillance militante extérieure. Le djihadisme, idéologie sacralisant la violence terroriste la plus extrême au nom d’une interprétation minoritaire de l’islam, est un phénomène mondial, recrutant et agissant sur la scène mondiale. Chaque jour ou presque, il commet d’épouvantables massacres dans certains pays où, profitant de la déliquescence de l’État et d’autres calamités politiques et sociales, il a pu se constituer des groupes actifs et des territoires de repli. Mais chaque jour aussi et littéralement n’importe où sur la planète – d’une boîte de nuit américaine à un grand hôtel en Inde, d’un centre commercial au Kenya à un marché de Noël à Strasbourg, d’une salle de concert parisienne à une petite église en Normandie, d’un supermarché de l’Aude à une station balnéaire égyptienne, etc. – le djihadisme est susceptible de frapper. Hormis tout ce qui peut, comme les caricatures, relever du blasphème aux yeux des fanatiques, cela n’a strictement aucun lien de causalité avec l’orientation éditoriale de tel ou tel média ou avec les déclarations de tel ou tel responsable de parti politique. Les djihadistes haïssent à mort tout ce qui n’est pas eux-mêmes et n’ont, en fait, besoin d’aucun prétexte particulier pour sévir. L’existence d’un milieu idéologiquement perméable, d’un « djihadisme d’atmosphère » selon l’expression de Gilles Kepel ou d’un « Molenbeek-sur-Seine » selon un titre du Figaro-Magazine, peut certes faciliter la commission d’un acte terroriste mais n’en est pas une condition nécessaire : même un micro-milieu peut suffire et une idéologie planétaire en produira toujours.

Intransigeance affichée

La lutte politique contre l’influence islamiste est légitime et il est exact qu’elle a souvent été négligée, voire abandonnée par une partie importante de la gauche, particulièrement d’une gauche radicale oubliant son horizon de « l’émancipation » et croyant avoir affaire à la religion des opprimés alors qu’il s’agit avant tout de la religion méthodiquement propagée depuis des dizaines d’années par les monarchies du pétrole. Et même s’il s’agissait réellement de la religion des opprimés, il resterait légitime de la contester d’un point de vue philosophique et au nom de la liberté de conscience, qui autorise à mettre en discussion sans appréhension n’importe quelle proposition religieuse. Tous les débats, même âpres, sont légitimes au sujet de ce qui peut favoriser ou non, de près ou de loin, les entreprises djihadistes. Mais ces débats nécessaires sont faussés et contre-productifs lorsqu’ils se placent d’emblée sur un registre hystérisé consistant à nommer des « complices ». Cette recherche des prétendus complices est d’ailleurs à géométrie extrêmement variable, l’intransigeance affichée contre « la matrice idéologique du terrorisme » ne s’appliquant qu’aux adversaires immédiats dans la vie politique hexagonale et faisant l’impasse sur des formes de complicité autrement plus conséquentes, notamment les compromissions étatiques envers les monarchies du Golfe.

Contre tous

Partout où ils frappent, les terroristes islamistes visent à fracturer les sociétés, à donner de l’islam en général une image terrifiante, à exciter l’opinion publique contre les musulmans afin que ces derniers se sentent opprimés, à fragiliser les institutions et les médias, à semer la confusion et la division. Lorsqu’elle survient, une atrocité terroriste est par essence dirigée contre tous : policiers, militaires, politiques, journalistes, philosophes, polémistes d’occasion, militants ou simples citoyens sans appartenance. Et la seule réponse qui ne va pas dans le sens voulu par les terroristes consiste pour une société à communier sobrement dans l’émotion, à suspendre momentanément ses querelles et à montrer sur ce sujet-là son unité, en remettant à une phase ultérieure la nécessité des controverses et des délibérations. Une réponse que, sans abus de langage, on peut qualifier de « républicaine ». A l’inverse, lorsque le président du Printemps républicain en est, alors qu’un attentat vient à peine de se produire, à régler ses comptes politiques contre un média respecté et contre le dirigeant d’un grand parti de gauche, cela montre que quelque chose, au-delà sans doute des intentions initiales, s’est déréglé dans sa propre démarche et dans celle de son mouvement. Et lorsqu’un ministre de l’éducation (nous y revenons après un long détour) passe alliance avec ce mouvement dans l’élaboration de son action en matière de laïcité, cela revient à donner à celle-ci une coloration que toute l’institution ne peut pas endosser. Lorsque le même ministre s’engage dans le combat contre l’« islamo-gauchisme », vocable appartenant au lexique de la polémique, il déborde de son champ ministériel, à rebours du « commun » absolu que constitue l’éducation nationale et qui imposerait un minimum de réserve sur le plan politique. Enfin, lorsqu’il se croit autorisé lui aussi à conspuer nommément, en la personne de Jean-Luc Mélenchon, un leader de l’opposition c’est un élément de plus montrant qu’il s’engage sur une pente particulièrement glissante et où l’on n’aperçoit pas de butoir.

Pourquoi la défense de la laïcité semble-t-elle à ce point vouée à la montée dans les aigus polémiques, pour ne pas dire à la montée aux extrêmes ? En furetant sur le net, j’ai trouvé une phrase qui me semble apporter une piste, au moins partielle, de réponse. Dans une interview à Libération publiée le 5 novembre 2015, l’écrivaine et rabbine Delphine Horvilleur, interrogée par la journaliste Bernadette Sauvaget, ne parlait pas de la laïcité mais plus généralement du « repli identitaire à l’œuvre dans nos sociétés », qu’elle disait avoir ressenti « ces dernières années » dans une « communauté juive » (c’est elle qui met les guillemets) où « on était poussé à n’être plus que juif ». Auparavant, elle faisait cette remarque qui paraît appropriée à notre sujet : « Toute idéologie peut, me semble-t-il, tourner au fondamentalisme. Cela dérape à partir du moment où elle dit le tout de mon être, à partir du moment où un composant de mon identité devient le tout de mon être. »

L.C.

Fin.

À la Une

Le printemps républicain de Jean-Michel Blanquer (4/5)

Suite du passage non publié de mon livre Le système Blanquer (éditions de l’Aube) et que je publie ici en cinq épisodes (le premier est accessible en cliquant sur ce lien , le deuxième ici et voici le lien sur le troisième). Cette partie examine comment certains habitués des réseaux sociaux, dont le président du Printemps républicain, ont commenté à chaud l’attentat du 23 avril 2021 à Rambouillet, en s’en prenant à… Mediapart. Rappel : ce texte date de novembre 2021.

Le vendredi 23 avril 2021 un acte de terrorisme – aussi atroce et révoltant que tous les autres – se produit à Rambouillet (Yvelines). Une fonctionnaire de police chargée de tâches administratives, Stéphanie Monfermé (on ne saura pas son nom dans l’immédiat), est tuée au couteau dans le sas d’entrée de son commissariat, aux cris d’« Allah Akhbar », par un jeune Tunisien. On apprendra plus tard que celui-ci était, selon un profil tristement banal, à la fois psychiquement dérangé et récemment radicalisé, mais sans signes annonciateurs. L’information sur ce drame perce au milieu de l’après-midi. C’est à 14h52 et sur 117 signes, que l’AFP publie son premier « urgent » à ce sujet : « Attaque au couteau contre une fonctionnaire de police à Rambouillet (Yvelines) (procureur) ». A 14h53, tombe un deuxième urgent : « Rambouillet: l’homme soupçonné d’avoir attaqué une fonctionnaire de police au couteau interpellé (source police) ». Onze minutes plus tard, à 15h04, l’information commence à se compléter dans une troisième dépêche, cette fois de 688 signes et dont voici le texte intégral : « Un homme a grièvement blessé à coups de couteau une fonctionnaire de police au commissariat de Rambouillet (Yvelines), avant d’être interpellé et blessé par balles par d’autres agents, a-t-on appris auprès du procureur de Versailles et de source policière. Les faits se sont produits vers 14h20, a précisé la source policière. Selon les pompiers, la fonctionnaire ainsi que l’assaillant sont « tous deux blessés dans un état grave », leur pronostic vital étant engagé. Ils sont actuellement encore sur les lieux du drame, en arrêt « cardio ventilatoire » ».

On notera ici la formulation « avant d’être interpellé et blessé par balles », dans une information que l’agence indique avoir apprise « auprès du procureur de Versailles et de source policière ». Interprétée littéralement, cette formulation pourrait signifier que l’agresseur, en deux temps, aurait d’abord été interpellé, puis blessé par balles – donc que les policiers auraient tiré sur un homme déjà maîtrisé. Mais, malgré l’ordre d’apparition des deux verbes, elle pourrait aussi bien signifier que, dans un contexte d’affrontement, le fait de le blesser par balles a été le moyen de permettre son interpellation. Cette ambiguïté – car ce n’est pas plus que cela, dans le stress des informations qui parviennent par bribes aux journalistes agenciers – n’empêche pas que la dépêche soit momentanément reprise telle quelle sur les sites de certains organes de presse importants, notamment Le Figaro, L’Express et Le Point, ainsi que plusieurs grands titres de la presse quotidienne régionale. Ce sera également le cas sur le fil d’information de Mediapart, alimenté par l’AFP, avec – nous le verrons plus loin – des conséquences impliquant le Printemps républicain. Le flou sur les conditions d’interpellation de l’agresseur, de même que sur l’ensemble de l’événement, ne se dissipera que petit à petit, à mesure de l’arrivée de précisions validées par des interlocuteurs officiels.

Onde de choc

A ce stade, personne n’aurait l’idée de voir dans le texte de la dépêche de l’AFP une quelconque attaque sournoise contre la police au beau milieu d’un drame du terrorisme. A noter cependant que, lorsque la nouvelle de la mort de l’agresseur va tomber, il suffira dans un premier temps, et toujours dans l’urgence et l’éphémère, de remplacer le mot « blessé » par « tué » pour que soit involontairement franchi un cran vers une formulation plus troublante, puisque cela donnera : « Un homme a grièvement blessé à coups de couteau une fonctionnaire de police (…) avant d’être interpellé et tué par balles par d’autres agents. » Mais, à 12 minutes après la première annonce de l’événement, on n’en est pas encore là. Au sujet du caractère évolutif des formulations, il faut se représenter qu’aucun journaliste n’est alors présent au commissariat de Rambouillet ni témoin des faits. Tous les médias ont pour source unique les agenciers, dont le travail repose alors visiblement sur des sources indirectes, certes autorisées mais elles-mêmes sous le coup de l’émotion et dépendant de la parole des personnes qui, sur place, vivent une situation épouvantable. C’est à 15h13, neuf minutes après sa troisième dépêche que l’AFP diffuse un nouvel urgent annonçant que « la fonctionnaire de police est décédée » et indiquant « parquet » comme source. Et c’est à 15h32, quarante minutes après le premier « urgent » qu’elle annonce, cette fois de source policière, que « le meurtrier présumé, de nationalité tunisienne, est mort ».

L’onde de choc de l’événement se propage, déclenchant l’émoi général et l’angoisse – serait-ce le coup d’envoi d’une attaque plus large ? – qui suit toute annonce d’attentat. L’immense majorité du public, en pareil cas, garde son sang-froid et attend d’en savoir plus – ne serait-ce que si l’attaque est bien terminée et si l’alerte peut être levée. La plupart des professionnels des médias ou de la politique en font autant, attendant une stabilisation de l’information avant de se livrer à des commentaires publics. Mais les réseaux sociaux ont introduit une nouvelle donne et, en contexte d’événement extrême, laissent voir leur face la plus sombre. Plusieurs groupes informels, dont les cercles se recoupent sans se confondre, se mobilisent instantanément dans l’espoir de tirer parti de la situation. Les complotistes se lancent à la recherche de ce que les « médias mainstream », selon leur vocabulaire, sont censés cacher. Entité voisine, les procureurs du journalisme guettent le titre hésitant, la formulation évasive et plus généralement les fautes professionnelles qu’ils croient déceler. Si, en l’absence de certitude lorsque tombe une information, la qualification de « terroriste », « islamiste » ou « djihadiste » n’a pas été immédiatement employée pour désigner l’acte ou son auteur, ils s’empressent d’accuser tel ou tel média, ou l’ensemble, de dissimulation. En criant à la « honte », au « scandale », etc. Et si le mot « déséquilibré » est apparu, c’est forcément pour cacher la motivation politico-religieuse de l’auteur du crime, assurent les justiciers du web qui, derrière leurs écrans, savent avant tout le monde et mieux que tout le monde ce qui s’est vraiment passé. La fachosphère, quant à elle, se déchaîne, à la fois sur les thèmes déjà cités plus haut et pour s’indigner que la religion de l’auteur (si elle est musulmane), son origine (si elle est extra-européenne) et son patronyme (si sa consonance est arabe, africaine ou orientale) soient cachés par les « merdias » de la « gauchiasse » vendus au mondialisme.

Délai de décence

Sans recul, ne serait-ce que technique, ni délai de décence, toute une foule aux motivations politiques et narcissiques diverses se jette sur l’événement encore chaud pour s’en nourrir sur le mode du « je vous l’avais bien dit » et l’instrumentaliser en émettant toute sortes de commentaires outranciers et de désignations de boucs émissaires. Et dès lors qu’il est question d’islamisme, on sait quel sera le mot d’ordre de la meute : la chasse aux prétendus « complices ». Ce jour-là, à cet emballement multiforme devenu rituel dans ce type de circonstances, Amine El Khatmi, président du Printemps républicain, va apporter sa contribution spécifique. Sur son compte Twitter (55 000 abonnés) , il envoie à 16h57 l’image d’un article publié par le site Mediapart sur son fil d’actualité. Sur cette copie d’écran, on peut lire le titre suivant : « Un homme abattu après avoir tué au couteau une fonctionnaire de police à Rambouillet ». Le commentaire que le président du Printemps républicain associe, dans son tweet, à cette image est le suivant : « Vous n’avez pas honte @Mediapart, vous n’avez pas honte ??? ». Il faut un léger temps d’accommodement mental pour réaliser à quoi peut bien s’appliquer la « honte » ainsi pointée de manière véhémente. Le reproche, en phase avec d’autres réactions au même moment, vise une formulation issue des premières dépêches et dont une lecture littérale pouvait laisser supposer que les policiers auraient en quelque sorte exécuté de leur propre initiative un criminel déjà maîtrisé. Une telle lecture à charge ne tombait absolument pas sous le sens, puisque différents médias importants et peu suspects d’hostilité de principe envers la police ont eux aussi reproduit, sans penser à mal, cette formulation. Nous avons déjà cité Le Figaro, L’Express et Le Point en ce qui concerne la phrase « Un homme a grièvement blessé à coups de couteau une fonctionnaire de police au commissariat de Rambouillet (Yvelines), avant d’être interpellé et blessé par balles par d’autres agents », correspondant à un état antérieur de l’information.

Alors que la mort de l’agresseur vient d’être établie, on voit donc apparaître sur divers médias le titre – « Un homme abattu après avoir tué au couteau une fonctionnaire de police à Rambouillet » – titre qu’Amine El Khatmi juge honteux de la part de Mediapart. Mais le même titre est reproduit simultanément sur les sites de L’Express, du Courrier Picard, de la Radio télévision belge francophone (RTBF), du Journal de Montréal, tandis que TVA Nouvelles (site québécois) publie une variante : « Un homme abattu après avoir tué une policière près de Paris ». Le site du quotidien Ouest-France affiche un temps la phrase suivante : « Un homme a tué à coups de couteau une fonctionnaire de police au commissariat de Rambouillet (Yvelines), avant d’être interpellé et tué par balles par d’autres agents, a appris l’AFP auprès du procureur de Versailles et de source policière ». On peut encore, au moment où ce chapitre est écrit, retrouver sur le site de ce grand quotidien régional et en cliquant sur ce lien, les strates successives d’information sur l’événement en cours, notamment cette phrase précise.

Strates successives

Dans le feu du travail des journalistes agenciers (et, lorsqu’ils sont présents, des permanenciers des sites qui reçoivent leurs informations), cette formulation correspond d’ailleurs à une seule dépêche parmi des dizaines qui se succèdent bientôt à un rythme soutenu, à mesure que des mises à jour sont faites. Elles sont répercutées par les différents médias abonnés, y compris bien sûr Mediapart, dont la couverture n’est absolument pas close avec cette première version. En induire la « honte » dénoncée par le président du Printemps républicain s’inscrit dans un scénario dont la vraisemblance laisse pour le moins à désirer : Mediapart, profitant cyniquement du drame en cours accuserait ainsi, à chaud et par le biais d’un titre donné à une information, la police française d’une grave violation de l’état de droit et d’un rétablissement « sauvage » de la peine de mort. Mais le site le ferait sans le dire vraiment, en le suggérant d’une manière tortueuse. On a vu Mediapart plus direct lorsqu’il s’agit de mettre en cause des manquements policiers…

Très vite, dans les minutes qui suivent le tweet accusateur d’Amine El Khatmi, des journalistes de Mediapart, dont le responsable Communication et réseaux sociaux du site, Renaud Creus, répliquent en faisant part de leur étonnement. Sur un ton poli et sobre, ils indiquent qu’il ne s’agit pas du titre d’un article rédigé par le site, mais d’une dépêche de l’AFP, reproduite au même moment par d’autres médias, comme nous l’avons vu. Dans un thread (une suite de tweets reliés les uns aux autres), Renaud Creus, sans s’emporter, livre des explications détaillées, rappelle notamment que le fil d’actualité de Mediapart est alimenté depuis 2020 par l’AFP. Sur Twitter d’autres journalistes, notamment Vincent Glad, ainsi que quelques intervenants non-journalistes, font à leur tour poliment remarquer, en réponse à Amine El Khatmi, que le reproche fait à Mediapart est infondé ou qu’en toute logique il devrait être fait avec la même rigueur à l’ensemble des médias ayant utilisé le titre ou la phrase incriminés. A l’inverse, la journaliste de L’Opinion Emmanuelle Ducros (95 000 abonnés), réputée pour ses positions anti-écolo tranchées, rétorque : « Et alors, une dépêche, ça s’édite » et maintient sa position face aux contradicteurs, sans expliquer toutefois pourquoi Mediapart est le seul média mis sur la sellette. Le député LRM, ancien président de l’Assemblée nationale et ancien ministre de la transition écologique François de Rugy (80 000 abonnés) apporte sa contribution en jugeant que la formulation reprochée à Mediapart est « une façon de relativiser encore et encore le terrorisme, particulièrement s’il est islamiste ». « Merci de l’avoir relevé », écrit-t-il à l’intention d’Amine El Khatmi, ajoutant : « Il n’y a pas eu d’excuses mais ils se sont au moins sentis obligés de modifier le titre ». A un professeur d’histoire qui lui fait alors remarquer, montrant les autres médias impliqués, que « toute la presse doit s’excuser, alors », François de Rugy ne répond pas.

Logorrhée haineuse

Sous condition d’un minimum de bonne foi, il apparaît vite que, dans cette affaire, Mediapart n’est en en rien coupable de quoi que ce soit, ni erreur, ni maladresse. On peut toujours, d’un point de vue professionnel « pointu », discuter de l’opportunité de reprendre immédiatement et telles quelles les informations produites à vif par une agence dont la crédibilité est pourtant bien assise. Si d’autres grand médias l’ont fait dans ce cas précis, d’autres encore ont préféré attendre. Il n’y a pas en la matière de science exacte. Comme nous l’avons déjà souligné, d’autres médias importants ont utilisé exactement les mêmes formulations que celles jugées ignominieuses par les contempteurs empressés de Mediapart sans aucunement être mis en cause par ces derniers. Attaquer le site en ces circonstances n’a aucun sens, ou plutôt a le seul sens qui consiste à vouloir à tout prix le mettre en cause. Et attaquer l’AFP – ce qui n’a d’ailleurs pas été fait – n’aurait pas été plus fondé. En effet, la phrase incriminée est à la fois fugace et quantitativement infime dans la masse du travail de l’agence sur cet événement. Aucun journaliste ne peut jurer que, confronté aux mêmes sources dans la même situation, il aurait agi différemment.

Certains messages, sur le fil Twitter d’Amine El Khatmi, le pressent de simplement reconnaître ce fait, d’annuler ou de rectifier son tweet accusateur mais ils ne déclenchent pas plus de réponses de l’intéressé. Pourtant, tout le monde peut se tromper, y compris en accusant un média d’un méfait auquel nul en son sein n’avait pensé. Une réaction excessive, sous l’emprise d’une émotion et sur un réseau social, n’est en soi ni une rareté ni un grand crime. Tous les mordus de l’actualité – le rédacteur de ces lignes en fait partie – sont exposés à ce risque et y tombent parfois, une simple baisse de vigilance suffisant à émettre un message que l’on regrettera après. Et une simple mise au point devrait suffire à clore l’incident… Ce n’est pas ce qui va se passer. Le tweet ciblant Mediapart est resté en place, sans démenti ni excuse ultérieure. Il a occasionné 1205 retweets, 289 retweets avec commentaires et 4051 likes. Ces chiffres ne résument pas son audience d’ensemble puisqu’il faudrait aussi tenir compte des viralités secondaires dues à ses reprises par de gros comptes, déclenchant à leur tour des réactions. Une plongée dans les 289 commentaires directs dévoile un panorama à la fois banal pour qui fréquente les réseaux sociaux et effrayant : les quelques messages raisonnés d’appel au calme et à la bonne foi – images à l’appui montrant d’autres médias aussi « coupables » que Mediapart – ne perturbent en aucune façon le flot accusateur, alimenté par des individus clairement résolus à ne lâcher leur proie sous aucun prétexte. Cette longue traîne de logorrhée haineuse que forment les approbations au tweet d’Amine El Khatmi est d’une lecture éprouvante. L’exécration de Mediapart s’y exprime sans retenue : « torchon », « à vomir », « journal de raclure », « à gerber », « nés avant la honte », « ennemis de la France », « torchon communautariste », « j’aimerai tellement les tondre à la Libération », « merdia-part », « défenseurs du terrorisme », « journal poubelle », « collabos », « Mediapart n’a jamais honte. C’est un sentiment étranger à la morale islamique qui est celle de ses dirigeants », etc. La tonalité d’expression est ici plus proche de celle des groupes Facebook de gilets jaunes s’en prenant à « Macron » ou des suiveurs de F de souche que des distingués signataires du manifeste du Printemps républicain de mars 2016 dont beaucoup, sans doute, ignorent tout de ces mauvaises manières.

L.C.

A suivre.

À la Une

Le printemps républicain de Jean-Michel Blanquer (3/5)

Suite d’un passage non publié de mon livre Le système Blanquer (éditions de l’Aube) et que je publie ici en cinq épisodes (le premier est accessible en cliquant sur ce lien et le deuxième ici). L’épisode ci-dessous s’avance un peu plus dans la description du phénomène politique Printemps républicain et du parcours de son actuel président. Rappel : ce texte date de novembre 2021.

Le 25 août 2021, l’actuel président du Printemps républicain, Amine El Khatmi, publie son troisième livre. Cet ouvrage est intitulé Printemps républicain (éditions de l’Observatoire) parce qu’il énonce 77 propositions de politique générale, conformément à la décision du mouvement, depuis la fin de 2019, de se présenter en parti politique, détenteur de propositions sur tous les sujets. Dans un entretien publié par Le Point du 21 août, il affirme notamment : « Expulser les étrangers qui ont été déboutés du droit d’asile, ceux qui ont épuisé tous les recours possibles me semble relever du bon sens. Les Français ne comprennent pas que des obligations de quitter le territoire français (OQTF) ne soient pas exécutées. » Le moins qu’on puisse dire est qu’une telle proposition – que la plupart des spécialistes jugent coûteuse, génératrice d’une traque des sans-papiers et techniquement inefficace – ne déborde pas de compassion pour ceux qui sont nés du mauvais côté de la mondialisation et tentent leur chance « chez nous ». Les expulsions effectives de clandestins, souvent présents en France depuis de longues années et dont la clandestinité forcée est devenue le seul obstacle à leur pleine intégration, sont d’une telle cruauté que des gens de droite haut placés, qui en approuvent sans réserve le principe dans leurs programmes politiques, n’hésitent pas à jouer de leur entregent pour l’éviter lorsqu’ils connaissent la personne visée : expulsons sans faiblir les clandestins mais, de grâce, pas « mon » clandestin – celui ou celle qui présente toutes les garanties d’une insertion harmonieuse. Témoignant d’une nette évolution droitière et suscitant d’ailleurs le ravissement des journalistes du Point (hebdomadaire qui se pose désormais en arbitre de la « vraie » gauche), cette proposition hostile aux « sans-papiers » n’aurait pu être formulée lors du lancement du Printemps républicain en 2016 : elle aurait dissuadé beaucoup d’adhésions et de sympathies. Une autre proposition de ce programme est citée cette fois dans une interview d’Amine El Khatmi au site FigaroVox (autre média s’attribuant aujourd’hui une expertise en détection de la gauche authentique) : il s’agirait de « plafonner à 40% les logements sociaux dans chaque ville et de ne pas attribuer un logement social à des étrangers dans un quartier dans lequel il y aurait 25% d’étrangers ». Cette proposition-là a prestement été jugée d’extrême droite par l’extrême gauche, cette dernière (notamment dans un article publié par le magazine Regards) y voyant une déclinaison de la « préférence nationale » prônée par le RN. Accusation infondée car, sans préjuger de sa pertinence ni de son degré de faisabilité, notamment sur le plan juridique, elle vise en fait à empêcher la formation de ghettos, ce qui s’inscrit dans une démarche progressiste.

Instrumentalisation de « Mila »

Une autre phrase du même interview au Point, choisie comme titre par l’hebdomadaire, est plus troublante, non pas tant pour sa tonalité « réac » que pour son style binaire et tranchant, se rapprochant de l’expression du mouvement sur les réseaux sociaux : « Ceux qui défilent avec Assa Traoré et se taisent lorsque Mila est menacée ne sont plus de gauche. » Cette phrase est un concentré de sophismes. D’abord, elle présuppose que les deux vont de pair alors que l’on peut très bien défiler avec l’une et être horrifié par les menaces de mort proférées contre l’autre. Ensuite, on peut « défiler avec Assa Traoré » contre les violences policières, dont la réalité est établie, sans pour autant adhérer à toutes les idées défendues par celle-ci, voire en ignorant tout des controverses au centre desquelles elle se trouve et qui nécessitent un certain niveau d’information et de politisation [note 2022 : à ce sujet, voir notamment cette enquête de Mediapart]. Quant à « Mila », son exploitation médiatique à outrance et cette façon dont certains leaders d’opinion la replacent continuellement sur le devant de la scène en exigeant de tous la réitération publique d’un soutien inconditionnel et ostensible a de quoi susciter le malaise. Le soutien inconditionnel doit aller à la protection réelle de cette jeune personne menacée et ne consiste pas à réactiver régulièrement sa notoriété accidentelle (précisons : accidentelle car découlant au départ de sa totale inconscience du danger, le fanatisme, lui, n’étant pas accidentel mais relevant d’une idéologie). L’exigence inconditionnelle doit aller à la lutte contre l’impunité, à la sanction systématique par la justice des auteurs de menaces de mort, qu’il s’agisse de Mila ou d’autres. Sanction jusqu’à présent terriblement partielle, aléatoire et tardive, compte tenu de la misère de l’appareil judiciaire et, en amont, de la quasi inexistante régulation des réseaux sociaux comme de l’extrême faiblesse du dispositif de détection policière des menaces. Quant aux déclarations follement suicidaires que la jeune femme continue de faire en renouvelant chaque fois son exposition à la haine fanatique, ceux qui ne cessent de la promouvoir et de se l’approprier en icône de la liberté d’expression se gardent bien eux-mêmes, en personnes sensées et en professionnels avisés, de franchir le type de seuil verbal qui transforme à coup sûr n’importe qui en cible des appels au meurtre. De même, si Mila était de leur cercle familial ou amical, cela ferait longtemps qu’ils l’auraient pressée sur tous les tons de se faire oublier, de tourner la page et de préserver ainsi, ce que tout le monde devrait lui souhaiter, une chance de s’extraire du personnage qui lui vaut une célébrité empoisonnée. Mais il est tellement plus rentable de l’utiliser comme instrument de polémiques contre leur adversaires politiques…

Thèmes généralistes

Les propositions d’Amine El Khatmi, donc du Printemps républicain « officiel » ne portent pas que sur la lutte contre l’islamisme. Elles représentent même une tentative appuyée, qu’il serait malhonnête de taire, de se décentrer du sujet islam/laïcité, de dépasser le côté réactif et la monoculture thématique pour s’intéresser à des questions généralistes d’écologie, de fiscalité ou de politique de la ville. Souhaitant agir pour « plus de justice sociale et pour redynamiser l’égalité des chances », le mouvement s’intéresse ainsi à « la France du back-office de la société de services », à ces « métiers de la logistique, de la propreté, du gardiennage, de la restauration ou du soin » auxquels un précédent président du Printemps républicain, Denis Maillard, a consacré un essai (Indispensables mais invisibles ? Reconnaître les travailleurs en première ligne, éditions de l’Aube, 2021). Ce qui, là encore, n’est pas précisément la marque de l’extrême droite. Le texte formule à l’égard de ces travailleurs des propositions telles que la prise en compte dans leur rémunération des temps de transport, de pause, d’habillage, etc. Certaines des propositions du Printemps républicain ont beau recouper des thèmes siglés de droite, comme par exemple l’affirmation qu’une « pause » serait nécessaire dans l’immigration, elles ne s’intègrent pas pour autant dans la trame programmatique générale de l’extrême droite : le mouvement ne prône ni la préférence nationale, ni la fin du droit du sol, ni celle du regroupement familial, ni l’interdiction du voile dans les lieux publics, ni la présomption de légitime défense pour les policiers, etc. Tel est en tout cas le constat actuel.

Pression religieuse

Le contexte d’hyper fluidité et d’infidélité « disruptive » ouvert en politique par le macronisme, conjugué avec l’aspect évolutif des conceptions de la gauche sur les questions de sécurité ou de défense obligent à une grande prudence. Une simple analogie de vocabulaire ou l’évocation d’un même thème ne peuvent suffire, comme cela arrive trop souvent, à traiter de « facho » une personnalité ou un mouvement. Sous la réserve qu’une exception individuelle, comme dans tous les courants d’opinion, peut toujours survenir, aucun des membres connus du Printemps républicain n’a rejoint Marine Le Pen, Eric Zemmour ou Nicolas Dupont-Aignan. Aucun n’a tenu de propos juridiquement passibles de l’accusation de racisme, ni même, d’ailleurs, du moindre propos stigmatisant la religion musulmane en tant que telle ou les musulmans dans leur ensemble. Pour en finir avec l’accusation de traîtrise envers leurs « frères » et « sœurs » (vocabulaire habituel de l’assignation communautaire, bien qu’il puisse être utilisé en dehors de cette visée), nombre de personnes, notamment d’origine maghrébine, qui s’affichent dans les rangs ou aux côtés du Printemps républicain semblent avoir de sérieux comptes personnels à régler avec les intégristes islamistes ou avec la pression religieuse en général, dont ils parlent d’expérience. Pression dont une (trop) grande partie de la gauche s’astreint à oublier l’existence… sauf lorsqu’elle est le fait de catholiques, dont on peut tranquillement se moquer sans avoir besoin de se demander si l’on n’est pas en train de risquer bêtement sa vie.

« Pour le bien de la France…»

L’actuel président du Printemps républicain, Amine El Khatmi, en est aussi un de ses fondateurs. Il occupe ce poste depuis juillet 2017. Il se définit lui-même comme, « français, fils d’immigrés marocains et musulman pratiquant » (notamment dans la présentation de son livre Non, je ne me tairai plus. La gauche et l’islam, JC Lattès, 2017). Son parcours personnel lui a valu un « portrait » plutôt positif dans le quotidien Libération daté du 2 mai 2016. Il apparaît, comme souvent dans ce type de parcours, qu’un épisode survenu quelques mois auparavant avait peut-être contribué à durcir ses positions sur la laïcité, ou en tout cas à précipiter une évolution sous-jacente. L’émission « Des paroles et des actes », animée sur France 2 par le journaliste David Pujadas avait été le cadre, le 21 janvier, d’un débat entre Daniel Cohn-Bendit et Alain Finkielkraut. Ce dernier sera poliment mais rudement apostrophé au cours de l’émission par Wiam Berhouma, une jeune professeure d’anglais, se déclarant de confession musulmane, présente dans les rangs du public et intervenant sur l’invitation de l’animateur. Censée simplement poser une question, elle crée en fait ce qu’on appelle « un vrai moment de télévision », en déroulant, malgré de multiples et vains rappels à l’ordre, un réquisitoire de plusieurs minutes sur la mise à l’index des musulmans dans la société française et le rôle spécifique qu’elle reproche à Alain Finkielkraut en ce domaine. Faisant référence à une vidéo devenue « culte », extraite de l’émission « Ce soir ou jamais », de Frédéric Taddeï, du 23 octobre 2013, où Alain Finkielkraut, excédé de se faire couper la parole par le scénariste Abdel Raouf Dafri, lui avait littéralement hurlé « Taisez-vous, taisez-vous ! », la jeune professeure conclut son intervention en lançant : « Pour le bien de la France, je vous dis la même chose : taisez-vous M. Finkielkraut ! ». Dans les heures puis les jours suivants, il apparaîtra qu’elle n’est pas neutre sur le plan politique comme l’avait suggéré son lancement dans l’émission : des internautes la présentent comme proche du Parti des indigènes de la République (PIR), ce à quoi elle opposera un démenti formel. Un article de Marianne fait état de sa participation, le 31 octobre 2015, pour l’anniversaire des dix ans des émeutes de 2005, à une « Marche des femmes pour la dignité », à l’appel d’un collectif soutenu par Angela Davis et par des dizaines de personnalités et d’organisations, parmi lesquelles le PIR mais aussi le NPA, Rokhaya Diallo ou certains membres d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV), tous approuvant le concept controversé de « racisme d’Etat » qui semble être le coeur de cette manifestation. Cependant, pour éviter une présentation tronquée de Wiam Berhouma et parce que la vraie vie est toujours plus compliquée que les seules classifications politiques, sachons aussi qu’elle fait partie de ces enseignants dont l’engagement professionnel impose le respect : en 2021, cette professeure d’anglais, volontaire pour travailler en éducation prioritaire, exerçant au collège Jacques-Prévert de Noisy-le-sec (Seine-Saint-Denis) dont elle avait elle-même été l’élève, a organisé un voyage à New-York avec sa classe après avoir réuni l’argent nécessaire par une cagnotte en ligne.

shitstorm électronique

Alain Finkielkraut étant devenu, à force de simplismes réactionnaires martelés sur un ton douloureux, une gloire de la droite et une cible idéale pour d’autres, le mauvais moment que lui a fait passer cette enseignante a réjoui beaucoup de monde, en direct comme en différé. Mais certes pas Amine El Khatmi, 28 ans à l’époque, alors adjoint à la maire d’Avignon et membre du conseil national du PS. Sur les réseaux sociaux, il se déclare « affligé » par la façon dont l’intellectuel a été traité et s’emporte contre le « communautarisme » de l’enseignante. La sanction tombe aussitôt, sous la forme d’un shitstorm électronique, déferlement où non seulement il est traité de l’inévitable « Arabe de service » ou de sa variante « collabeur » mais où, indique-t-il, « un compte pro-jihad » publie l’adresse de sa mère, ce qui l’amène à porter plainte. Comme toujours dans ce type de configuration, la fachosphère préempte l’incident et s’empresse de diffuser des messages de soutien, ce qui a pour effet de paralyser les autres soutiens potentiels, tant il peut être paniquant sur un plan politique comme sur un plan individuel de se voir affublé des étiquettes « islamophobe » ou « facho ». Toujours selon Libération du 2 mai 2016, alors que la direction du PS finira « le plus tard possible » par publier un communiqué de soutien, Najat Vallaud-Belkacem est la seule ministre à se porter au secours de l’élu. Celui-ci, jeune militant, avait été très impliqué en 2007 dans la campagne de Ségolène Royal, dont elle était la porte-parole. « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions. Le harcèlement et les menaces qui visent Amine El Khatmi sont inacceptables », écrit alors la ministre de l’éducation sur Twitter. Ce qui n’équivaut pas à partager la conception de la laïcité très fermée et contradictoire avec la lettre et l’esprit de la loi, qu’Amine El Khatmi développait déjà en 2016. Interrogé par Marianne, celui-ci déclarait alors qu’il défend « depuis toujours une séparation claire entre la sphère privée, où tout le monde a le droit de pratiquer comme il l’entend sa religion, et la sphère publique, où il ne doit plus en être question ».

Fonctionnement belliqueux

Evincé du conseil national du PS depuis son soutien à Emmanuel Macron en 2017 dès le premier tour de l’élection présidentielle, Amine El Khatmi a concrétisé, depuis, une nette évolution politique vers la droite tout en affirmant le contraire, à la manière de Manuel Valls. Il était, cependant, encore invité le 22 novembre 2021 comme conférencier par la fédération socialiste du Gard. Il est par ailleurs devenu un intervenant régulier dans les « médias Bolloré » (CNews et Europe 1). L’occultation des pratiques d’intimidation et de cyberharcèlement à l’encontre du Printemps républicain (ou de quiconque affiche, même ponctuellement, des opinions ressemblantes) est assez répandue à gauche et participe du processus de polarisation. Mais cette vision sélective, qui encourage l’exaspération et donc la radicalisation des personnes visées, n’enlève rien à une réalité symétrique : celle du mode de fonctionnement belliqueux qui caractérise le mouvement sur son principal terrain d’influence, à savoir les réseaux sociaux. Ce mode de fonctionnement, qui tend littéralement à engloutir ses acteurs et à les transfigurer, contribue à dégrader toujours un peu plus, par effet de contagion, les termes du débat public. Un fait d’actualité, survenu au moment même où commençait la rédaction du présent chapitre, en donne une illustration saisissante.

L.C.

A suivre.

À la Une

Le printemps républicain du ministère Blanquer (2/5)

Suite d’un passage non publié de mon livre Le système Blanquer (éditions de l’Aube) et que je publie ici en cinq épisodes (le premier est accessible en cliquant sur ce lien). Sans avaliser les options politiques portées par le Printemps républicain, l’épisode ci-dessous développe sur ce mouvement une analyse divergente de ce qui a souvent cours au sein de la gauche sur ces sujets. Rappel : ce texte date de novembre 2021.

Dans cette guérilla rhétorique permanente, le Printemps républicain se fait si couramment qualifier de « raciste » que cette accusation passe désormais, dans certains milieux, comme une vérité d’évidence. Pourtant, le simple souci d’exactitude et de respect des individus exige de démentir cette représentation qui, très partagée au sein de la gauche radicale, n’en est pas moins absurde et injurieuse. En dehors de toute considération morale, elle est aussi politiquement trompeuse. D’abord parce que, dès sa fondation en 2016, ce mouvement compte dans ses rangs et dans son sillage de nombreuses personnes issues des immigrations post-coloniales. C’en est même une caractéristique forte et visible. Voilà un mouvement qui n’a pas besoin d’accomplir un grand effort pour montrer qu’il accueille la « diversité », selon une agaçante expression de l’ère Sarkozy. Sur ce point, la réponse d’une partie – une partie seulement mais elle est bruyante – des adversaires du Printemps républicain consiste à affirmer avec mépris qu’il ne s’agirait en l’espèce que de désolantes exceptions, ces personnes méritant d’être traitées d’« Arabes de service » ou de « nègres de maison ». Cette réponse est hautement problématique, même si un intellectuel proche de la gauche radicale tel que le sociologue Eric Fassin a justifié son emploi alors qu’il était cité en juin 2021 comme témoin de la défense au procès du journaliste Taha Bouhafs. Celui-ci avait qualifié d’ « ADS » (Arabe de service, donc, dans le jargon des réseaux sociaux) Linda Kebbab, porte-parole du syndicat Unité SGP Police FO.

Détour policier

A ce propos, un détour s’impose, et on verra que ce détour policier nous ramènera aux problématiques du Printemps républicain… qui nous ramèneront au positionnement de Jean-Michel Blanquer sur la laïcité. Très présente dans les médias et sur les réseaux sociaux, notamment Twitter, Linda Kebbab s’y indigne de toute violence contre les forces de l’ordre, ce qui est pleinement dans son rôle et dans le cadre des règles démocratiques. Cependant, conformément à la ligne de son syndicat (et malheureusement des actuels syndicats de policiers en général, y compris ceux affiliés à l’UNSA et à la CFDT), elle campe dans le silence ou dans le déni face à l’accablante chronique des violences et dérives policières qui, dizaines d’enquêtes de presse et centaines de vidéos à l’appui, se sont amoncelées ces dernières années au point de ruiner pour longtemps l’image et la crédibilité de la police dans des catégories entières de la population (malgré sa haute popularité qui se maintient dans l’opinion publique générale). Il est parfaitement possible – donc nullement certain – que le syndicat de Linda Kebbab fasse preuve d’une certaine ostentation à mettre en avant une porte-parole ainsi nommée, dans l’idée de démonter d’avance toute accusation de racisme. Mais dans ce cas, il est également possible – et pas plus certain – que nombre d’organisations de gauche mettent une pareille affectation à pousser au premier plan des personnes issues des immigrations. Ce qui, par soupçon, serait automatiquement méprisable concernant un syndicat de policiers deviendrait, par magie, louable dans un environnement dûment estampillé de gauche ? Certes, on pourrait objecter que l’organisation de gauche, à la différence du syndicat de policiers, serait ontologiquement exempte de toute suspicion de racisme, protégée par sa tradition, ses fondements idéologiques et par l’histoire même de la gauche se recoupant (très approximativement, à condition d’un regard rapide et panoramique) avec celle de l’antiracisme.

Auto-immunités

Il y a une part de vérité dans cette objection – gauche et racisme ne sont pas des noms qui vont très bien ensemble – mais on voit bien les limites et les risques de telles auto-immunités : dans un autre registre, les brevets de féminisme que se décernaient elles-mêmes certaines organisations de gauche n’ont pas empêché ces dernières années l’irruption d’une série d’affaires retentissantes de harcèlement sexuel. S’agissant d’un syndicat de policiers, beaucoup jugeront naïf d’écarter le soupçon d’instrumentalisation d’une figure « minoritaire » et au nom maghrébin. Le contexte est en effet celui d’une progression spectaculaire de l’extrême droite dans la police et dans l’armée : selon le panel du Cevipof en mai 2021, 60% des policiers et militaires exprimaient l’intention de voter Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle à venir et cette proportion était encore plus élevée en ne retenant que les personnels en activité. Il convient donc d’imaginer ce que peut être au quotidien un environnement professionnel où six personnes sur dix se sentent en phase avec le discours de l’extrême droite… Mais – répétons-le – le soupçon d’affichage cynique, aussi plausible soit-il en apparence, n’est pas une preuve. Et il l’est d’autant moins dans ce cas précis que les membres de minorités visibles ne sont plus du tout une rareté dans les rangs de la police (je ne peux écrire cette phrase sans une pensée pour le policier Ahmed Merabet, tué par les frères Kouachi au sortir de leur massacre à Charlie). En fait, qu’il s’agisse du syndicat de Linda Kebbab ou de l’abstraite « organisation de gauche » avec laquelle nous le comparons ici, déterminer ce qui, d’un côté ou de l’autre, relève en ce domaine de la manœuvre ou de l’innocence est parfaitement vain. Alors, il conviendrait plutôt d’admettre comme hypothèse principale qu’une organisation syndicale, même de policiers, affichant des Noirs ou des Arabes à des postes de responsabilité et de visibilité ferait tout simplement acte, sinon d’antiracisme, au moins de « non-racisme ». Cela aussi bien vis-à-vis de l’extérieur qu’en interne et quitte à être sur ce plan, dans le cas du syndicat de policiers, un pas en avant de sa base, compte tenu des nombreux témoignages et enquêtes attestant de la persistance de comportements racistes au sein de la police.

« Field negro » versus « house negro »

En outre, ces notions de « nègres de maison » ou « Arabes de service » appartiennent, dans le contexte français actuel, au langage de l’invective ou, dans le meilleur des cas, du sarcasme privé. Elles font référence à des périodes et des situations révolues telles que l’esclavage, les régimes coloniaux ou encore la ségrégation aux Etats-Unis. C’est le leader noir américain Malcom X qui, lors d’un discours en 1963 dans une église baptiste à Detroit (Michigan), a opposé le field negro, trimant dans la plantation, au house negro qui, se moquait-il, « aime son maître plus que celui-ci s’aime lui-même ». Filmé à l’époque, ce discours est aujourd’hui accessible en ligne et visionné par des millions de personnes (qui, pour la plupart, ignorent tout de l’épisode désolant d’alliance entre le mouvement Nation of Islam, où militait Malcom X avant de s’en séparer, et le parti nazi américain). Beaucoup de ces personnes se sentent concernées en découvrant ce discours et, faisant un parallèle avec leur propre situation, ne veulent en aucune manière ressembler au house negro, ce qui n’est pas très difficile à comprendre. Les questions de mémoire et d’identification à des luttes historiques sont complexes, touchent à des ressorts intimes et imposent la prudence. Comme la lecture des textes religieux, l’identification à une cause passée peut être symbolique ou littérale. Il n’est pas question ici de nier la réalité actuelle d’inégalités et de discriminations sociales héritées de la période coloniale. Il n’est pas non plus dans notre propos de soupeser la validité des recherches universitaires se nommant « post-coloniales » ou, pour certaines, « décoloniales », et encore moins d’arbitrer entre elles. Il faut avoir conscience que certaines luttes revendicatives et politiques d’aujourd’hui sont des contrecoups des anciennes situations coloniales. De même, on peut soutenir les associations de protection des migrants, les revendications des femmes de chambre des grands hôtels, les combats syndicaux pour une meilleure protection des « nounous » africaines ou des cuisiniers que l’on entrevoit au restaurant et qui n’ont pas du tout le même look que le patron… mais cela ne doit pas conduire à confondre les époques, les lieux et les niveaux de gravité des enjeux. Les simplismes militants lourdement démagogiques qui décrivent l’oppression coloniale comme une éternelle reconduction ou la France comme aussi dangereuse pour les Noirs que l’Alabama des années 1930 sont indéfendables et contribuent, par réaction, à l’attractivité de courants tels que le Printemps républicain. Il n’ y a pas de « maîtres » en France, donc pas d’esclaves de maison, sauf, comme certaines affaires l’ont montré, dans quelques domiciles d’oligarques africains ou moyen-orientaux protégés par leur statut diplomatique. Par ailleurs, l’enfermement dans un statut de victime demandant réparation n’est pas, comme l’imagine une partie de la gauche française, toujours du goût des personnes relevant ou issues de l’immigration extra-européenne. En outre, souvent originaires de pays où la faiblesse de l’État est cause de grands malheurs, ces personnes ne sont pas forcément dans un rapport d’hostilité envers l’ordre public et ses représentants.

Incrimination en traîtrise

La présence de moins en moins exceptionnelle de Noirs et d’Arabes dans les rangs policiers n’est pas une panacée qui va en éliminer le racisme par enchantement – il n’aura de chances de disparaître que lorsque les éléments racistes ou tolérants envers le racisme auront terminé leur carrière – mais elle agit en ce sens. En revanche, l’incrimination en traîtrise des policiers noirs ou arabes agit clairement dans l’autre sens, comme s’il était essentiel pour certains courants de figer la situation actuelle afin de préserver leur part de marché idéologique. De ce point de vue, une vidéo prise lors de la manifestation parisienne du 4 juin 2020 contre les violences policières donne matière à réfléchir. Elle montre la youtubeuse « Nadjélika » (570 000 abonnés à l’époque), vêtue d’un t-shirt du comité Adama, vociférant (le mot n’est pas exagéré) contre un policier noir, le traitant de « vendu, sale vendu ! », au milieu d’un groupe l’accompagnant de la voix et du geste. Lutter contre le racisme dans la police impliquerait d’interdire aux Noirs d’y entrer ? Et – dans ce cas, pourquoi s’arrêter en chemin ? – lutter contre le racisme en général impliquerait de dresser une liste des professions qui, sur le même principe, leur seraient « fraternellement » déconseillées ? L’impasse est totale. Une youtubeuse n’est pas une militante (même si les hybridations entre ces deux catégories se multiplient) et cette interpellation hurlante du policier ne peut être tenue pour un acte politique réfléchi. Cependant, ni le comité Adama ni ses soutiens habituels, ni plus largement l’ensemble des mouvements, organisations, associations ou personnalités engagées à juste titre dans la lutte contre les violences policières n’ont jugé utile de se démarquer de cette scène qui, parfaitement occultée à gauche, a fait comme d’habitude le bonheur des seuls médias ou relais de droite et d’extrême droite. Au-delà de cette vision d’un homme vilipendé par une petite foule en raison de sa couleur de peau, les termes utilisés pour intimider et dénigrer tout contradicteur en lui accolant l’étiquette infamante du « traître » à son milieu et aux siens relèvent d’une forme insidieuse de racisme par essentialisation.

Retournement du stigmate

Cette incrimination prétend en effet faire découler les positions politiques « normales » d’une personne de son origine ethnique ou de son apparence physique – voilà ce qu’un Noir ou un Arabe qui se respectent sont tenus de penser – pour mieux discréditer quiconque aurait une position « anormale ». Par contrecoup, la violence du discrédit qui frappe (ou dont on cherche à frapper) les « déviants » les amène souvent, par un mouvement mental défensif, à en rajouter dans leur déviance supposée, à durcir leurs positions et à s’afficher par défi à l’extrême opposé de leurs attaquants, avec la vigilance et la réactivité exacerbées de quiconque a dû affronter une hostilité traumatisante. Cette variante imprévue du phénomène de « retournement du stigmate », théorisé par le sociologue Erving Goffman (1922-1982), est sans doute aussi une des raisons du recrutement « diversitaire » du Printemps républicain. Les faits de racisme, même d’apparence anodine ou anecdotique, sont traumatisants, générateurs de ressentiment et d’une douleur au long cours, qui ne s’éteint jamais complètement. Il en va exactement de même pour l’accusation de traîtrise envers sa communauté d’origine. Les individus issus des immigrations extra-européennes et qui – transfuges de classe ou non – atteignent une certaine position sociale livrent souvent un double combat : à l’assignation extérieure (telle origine devrait impliquer tels traits de comportement et d’opinions) s’ajoute celle venant de la communauté elle-même (« pour qui tu te prends ? reste-donc à ta place… »). Une assignation supplémentaire, que ces personnes ont déjà dû outrepasser dans leur parcours de vie et que le procès en traîtrise vient réactiver.

Vision identitariste

D’une façon encore plus générale – indépendamment des origines de chacun – le pedigree politique des individus, leur parcours et la façon dont ils se définissent ne peuvent être balayés d’un revers de main, et cela vaut bien au-delà des controverses sur le Printemps républicain. L’accusation de racisme portée avec une infâme légèreté à l’encontre de personnes dont l’antiracisme est au fondement de leur engagement politique et de leur mode intime de sociabilité fait également partie des ingrédients de la brutalisation générale des débats. Entre autres effets, elle pousse au raidissement des positions, voire à des accès de haine. La facilité avec laquelle de telles accusations sont dégainées au moindre désaccord et des gens (« blancs » ou « non-blancs ») sans cesse renvoyés à leur origine, leur genre, leur âge ou leur couleur de peau – donc à ce que nul ne peut changer – fait réaliser que personne n’est à l’abri de la vision identitariste du monde. Cette menace diffuse crée un terrain favorable aux différents discours réactifs sur le mode de l’intransigeance universaliste et donc aux initiatives telle que le Laboratoire de la République lancé par Jean-Michel Blanquer en octobre 2021 ou, sur la même tonalité, l’Observatoire du décolonialisme, créé plus tôt, en janvier de la même année. Malgré leurs excès, le côté color blind (indifférent à la couleur de peau et plus largement aux origines) de ces initiatives ou lieux d’expression est alors perçu, par ceux qui y participent ou se sentent sympathisants, comme un contrepoids libérateur : enfin un endroit où l’on ne sera pas (pré)jugé sur ses caractéristiques biologiques. Malheureusement, le défaut symétrique est que les propos qui s’y tiennent et le message à l’opinion publique qui en est issu consistent à voir des islamistes partout et à étiqueter « wokiste » n’importe quel universitaire réticent.

Les « venants de la gauche »

Accusation jumelle de celle de racisme, l’étiquette « extrême droite », également accolée de manière quasi automatique au Printemps républicain par une partie de ses détracteurs, est elle aussi très sujette à caution, même si certaines « passerelles discursives » (pour employer un des termes favoris de Philippe Corcuff dans La grande confusion), certains voisinages et le climat général actuel de fluidité des appartenances politiques la rendent moins évidente à récuser. Tout d’abord, on ne peut pas, dans une démarche de compréhension des enjeux politiques, faire totalement abstraction de la manière dont les acteurs se conçoivent et se présentent eux-mêmes, ni de leur provenance. Certes, avoir été de gauche un jour lointain ne délivre pas un certificat éternel de « non droite ». Mais la provenance idéologique récente garde tout de même pour un certain temps un certain poids en matière de valeurs, de réflexes politiques de base, de fréquentations et de « lignes rouges » à ne pas dépasser. Dans la nouvelle typologie des appartenances politiques installée par la période Macron, les membres du Printemps républicain appartiendraient ainsi à la catégorie assez peuplée des « venants de la gauche » – origine d’ailleurs revendiquée dans le manifeste de 2016 – même si l’on est fondé à se demander s’ils ne sont pas tout à fait « arrivés à droite ». A droite, cela se conçoit, mais à l’extrême droite ? Là encore, et sans exonérer personne ni euphémiser certains propos et prises de position, cela ne coule pas de source, à moins d’adopter la grille de lecture simpliste propagée par une partie de l’extrême gauche, pour laquelle l’extrême droite est un magma indistinct qui s’étend des rangs macronistes jusqu’aux porteurs de croix celtiques.

Un air de familiarité

Il est indéniable que, dans le paysage politique français, les parcours de certaines personnalités les ont menées de la gauche révolutionnaire à la droite réactionnaire. Il arrive aussi que de telles conversions se produisent en accéléré. Dans la confusion actuelle, marquée par l’instabilité des affiliations, se créent des sortes de zones grises pouvant être des paliers vers des « passages de l’autre côté ». La cartographie des positions politiques en est plus délicate et devient un exercice plus incertain que jamais. Cette difficulté est aggravée par la dédiabolisation désormais achevée du RN [rappel : texte de novembre 2021…], dont les dirigeants présentent un profil lisse, exempt de toute déclaration ouvertement raciste ou factieuse. Leur banalisation par les plus grands médias audiovisuels est totale, tandis que le binôme fonctionnel que constituent d’un côté les chaînes info ordinaires et de l’autre CNews rivalisent dans la promotion et la routinisation des personnalités et des discours autrefois irrecevables. De ce fait, la frontière longtemps aisément perceptible entre « droite dure » et droite extrême disparaît dans une brouillard favorable à cette dernière. Les points communs et les recoupements entre la sphère des « républicains » et celle des « souverainistes » rappellent que – chez ces derniers et derrière l’idée du rassemblement des « deux rives » – certains basculements assumés vers l’extrême droite se sont produits. Dans ce climat, on ne peut préjuger de l’avenir politique de chaque membre du Printemps républicain ni, sur le temps long, du mouvement lui-même. Un principe de circonspection est néanmoins nécessaire afin de ne pas tomber dans le même genre d’erreur grossière que faisaient naguère certains commentateurs de droite sur l’extrême gauche, rangeant gaillardement Lutte Ouvrière dans la même catégorie que les Brigades rouges sous prétexte que les deux se réclamaient du marxisme et de la révolution prolétarienne. A la fin de 2021, après cinq ans d’existence du Printemps républicain, le fait est que ses représentants n’émargent pas, à proprement parler, à l’extrême droite et qu’il est tout à fait abusif, donc trompeur, de prétendre le contraire. En revanche, parfois et sur certains sujets circonscrits, il apparaît que leur ligne présente au moins un air de familiarité avec celle des partis de la droite dite « décomplexée ».

[à suivre]

L.C.

À la Une

Le printemps républicain du ministère Blanquer (1/5)

Voici une autre « chute », non publiée, de mon livre Le système Blanquer (éditions de l’Aube). Celle-ci est très longue et sera donc fractionnée. Ce texte devait initialement accompagner et compléter les quatre chapitres du livre déjà consacrés à la laïcité mais l’enquête m’a entraîné trop loin, au point de devoir renoncer à l’intégrer au manuscrit. Il faut tenir compte du fait que ce texte, qui expose certains points de vue susceptibles de déplaire, tant à un camp qu’à un autre, a été bouclé en novembre 2021. Depuis, de nouveaux éléments concernant nombre d’acteurs sont apparus, dont la déconvenue subie par le Printemps républicain, qui n’a pas obtenu pour les législatives 2022 les investitures qu’il espérait obtenir de la Macronie, le vent politique ayant tourné.

Au-delà des seules questions scolaires, Jean-Michel Blanquer a adressé un grand signe de connivence à l’aile dure des défenseurs de la laïcité : celle qui se retrouve dans la démarche des partisans du Printemps républicain. L’alliance politique de fait du ministre avec cette mouvance (il n’est pas toujours facile de distinguer entre ses membres effectifs et ses sympathisants) s’est discrètement amorcée dès la création en janvier 2018 au sein de l’éducation nationale du Conseil des sages de la laïcité, révélant une composition pluraliste et néanmoins déséquilibrée du côté des « durs ». Cette proximité s’est par la suite graduellement accentuée au fur et à mesure de la radicalisation assumée (ou du coming out) du ministre sur ces questions. Sa fameuse phrase, le 13 octobre 2019, sur le voile qui n’est « pas souhaitable dans notre société » a marqué une étape dans cette évolution, juste avant son adoption de la lutte contre « l’islamo-gauchisme » et le « wokisme » comme carte d’identité politique personnelle. Cerner la signification de cette alliance oblige à un exercice délicat consistant à tenter de définir le phénomène politique Printemps républicain. Sujet hautement inflammable, à la fois parce que tout débat abordant les questions liées d’islam et de laïcité est vite porté à incandescence et parce que le Printemps républicain, par le style vindicatif et le caractère souvent outrancier des interventions publiques de ses responsables, fait plus partie, en ce domaine, du problème que de la solution.

Telle est du moins l’affirmation posée ici et qui, selon l’expression consacrée, n’engage que l’auteur de ce texte (d’où, aussi, l’utilisation, à certains endroits, de la première personne du singulier). Cette affirmation n’est pas formulée de manière arbitraire : elle procède d’une patiente observation dont elle est la conclusion. Elle n’en exige pas moins d’être étayée le plus posément possible, s’agissant d’un mouvement composite, dépassant les affiliations de partis, ayant attiré à lui ou à ses côtés un large spectre de personnalités. Créé dans le sillage du traumatisme des attentats de 2015, ce mouvement, dans son manifeste publié en mars 2016, se proposait de défendre une laïcité qui, quelques années auparavant était « comme l’air que nous respirons, une évidence » et de faire en sorte « qu’elle redevienne l’affaire de tous et de chacun, qu’elle reprenne toute sa place au cœur de notre contrat civique et social ». Bien que publié simultanément dans Marianne et dans Causeur, ce texte fondateur affirme l’appartenance de ses initiateurs à la gauche, dont il déplore l’« état actuel » et « l’éloignement de certains, en son sein » par rapport aux « principes républicains ». Il touche d’emblée une part importante de l’opinion de gauche : celle qui est incommodée ou indignée face à ce qui lui apparaît comme des relativisations ou minimisations du projet islamiste totalitaire ; celle qui reste définitivement stupéfaite qu’une frange de jeunes musulmans des quartiers populaires aient pu se démarquer du « Je suis Charlie » unanime, voire estimer, en revendiquant la notion de blasphème, que les victimes l’avaient « bien cherché ». Contre les « identitaires de tous bords », le manifeste, usant de termes rassembleurs, prône l’union de « tous ceux qui refusent de baisser les bras face aux atteintes contre la République et ses principes ».

Nombreuses et diverses personnalités

Sur ces bases très générales, le mouvement naissant recueille plusieurs milliers de signatures et rassemble des centaines de participants lors d’une première réunion publique en mars 2016. Sans pouvoir départager qui, alors, se considère comme membre et qui est sympathisant, on note l’implication auprès du Printemps républicain de nombreuses et très diverses personnalités, parmi lesquelles la femme de lettres et essayiste Elisabeth Badinter, le philosophe Marcel Gauchet, les anciennes ministres Fadela Amara et Fleur Pellerin, la journaliste Anne Sinclair, l’avocat Richard Malka (défenseur de Charlie Hebdo), le chercheur spécialiste du monde arabe Gilles Kepel, le journaliste et ancien grand maître du Grand Orient de France Patrick Kessel, la journaliste directrice de Causeur Elisabeth Levy… Par la suite, d’autres réunions publiques, l’une le 6 janvier 2018 intitulée « Toujours Charlie », en partenariat avec la Licra et le Comité Laïcité République, et la suivante, un « après-midi de débats » le 30 novembre 2019 sous sa seule responsabilité, emmèneront dans son orbite (mais pas forcément dans ses rangs en tant que membres) une nouvelle série de noms connus. On peut citer à cet égard les anciens premiers ministres Manuel Valls, Bernard Cazeneuve et Jean-Pierre Chevènement, l’ancien ministre François de Rugy, l’ancienne ministre Françoise Nyssen, la maire de Paris Anne Hidalgo, la présidente de la région Ile-de-France Valérie Pécresse, le philosophe spécialiste de la laïcité Henri Peña-Ruiz, l’essayiste Raphaël Enthoven, le président du Conseil régional des Hauts-de-France Xavier Bertrand…

Cette énumération, très partielle, montre les limites et le flou (ce qui n’est pas en soi répréhensible) de l’identité de « gauche » dont se réclame le mouvement : il faudrait plutôt parler d’une certaine gauche, ouverte à la droite et accueillant les républicains « des deux rives », selon l’expression consacrée par les courants dits souverainistes. La liste des premiers signataires du manifeste de 2016 est toujours consultable sur le site de l’association. Déterminer le degré d’implication de chacune ou chacun ou distinguer précisément qui, six ans plus tard, se réclame encore pleinement du mouvement ou a pris du champ réclamerait une enquête à part entière. Au chapitre de l’attractivité dont a pu et su faire preuve le Printemps républicain, je dois confesser ma surprise rétrospective de découvrir, dans cette liste, des noms qui, à mon sens, déjouent encore un peu plus les classifications. Sans exhaustivité et sans préjuger de leur position actuelle, il s’agit par exemple de l’avocate Marie Dosé, de l’ancienne leader lycéenne (1998) et aujourd’hui militante féministe et écologiste Loubna Méliane (j’avais lu son livre Vivre libre, publié en 2004 chez Oh!Editions, qui relate notamment son insoumission à un mariage arrangé, soit exactement le genre de témoignage qu’une certaine gauche a décidé d’ignorer), du comédien et écrivain François Morel, du fondateur de l’Observatoire du conspirationnisme Rudy Reichstadt… Leurs divers engagements de longue date en faveur de l’effectivité des droits humains universels et de la défense des règles démocratiques m’inspirent une estime particulière.

La logique de la punchline

Ces quelques derniers noms, et d’autres encore, non mentionnés ici, représenteraient-ils une aile « modérée » de ce mouvement ? Des non-violents égarés au milieu d’une foule batailleuse ? En tout cas, ce ne sont pas des forcenés notoires et ils n’apparaissent pas dans la chaîne ininterrompue de polémiques accompagnant le chemin du Printemps républicain, qui revendiquait fin 2019 plus d’un millier d’adhérents. Ces polémiques – dont nous donnerons plus loin un exemple éclairant – démarrent sur les réseaux sociaux, espace d’affrontements permanents et terrain de prédilection pour une poignée de responsables du mouvement. Elles illustrent les effets d’entraînement et la radicalisation qui semblent indissociables de la cause laïque lorsque celle-ci, devenue sujet politique central, ne se définit plus que dans son rapport à l’islam. Elle s’écarte ainsi, paradoxalement, de sa dimension universaliste et s’affranchit de son cadrage juridique, qui place tous les cultes à stricte égalité de droits et d’obligations (sauf dans les trois départements d’Alsace-Moselle, restés sous le régime du Concordat de 1802).

Comme toujours lorsque s’installe une polarisation, les excès d’un camp forment autant de justifications au camp adverse, et vice-versa, chaque pôle se nourrissant de l’autre… cet autre dont la nocivité dénoncée sans relâche devient une nécessité existentielle, garantissant la pérennité du combat. Le mode d’expression des représentants homologués, officiels, du Printemps républicain, semble relever de cette logique de la punchline à tout prix, qui, insensiblement mais sûrement, déborde de la forme pour influer sur le fond. Pour autant, et même si elle n’apparaît pas spontanément au premier plan, l’existence de ce que l’on serait tenté d’appeler la « version calme » de l’adhésion aux idées du Printemps républicain ne doit pas être occultée. Elle encourage à affiner l’analyse, au risque d’indisposer les « durs » des deux camps qui tiennent à préserver un monolithisme symétrique garant de leur complémentarité objective.

Mécanique binaire

Dans ce climat, en effet, concevoir la nuance ou même la simple circonspection deviennent des attitudes psychiquement coûteuses pour qui les adopte. Elles mènent soit à un silence contraint et frustrant, soit à l’exercice d’une parole libre mais déclenchant d’éprouvants effets de meute sur les réseaux sociaux. A ce sujet, posons une fois pour toutes que les deux côtés sont aussi bien pourvus. Si vous êtes « pour » le Printemps républicain, ou seulement si vous vous aventurez à partager avec celui-ci un motif ponctuel d’indignation, alors vous êtes forcément – dans l’esprit des « contre » – un odieux raciste islamophobe, partisan d’une perversion discriminatoire de la laïcité, complice de l’extrême droite ou même y appartenant. Vous voilà habillé de brun pour la saison et pour les suivantes. Mais si vous vous opposez au Printemps républicain, que ce soit en général ou sur un point précis, le costume que vous taillent ses inconditionnels n’est pas plus enviable. Vous êtes donc, au mieux, un idiot utile de l’intégrisme et au pire un complice de l’horreur djihadiste. Au prochain attentat (à condition qu’il soit islamiste), attendez-vous à être montré du doigt parmi ceux qui ont idéologiquement « armé le bras des assassins ».

Il est quasiment impossible d’échapper à cette mécanique binaire car chacun des deux camps a ses snipers numériques qui guettent à l’horizon l’apparition de tout sujet exploitable. Le but est de s’en emparer, d’y poser sa griffe et de se l’approprier dans des termes outranciers tels que plus personne, après ne peut l’aborder sans être identifié à son exploitation extrême. Le moindre écart par rapport à la juste ligne est alors sanctionné avec une exaltation d’inquisiteur. Ainsi, exprimer un sentiment de malaise au spectacle d’une petite fille voilée – vivante contradiction avec l’argumentaire d’usage (par ailleurs entendable) sur l’existence du libre choix – suffit à se faire accuser d’islamophobie par les uns. A l’inverse, venant des autres, le verdict de complaisance avec l’islamisme tombera vite sur la tête de l’imprudent qui jugerait que la provocation adolescente d’un collégien invoquant « le Coran de La Mecque » lors d’une algarade en classe n’est sans doute pas un appel au terrorisme ou que toute contestation verbale de la loi de 2004 (interdisant les signes religieux ostensibles à l’école publique) n’est pas une « atteinte à la laïcité ». Les exemples sont légion où, sur une base factuelle au départ anecdotique ou très secondaire, s’enclenchent des batailles polémiques de dimensions et de durées diverses. En dresser l’inventaire occuperait un « livre noir », qui ne serait d’ailleurs pas sans intérêt mais n’est pas notre objet ici.

[à suivre]

L.C.