Blog-interview / Luc Bérille / SE-UNSA

Partie 1

Les syndicats d’enseignants contre la légitimité démocratique ?

Sans s’inquiéter du caractère encore exagérément discret de ce blog, Luc Bérille, secrétaire général du SE-UNSA (SE pour « syndicat des enseignants ») a accepté de s’y prêter au jeu d’une « blog-interview » sur la situation générale de l’éducation et sur le parcours ministériel de Xavier Darcos. Pourquoi sous cette forme et pourquoi Luc Bérille ? L’intérêt d’une blog-interview, comme l’a prouvé la publication ici même (« post » du 14 novembre 2008) du texte intégral d’un entretien accordé par Xavier Darcos au Monde est d’abord de permettre à un propos de se développer sur un format long. Le but n’est pas d’obtenir la « petite phrase » politique, même s’il peut y en avoir aussi, mais de pousser les questions, de faire affleurer la complexité, de voyager un peu dans l’esprit de l’interlocuteur.

Le projet est qu’il y ait d’autres blog-interviews. Notamment, mais pas seulement, de syndicalistes. Démarrer avec le SE m’a paru intéressant dans le contexte de fronde en cours de généralisation que nous connaissons dans l’éducation : c’est, à mon sens, l’exemple même d’une organisation qui pouvait être partenaire d’une démarche réformatrice, même impulsée par la droite, mais que la politique ministérielle – et, plus largement, la tournure prise par le sarkozysme réel – ont contrainte à prendre ses distances.

Dans cette première partie, Luc Bérille répond aux interrogations sur les suppressions de postes dans l’éducation et sur la question de « la légitimité démocratique » (c’est aussi le titre dernier livre de Pierre Rosavallon, Le Seuil, 2008). Autrement dit : les syndicats sont-ils fondés à vouloir empêcher Nicolas Sarkozy de réaliser un point clé de son programme électoral ?

Précisons qu’après huit ans à la tête du SE, Luc Bérille quittera ses fonctions de secrétaire général en mai 2009 pour rejoindre l’équipe nationale de l’UNSA au niveau interprofessionnel.

Luc Cédelle

Interview

 

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L.C. Revenons sur les suppressions de postes dans l’éducation qui continuent d’empoisonner le climat à tous les niveaux, même à l’université. On a l’impression que cette question tourne à l’obsession, non ?

 Luc Bérille. C’est le gouvernement, et singulièrement le président de la République, qui en ont fait une véritable obsession. Le principe du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant en retraite a ainsi été érigé en préalable. Du coup, le point de départ de toute politique est devenu celui de la suppression d’emplois. Avec cette logique, on ne pose plus la question des besoins de service public ou celle des missions à assumer. Chaque ministère écope d’abord de son lot de suppressions d’emplois à réaliser et tente ensuite laborieusement d’habiller plus ou moins bien ces opérations d’économies. Cela amène à des grands écarts dangereux. L’exemple le plus frappant à l’Education nationale est celui de la suppression de 3000 postes de RASED : on en voyait bien la finalité comptable mais le non sens éducatif a rapidement éclaté au grand jour. Le ministère disait d’un côté qu’il fallait venir en aide aux élèves les plus en difficulté mais, pour atteindre les 13 500 suppressions prévues par la loi de finances 2009,  il supprimait de l’autre les réseaux d’aides aux élèves les plus en difficulté… Cette politique gouvernementale renforce ceux qui réduisent le débat éducatif à une question de moyens.  A l’antienne « des moyens supplémentaires » répond, symétriquement, celle des retraits d’emplois. Dire que des moyens supplémentaires suffiraient en soi pour améliorer l’Ecole est faux mais dire, comme le gouvernement, que le moins de moyens est la clé de l’amélioration est tout aussi absurde.

 Moins de moyens, mais pas non plus un effondrement… Le gouvernement projette de supprimer au total 80 000 postes, soit environ 10% des enseignants, selon un plan étalé sur 5 ans. Pour l’instant, en additionnant les suppressions de 2008 et de 2009, on arrive à 24 700 postes, soit pas plus de 3% de l’effectif d’enseignants. Les syndicats, dont le vôtre, crient au désastre. N’est-ce pas plutôt un ajustement ? 

Non, car s’il s’agissait d’un ajustement, deux aspects devraient quand même guider les répartitions de moyens : le quantitatif et le qualitatif.  Le quantitatif, ce sont les évolutions de la démographie scolaire. De ce point de vue, il n’y aurait rien de choquant à ce que les dotations évoluent proportionnellement aux effectifs d’élèves à accueillir.  Le problème, c’est que ce n’est absolument pas le cas ! Dans le budget 2009, le premier degré se voit retirer l’équivalent de 3750 emplois alors qu’une dizaine de milliers d’élèves supplémentaires sont attendus. Dans le second degré, on attend environ 10 000 élèves en moins mais on retire l’équivalent de 6500 emplois ! Sur l’ensemble de l’enseignement scolaire, à démographie constante, la rentrée 2009 devra donc se faire, côte enseignants, avec 10 000 emplois de moins. L’autre aspect important pour la répartition des moyens, du moins lorsqu’on affiche l’ambition de diminuer l’échec scolaire, devrait être le qualitatif. C’est ce qui touche, par exemple,  aux moyens d’appui pour des actions pédagogiques particulières : dédoublements ou travaux en petits groupes, etc. Mais, dans un tel contexte budgétaire, vous imaginez  quelle place il reste à ce type de sujets…

D’accord, cela étant, un autre aspect des choses est volontiers occulté par les syndicats : personne ne perd son emploi dans l’Education nationale, puisque la diminution du nombre de postes se fait uniquement en ne remplaçant pas une partie des départs en retraite, à peu près un sur trois depuis deux ans. Or, à entendre les syndicats d’enseignants, on jurerait qu’il y a des licenciements massifs…

 D’abord, des pertes sèches d’emplois, n’oublions pas qu’il en existe dans l’Education nationale pour les personnels non titulaires. Je pense en particulier aux « emplois aidés », qui n’ont que des CDD très limités dans le temps et dont l’arrivée en fin de contrat signifie le chômage. Il est vrai que, concernant les emplois de titulaires, le statut de la Fonction publique garantit l’emploi, et les économies se font via les non remplacements de départs en retraite. C’est pourquoi nous n’avons jamais utilisé, au SE-UNSA, le terme de licenciements, car il serait juridiquement erroné. Par contre, nous avons parlé de « plan social » parce que, dans l’opinion publique, il est synonyme de suppressions d’emplois massives.

Nous l’avons fait pour caractériser le budget 2009, initialement  présenté par le gouvernement comme triennal, ce qui signifiait, au bas mot, 40 500 suppressions d’emplois programmées de 2009 à 2011 dans l’Education nationale. Nous voulions ainsi donner une échelle de mesure à tout un chacun : 40 000 emplois, c’est comme si les activités en France d’EADS, de Peugeot-Citroën ou encore du Crédit Lyonnais  disparaissaient d’un coup. Il y a beaucoup d’inquiétude sur l’emploi en ce moment avec la crise mais imaginez que l’une de ces entreprises mette la clé sous la porte du jour au lendemain, cela ferait évidemment les gros titres.

C’est pourtant froidement ce qui est envisagé pour l’Education nationale, sans que nos concitoyens s’en rendent vraiment compte. Et n’oublions pas non plus que, dans une période d’accroissement massif du chômage, le non remplacement des fonctionnaires partant en retraite entraîne des places en moins aux concours de recrutement, donc autant d’emplois dont on prive les jeunes.

La « casse », le « démantèlement », une « saignée », une « attaque sans précédent », etc. Les syndicats disent cela tous les ans depuis… on ne sait même plus depuis quand. Comment les prendre au sérieux ? 

 On sait depuis quand ! Depuis 2002 quand, après l’élection de Jacques Chirac, le nouveau ministre de l’Education, Luc Ferry, se voit confier la lourde tâche de revenir sur une grande première obtenue avec Jack Lang et le gouvernement Jospin : le principe d’un budget pluriannuel qui permettait enfin une planification du recrutement. Depuis cette période, les budgets n’ont cessé de supprimer des emplois, l’arrivée de Nicolas Sarkozy ayant entraîné une accélération massive pour les raisons que je viens d’évoquer. Néanmoins, il faut faire attention aux excès de vocabulaire et, de ce point de vue, la critique est juste : à force d’empiler les grands mots, on risque de banaliser.

Cela étant, il faut quand même reconnaître qu’un cap politique a effectivement été franchi : non seulement on n’avait jamais assisté à des suppressions aussi massives, mais la politique du gouvernement à l’égard de la Fonction publique a elle aussi franchi un cran. Le rôle et la place de l’Etat sont explicitement visés avec la RGPP (révision générale des politiques publiques), tandis que les modes de fonctionnement du service public, le statut des fonctionnaires qui le servent sont aussi l’objet des attentions gouvernementales. Très clairement, il s’agit d’y importer des éléments ayant cours dans le secteur privé. L’objectif d’abolition de la sectorisation scolaire s’inscrit dans ce cadre de façon extrêmement inquiétante.

Cela étant, tout le monde gagnerait à ne pas tomber dans la caricature. J’ai suffisamment d’expérience en matière de carte scolaire pour constater que toutes les suppressions ne déclenchent pas forcément de lever de bouclier. Les mobilisations sont motivées par des situations où les conditions d’enseignement risquent de s’en trouver dégradées. Mais localement, lorsqu’il s’agit d’un authentique réajustement de moyens, je constate que les collègues s’y résignent, même s’ils auraient parfois des idées pour conserver ces moyens et les utiliser dans l’intérêt des élèves. Signalons d’ailleurs que c’est très majoritairement l’intérêt des élèves qui motive nos collègues lorsqu’ils rentrent dans l’action.

Revenons en arrière. Dès le départ, Xavier Darcos – et Nicolas Sarkozy lorsqu’il avait reçu les syndicats d’enseignants en juin 2007 – ont répété qu’ils ne renonceraient pas à réduire les postes. Pourtant, vous n’aviez pas l’air si fâchés à l’époque. Pourquoi, aujourd’hui, faire comme si vous découvriez la Lune ?

Le programme du candidat Sarkozy était clair concernant la réduction des effectifs de la fonction publique. Cela dit, il peut y avoir loin de la coupe aux lèvres : le « non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant en retraite », c’est une formule. La mise en œuvre est plus difficile lorsque la population, y compris vos propres électeurs, découvrent ses implications pratiques. Je connais peu de parents volontaires pour que leur propre enfant en fasse les frais.  J’observe d’ailleurs que les suppressions qui créent, à juste titre, beaucoup d’agitation dans l’Education nationale sont inférieures à ces 50 %. En juin 2007, lorsque le président nous reçoit, c’est pour nous annoncer qu’il supprimera les décrets de Robien concernant le service des enseignants du second degré. Pour mémoire, c’était le moyen qu’avait trouvé Gilles de Robien pour supprimer des emplois et cela avait déclenché un fort mouvement de résistance dont le SE-UNSA était partie prenante. Nous n’étions évidemment pas fâchés que le président nous annonce qu’il nous accordait ce que nous revendiquions ! Quant à aujourd’hui, nous ne faisons pas comme si nous découvrions la Lune. Au lendemain de l’élection présidentielle, Nicolas Sarkozy bénéficiait d’un fort taux de confiance. Il pouvait y avoir une certaine incrédulité dans l’opinion quand nous essayions, à l’époque, de préfigurer la mise en œuvre pratique de son programme. Je remarque que le candidat Sarkozy s’en était prudemment tenu à des formules générales sans en détailler devant les électeurs les conséquences prévisibles. Les choses ont aujourd’hui largement changé et notre discours et nos actions sont beaucoup mieux comprises, voire désormais soutenues par l’opinion.

L’idée de ne pas remplacer tous les départs en retraite (un sur deux en principe, mais ce principe, comme on vient de le voir, a été assoupli) dans la fonction publique était un axe fort de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Sur ce sujet, personne n’a été pris de court et les électeurs ont tranché. Votre refus acharné ne pose-t-il pas un problème de légitimité démocratique ?

 Le SE-UNSA est un syndicat républicain. Il ne conteste évidemment pas la légitimité du gouvernement à gouverner, d’autant que l’élection présidentielle de 2007 s’est caractérisée par un fort taux de participation. Cela étant, nous procédons en fonction de nos propres mandats syndicaux et pas de l’élection présidentielle. La question que vous posez est intéressante car elle renvoie au fonctionnement de notre démocratie. Celle-ci est assise en France sur un système de représentation, à plusieurs volets : son volet politique, dont procèdent les élections politiques, mais aussi son volet social. Les organisations syndicales relèvent elles aussi de la démocratie représentative. Le SE-UNSA par exemple, est le second syndicat du monde enseignant français. Lorsque je le dis, ce n’est pas moi qui l’affirme, ce sont les enseignants qui l’ont tranché par leurs votes aux élections professionnelles de décembre dernier. Nous sommes donc nous aussi dépositaires d’un mandat électif de représentation. Bien sûr, je ne confonds pas les enseignants avec le peuple français mais, au plan social, les enseignants sont légitimes, pour ce qui les concerne, à être entendus. Ce serait une erreur d’opposer démocratie politique et démocratie sociale. Je pense qu’au contraire, elles sont complémentaires et que l’une ne peut fonctionner sans l’autre. D’ailleurs, la Constitution dit, par exemple, que notre république est sociale, et fait du droit à se syndiquer ou à faire grève un droit constitutionnel. Une partie du problème de respiration démocratique que l’on ressent en France tient sans doute à cette mauvaise articulation.

Ce qui arrive aujourd’hui dans l’Education nationale, cette crispation, ce ressentiment, tout cela n’était-il pas écrit d’avance, dans le programme du candidat Sarkozy ? Ou bien y avait-il place pour des scénarios différents ?

D’abord, tout n’était pas dans le programme présidentiel. Pour ne prendre que deux exemples, la suppression des cours du samedi matin en primaire ou la réforme du lycée n’ont jamais été évoquées par le candidat Sarkozy. Le président n’en parle pas davantage dans la lettre de mission qu’il a donnée au ministre de l’Education nationale. Cela étant,  les grandes orientations du programme présidentiel étaient largement contradictoires avec nos mandats, en particulier le double mouvement préconisé, et de réduction de l’engagement de l’Etat, et d’introduction en son sein de règles de fonctionnement libérales.  Mais dans le conflit en cours, il y a, en plus du problème des contenus, celui de la méthode. Les décisions tombées d’en haut, annoncées au coin d’un journal télévisé, le déferlement de mesures menées au pas de charge, tout cela a beaucoup contribué à crisper la situation. L’absence de dialogue et d’écoute, la brutalité génèrent un sentiment de mépris. Là, d’autres façons de faire, donc d’autres histoires étaient possibles.

Demain la suite et fin de cette blog-interview : De quoi Darcos est-il le nom ?

Enseignants chercheurs, mastérisation : quand on veut (reculer), on peut…

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Manifestants IUFM le 29 janvier

Après un premier report du 31 décembre 2008 au 15 février 2009, la date limite fixée pour le dépôt par les universités des « maquettes » de nouveaux masters préparant aux concours d’enseignement vient d’être reculée au 31 mars. Cette annonce, présentée sous un angle purement technique (« le serveur restera disponible jusqu’au 31 mars ») est intervenue le vendredi 13 février, à peine trois quarts d’heure avant le communiqué de l’Elysée enjoignant Valérie Pécresse d’explorer de « nouvelles pistes » sur l’organisation du travail des enseignants-chercheurs.

Sur ce dossier des enseignants chercheurs, il s’agit de plus en plus clairement, même si la manœuvre est progressive et ne veut surtout pas dire son nom, d’un recul. Le 11 février, lorsque Mme Claire Bazy-Malaurie, la médiatrice nommée le 9 par Valérie Pécresse,  s’est exprimée pour la première fois publiquement à l’issue d’une rencontre avec des syndicalistes et en présence de la ministre, ce fut pour dire qu’elle travaillait sur « un nouveau texte ». Et Valérie Pécresse précisait, sur le vif, que son projet de décret allait néanmoins « servir de base au travail de négociations avec les syndicats ». En outre, la ministre avait fixé à deux mois la durée d’une concertation supplémentaire.

Le moindre glissement sémantique, en communication de crise, prend une importance cruciale. Cette fois, c’est l’instance suprême, l’Elysée, qui s’exprime et choisit de créer l’événement. Il ne s’agit plus d’un nouveau texte sur des bases anciennes, mais de « nouvelles pistes » à explorer. Très précisément, indique le communiqué officiel, le président de la République a demandé que soient « rapidement explorées de nouvelles pistes pour l’évaluation des enseignants chercheurs et l’organisation de leurs services ».

Serait-on également en présence, dans le dossier de la « mastérisation », d’une amorce de recul ? Formellement, non. « Ils veulent se donner l’apparence de la souplesse », affirme André Ouzoulias, professeur à l’IUFM de Versailles. Mais il estime quand même que le calendrier de la mastérisation, « déjà à la limite » avant ce report, n’est désormais « pas jouable » sur le plan technique. Cette nouveauté ne lui apparaît pourtant pas décisive car, « ce n’est pas une réforme, c’est une désorganisation »Philippe Meirieu, professeur en sciences de l’éducation à Lyon et ancien directeur de l’IUFM de Lyon pense pour sa part que « au point où on en est, le bâclage ne changera rien ».

Cette annonce a néanmoins pour conséquence de déplacer une échéance clé de cette réforme vers la fin mars, soit à une date suffisamment lointaine pour que le gouvernement puisse espérer avoir dépassé l’actuelle situation de crise universitaire. Et dans l’extrême immédiat, le dossier de la mastérisation devient, au moins symboliquement, moins brûlant. Donner plus de temps n’est pas « passer en force ». Et en donner autant est, peut-être, créer les conditions ultérieures d’un report plus important.

Le calendrier est un élément crucial dans ce processus de réforme de la formation des maîtres : une fois élaborées dans les universités, les maquettes de diplômes doivent d’abord être remises à l’agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (AERES). Celle-ci doit les expertiser, éventuellement demander des modifications ou des compléments, puis les valider, le tout pendant une période de « navettes » qui peut durer environ un mois.

L’agence doit en effet analyser des centaines de propositions. Une seule université peut avoir à présenter des dizaines de maquettes différentes de masters : pour les futurs professeurs de lycée et de collège, pour les professeurs des écoles, pour ceux des lycées professionnels, pour les CPE, etc. Selon  un décompte effectué par la coordination nationale des IUFM, mobilisée contre la réforme, une cinquantaine d’universités auraient d’ores et déjà, sous des formes diverses (votes des différents conseils, décisions du président) refusé de remettre leurs maquettes ou différé cette remise.

Une fois les diplômes validés par l’AERES et le nombre d’inscrits connu, l’administration de l’éducation nationale doit s’accorder avec chaque université pour mettre au point le calendrier des stages qui seront suivis au sein des établissements scolaires, par les étudiants en master se destinant à l’enseignement. Le système actuel de stages, complexe, étant modifié de fond en comble par la suppression de la deuxième année d’IUFM, cette étape déjà jugée angoissante par les universités et les rectorats avant le nouveau report le sera encore plus après.

Tous les délais sont certes compressibles sur le mode très sarkozien du « quand on veut, on peut », mais si une série d’avancées administratives et techniques devait continuer à manquer, il arriverait un moment de basculement où chacun constaterait que l’application de la réforme « dès la rentrée 2009 » serait compromise. Et si, au moment de ce constat, la situation politique a évolué de telle sorte qu’un remaniement est à l’ordre du jour…

Xavier Darcos, tout en refusant de reporter d’un an le début d’application de cette réforme, comme le lui demandent les universités, a affiché sur ce dossier une attitude d’inflexibilité agacée : il estime que les universités qui persisteraient à ne pas remettre leurs maquettes se tireraient une balle dans le pied, s’exposant à la concurrence d’autres établissements. Le ministre de l’éducation se dit assuré, « en tant que recruteur », de trouver suffisamment de candidats aux concours. Il avait cependant évoqué, notamment devant la FSU récemment, de possibles « mesures transitoires ».

Mais ce sont d’autres propos, surprenants, qui ont été les plus marquants.

Invité jeudi 12 février à 13 heures de l’émission « Les grandes gueules » sur RMC, le ministre a fait en sorte d’en respecter le titre en manquant pour le moins de respect au système actuel de formation et à ceux, formateurs ou stagiaires des IUFM, qui y travaillent.

Il a notamment déclaré que  « les professeurs passent un examen, un concours, ils sont mis dans l’Institut de formation des maîtres, où on leur apprend des théories générales sur l’éducation et puis de temps à autre ils vont remplacer un professeur absent. Ce n’est pas comme ça qu’on forme des gens. Autrement dit, ils sont sans arrêt devant un simulateur de vol. Alors que dans le système que je propose, ils ne seront pas dans un simulateur de vol, ils s’installeront dans le cockpit avec un copilote et ils entreront dans la carrière ».

Actuellement, un futur maître d’école effectue pendant sa deuxième année d’IUFM (celle-là même que la réforme actuelle veut supprimer) un stage en responsabilité (c’est-à-dire qu’il a la responsabilité effective de la classe) d’un jour par semaine devant une classe (le fameux « stage filé » mis en place par Gilles de Robien), ainsi que six semaines entières, soit 216 heures. Un futur professeur de collège ou lycée passe, lui, 6 à 8 heures en classe par semaine toute l’année, soit au moins 216 heures également.

Par rapport à ce dispositif de formation en alternance, peu à peu amélioré par chacun des prédécesseurs de Xavier Darcos, la réforme est nettement en retrait. Elle prévoit des stages d’observation et de pratique accompagnée en master 1, et des stages en responsabilité de « 108 heures maximum » en master 2 pour 40 000 étudiants (120 000 ont passé les concours en 2007 pour quelque 15 000 reçus). Elle prévoit également un « tutorat » de 3 heures par semaine la première année d’enseignement.

L’inexactitude et le ton des déclarations de Xavier Darcos ont déclenché un tollé, dont on peut avoir une idée en lisant la réaction, sur son blog, d’une personne aussi posée que peut l’être Philippe Watrelot, des Cahiers pédagogiques. Quelle mouche a piqué le ministre ? S’agit-il d’une « sortie » maîtrisée ou d’un dérapage incontrôlé ?  Les observateurs en sont, sur ce point, réduits aux conjectures, insatisfaisantes. A-t-il voulu faire « du Sarkozy » ? Il est vrai qu’en matière de discours durablement et inutilement provocant, se mettant à dos une communauté entière, il est difficile de surpasser celui commis par le président lui-même, le 22 janvier sur le thème de la recherche. Les politiques sont parfois bizarres…

Luc Cédelle

Raison et déraison dans les amphis

Voilà trois « brèves d’amphis », issues du mouvement universitaire et étudiant en cours. Elles ne résument pas ce mouvement, ne le discréditent pas non plus mais en montrent cependant certains aspects qui ne sont pas toujours à son avantage et sur lesquels les médias, pourtant décriés dans les AG et censés être à la botte du pouvoir, ne s’attardent pas forcément.

Brève n° 1 : l’éternel retour du référentiel bondissant. C’était le lundi 2 février, entre 12h et 14 h, à l’université de Paris-Diderot Paris 7 (les nouveaux espaces universitaires à côté de la Bibliothèque de France), et c’est ma collègue Catherine Rollot qui me l’a rapporté. L’une des premières « AG » de la saison, amphi 1A. Deux cents étudiants entassés sur des bancs écoutent un étudiant qui leur démontre « les dangers des réformes Pécresse ». Après l’explication sur le décret réformant le statut des enseignants-chercheurs, vite expédiée, d’autres sujets sont abordés, plus anxiogènes pour les étudiants. La « suppression du Capes et des IUFM » au premier chef.

Sur les IUFM, il s’agit bien d’une disparition ou plutôt d’une extinction programmée. Tout le monde, gouvernement compris, est à peu près d’accord, non sur la pertinence de cette mesure ni sur ses motivations, mais sur la réalité du processus engagé. Il n’en est pas du tout de même sur la « suppression » des concours d’enseignement, qui procède de l’intention prêtée au gouvernement par ses opposants. Cette intention fait l’objet de démentis de la part du gouvernement. Le raisonnement est typique de l’éducation nationale : on se bat contre une mesure réellement prise, mais aussi contre toutes celles qui pourraient être prises. Les potentialités étant par définition sans limites, chaque conflit spécifique prend ainsi la dimension d’un combat de civilisation.

L’étudiant tribun : « C’est la fin du cadre national du capes et de l’enseignement en général. Finis les IUFM ! Bien sûr tout n’était pas parfait, ils ont été critiqués, à juste titre. Savez vous comment on appelle dans les IUFM, un ballon de rugby ?  Un référentiel bondissant aléatoire ». Comme d’habitude, ce bobard répercuté sans un atome d’esprit critique procure à son auteur un succès assuré, des rires éclatent dans l’amphi. Le ballon a encore atteint son but. Et la rationalité a encore régressé. Je ne peux que renvoyer à mon article « référentiel bondissant » qui a inauguré ce blog et que l’on retrouve sans peine en cliquant sur ces mots dans la colonne de droite.

 Brève n°2 : « bientôt des diplômes négationnistes ? » Il s’est dit beaucoup de choses raisonnables à l’AG qui s’est tenue le vendredi 6 février au centre Censier de l’université Paris 3. Mais aussi pas mal de choses choquantes, qui ne semblaient pourtant choquer personne. Passons sur les couplets habituels : la « fin des diplômes nationaux » ; la « disparition des disciplines non rentables » ; les « entreprises qui vont s’accaparer les universités », les universités qui, n’étant pas dans le plan Campus « vont disparaître »…

Un étudiant de l’UEC (union des étudiants communistes) prend la parole. Il n’est que l’un parmi des dizaines d’intervenants, tous inscrits préalablement auprès de la tribune et attendant sagement leur tour de parole. La coutume, tout à fait démocratique, est que chaque intervenant au micro se présente et fasse état, s’ils existent, de ses engagements syndicaux, associatifs ou politiques. « Oui, commence l’étudiant de l’UEC, aujourd’hui la casse de l’enseignement supérieur, c’est aussi la casse de la République »…

Et d’enchaîner sur l’accord passé en décembre entre le ministère des affaires étrangères et le Vatican pour la reconnaissance des diplômes délivrés par les établissements d’enseignement supérieur catholiques. Cet accord a déclenché des polémiques sur le respect de la laïcité. Jusque là, c’est la routine. Mais l’intervenant va plus loin. Aujourd’hui, dit-il, faisant référence à l’affaire Richard Williamson, « il y a des évêques négationnistes ». Ce qui l’amène à cette question : « Est-ce qu’aujourd’hui, on aura des enseignements négationnistes qui vont être reconnus par l’Etat ? » Dans l’amphi, personne ne bronche.

Brève n°3 : « le plus grand coup porté depuis Vichy ». La scène se passe le lundi 9 février vers 14 heures 30 dans le mythique amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne, plein à craquer, où les présidents ou vice-présidents de neuf universités demandent au gouvernement, dans un « appel solennel », de retirer ses projets de réforme controversés sur le statut des universitaires et la formation des enseignants. Les universités concernées sont Paris-III Censier, Paris-IV Sorbonne, Paris-VIII Saint-Denis, Paris-X Nanterre, Paris-XIII Villetaneuse, Montpellier-III, Besançon, Rouen et Grenoble-III, auxquelles s’est associé l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).

Cet appel est lancé à l’occasion d’une « conférence sur les réformes de l’université » tenue à l’initiative du président de Paris-IV, le philologue Georges Molinié, qui a succédé à ce poste au très droitier Jean-Robert Pitte. A la tribune, emporté par sa verve, le président Molinié hausse le ton pour décrire les méfaits de la réforme Pécresse. « Ce n’est pas du bling-bling, cette réforme (…) Elle n’est pas faite par hasard (…) Derrière tout ça, il y a l’esprit de la LRU : libéralisme, privatisation, désengagement de l’Etat… » Et le président de Paris IV- Sorbonne de conclure : « C’est le plus grand coup porté à l’école de la République depuis Vichy ».

Luc Cédelle

Le cartable light ne passera pas !

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Xavier Darcos visitait, lundi 2 février dans l’après-midi, le Salon de la maroquinerie. « Assez insolite », a-t-il reconnu, « même si la vie d’un ministre de l’éducation est pleine d’imprévus ». Maroquinerie, maroquin, changer de maroquin… Mais qu’allons-nous chercher là ? Les associations d’idées, forcément perverses, vont vite lorsqu’un ministre éprouvé dans son ministère aspire, comme chacun le ferait à sa place, à d’autres terrains d’action.

Il s’agissait seulement pour Xavier Darcos, ce lundi, de se concentrer sur « un sujet récurrent évoqué à chaque rentrée » mais non moins « important pour les familles » : le poids du cartable, et comment le réduire. Le ministre était venu remettre aux lauréats les prix du concours « Un cartable léger et solide », lancé au début de 2008 à son initiative.

Début 2008 : il y a un siècle… Les grèves, en ce temps-là, n’étaient pas convaincantes, les étudiants étaient calmés, les manifestations n’étaient pas menaçantes, les syndicalistes n’étaient pas très flambants et le ministre ne se privait pas de le faire remarquer. Mais ce n’est pas le sujet…

« Le concours « Un cartable léger et solide », dit le communiqué ministériel, a choisi de mobiliser l’imagination, la créativité et la collaboration dans le travail des jeunes, dans une double démarche d’éducation et de santé publique, en les appelant à imaginer un cartable de moins d’un kilo, adapté à l’âge, au poids et à la morphologie des écoliers et des collégiens ».

L’opération a rencontré un vif succès : plus de 100 projets, émanant aussi bien de collégiens, lycéens, étudiants et professionnels ont été soumis au jury, présidé par Anne-Marie Sargueil, présidente de l’Institut Français du design. Au terme « d’intenses délibérations », le jury a décerné 3 prix et 5 mentions spéciales.

Le 1er prix de l’Education nationale, doté de 15 000 euros,  a été décerné à un professionnel : Laurent Lescure, designer à Paris. Un prototype « sobre et fonctionnel », a commenté Xavier Darcos.

Le 2ème prix de l’Education nationale (10 000 euros) a été attribuée à Delphine Berthier et Camille Da Silva, du lycée Ernest Hemingway de Nîmes – académie de Montpellier.

Un prix spécifique Oséo de 6000 euros a été décerné à Alain Bellacicco, Luc Laurent, Paul Reveyron, et Florent David de l’école SUPMECA Paris de Saint Ouen – académie de Créteil. Oséo est un établissement soutenant l’innovation et la croissance des PME.

Cinq « mentions spéciales » ont ensuite été attribuées à d’autres projets : « numérique », « originalité », « collège », « modularité » et « tendance ».

cimg0170.1233631154.JPGXavier Darcos et Laurent Lescure, 1er prix

Plusieurs des recteurs concernés étaient présents. Des chefs d’établissement et des professeurs aussi, puisque c’est au travail de leurs élèves qu’il était rendu hommage. En fait, c’était plus la permanence de l’Education nationale et de ses valeurs qui s’exprimait dans cette manifestation que le caractère éphémère d’un mandat ministériel.

Accessoirement, c’était aussi, pour le ministre, un moment sans ennemis.

Il faut dire que ces derniers ont, scandaleusement relâché leur vigilance à cette occasion. Enfin quoi ! Pas le moindre manifestant pour conspuer le « cartable light », symbole utilitaire et démagogique de l’allègement des exigences et du démantèlement des savoirs scolaires ? La combativité baisse.

Luc Cédelle

Formation des maîtres : une analyse critique du projet Darcos par Jean Ferrier, ancien directeur des écoles au ministère

Dénommée « mastérisation » parce qu’elle instaure le recrutement des professeurs à bac + 5 (donc au niveau master), la réforme de la formation des enseignants décidée en mai 2008 par le gouvernement implique la disparition à terme des instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM). Les responsables et personnels de ces instituts s’étaient jusqu’à présent limités à une contestation écrite ou verbale de ce projet, tandis que leurs directeurs tentaient de négocier à la fois avec le gouvernement et avec les universités, qui ont absorbé les IUFM depuis 2007. De leur côté, les universités renâclent, jugeant trop précipité le calendrier prévu par le gouvernement, qui veut appliquer le nouveau système aux concours de 2010.

Le durcissement du climat social et politique dans l’éducation et le développement d’une contestation dans les universités (contre le projet de décret réformant le statut des enseignants-chercheurs) ont amené la constitution à Paris le samedi 31 janvier, par une centaine de représentants issus d’une quinzaine d’IUFM d’une « coordination nationale des personnels des IUFM et des départements universitaires impliqués dans la formation des enseignants ». Celle-ci appelle les personnels et les étudiants à la grève à partir du 2 février avec les autres universitaires. Elle exige le « retrait » du projet et « l’ouverture de négociations pour une autre réforme de la formation et du recrutement ».

cimg0125.1233623202.JPGManifestants IUFM à Paris le 29 janvier

Voici, sur cette réforme de la formation des enseignants, une critique que Xavier Darcos ne peut ni classer parmi les « résistances au changement » ni attribuer aux « pédagogistes ». Dans les débats sur l’école primaire, le nom de l’inspecteur général Jean Ferrier est associé à un célèbre rapport, remis en septembre 1999 à Ségolène Royal, alors ministre déléguée chargée de l’enseignement scolaire… et prestement enterré. Intitulé « Améliorer l’efficacité de l’école primaire », ce texte sans complaisance est néanmoins resté une référence. Jean Ferrier a d’ailleurs fait partie des personnalités consultées par le Haut-Conseil de l’Ecole (HCE), puis par la commission POCHARD sur l’évolution du métier d’enseignant.

Déjà très sévère pour l’école primaire, son rapport de 1999 estimait à « 25 % d’une classe d’âge la proportion des élèves en difficulté ou en grande difficulté à l’entrée du collège » et appelait à un « recentrage » sur les apprentissages. Sur l’école élémentaire, il dénonçait notamment le « flou » des horaires d’enseignement, le défaut de pilotage des réseaux d’aides spécialisées (les RASED) et le caractère « embryonnaire » du travail d’équipe. Il jugeait aussi à propos de l’école maternelle que sa réputation avantageuse n’était étayée par « aucun état des lieux rigoureux » et qu’elle manquait d’objectifs précis.

Depuis son départ en retraite en 2005, Jean Ferrier, 69 ans, a créé et anime un cabinet international de conseil (CEEF) spécialisé dans les questions d’éducation et de formation. Auparavant, sa carrière lui a fait occuper toutes sortes de postes à tous les niveaux hiérarchiques de l’Education nationale, dont il a été un personnage clé. Ancien instituteur et directeur d’école rurale, puis professeur de collège, de lycée, de classes préparatoires, inspecteur d’académie, conseiller du ministre de l’éducation Lionel Jospin de mai 1988 à mai 1990, il a ensuite été directeur des écoles de mai 1990 à avril 1992, inspecteur général de l’éducation nationale de 1992 à 2001 et de 2002 à 2005 dans le groupe du premier degré et recteur de l’académie de Poitiers de mars 2001 à octobre 2002.

Je crois utile de donner ci-après l’intégralité du texte que Jean Ferrier a bien voulu me confier.

Luc Cédelle

Réflexions sur le recrutement et la formation des maîtres, par Jean Ferrier, Inspecteur général honoraire, ancien Directeur des écoles 

Le ministère a confirmé et précisé ces dernières semaines la façon dont seraient dorénavant recrutés et formés les professeurs de l’éducation nationale. Des discussions sont en cours avec les universités sur ce projet qui devrait entrer en vigueur en 2010 et suscite de nombreuses controverses. L’analyse en reste cependant difficile, notamment parce que le débat sur la formation est pollué par des déclarations de principe dont l’objectivité, quelle que soit la position avancée, n’est pas toujours assurée : depuis leurs origines, les IUFM sont l’objet de propos laudatifs par les uns, d’une critique systématique de la part des autres. La vraie question qui mérite d’être posée, dans le contexte actuel, est de savoir quelle organisation du recrutement et de la formation des maîtres sont les plus à même de conduire à une amélioration significative des résultats des élèves, quel que soit le niveau dans lequel ils se trouvent.      Il ne s’agit pas ici d’entrer dans la polémique, mais d’essayer de voir quelles questions peuvent ou doivent être posées et quelles solutions pourraient éventuellement permettre d’y répondre.

1.  Sur le niveau de recrutement

Peut-on, en premier lieu, toujours parler en toute généralité de la formation des maîtres ? Dans le premier degré, même si les épreuves sont nationales, le recrutement est organisé sur le plan académique. La formation des maîtres est confrontée à des difficultés différentes à Toulouse où l’on recrute un élève professeur pour 14 candidats et dans l’académie de Créteil où l’on peut se présenter au concours avec une chance de réussite de 39 %. L’efficacité de la formation, ici, est, pour partie, fonction des conditions du recrutement.

Ne pas le reconnaître est occulter une partie du problème actuel.       Depuis une trentaine d’années, on construit la formation en faisant l’hypothèse que plus le niveau de recrutement universitaire est élevé, plus efficace est l’enseignant nouveau. Il est évidemment difficile d’aborder le problème sous cet angle, après les déclarations ministérielles sur le niveau de formation des maîtresses qui accueillent des enfants de deux à trois ans. On peut cependant se demander si ce postulat est pertinent : cinq années de spécialisation dans le domaine juridique valent-elles mieux que trois années de formation aux différentes disciplines enseignées dans les écoles pour la formation des maîtres du premier degré ? Ceux qui étaient les plus « petits » auparavant y trouvent peut-être, sans doute même, un surcroît de dignité. Est-ce un signe de qualité plus grande pour autant ?      

En l’absence, hautement regrettable, de modalités permettant de démocratiser l’accès à la fonction enseignante, le niveau de recrutement à bac + 5 ne risque-t-il pas d’avoir pour conséquence première un assèchement quantitatif du vivier qui, à ce niveau, ne sera déjà pas considérable, en écartant des concours des jeunes issus des milieux populaires qui ne pourront pas faire le sacrifice de trois années d’études supplémentaires après un DUT ou un BTS alors que, jusqu’ici, une année supplémentaire pour se doter d’une licence était suffisante pour se présenter au concours ?  Si cette hypothèse devait se confirmer, la distance culturelle entre les maîtres et les élèves des milieux populaires risque de s’accroître fortement et l’on aurait là un vrai problème, à la fois quantitatif et qualitatif à résoudre. Sans doute est-il question d’instaurer des bourses « au mérite », mais rien ne dit selon quels critères elles seront proposées, ni à quels étudiants elles seront destinées.       

2.      Sur la qualité de la formation actuelle

Engagée sur un fond de critiques sévères en direction des IUFM, la réforme préparée par le gouvernement provoque à son tour une mobilisation parce qu’elle représenterait elle-même une dégradation de la qualité de la formation. Mais, dispose-t-on d’une évaluation solide de la qualité de la formation dispensée aujourd’hui en IUFM ?      Les métiers de l’enseignement sont devenus très complexes à tous les niveaux.

« Faire cours », c’est-à-dire faire une belle leçon, bien construite, bien nourrie et documentée mais sans se préoccuper de ses effets sur les apprentissages des élèves correspond à un fonctionnement complètement périmé du métier d’enseignant, quel que soit le niveau considéré : le cours traditionnel valait beaucoup plus par sa qualité propre que par son effet. On exige aujourd’hui des enseignants qu’ils adoptent une autre logique et qu’ils travaillent avec un objectif de résultats en cherchant à prendre en compte les problèmes d’apprentissage des élèves. L’enseignant est devenu une sorte de clinicien de la pédagogie : il doit être capable d’analyser la situation des élèves, de prévenir leurs difficultés et, le cas échéant, d’y remédier. Si cela concerne évidemment les élèves socialement défavorisés, cette nécessité est loin d’être limitée à une catégorie particulière.      

Cette évolution suppose une formation à large spectre, comprenant outre les contenus disciplinaires, une formation à la psychologie, à la sociologie, à la didactique, à l’histoire de l’école…. On peut se réjouir de la création d’une épreuve « portant sur les aspects concrets du fonctionnement du système éducatif » et d’un entretien permettant de « vérifier les connaissances du candidat relatives aux valeurs et aux exigences du service public ». On regrettera en revanche l’absence dans le projet ministériel de toute évocation concernant l’ensemble des disciplines susceptibles d’éclairer les difficultés d’enseignement et d’apprentissage : la sociologie – les difficultés rencontrées par les maîtres dans certains quartiers auraient pourtant dû y conduire – et la psychologie de l’enfant et de l’adolescent.      

On peut comprendre que les concours, donc la formation, puisqu’elle leur est antérieure, soient de même nature pour l’enseignement dans les différents types de lycées, surtout si, comme c’était leur vocation à l’origine et comme le dit le texte ministériel, les agrégés, dotés d’un concours spécifique, occupent pour l’essentiel les classes d’examen des lycées et les classes post bac. C’est déjà sans doute moins vrai pour les collèges (qui peut soutenir qu’enseigner à des élèves de sixième et à des élèves de terminale corresponde exactement au même poste de travail ?) et un choix de cette nature devient même discutable dans l’enseignement primaire : l’école maternelle souffre de façon évidente de l’absence de formation spécifique pour les maîtres qui accueillent ses élèves.

Enseigner à un élève de cours élémentaire ou de cours moyen n’a rien à voir avec la prise en charge d’élèves de trois à cinq ans. Un concours unique pour l’école primaire pourrait se concevoir si la formation était postérieure au concours et différente pour les deux niveaux de l’école primaire. Comme ce n’est pas le cas, il serait tout à fait opportun d’organiser des formations spécifiques, au moins pour partie, et donc des concours à épreuves différentes. Le concours de professeurs des écoles, tel qu’il est formaté est, de toute évidence, organisé pour des maîtres de l’enseignement élémentaire. De quelle formation vont pouvoir bénéficier les maîtres qui se destinent à l’enseignement en école maternelle ? Encore que sur ce point, il semble que l’on ait fait quelques progrès depuis la rencontre du ministre avec l’association des enseignants d’écoles maternelles.      

3.      Sur le rôle des stages et des formateurs 

On voit mal, dans le projet ministériel, comment seront organisés les stages des élèves professeurs, depuis la simple observation d’une leçon jusqu’au stage en responsabilité. Quelle doit être la place des stages accompagnés, des stages en responsabilité, dans la formation actuelle des maîtres ? On ne peut que reprendre ici les comparaisons qui ont été faites avec la formation des personnels de la santé : imagine-t-on des médecins ou des infirmiers prenant en charge des malades sans avoir fait des stages auprès des praticiens confirmés, sans avoir, sous leur contrôle, pratiqué les gestes professionnels dans tous les services des établissements de santé ? Qu’est-ce qui pourrait justifier qu’il n’en soit pas ainsi pour exercer le métier d’enseignant, sauf à considérer qu’enseigner n’est pas un métier ?

On peut s’interroger par ailleurs sur la capacité qu’auront les universités, qui sont très loin du terrain, à organiser des stages de cette nature.      Si l’on peut comprendre sans difficulté l’organisation de mastères disciplinaires pour les lycées et collèges, il en va autrement pour l’école primaire. C’est à une véritable crise des ciseaux, comme disent les économistes, qu’est confronté ce niveau d’enseignement : depuis la création de l’école primaire, ses maîtres ont, jusqu’au début des années 1970, toujours été formés à toutes les disciplines qu’ils devaient enseigner.

Depuis une trentaine d’années et l’élévation progressive du niveau du recrutement, les candidats n’ont, le plus souvent, pratiqué qu’une discipline tout au long de leur parcours universitaire, après avoir abandonné des disciplines dès le lycée. Dans le même temps, le nombre de disciplines à enseigner à l’école s’est élargi avec l’entrée dans les programmes des langues vivantes, de l’informatique, des actions de sensibilisation à l’environnement, au développement durable, à la santé, à la sécurité… alors même qu’il n’y a eu aucune suppression et que la durée de la scolarité élémentaire a été réduite, au total, d’une année depuis la fin des années 60.     

Quelle formation l’université sera-t-elle en mesure de mettre en place pour permettre aux enseignants de prendre en charge des enfants plus agités, souvent ballottés entre des parents séparés, mobilisés par la télévision et les « Gameboy » et tout ce qui est demandé par le système en matière d’apprentissage ? La « mastérisation » de la formation pourra-t-elle et saura-t-elle s’adapter à ces exigences ? Quelle formation spécifique sera donnée aux maîtres du second degré qui commencent souvent leur carrière dans des collèges ou des lycées particulièrement difficiles ou à ces jeunes enseignants du primaire que l’on affecte sur quatre classes parfois (une par jour, de quatre niveaux différents), dans lesquelles ils doivent enseigner toutes les disciplines ?     

Une autre question n’a fait l’objet d’aucune allusion dans le texte ministériel : à aucun moment la fonction de « formateur » n’est évoquée. On peut au moins se poser quelques questions sur le sujet : peut-il y avoir une véritable formation sans formateurs ? Un enseignant chercheur de l’université est-il nécessairement un formateur ? Un maître qui a 10 ans de métier est-il nécessairement un formateur ? Quelle formation mettra-t-on en place pour les formateurs et par qui sera-t-elle assurée ?     

Un dernier point enfin : deux éléments nouveaux méritent considération, d’une part, l’élévation du niveau de recrutement qui va retarder de deux ans l’âge d’entrée dans la carrière (qui est actuellement de 26 à 27 ans) et dans la fonction publique, d’autre part l’âge des enseignants au moment de leur départ à la retraite. L’âge tardif d’entrée dans la fonction et l’augmentation de l’espérance de vie entraînent inévitablement une augmentation de la durée de la carrière pour permettre d’obtenir une retraite à taux plein, sauf à en diminuer le montant. Les enseignants devront effectuer probablement 41 ou 42 annuités au moins pour pouvoir y prétendre. On peut considérer en conséquence qu’ils quitteront leurs fonctions aux alentours de 70 ans. On peut comprendre, dans ces conditions, qu’il est urgent de se pencher sur les cursus professionnels, de se poser la question de la formation continue pour permettre à cette catégorie professionnelle d’évoluer dans sa carrière, soit au sein de l’éducation nationale, soit dans d’autres secteurs de la fonction publique, soit encore, s’ils le désirent, dans le privé.

Carnets de manif – changement d’ambiance

cimg0103.1233622244.JPGLa preuve, s’il en manquait, qu’il y a des mécontents partout. 

Sur les grands boulevards, à Paris, un jour de colère du populaire. 29 janvier 2009: journée nationale interprofessionnelle de grève et de manifestation pour l’emploi et le pouvoir d’achat, à l’appel de l’ensemble des syndicats, dont ceux de l’éducation. A droite, on dirait que c’est plutôt colère du fonctionnaire, mais d’une part ce n’est pas toujours exact et d’autre part ce n’est, de toute façon, pas un bon jour pour la droite.

Très grosse, interminable manif. Selon la police: 65 000 personnes. Selon les organisateurs: 300 000. Au plan national, puisqu’on manifestait aussi en province, entre un million et deux millions et demi de manifestants. D’aucuns auront beau chipoter, c’est le genre d’événement qui fait distinguer un avant et un après.

Mais, grands dieux, d’où sortent-ils, tous ces manifestants ? Où étaient-ils pendant les dix-neuf derniers mois ? « Rêve générale » proclame partout l’autocollant du jour. On croit rêver, en effet,  même si, remarque un dirigeant syndical, l’atmosphère dans le cortège est plutôt empreinte de gravité. Convergence des luttes, chère à l’extrême gauche ? Convergence des inquiétudes, rectifie-t-il.

Ci-dessous, la tête du défilé (mais il y avait des milliers de

personnes avant) avec le service d’ordre syndical.
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Ci-dessus, une des « inquiétudes »: des étudiants et enseignants

des IUFM d’Ile-de-France manifestent contre la réforme Darcos

de la formation des enseignants

Du point de vue du maintien de l’ordre, cette manifestation, pour des raisons qui restent à éclairicir, marque un tournant, marqué par l’apparent abandon de toutes les précautions prises jusqu’alors pour éviter au maximum les incidents violents. Des confrères m’ont indiqué que la toute dernière manifestation lycéenne (celle du 15 janvier, où ils n’étaient que quelques centaines) avait déjà tranché sur les précédentes par un comportement policier plus dur (et donc, en amont, des instructions plus dures) . Cette fois, je suis témoin de ce qui m’appparaît bien comme une nouvelle ligne suivie en matière policière…

Bévue ou « provoc »?

Jeudi, à 20 heures… Boulevard Montmartre. Six heures après le début de la manifestation à 14 heures à la Bastille. Le flot continue de se déverser sur les boulevards, destination place de l’Opéra, lieu prévu pour la dispersion. S’agissant d’une manifestation d’une telle dimension, des dizaines de milliers de personnes se sont déjà dispersées à cet endroit. Aucun problème de violence sur tout le parcours – les « jeunes » ne sont pas massivement présents et les services d’ordre syndicaux sont visibles et solides. Mais chacun sait que le point sensible est la dispersion…

En fait une heure auparavant, des incidents ont déjà éclaté à Opéra entre forces de l’ordre et certains manifestants (environ 200, diront les dépêches d’agence), à l’initiative de ces derniers. Mais boulevard Montmartre, à cet endroit et à cet instant, la foule ignore tout de ces échauffourées.La partie du cortège qui défile est hérissée d’une forêt de drapeaux Sud. Pas précisément de grands amis des forces de l’ordre, mais pas non plus, démarche syndicale oblige, des fauteurs d’affrontements.

A bien y regarder, cette partie de la manifestation accueille aussi des « anarchistes » (l’étiquette est aussi floue que « ultra gauche » mais permet quand même de se situer), notamment un petit groupe qui, juché sur un camion sonorisé façon ravers revendique sa solidarité avec les accusés de Tarnac. Mais tous défilent sans tension particulière.

Tout d’un coup, gyrophares allumés, une file de fourgons de gendarmes mobiles descend le boulevard Montmartre, sur la gauche. Les véhicules, arrivant dans le dos des manifestants, roulent assez vite pour obliger chacun à s’écarter vivement. Ebahis, les manifestants ne comprennent pas ce que ces véhicules, avec leurs occupants, viennent faire là. En moins d’une minute, l’atmosphère devient électrique. Alors que la file de fourgons s’approche de l’embranchement entre le boulevard Haussmann qui continue tout droit, et le boulevard des Italiens,où se poursuit la manifestation, elle est obligée de ralentir pour éviter de percuter les gens.

Mais le climat a déjà changé du tout au tout. Des huées s’élèvent. Un manifestant tape sur un fourgon avec le bois de sa banderole. D’autres tambourinent avec les mains sur les carrosseries. La colonne de fourgons, qui est à gauche du cortège, veut bifurquer à droite vers le boulevard Haussmann, ce qui l’oblige à couper le parcours de la manifestation. De premiers projectiles, bouteilles et pierres, fusent. Les gendarmes sortent des véhicules, matraques et boucliers en main.

Ils se placent en formation, à reculons, à l’entrée du boulevard Haussmann, au milieu des camions des syndicalistes en train de ranger banderoles et sonos. La confusion règne. Les syndicalistes s’éclipsent. De premiers heurts, limités mais imprévisibles, opposent des manifestants exaspérés aux forces de l’ordre. Résultat de cette étonnante manoeuvre: les échauffourées étaient concentrées sur la place de l’Opéra, elles sont désormais étalées sur toute la fin de la manifestation. Authentique bévue ou provocation calculée? Je n’ai pas les moyens d’en juger.

Une fragile accalmie s’instaure lorsque les gendarmes s’éloignent. Au loin, une colonne de fumée et des lueurs s’élèvent de la place de l’Opéra. Lorsqu’on s’approche, des débris jonchent le sol. Plusieurs centaines de personnes, certaines assises sur le bitume en signe de non-violence, font face aux forces de l’ordre,majoritairement CRS à cet endroit. Des poubelles entassées en travers de la chaussée brûlent.

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La police charge violemment, à plusieurs reprises, pour dégager la zone. A 20 heures 30, une jeune femme (les dépêches d’agence ont écrit « un homme », moi j’ai vu une jeune femme) gît sur la chaussée. Apparemment consciente, elle geint, la tête dans une flaque de sang. Des pompiers lui viennent en aide et préparent son transfert dans leur ambulance.

D’après les témoins présents, elle n’a pas été frappée mais, violemment percutée par la charge, elle est tombée en se heurtant la tête contre le sol. « Bravo les CRS! » crient des jeunes, énervés, écoeurés. Tout autour, il règne une ambiance indéfinissable: la violence est à la fois partout – un projectile qui part, des coups de matraque à la volée, des CRS qui coursent un jeune – et nulle part puisque les badauds et les manifestants pacifiques sont nombreux. La jeune femme est enfin chargée sur le brancard des pompiers. Il reste une tache sombre, du sang sur le bitume.

Luc Cédelle

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PS. Il faut voir les vidéos en ligne sur Dailymotion sur les incidents à Opéra. Le plus fascinant est l’absence de peur de manifestants qui, entourés de CRS, continuent de les « traiter ».

http://www.dailymotion.com/rue89/video/x870hx_opera-la-manif-degenere_news

FIDL :Xavier Darcos sur la défensive face au pouvoir jeune

Montparnasse. Siège de la confédération FO, samedi matin, 24 janvier 2009. Xavier Darcos sort de sa voiture et salue chaleureusement Alix Nicolet, la présidente de la FIDL (fédération indépendante et démocratique des lycéens) qui l’attendait à l’entrée. Il tape amicalement sur l’épaule de Marouane Zaki, le secrétaire général, lui promettant en riant qu’il n’est pas venu « entuber » les lycéens (interviewé par Ruth Elkrief le 6 janvier, Marouane avait répété une bonne dizaine de fois que les lycéens ne devaient pas « se faire entuber » ; depuis, l’interview tourne sur le Net).

http://fr.youtube.com/watch?v=Vr1Jd1CMc-g

Deux minutes plus tard, le ministre de l’éducation est à la tribune des « Etats généraux des élus lycéens », réunis pour le week-end par la FIDL. Il n’a fait que répondre positivement à l’invitation de celle-ci, formulée « par principe, parce que c’est quand même l’Education nationale », confiait sa présidente juste avant son arrivée.

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Xavier Darcos est en costume, mais sans cravate. A sa gauche, Alix Nicolet, et à la gauche celle-ci, Loubna Méliane, ancienne leader du mouvement lycéen de… 1998 (contre quoi, déjà ? surtout contre Claude Allègre), venue apporter ses encouragements aux « mobilisations » d’aujourd’hui.

« La FIDL m’a invité, je suis venu », commence le ministre, ajoutant : « Si on m’avait dit il y a un mois que je viendrais à un congrès de la FIDL (il se trompe, ce n’est pas un congrès, NDR), je n’y aurais pas cru ». « Ce n’est pas facile pour vous, pas non plus facile pour moi », enchaîne-t-il, se livrant à l’exercice délicat consistant à ne pas en faire trop, tout en essayant de créer une familiarité avec la salle.

« Nous sommes de part et d’autre de bonne foi (…) J’ai toujours considéré que les mouvements lycéens étaient porteurs d’idées honorables ». Il en vient à parler de la réforme, qu’il situe dans une perspective de justice sociale. « La situation n’est pas acceptable telle qu’elle est (…). Le système français reproduit aujourd’hui les inégalités sociales ».

Xavier Darcos rappelle aussi, pour montrer qu’il sait où il se trouve, que l’assistance a l’habitude de « faire des rimes en os » avec son nom : « Darcos tu l’as dans l’os, Darcos aux Galapagos, etc. ».  Il parvient à détendre un peu l’atmosphère, sans plus. Puis, il insiste sur l’idée que l’on « repart de zéro », qu’il « n’y a pas de sujet tabou, ni de maquette préfigurée » de ce que sera la réforme.

Arrive le moment des questions de la salle. La première porte sur le découpage des études en semestres. Le ministre se garde d’argumenter sur un aspect de la réforme retirée le 15 décembre, et renvoie aux prochains mois. « J’ai demandé à tous les recteurs de faire en sorte que des débats soient organisés dans tous les lycées ». Il n’oublie pas d’évoquer, pour l’encourager, la mission confiée à Richard Descoings et admet que « ce qui a manqué » jusqu’à présent était « l’appropriation du projet par les lycéens ».

Les autres questions sont plutôt des occasions de hausser le ton en lui lançant, sous les applaudissements : « vous favorisez l’échec scolaire ! » ou « vous cassez le service public ! ». « Vous êtes plus le ministre de l’économie de l’éducation nationale que le ministre de l’éducation nationale ! » sera la formule la plus intensément ovationnée. Xavier Darcos reprend alors, sur la défensive, son argumentation habituelle sur le taux d’encadrement inchangé malgré les 11 200 suppressions de cette année et assure qu’il en sera de même avec les 13 500 nouvelles réductions programmées. « Je sais, vous ne croyez pas… », dit-il plusieurs fois devant la rumeur de désapprobation, avant de répéter que « globalement, le service éducatif n’est pas modifié » par ce processus.

Loubna Méliane l’interpelle avec rudesse sur le thème des « classes surchargées », puis les questions se bousculent. Le ministre « ne peut pas faire tout ce que vous désirez », dit-il, affirmant qu’il « n’est pas insensible à l’argument qu’il est difficile d’aller au-delà de 30 élèves par classe ». Soulignant qu’il n’a « pas voulu jouer les démagos » il propose de « discuter » des propositions qui sortiront de ces états généraux. « Vous n’avez pas le temps de rester ici tout le week-end, sinon vous auriez appris plein de choses », lui lance Alix Nicolet, déplorant aimablement qu’il ne soit « pas en capacité » de répondre aux attentes des lycéens, lesquels ne manqueront pas de « se mobiliser » en conséquence… Au moment de prendre congé, M. Darcos sera néanmoins applaudi avec la même politesse qu’à son arrivée.

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Chez l’organisation lycéenne rivale, l’UNL (union nationale des lycéens) qui réunissait elle aussi environ 200 lycéens tout le week-end à Paris, dans un amphi de Jussieu  pour une « convention des élus lycéens », suivie d’un « congrès », la visite du ministre  à la FIDL déclenchait des sarcasmes. (photo gracieusement fournie par Martin Pradier, de l’UNL)

Si les délégués de la FIDL pouvaient paraître peu conciliants, ceux de l’UNL ne l’étaient, dans l’ensemble, pas du tout. Majoritaire dans les instances de représentation des lycéens, cette organisation maintient la ligne intransigeante adoptée dès le retrait de la réforme le 15 décembre et consistant à exiger en préalable absolu à toute discussion l’abandon de toutes les suppressions de postes dans l’Education nationale. Les propos de sa présidente, Lucie Bousser, dénonçant le « massacre » de l’éducation nationale et des services publics par le gouvernement, ne laissent place à aucune perspective de compromis avec le ministère sur la nouvelle phase du processus de réforme des lycées.

Si l’UNL n’avait pas de ministre à l’affiche, et surtout n’en aurait pas voulu, de nombreuses organisations et personnalités avaient répondu à son invitation : la plupart des organisations syndicales d’enseignants (le Snes étant représenté par Claudie Marteens et l’UNSA-Education par Patrick Gonthier) étaient présentes, ainsi que l’Unef en la personne de son président Jean-Baptiste Prévot.

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Moins évident : Philippe Meirieu, accompagné de Philippe Watrelot, des Cahiers pédagogiques (photo Martin Pradier) étaient venus samedi parler pédagogie devant les délégués. Certainement pas, de la part de personnalités favorables à la réforme du lycée, pour les inciter à durcir leur position. Mais tel n’était pas le cas non plus des syndicalistes, attentifs à ne pas se montrer pesamment directifs mais dans l’ensemble soucieux de voir la principale organisation lycéenne s’enfermer dans une perspective d’affrontement sans issue avec le gouvernement.

Luc Cédelle

PS

Martin Pradier, lycéen de terminale S au lycée Francisque-Sarcey à Dourdan (91), membre de l’UNL et représentant lycéen au CAVL (conseil académique de la vie lycéenne) de Versailles, est passionné de photo. Il est possible d’avoir un aperçu de son travail sur le lien suivant:

http://full-sail-exodus.deviantart.com/

Xavier Darcos : « Je suis un gentil garçon, mais… »

cimg00761.1232796208.JPGQui a dit qu’on ne pouvait pas réformer l’école ? Certainement pas Xavier Darcos. « Oui, cette maison est réformable ! », a-t-il assuré lors de sa conférence de presse, jeudi 22 janvier, consacrée à son « programme d’action pour 2009 ». Il n’est donc pas question de renoncer à ce qu’il a défini comme « les réformes que nous avons hardiment engagées ». « Avant moi et après moi, il y aura des ministres réformateurs », a ajouté M. Darcos.

En paraphrasant (peut-être volontairement) la devise des Cahiers pédagogiques (changer la société pour changer l’école, changer l’école pour changer la société), le ministre a affirmé que « ne pas vouloir changer l’école, c’est refuser de faire évoluer la société ». Evoquant plus particulièrement sa réforme du primaire, M. Darcos a cependant commencé par admettre que les changements engagés étaient importants. « C’est beaucoup, je le reconnais »,a-t-il déclaré, « mais quand je demande à l’école primaire de se réformer, ce n’est pas pour embêter les gens ».

Le ministre a consacré quelques instants à commenter les actions d’enseignants hostiles à sa politique et qui refusent d’accomplir certains tâches comme l’évaluation de CM2 en ce moment, ou bien les deux heures hebdomadaires d’aide individualisée pour les élèves les plus en difficulté. « Qui, a -t-il demandé, a intérêt à ce qu’on n’évalue pas les élèves ? S’agit-il d’organiser l’opacité du système scolaire ? De quoi a-t-on peur ? Qu’est-ce que nous avons à cacher? ».

« Je suis un gentil garçon, mais je suis aussi un responsable ministériel », a dit Xavier Darcos, prévenant que les refus, de la part d’enseignants, de faire passer les évaluations ou d’effectuer les heures d’aide individualisée à l’école primaire, « ne risquent pas d’attirer de (sa) part un élan de sympathie ». Le ministre en a profité pour lancer un « appel solennel aux organisations syndicales afin qu’elles se désolidarisent de ces professeurs peu nombreux qui refusent de faire le soutien ou d’évaluer les élèves ». Il a ajouté que ces refus étaient « des phénomènes tout à fait marginaux ».

« une polémique insensée »

A propos des Rased, le ministre a confirmé son annonce de sur la réduction de moitié des postes supprimés en 2009 et a condamné au passage « une polémique insensée, absolument excessive ».

Commentant sur le mode ironique les informations données par Le Monde daté du 22 janvier, Xavier Darcos a lancé : « J’en vois qui écrivent que ça y est ma mission est terminée, je peux plier bagage: ils vont être déçus ». « Ma lettre de mission, a-t-il poursuivi, s’inscrit dans une perspective beaucoup plus large, beaucoup plus ambitieuse. C’est un programme pour quelques mois. »

Pour décrire son état d’esprit, le ministre a utilisé, pour la première fois, une métaphore aérospatiale : « Une lettre de mission, c’est une rampe de lancement. Après, la fusée ne va pas s’arrêter en cours de route ». Rappelant qu’il ne saurait y avoir de projet politique sans projet éducatif, il a assuré que « le projet pour la nation ne s’arrête pas à quelques pages dactylographiées ».

Luc Cédelle

« Non au démantèlement de l’Ecole Maternelle, publique et laïque. Egalité des chances pour tous » : c’est sous ce slogan que les différents collectifs de parents et d’enseignants à l’origine en juin 2008 de la Nuit des Ecoles s’organisent un peu partout en France pour renouveler l’ opération. La date qui a été choisie pour l’Ile de France est le 23 janvier.

(lien Nuit des Ecoles : http://nuit.des.ecoles.over-blog.com/

Paroles de lycéen avant son déjeuner à l’Elysée

Elève en terminale littéraire au lycée Le Verrier de Saint-Lô (Manche), Cyril Lugbull a « bientôt 19 ans ». Lui qui était de toutes les manifestations en décembre et au premier rang de la mobilisation dans son lycée est invité par Nicolas Sarkozy, ce jeudi 22 janvier, à déjeuner à l’Elysée. Il n’est pas seul : c’est une délégation de 12 lycéens de Basse-Normandie qui est conviée à cette rencontre déjeuner, à laquelle doivent aussi participer Xavier Darcos, le ministre de l’éducation, Martin Hirsch, haut commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté et haut commissaire à la Jeunesse et Richard Descoings, directeur de Sciences Po Paris et chargé de mission sur la réforme du lycée.

Ce sera la deuxième fois, en quinze jours, que Cyril a l’occasion de dialoguer directement avec le chef de l’Etat. Lors de la visite de Nicolas Sarkozy à Saint-Lô, le 12 janvier, pour y prononcer ses vœux aux personnels de l’éducation, il avait déjà fait partie d’une délégation de lycéens reçue pendant une trentaine de minutes par le président de la République et par les mêmes interlocuteurs. Mais tout s’était fait, alors, de manière en grande partie improvisée et sur fond de manifestations parfois mouvementées, dans une ville quadrillée par les forces de l’ordre.

Cette fois, le temps a été pris de composer une liste « équilibrée », dit-il, de lycéens : garçons ou filles, élèves de l’enseignement général, technique ou professionnel… Presque tous sont élus à différents niveaux des instances représentatives que sont les CVL (comités de la vie lycéenne, présents dans chaque établissement), les CAVL (comités académiques de la vie lycéenne) et le CNVL (comité national de la vie lycéenne). Cyril ne fait pas partie de ces élus : comme un autre lycéen convié à ce déjeuner, il est juste « représentant » de son établissement, où les contestataires se sont regroupés en une « coordination » interne.

Autre indice que l’Elysée n’a pas sélectionné pour ce dialogue un échantillon de participants particulièrement compréhensifs : Lori Helloco, élève de première ES (économique et sociale) au lycée Jean-Guéhenno de Flers (Orne), militant et représentant départemental de l’union nationale lycéenne (UNL) et élu de la Basse-Normandie au CNVL en fait partie. C’est précisément à Flers que, le 24 octobre 2008, a eu lieu la première manifestation lycéenne significative contre la « réforme Darcos ».

Comme Cyril, Lori Helloco était déjà de la première délégation reçue le 12 à Saint-Lô par Nicolas Sarkozy. Cette rencontre s’était déroulée  à huis-clos dans une salle du centre culturel Jean-Lurçat, où le chef de l’Etat avait ensuite prononcé son discours et annoncé les nouvelles missions confiées à Martin Hirsch et Richard Descoings. « Vous avez la parole », avait lancé le président aux lycéens. Ces derniers s’étaient d’abord exprimés sur le thème des réductions de postes dans l’éducation nationale « trop nombreuses », menant à la multiplication des « classes surchargées » où les professeurs ne peuvent « effectuer un suivant suffisant des élèves ».

« Il nous est apparu que le Président et M. Darcos ont légèrement esquivé cette question », ont écrit les lycéens dans un compte rendu de cette réunion. Selon eux « le Président s’est montré très satisfait de cette rencontre », au point justement de vouloir la poursuivre par l’invitation à l’Elysée d’une délégation complète. Le « ressenti des élèves présents » a été que le président et le ministre de l’éducation avaient montré leur « volonté de reprendre un véritable dialogue », marquée par les nominations de Martin Hirsch et Richard Descoings. Tout en réaffirmant leur rejet d’une « politique d’économies vis-à-vis de l’éducation en général », les lycéens formulaient leur espoir « qu’une réforme juste, équitable, novatrice et bénéfique soit faite ».

Au mot près, c’est aussi la formule utilisée par Cyril Lugbull avant le déjeuner de ce 22 janvier à l’Elysée. Lui-même « intéressé », à titre personnel, par la nomination de Richard Descoings, dans laquelle il voit « une ouverture », il se montre critique envers la position des organisations lycéennes comme l’UNL et la FIDL, consistant à poser l’abandon de toute suppression de postes en préalable absolu à une reprise des discussions. Une position qu’il juge « totalement irréaliste ». Lui-même a milité à l’UNL lorsqu’il était en classe de seconde.

« Aujourd’hui, dit-il, je suis écologiste, je viens de prendre ma carte chez les Verts. Je n’approuve pas spécialement les positions du président de la République (il ne dit pas « Sarko », ni même « Sarkozy », ndr), mais ce qui est sûr, c’est qu’il est élu et qu’il est encore là pour au moins trois ans et demi ». Pour autant, il déplore aussi que l’actuel gouvernement soit « focalisé sur l’extrême gauche » avec, selon lui, « surtout la volonté de se fixer un ennemi ». Autre reproche à la politique suivie ces derniers mois et dernière remarque avant l’Elysée : « le dialogue, dit Cyril, il faut prendre le temps ».

Luc Cédelle

Nicolas, Xavier et la maternelle à deux ans

Toujours à propos du déplacement présidentiel à Saint-Lô, le lundi 12, décidément riche d’informations et d’anecdotes diverses…

Pendant que les mécontents manifestaient, et avant d’aller prononcer son discours au centre culturel, Nicolas Sarkozy visitait l’école Calmette et Guérin. Même lorsqu’elle est prévue largement à l’avance (à moins que ce ne soit à cause de cela) l’irruption dans une innocente salle de classe du président de la République, du ministre de l’Education, d’une brochette d’officiels, d’une cohorte d’agents de sécurité et d’une tribu journalistique porteuse de micros et caméras, déclenche rarement des échanges éblouissants de profondeur.

Du côté des politiques, c’est néanmoins une bonne occasion de montrer leur sens du contact, tandis que les « visités » de près sont en général ravis de l’événement. Mais cultiver l’empathie peut aussi mener à des contradictions cocasses. Avec mes remerciements aux journalistes de radio qui m’ont permis d’en prendre note, voici, didascalies comprises, un court extrait d’un dialogue, dans l’école, entre Nicolas Sarkozy, Xavier Darcos et un petit groupe d’enseignants.

Nicolas Sarkozy (sur le ton de celui qui est au courant) :

« Bon, on a la difficulté, avec la maternelle, de l’âge auquel on prend les enfants… Si on écoutait les parents, on les prend le plus tôt possible. Et en même temps, si on vous donne des enfants trop-trop jeunes, on n’est plus dans l’école, on est dans la garderie, hein ?

Les instits :

-Non,  non,  non ! Il y a toujours de l’éducation à faire, des apprentissages à faire…

Nicolas Sarkozy (expression de curiosité appuyée) :

– Vous  les prenez à quel âge, ici ?

Les instits :

– Deux ans, on les prend à deux ans. Dans le contexte…

Xavier Darcos (sur le ton du guide touristique) :

– C’est un département où on les prend assez tôt.

Nicolas Sarkozy (sérieux) :

– C’est-à-dire…. Vous les avez entre 2 ans et 6 ans ?

Les instits :

– Voilà, oui.

Nicolas Sarkozy (soudain admiratif) :

– Ca fait une différence fantastique, hein ? A gérer tout ça…

Conclusion : les super-enseignants de notre super-maternelle qui accueille les enfants dès l’âge de deux ans sont eux-mêmes fantastiques. Et on oublie toutes les polémiques qui ont précédé ? Il semble bien que oui, puisque la signature le 19 décembre par Xavier Darcos d’une déclaration commune entre le ministère et l’AGEEM (association générale des enseignants des écoles et classes maternelles publiques) a déjà marqué une rupture dans le discours gouvernemental à ce sujet.

« L’école maternelle, indique cette déclaration publiée dans le guide de l’AGEEM, accueille tous les enfants à partir de 3 jusqu’à 6 ans. Elle accueille aussi les enfants de 2 à 3 ans particulièrement dans les secteurs difficiles ruraux et urbains, en fonction des places disponibles. Elle se coordonne avec les structures de la petite enfance pour offrir un service de qualité aux enfants et leurs familles. Il en sera ainsi tant qu’une solution collective consensuelle concernant l’accueil des plus petits n’aura pas été définie. L’AGEEM sera associée à cette réflexion ».

Tout cela n’empêche pas l’auteur de ce blog, comme tous ses confrères en éducation, de continuer à recevoir chaque jour des dizaines de messages assurant que l’école maternelle tout entière est vouée à une prompte disparition, le gouvernement ayant décidé de la remplacer par des structures payantes. Une fois qu’une rumeur est bien lancée, elle ne s’arrête qu’en plusieurs mois…

Pour mémoire, en 2006-2007, 23,4% des enfants de deux ans étaient scolarisés en France (182 021 élèves), selon les chiffres du ministère, contre 35,3% en 2000-2001.

Luc Cédelle