Saint-Lô : à propos de la garde à vue d’un militant FSU

Un professeur d’histoire de Cherbourg, militant FSU et RESF (Réseau éducation sans frontières), Pascal Besuelle, a passé quelques heures en garde à vue, lundi 19 janvier. Les faits qui lui sont reprochés – « violence sur agent de la force publique » – remontent aux incidents entre manifestants et forces de l’ordre le lundi précédent à Saint-Lô (Manche), lors de la visite du président de la République, venu présenter ses vœux aux personnels de l’éducation. L’enseignant faisait partie du service d’ordre intersyndical.

Convoqué lundi à 10 heures, pour « affaire le concernant », au commissariat de Cherbourg, le professeur s’est vu, à son étonnement, signifier sa garde à vue avant d’être transféré à Saint-Lô. Il a été libéré en fin d’après-midi, sans avoir été mis en examen. Auparavant, Gérard Aschieri, secrétaire général de la FSU, était intervenu auprès du cabinet de Xavier Darcos ainsi qu’auprès de l’Elysée pour « que cela s’arrête ». « Il m’ont paru étonnés », a-t-il indiqué.

« Mon client dénie absolument avoir exercé la moindre violence à l’égard des forces de l’ordre », a déclaré son avocat, Me Patrick Martin, critiquant « un nouveau dévoiement de la garde à vue » et assurant que l’enseignant « se serait rendu à Saint-Lô si on le lui avait demandé. Selon lui, « il y a peut-être eu une bousculade mais alors cela n’a rien à voir avec une violence à l’encontre d’un agent de la force publique ».

Il s’agissait de la troisième garde à vue de syndicaliste dans le cadre de ces incidents du 12 janvier. Un militant CGT avait été gardé à vue quatre heures le jour même et un autre, interpellé un peu plus tard, avait été relâché le lendemain (« au bout de 23 heures 15 » selon les syndicats), sans suite judiciaire, ont indiqué la CGT et le PS du département.

Selon la FSU de la Manche, « très vite, la solidarité s’est organisée » tant à Saint-Lô qu’à Cherbourg, où ce professeur « est particulièrement connu pour son combat permanent pour les libertés publiques et individuelles ». Dans le collège des Provinces (Octeville) où il enseigne, « la totalité du personnel a décidé de débrayer à partir de 14h30 ». A Saint-Lô, une délégation intersyndicale, accompagnée d’élus, a été reçue par Khalila Sellali, directrice de cabinet du préfet. Celle-ci se serait, dans un premier temps, « étonnée de la garde à vue », avant d’estimer qu’en demandant l’assistance juridique, l’enseignant avait, de fait, déclenché la procédure.

Dans son communiqué, la FSU de la Manche met en cause, à propos des « multiples incidents » qui ont émaillé cette journée, « l’attitude agressive des forces de police ». Elle regrette notamment qu’un « important cortège de manifestants » ait été « empêché d’approcher l’école Calmette et Guérin », visitée par le président de la République. La FSU nie catégoriquement que  les syndicats aient pu « faire monter la tension ».

Présent à Saint-Lô le 12 janvier, mais dans l’impossibilité de m’éloigner trop longtemps du centre culturel Jean-Lurçat, où devait s’exprimer Nicolas Sarkozy, je n’ai pas été témoin des incidents. Comme la plupart des journalistes, ce jour-là, j’ai vu autour de ce lieu des manifestants pacifiques, contenus à bonne distance, derrière des barrières métalliques par des policiers ou gendarmes sans nervosité particulière.

Toutefois, d’autres manifestations avaient lieu en plusieurs points de la ville et, en arrivant en autocar, les journalistes ont pu constater sur leur parcours que des manifestants, très loin du centre, étaient pourchassés par les forces de l’ordre. Les dépêches des agences de presse ont par ailleurs fait état de certains incidents déclenchés par des manifestants, notamment en lançant des chaussures sur les forces de l’ordre ou en secouant les barrières métalliques.

Tout cela ne permet pas de conclure à la « criminalisation des mouvements sociaux », telle que dénoncée, après d’autres organisations, par la FSU de la Manche. En revanche, le « profil » du syndicaliste gardé à vue ainsi qu’une longue fréquentation, dans ce type de circonstances, des services d’ordre intersyndicaux rendent à mes yeux assez peu plausibles les accusations portées à l’encontre de ce militant.

Disons-le, la « garde à vue d’un militant FSU », cela fait mauvais genre. Et pas pour la FSU.

L.C.

Le témoignage de Pascal Besuelle à sa sortie (source FSU)

Convoqué à 10 heures au commissariat de Cherbourg, ma mise en garde à vue m’a immédiatement été signifiée. L’officier qui m’a reçu m’indique alors que je suis suspecté d’avoir commis des « violences contre un agent de la force publique » dans le cadre de la manifestation du 12 janvier à Saint Lô.

C’est évidemment cette mise en garde à vue qui m’a conduit à contacter un avocat cherbourgeois et non l’inverse comme affirmé par la directrice de cabinet du préfet lors de la rencontre avec l’intersyndicale organisée (lundi) après-midi. Ce même officier justifie la garde à vue par le fait que j’aurais pu refuser en l’absence de celle-ci de me rendre à Saint-Lô où les auditions devaient avoir lieu.

Je suis emmené ensuite au commissariat de cette ville et je fais la connaissance pour la première fois de ma vie des « geôles » de cet établissement. Le rituel déstabilisant ne m’est pas épargné : lacets de chaussure, montre, objets personnels confisqués, cellule sans fenêtre, matelas et couverture repoussants.

Trois auditions espacées d’une heure (pour bien réfléchir sans doute) ont lieu durant l’après midi, avec deux officiers différents, reprenant selon une technique éprouvée les déclarations de l’entretien précédent et construisant  un crescendo rôdé dans la délivrance des éléments à charge (photos très vagues et plainte …. de policier).

Tout au long de ces audiences, je n’ai cessé  d’affirmer que je n’avais à aucun moment de la manifestation exercé une quelconque violence que ce soit à l’égard des forces de l’ordre. J’ai souligné d’autre part le rôle modérateur du service d’ordre intersyndical dont je faisais partie à la demande de mon syndicat avec lequel je suis resté jusqu’à la dispersion complète de la manifestation.

Le dossier préliminaire va maintenant être transmis au Procureur de la République de Coutances qui décidera ou non des poursuites. Il va sans dire que je remercie du fond du coeur toutes celles et tous ceux qui à Cherbourg, Saint-Lô et ailleurs dans la région se sont très rapidement mobilisés pour exprimer leur solidarité.

Descoings, si tu savais…

La réaction de l’union nationale lycéenne (UNL) à la nomination – confirmée lundi 12 janvier – de Richard Descoings pour une mission de réflexion et de proposition sur le lycée est des plus sommaires et s’exprime dans une spectaculaire langue de bois. Dans un communiqué diffusé lundi après-midi, l’UNL « s’inquiète d’une volonté de préparer uniquement les lycéens à des grandes écoles risquant de mettre en concurrence les lycéens ».C’est le seul commentaire concernant l’arrivée de Richard Descoings.

Science Po = grande école = concurrence= lycéens en concurrence. Point barre. Rien sur les conventions Zep Sciences-Po et les polémiques qu’elles ont suscitées. Rien non plus sur les classes expérimentales lancées à l’initiative de Sciences Po, sur le type de projet pédagogique dans lequel elles s’inscrivent, sur la manière dont elles sont perçues par leurs élèves, sur les perspectives qu’elles ouvrent ou sur les impasses qu’elles révèlent. Rien, enfin, sur l’expérimentation en général dans l’enseignement secondaire. Comme si, pour l’UNL, tout cela n’existait pas.

Dans le même communiqué, l’UNL tient « à rappeler qu’elle ne transigera pas sur l’arrêt définitif des suppressions de postes comme seul préalable à toutes négociations sur la réforme du lycée ». Mais elle ne dit pas un mot de l’autre information du moment concernant les lycées : Nicolas Sarkozy, réaffirmant de manière plus nette un engagement déjà pris par Xavier Darcos, a promis que la réforme du lycée se fera « sans retirer un centime et un poste ».

Organisation lycéenne de gauche, l’UNL n’est pas obligée de sauter d’enthousiasme à chaque annonce du président de la République. Et elle n’est certes pas, non plus, la seule organisation dans l’éducation nationale capable de mouliner du slogan en toute circonstance. Mais lorsqu’on veut tenir tête aux plus hautes autorités de l’Etat et continuer à les menacer d’un « hiver chaud », mieux vaut avoir une certaine capacité critique.

Histoire d’élever le débat, l’UNL, ou d’autres lycéens contestataires, pourraient, par exemple, aller puiser quelques arguments « contre » dans un des livres de l’universitaire et politologue Alain Garrigou, qui a signé en 2001 « Les élites contre la République. Sciences Po et l’ENA. » (La Découverte).

La «réforme abandonnée »

De son côté, le directeur de Sciences Po n’a pas failli à sa réputation de grand communiquant en commençant à accorder des interviews tous azimuts (au fait, il doit en principe être l’invité lundi 19 janvier d’un chat sur lemonde.fr). Interrogé mardi par L’Etudiant, il s’adresse ainsi aux lycéens :

 « Jugez-moi sur les résultats obtenus tout au long des dix dernières années dans soixante-dix lycées dits sensibles. Et voyez si cela vaut le coup de m’accorder du temps pour écouter ce que vous avez à dire : vos protestations, vos inquiétudes mais aussi vos propositions. C’est essentiel que les lycéens ne soient pas seulement consultés pour obtenir un « je suis pour » ou un « je suis contre ». Leur participation doit être engageante. »

Parlant de « la réforme abandonnée le 15 décembre 2008 », Richard Descoings estime que ses auteurs « pensaient – en toute sincérité – que le fait de pouvoir choisir plus librement des cours rassurerait les lycéens et leur donnerait envie ». « En réalité, poursuit-il, on s’est aperçu que cela inquiétait un peu les parents, que les professeurs n’y tenaient pas vraiment et que les lycéens, qui réclament une vraie autonomie, émettaient des craintes au moment de choisir eux-mêmes et de porter la responsabilité de leurs choix. »

Interrogé pour savoir s’il compte reprendre certains points de cette « réforme abandonnée », il rappelle que son rôle « est de renouer le contact avec les lycéens et d’abord de les écouter ». « Leur demande d’être associés à la réflexion est immense. Mais pour être associé à la réflexion, il faut déjà être informé », conclut-il.

Pardon, j’allais oublier: l’UNL appelle à une manifestation à Paris le jeudi 15 janvier 2009 de Denfert-Rochereau à Rue du Bac. « Descoings, si tu savais… »

L.C.

Richard Descoings pourrait être chargé par Nicolas Sarkozy d’une mission sur la réforme du lycée

Lundi 12 janvier, 06 heures.

Richard Descoings, le directeur de l’institut d’études politique de Paris (IEP), établissement plus connu sous le nom de Sciences-Po Paris, pourrait se voir confier par le chef de l’Etat, en accord avec le ministre de l’éducation, Xavier Darcos, une mission « d’analyse, d’écoute et de proposition » sur le thème de la réforme du lycée. L’annonce pourrait en être faite par Nicolas Sarkozy à l’occasion de son déplacement du lundi 12  janvier à Saint-Lô (Manche) sur le thème de l’éducation.L’Elysée avait indiqué ces derniers jours à la presse, officieusement, que Nicolas Sarkozy comptait relancer le principe de la réforme du lycée et qu’il allait aussi, plus largement, signifier sa volonté de reprendre, avec le gouvernement, l’initiative sur les questions d’éducation. Cette intervention du chef de l’Etat a été jugée nécessaire après le sentiment de flottement donné par l’annonce du report le 15 décembre, sous la pression des manifestations lycéennes, de cette réforme dont les premières modalités, concernant la classe de seconde, auraient dû être annoncées le lendemain.

Au-delà d’un simple report, Xavier Darcos, avait rapidement promis de « tout reprendre à zéro ». Cependant, il avait aussi réaffirmé la nécessité d’une réforme du lycée, et souligné que cette décision ne signifiait nullement un renoncement aux réformes. Au contraire, l’idée était martelée, depuis, aussi bien par le ministère que par l’Elysée, que le débat sur l’avenir du lycée devait dépasser le seul cadre de l’Education nationale et être porté devant l’ensemble du corps social.

En confiant une telle mission au directeur de Sciences-Po, le président de la République ne désavouerait pas le recteur de Marseille, Jean-Paul de Gaudemar, qui avait été chargé par Xavier Darcos d’un travail préparatoire de cette réforme. Au contraire, ce dernier resterait membre d’une équipe de travail restreinte sur le lycée, à laquelle participerait également Jean-Louis Nembrini, directeur des enseignements scolaires. D’autres personnalités pourraient éventuellement s’y joindre.

Directeur de Sciences Po Paris depuis 1996, Richard Descoings est Conseiller d’Etat et Administrateur de la Fondation Nationale des Sciences Politiques. Lui-même diplômé de Sciences Po, puis élève de l’ENA (Ecole Nationale d’Administration), il a auparavant été, successivement, auditeur au Conseil d’Etat, conseiller technique au cabinet du ministre du Budget (Michel Charasse, chargé de mission au cabinet du ministre de l’Education nationale (Jack Lang), et directeur adjoint de Sciences Po.

Réputé pour son esprit d’initiative et sa capacité à débattre, Richard Descoings  n’est pas étranger à la problématique du lycée ni à celles – thème particulièrement cher à Nicolas Sarkozy – de l’égalité des chances et de la promotion de la « diversité ». C’est même sur ces trois thèmes simultanés que sa notoriété s’est construite. En 2001, il décide de créer, de manière dérogatoire au concours, une filière d’accès à l’établissement qu’il dirige, pour des élèves issus des zones d’éducation prioritaire

Ces élèves sont repérés par leurs enseignants pour leurs potentialités, puis sélectionnés en deux étapes, dans leur lycée puis par un jury Sciences-Po. Cette mesure a suscité de très vifs débats sur la « discrimination positive ». L’organisation étudiante de droite, l’UNI, a déposé, sans succès, plusieurs recours devant le Tribunal administratif de Paris pour tenter de faire annuler les Conventions éducation prioritaire (CEP) passées avec des lycées de ZEP. En novembre 2008, Sciences Po était en partenariat avec 65 lycées et avait accueilli 477 élèves sélectionnés dans le cadre des conventions Zep.

Par ailleurs, l’école pilote depuis la rentrée 2006 une expérience de « classes expérimentales » dans plusieurs lycées  de banlieue, dont a rendu compte un livre paru à la rentrée 2008 sous la signature de Cyril Delhay, responsable à Sciences Po des conventions Zep et de Thomas Reverdy, professeur à Bondy (93) : « Le Lycée de nos rêves » (Hachette Littératures). Cette expérience, qui compte aujourd’hui 7 lycées partenaires, implique 250 enseignants et 2500 élèves ; 8 établissements d’enseignement supérieur et 24 grandes entreprises en sont également partenaires.

Luc Cédelle

P.S.

Richards Descoings a été longuement interviewé sur France Info par plusieurs journalistes le 14 novembre dernier, sur son parcours, sur les conventions Zep, sur la « discrimination positive » et l’élection de Barack Obama.

http://www.dailymotion.com/video/x7h0zz_richard-descoings-sur-france-info-1_news

Carnets de manif – Tour de chauffe rue de Grenelle

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Rue de Grenelle – Photographies fournies à titre gracieux par Emile Grégoire

Jeudi 8 janvier 2009 vers 14 h 30, à Paris, le « tour de chauffe » des manifestants lycéens, selon le mot d’Alix Nicolet, présidente de la Fédération indépendante et démocratique des lycéens (FIDL) s’effectue dans un froid mordant. Ce n’est pas, pour ce premier rendez-vous après les vacances de Noël,  la mobilisation des grands jours : à peine 2000 participants, en comptant large, se déploient sur le boulevard Raspail, au niveau du métro Sèvres-Babylone. L’organisateur est multiple: la FIDL avait annoncé la première ce « rassemblement » parisien, mais l’Union nationale des lycéens (UNL) a appelé ensuite à des « actions » diversifiées, et les membres d’une « coordination » parisienne, qui cherche à déborder ces organisations, sont également de la partie.

Mais les militants n’ont pas vraiment réussi à entraîner leur « « bahut » avec eux. De l’avis de plusieurs observateurs, « ça ne veut rien dire » quant à l’avenir de  la mobilisation – mais ils n’ont pas encore connaissance du nombre de manifestants au niveau national : seulement 7000 selon un décompte effectué par l’AFP, contre environ 160 000 le 18 novembre. Le rassemblement se transforme en petit cortège qui se dirige lentement vers la rue de Grenelle. Pour les caméras, les premiers rangs affectent un dynamisme à toute épreuve. L’ambiance est néanmoins tranquille : avec un petit effectif de participants « motivés », aucun risque, en principe, de dérapage violent.

Rue de Grenelle, le défilé s’arrête à bonne distance du ministère de l’éducation et à une cinquantaine de mètres d’un barrage des forces de l’ordre. Chacun s’attend à prendre congé, lorsqu’un groupe, soudain, presse le pas et entraîne à sa suite la foule jusqu’au contact avec ce barrage. Les barrières métalliques sont disposées en figures géométriques, de façon à pouvoir résister à une éventuelle poussée. De l’autre côté, des gendarmes mobiles veillent. Le groupe – dont certains memebres portent sur leurs vêtements des autocollants NPA (nouveau parti anticapitaliste) –  se masse devant les barrières.

Les manifestants avec conviction, lancent des  « Police nationale, milice du capital ! » et des « Police partout, justice nulle part ! », scandés en agitant les doigts à la mode « racaille ». Sauf que leur style ne l’est pas du tout et qu’ils ont l’air de fort bonne humeur. Les photographes, qui commençaient à ranger leur matériel, se ravisent. Certains manifestants ont agrippé les barrières métalliques et les secouent vigoureusement. D’autres éléments du même noyau dur exercent de fortes poussées, plaquant la foule contre le barrage. De petits projectiles, boules de papiers ou bouteilles en plastique, volent en direction des gendarmes.

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Soudain, à 15 heures 34 exactement (photo ci-dessus), ce petit manège change de dimension et devient une vraie tentative d’enfoncement. Les gendarmes mobiles réagissent, soutiennent la poussée, coiffent leurs casques, empoignent leurs boucliers… Les habituels jeunes policiers sportifs en civil, parka et bonnet, ont fait leur apparition sur les trottoirs. Derrière le barrage, mégaphone en main, un officier de police harangue la foule qui ne l’écoute pas :  « Attention, arrêtez de pousser sur les barrières, vous allez vous blesser ! »,  « Cessez d’être violents à notre égard ! ». Une bouteille de verre vole et explose entre les barrières. Les civils tentent de repérer les lanceurs.

Les mains s’agitent pour confirmer un nouveau slogan, déjà expérimenté en décembre : « Sarko, Sarko, on t’encule ! ». Des civils fondent sur un jeune comme un aigle sur une proie, s’en saisissent et procèdent à son extraction de la foule, lui faisant parcourir une dizaine de mètres en quelques secondes. Les huées et bousculades redoublent, ponctuées de « Libérez nos camarades » ! Une tentative de poussée décisive sur le barrage policier provoque l’intervention concertée des civils qui, en première ligne, font reculer les manifestants de quelques mètres. Je présume qu’ils portent des coups, mais je ne vois ni poings levés ni matraques, ni surtout de figures en sang après leur intervention.

Deux autres manifestants seront extraits de la foule de la même façon. Je peux les voir distinctement de l’endroit où je suis posté. L’un d’entre eux, saisi par ses vêtements, se retrouve torse nu dans le froid, plaqué sans ménagements contre un mur et immobilisé. Son tee-shirt, puis sa veste lui sont rapportés par les gendarmes au bout de quelques minutes. Les trois interpellés sont menottés, aucun n’est frappé, du moins d’une manière qui serait visible à quelques mètres de distance. Rien, dans tous les cas, qui ressemblerait à un tabassage, même bref.

Pendant ce temps, la foule s’effiloche. Au bout d’environ une heure, les manifestants, frigorifiés, sont peu à peu réduits au noyau dur du départ. Les forces de l’ordre n’ont fait usage ni de gaz lacrymogène ni de leurs matraques. Un militant NPA de l’université de Nanterre prend la parole au mégaphone pour lancer ce qui sonne comme un appel à la dispersion. Plus tard, à travers les vitres des fourgonnettes de la police, on peut apercevoir les silhouettes des trois jeunes interpellés, assis et entourés de policiers.

Luc Cédelle

Carnets de manif – « En délicatesse, hein, les gars… »

Il y en a qui, d’entrée de jeu, voient grand. Place de la Concorde, par exemple, pour fixer le premier rendez-vous pour un « rassemblement lycéen indépendant » – comprendre indépendant des organisations UNL et FIDL, accusées de coupable mollesse dans la lutte contre les suppressions de postes et la réforme Darcos. A 14 heures et des poussières mardi 6 janvier, les indices de rassemblement contestataire sont effectivement nombreux sur la place : des dizaines de cars de CRS et leurs occupants déployés partout. Uniformes bleus sur le blanc de la place enneigée.

Selon la dépêche AFP qui a prévenu de cette initiative, celle-ci a été décidée par une « coordination » de lycéens d’une dizaine d’établissements parisiens, dont Voltaire, Maurice-Ravel et Victor-Hugo. « On sera à la manifestation de jeudi (8 janvier, à l’appel des 2 organisations lycéennes), mais on veut attaquer fort, a prévenu Mohamed Gareche, élève de terminale à Voltaire. Le gouvernement veut faire passer ses suppressions de postes, nous on veut montrer dès la rentrée qu’on est motivés pour contrer cette réforme anti-service public ».

Pour l’instant, au sous-sol, la station de métro Concorde est totalement fermée et à la surface, c’est un officier qui motive les hommes en bleu. « On y va en délicatesse, hein, les gars », conclut-il, sans doute après avoir donné ses directives. A petits pas prudents sur les trottoirs verglacés, une vingtaine de CRS s’éloignent en direction de l’Assemblée nationale. Mais derrière un autre groupe compact d’uniformes, aperçu à l’angle de la place et de la rue Royale, qui mène à la Madeleine, se profilent quelques silhouettes qui pourraient être celles de jeunes contestataires.

Combien sont-ils ? Trente à quarante, mais « il y a aussi un autre groupe de l’autre côté de la place, qui n’a pas pu nous rejoindre », assurent-ils. Les policiers sont débonnaires, en calot, mais ne laissent personne s’éloigner du groupe. Deux garçons qui viennent d’arriver, ayant traversé le boulevard, sont priés de présenter leurs papiers d’identité. Ils complètent avec leur carte d’étudiant au couleurs de « Sciences Po », attendent dix secondes et l’homme en bleu leur rend leurs documents : « Au revoir Messieurs, bonne journée ». Ils n’étaient pas manifestants.

Légèrement à l’écart, un jeune policier en civil est en pleine conversation avec un manifestant lycéen. Les policiers, à grands gestes enveloppants, mettent le groupe en mouvement sur le trottoir, en direction de la Madeleine. Je dois à mon tour décliner mon identité. La carte de presse est amplement et immédiatement suffisante. « Nous leur avons fait comprendre que tout rassemblement est soumis à autorisation. Et maintenant, comme vous pouvez le constater, ça se passe très bien », commente l’officier affable. Tout le monde s’engouffre dans les couloirs du métro Madeleine, sauf les uniformes qui s’arrêtent devant les portillons.

Un lycéen de Voltaire déplore qu’ils soient « moins nombreux qu’au printemps ». Il me présente à « celui qui dans le bahut, organise les blocus » : c’est Mohamed Gareche, l’oreille collée au portable, l’œil malin et l’air joyeux de l’activiste-né. Vous prenez la célèbre photo de Daniel Cohn-Bendit en mai 1968, sourire narquois devant les CRS, vous le transformez en brun méditerranéen et vous y êtes. « Ce que Sarkozy devrait comprendre, dit-il, c’est que l’éducation est un in-ves-tisse-ment » !

Ne cachant pas sa jubilation, il transmet à voix haute de fausses consignes d’un quai à l’autre, dans l’espoir de tromper les policiers en civil. Le groupe va continuer de circuler d’un « bahut » à l’autre, histoire de continuer à faire monter la mayonnaise pour les jours prochains. Je les laisse à leur périple. Parviendront-ils à leurs fins ? Sur les lycéens, le premier qui fait des prévisions a perdu. En tout cas, ils essayent intensément.

Luc Cédelle

Carnets de manif – Remarques sur le dispositif de maintien de l’ordre à Paris

Commençons par un croquis de la manif lycéenne du 16 décembre dernier. C’est là que j’ai retrouvé une figure, adulte, attachante. Lors des manifestations d’avril-mai, il dirigeait le SO (service d’ordre) enseignant lorsqu’il en fallait un, c’est-à-dire presque tout le temps. Ce jour-là, premier rendez-vous parisien significatif depuis le recommencement de l’agitation dans les lycées, il reprenait du service, signe que son organisation (la FSU) avait jugé opportun d’assurer un SO minimal à cette manifestation organisée par la FIDL (fédération indépendante et démocratique lycéenne).

N’allez pas chercher dans sa présence la preuve d’une éventuelle manipulation des manifestants lycéens par des adultes. Si preuve il doit y avoir (on a le droit d’en discuter) d’une telle « instrumentalisation », mon syndicaliste préféré est totalement hors du coup. Lui est là pour faire en sorte que, dans l’intérêt général, tout se passe le moins mal possible. Il lui faut pour cela du courage, du sang-froid, de l’expérience, l’intelligence tactique des situations. Ajoutez-y la gentillesse et l’humour gouailleur, et vous avez un parfait héros républicain.

En fin de matinée, les jeunes ne sont pas plus d’un millier, massés sur les marches de l’Opéra Bastille, agitant une forêt de feuilles A4 marquées « Retrait de la réforme Darcos ». Tout en haut, une banderole « Balzac mobilisé », à la bombe de peinture. Tout en bas, une rangée de lycéennes et lycéens se pavane devant les caméras, chantant « trois pas en avant, trois pas en arrière, c’est la politique du gouvernement », puis l’inusable « Darcos, si tu savais… » Le froid de canard ne semble pas les atteindre. Toute leur attitude montre qu’ils en veulent, de la manif, du slogan, du bitume et du bleu CRS, et qu’ils viennent à peine de se mettre en appétit.

« Une seule solution, la manifestation ! », proclame un slogan autosuffisant. D’autres expriment une sensibilité politique qui paraît, dans cette foule, relever de l’évidence : « A ceux (pause) qui veulent (pause), pré-ca-ri-ser les jeunes, les jeunes répondent (pause) : ré-sis-tan-ce ! ». Déjà vu, déjà entendu. Tiens, « pirouette, cacahouète » est devenu une chanson anti-Darcos : « sa réforme est en papier, et ses idées sont nulles à chier ». Je ne cautionne pas la formulation, je ne fais qu’entendre.

Cortège, puis cavalcade

La banderole de tout en bas, face aux caméras, s’agite : « On veut nos 25 000 postes, non aux suppressions, lycéens mobilisés » (le nombre résulte de l’addition des 11 200 suppressions de postes de 2008 et des 13 500 de 2009). La troupe se met en mouvement et se répand sur la place comme si elle voulait la bloquer. Certains courent. De premiers policiers apparaissent, qui courent aussi, mais à reculons, talkie-walkie en main. Veillant à ce que la circulation ne vienne pas percuter la foule, ils donnent la position de la manif, son ambiance, la direction qu’elle prend, etc.

Le petit cortège s’engage sur le Bd Richard-Lenoir en pressant le pas. De nouveaux policiers apparaissent, équipés, cinquante mètres à l’avant. Ils mettent leurs casques et, restant à distance, reculent au rythme de l’avancée des jeunes. L’ambiance, instantanément, est nerveuse. Le cortège tourne à la cavalcade. Trouvant que c’est « un peu chaud », mon syndicaliste soupèse le potentiel des encapuchonnés qui s’agitent et conclut que ce ne sont pas de vrais durs. Soudain, un nouveau slogan heurte ses oreilles : « Sarko, Sarko, en-cu-lé » ! Choqué, le syndicaliste admoneste le petit groupe derrière lui qui vient de le proférer. Il obtient un silence contrit de deux minutes, après quoi la chose reprend de plus belle.

Bifurcation sur le Bd Voltaire, où la petit manif (qui a grossi : les dépêches d’agence diront 1 800 lycéens selon la police et 2 500 selon les organisateurs) s’insère dans la circulation automobile qui n’a pu être détournée. Les policiers qui encadrent, à reculons, casqués et munis de leurs boucliers transparents, évoquent la « tortue » des légionnaires romains dans Astérix. CRS, ils en ont vu d’autres, mais ont l’air très inquiets. Ils guettent les départs de projectiles. Les militants de la FIDL, de leur côté, ne cessent de lancer au mégaphone des appels au calme.

Bouteille de verre

Une bouteille de verre explose au pied des CRS, donc à deux mètres du petit cordon de SO qui tente de contenir la foule. Trois minutes plus tard, c’est un enjoliveur de roue de voiture qui atterrit sur la chaussée. Plusieurs centaines de mètres de plus loin, au niveau du métro Voltaire et de la mairie du 11ème arrondissement, les militants appellent à la dispersion tandis que le boulevard est bloqué par les policiers. Un autre barrage, en arrière du cortège, enferme dans une nasse les manifestants qui, sans incidents, s’écoulent peu à peu dans le métro.

Sans incidents, c’est vite dit. Dans la station, une rame à l’arrêt est consciencieusement vandalisée par une trentaine d’excités, sous le regard apeuré des voyageurs, en présence d’un conducteur silencieux et devant quelques policiers impuissants. Finalement, les portes se ferment et la rame démarre, secouée de l’intérieur par les braillards qui la font tanguer comme un bateau. Fin de l’épisode. Le mouvement lycéen, en région parisienne, est alors encore microscopique.

Deux jours plus tard, le vendredi 18 décembre, il ne l’est plus. L’annonce du report de la réforme le 15, puis la promesse de Xavier Darcos de « tout reprendre à zéro » n’ont rien calmé. Le même jour, entre 127 000 jeunes (police) et 160 000 (organisateurs) manifestent dans toute la France contre les projets du ministre qu’ils désignent souvent comme une « loi Darcos », inexistante. Le cortège parisien – 7 500 à 13 000 participants –  part de la station Luxembourg et se dirige vers Saint-François-Xavier : c’était l’itinéraire le plus fréquent des manifs du printemps.

Dispositif bien rodé

Ce n’est pas la seule ressemblance. Mon syndicaliste est là, avec un SO plus fourni. Et tout le dispositif de maintien de l’ordre est en place : gendarmes qui encadrent le cortège au contact, policiers ou gendarmes qui barrent les rues adjacentes et, plus nombreux que jamais, des grappes de jeunes policiers en civil amalgamés à la foule, repérant à l’avance tout candidat casseur. Des policiers filment, ce qui est devenu banal. Certains jeunes sont interpellés sans même que les manifestants « normaux » s’en aperçoivent, d’autres opposent une brève résistance passive. 

L’ensemble du dispositif, désormais bien rodé, serait l’œuvre, m’a-t-on dit de source fiable, de Christian Lambert, directeur de cabinet du préfet de police. Techniquement, la police semble avoir aujourd’hui plusieurs longueurs d’avance sur les casseurs, ainsi dissuadés. Du moins tant que ceux-ci, et la manifestation qui les abrite, n’atteignent pas une masse critique (cela n’a pas pu empêcher les dégâts lors de la manifestation pour Gaza du samedi 3 janvier).

Le climat est tendu, marqué à l’avant par des cavalcades éperdues à chaque fois que les forces de l’ordre font mine de charger, sans le faire vraiment. De rares projectiles volent dans leur direction. Les civils font quelques interpellations sportives. Les principaux obstacles sont cependant passés les uns après les autres, sans casse : les vitrines de Montparnasse, puis le carrefour de la rue Rennes (mon syndicaliste se souvient du pillage du magasin C & A en 1998)… En vue de l’église Saint-François-Xavier, où doit d’effectuer la dispersion, les 200 ou 300 éléments les plus agités se portent loin en avant… et le dispositif policier se referme sur eux, selon la technique de la nasse.

Vélib contre policier

Les policiers, pour autant, ne leur tombent pas dessus. Ils se contentent d’assurer, notamment avec des grilles, l’étanchéité de leur dispositif, puis attendent. Il laissent s’écouler au compte-gouttes les manifestants, les filles d’abord, mais en demandant au passage l’ouverture de tous les sacs. Les autres vont et viennent d’un bout à l’autre de la nasse, certains – casquette, capuche, écharpe sur le visage, mouvements agités – étant assez naïfs pour se désigner eux-mêmes à l’attention des « keufs ». Lesquels n’effectuent pourtant qu’un nombre infime d’interpellations.

Il faut une heure pour que cette foule, parquée sur une portion de chaussée grande comme deux terrains de football, s’évacue peu à peu. Totalement piégés, certains manifestants n’hésitent pourtant pas à agresser les policiers de la voix et du geste. Un jeune aux cheveux longs – pas du tout le style « neuf-trois » majoritaire – s’approche d’une ouverture dans le grillage et envoie carrément rouler un Vélib’ sur le policier posté à cet endroit. Celui-ci réagit assez lentement pour que le jeune ait le temps de d’écarter, puis reste en place. A la fin des fins, cette seconde dispersion (le gros des manifestants est parti depuis longtemps) s’achève sans incidents majeurs.

A Lyon, en revanche, le même jour, ont lieu des débordements violents : plusieurs jeunes sont blessés, une voiture brûlée ; la police a procédé à une quarantaine d’interpellations. A Orléans, une proviseure adjointe a été blessée à la tête par une bouteille de parfum. Comme d’habitude depuis le début du mouvement beaucoup de micro-incidents se sont produits un peu partout en France à l’entrée des lycées. Et lorsque ce type d’agitation se développe, les occasions de dérapages se multiplient, notamment à travers les occupations de rectorats ou d’autres bâtiments publics.

Forces disparates et mal préparées

Le danger est là : le niveau de maîtrise du maintien de l’ordre atteint dans la capitale n’est pas généralisable. Il se produit aussi, ça et là, des interventions improvisées de forces disparates et mal préparées. Des incidents peuvent alors dégénérer gravement, comme à Nantes, le 27 novembre 2007, lorsqu’un lycéen frappé par un tir de Flash Ball a perdu la vision d’un œil lors d’une évacuation par la police des jardins du rectorat. Occupation certes illégale et menant à coup sûr à cet usage de la force publique, mais selon les témoins (manifestants et journalistes locaux), la violence de l’opération était tout à fait disproportionnée.

Autre exemple, effrayant. Les faits remontent au 16 mai 2007 à Grenoble, mais c’est une dépêche AFP du 15 décembre 2008 qui nous en informe en invoquant des « sources proches du dossier ». Trois policiers (deux brigadier-chefs et un commandant de police) ont été mis en examen, indique la dépêche, à la suite de la plainte d’une étudiante en cinquième année de médecine, Maud Caretta, grièvement blessée en marge d’une manifestation non autorisée contre Nicolas Sarkozy. La jeune femme, âgée de 23 ans, rentrait d’une réunion entre amis lorsqu’elle a traversé une place du centre-ville, où s’achevait cette manifestation que les forces de l’ordre « tentaient de maîtriser ». Réfugiée sous un porche pour les laisser passer, l’étudiante avait alors « reçu un projectile anti-émeute au visage, perdant l’œil gauche, l’usage du goût et de l’odorat ».

Luc Cédelle

Prendre le temps

  Il a bien raison, Nicolas Sarkozy. Puisque nous avons tout le temps, reprenons donc, en cette nouvelle année – que je souhaite heureuse à toute lectrice et à tout lecteur (1) – une phrase prononcée par le président de la République lors de ses vœux télévisés de la Saint-Sylvestre . « J’ai demandé que soit pris le temps de la concertation, parce que prendre le temps de réfléchir ensemble, a-t-il dit, ce n’est pas perdre du temps pour la réforme, c’est en gagner ». Le président parlait de la réforme du lycée, citée dans une énumération des « réformes qu’il n’est pas question d’arrêter car elles sont vitales pour notre avenir » et qui seront donc poursuivies « durant l’année 2009 ». Cette réforme, a-t-il souligné, « est nécessaire pour éviter l’échec de tant de nos enfants dans l’enseignement supérieur et l’injustice qui fait que tant de fils et de filles, de familles modestes n’ont pas les mêmes chances que les autres ». Bien sûr, cela avait déjà été dit avant, notamment par Xavier Darcos.  Mais cette déclaration-là du président, à ce moment-là vaut obligation, faite à lui-même et au ministre. Un projet dont le président de la République dit lors de ses vœux qu’il va s’accomplir dans l’année ne peut être en voie d’abandon. Première information.

La deuxième information n’est pas explicitement formulée, mais semble couler de source : cette réforme commencée, puis interrompue au point, comme l’a dit Xavier Darcos, de « tout reprendre à zéro », puis confirmée dans son principe et sur une plus grande échelle de temps ne va pas brutalement changer de conducteur. Cela équivaudrait à passer la patate chaude, et de surcroît plutôt empoisonnée, au voisin.  Nicolas Sarkozy n’a pas été avare, ces derniers mois, de compliments envers « Xavier » et la version officielle, avalisée par le président, est que le ministre a lui-même souhaité avoir plus de temps. La version officielle, en fait, est double : le président a « demandé », mais le ministre, justement, avait « souhaité » ce que le président a demandé. S’agissant d’une décision apparemment prise sans tension ni violence réciproque, il paraît raisonnable de se contenter de la version double. Quoiqu’il en soit, ne pas changer de conducteur signifie que Xavier Darcos reste aux manettes et au 110 rue de Grenelle. Et si ce n’était pas le cas ? Cela illustrerait de manière cinglante le principe selon lequel tout journaliste devrait s’interdire de faire le malin sur des événements futurs.

Même quand tout est calé, tout peut changer au dernier moment. Par exemple, les sciences économiques et sociales (SES) au lycée ont bien « sauvé leur peau », comme cela était annoncé ici même, mais leur victoire historique s’est dérobée lorsque la réforme du lycée a été « reportée » le 15 décembre, veille de la date prévue pour l’officialisation par Xavier Darcos de ses décisions sur la classe de seconde. Pas d’officialisation, plus de décisions…  La nouvelle situation ne fait pas disparaître l’acquis, c’est-à-dire la reconnaissance publique par le ministre de la légitimité des sciences économiques « et sociales » (précision donnée par le cabinet le 14 décembre afin de dissiper tout malentendu) et de leur utilité pour tous les lycéens. Mais, en empêchant sa concrétisation, elle oblige les professeurs de SES  à rester mobilisés pour la période qui s’ouvre, sachant que leurs persévérants détracteurs ont désormais tout le temps de préparer leur prochaine offensive.

Troisième information : l’idée même que « réfléchir » c’est « gagner du temps » est une immense nouveauté gouvernementale. Il faut même se pincer pour être certain d’avoir bien entendu pareille chose. Jusqu’à présent, au moins dans l’Education nationale, c’était plutôt l’inverse. Rien n’allait jamais assez vite pour l’équipe ministérielle en place. Contraste permanent entre le temps lent de l’institution et le temps immédiat du politique, conditionné par l’effet d’image et l’effet d’annonce. Un grand ressentiment, qui ne rend service à personne, aurait pu être évité dans le primaire si la réforme des programmes n’avait pas été menée chronomètre en main, de même que la mise  en place du service minimum d’accueil. L’argument du temps nécessaire pour bien faire les choses nous est servi aujourd’hui avec autant d’aplomb que l’étaient précédemment les plaidoiries pour l’urgence.

Le temps bref des vacances de Noël a été suffisant pour expédier mentalement le « mouvement lycéen » vers un ailleurs onirique (s’est-il bien passé ce qui s’est passé ?) dont il pourrait ressortir rapidement. Unanimité exceptionnelle, tout ce qui compte dans l’Education nationale a donné comme une certitude le redémarrage en janvier de l’agitation lycéenne. L’idée générale est que les mêmes causes vont produire les mêmes effets et que le retrait provisoire de la réforme n’y changera rien, puisque la même agitation se développait déjà en avril-mai 2008 et contre les seules suppressions de postes. Ne développons pas, prenons le temps d’attendre. Si quelqu’un a une idée de la manière dont Xavier Darcos peut s’en sortir, qu’il nous la fasse connaître.

Robert Faurisson ovationné le 26 décembre au Zénith, à Paris, par des milliers de personnes… Décidément il était temps que l’année 2008 se termine. Cela n’empêche que nous avons désormais, en la personne de « l’humoriste » (nous sommes tous écroulés de rire) Dieudonné, organisateur de cette atrocité politique, un candidat au rôle de leader, qui teste jusqu’où il peut aller, une nouvelle idéologie que l’on pourrait appeler celle de la haine la main sur le cœur et un public qui suit, entre naïveté et ravissement. Le problème avec ce type est son talent, désormais ouvertement au service (entre autres) de l’abjection négationniste. Attention, amis professeurs, de plus en plus de vos élèves font partie de son public : votre rôle en sera plus délicat et plus crucial que jamais. Encore une fois, bonne année, en prenant le temps de réfléchir.

Luc Cédelle

  • (1) Sud-Education, qui applique avec obstination (et en compagnie des tendances Ecole Emancipée et Emancipation de la FSU) sa propre réforme de l’orthographe, aurait écrit «tout(e) lecteur(trice)», procédé qui rend la lecture, même d’un simple tract, assez épuisante. Cela suffit pour me faire préférer la façon vieille France, galanterie surannée comprise. Petit extrait documentaire d’un texte en ligne actuellement sur le site d’Emancipation: La période que nous vivons marque une accélération incontestable de la disparition progressive de l’état de droit et de la généralisation de la pire répression. À l’image de l’Amérique de Bush qui a mis la planète à feu et à sang avec sa « guerre du bien contre le mal », le pouvoir se lance dans la guerre contre l’ennemi intérieur: les immigréEs, les pauvres, les jeunes et tou-te-s celles ou ceux qui résistent.

Nouvelle donne, et petite note d’ambiance au lycée Charlemagne

Le temps manque au blogueur pour bloguer, puisque l’annonce du report de la réforme du lycée, faite lundi matin par Xavier Darcos, a considérablement modifié la donne dans l’actualité de l’éducation et puisque nos amis lycéens « mobilisés » ont eux aussi apporté leur contribution au changement général, validant au passage, bien qu’involontairement, « l’hypothèse violence », maintes fois évoquée sur ce blog.

Au chapitre de l’ambiance générale, voici ce que l’on trouve aujourd’hui, à la mi-journée, sur le site du Lycée Charlemagne, dans le plutôt cossu et habituellement très tranquille 4ème arrandissement de Paris, sous la signature de son proviseur. A la mi-journée, c’est-à-dire, sans vouloir angoisser personne, deux heures avant le début de la manifestation prévue à partir de 14 heures à la station Luxembourg.

 L.C.

Texte du communiqué:

Le lycée Charlemagne a été bloqué ce matin jeudi 18 décembre à 7h15.
Nous étions trois, proviseur, adjoint et CPE.
Il a été impossible de contenir la centaine de jeunes, encapuchonnés et cagoulés pour certains, arrivant avec poubelles, cartons et madriers. Tous n’étaient pas du lycée.
Une barrière de poubelles a été érigée devant la grille d’entrée empêchant tout passage.
Le portail de secours côté rue Saint-Antoine était lui-même condamné par de gros anti-vols de moto.
Aucun personnel ni élève n’a pu entrer pour le cours de 8h30.
Pas de problème côté collège, où les cours se déroulent normalement.
Vers 9h, après de vaines négociations, des bagarres ont éclaté entre les bloqueurs et les élèves de classes préparatoires qui voulaient enlever le blocus pour entrer en cours. Des poubelles ont volé sur la foule. Pour éviter que la situation ne dégénère, j’ai décidé de suspendre les cours du lycée (second cycle) pour la journée.
Nous avons réussi à calmer le jeu entre élèves en menaçant de porter plainte contre les bloqueurs s’il y avait des blessés et obtenu ainsi vers 9h 15 de laisser un passage pour les seuls élèves de prépas.
Les poubelles ont ensuite été à nouveau accumulées devant la grille. (fin du texte du lycée Charlemagne)

18 décembre, 17 heures: la manifestation parisienne s’est bien terminée, malgré beaucoup de signes annonciateurs du contraire. Elle a réuni entre 7 500 manifestants selon la police et 13 000 selon les organisateurs. L’important dispositif policier (gendarmes mobiles, CRS, nombreux policiers en civil) a réussi à contenir les quelques centaines de jeunes qui, malgré l’efficace encadrement du cortège par un service d’ordre syndical, étaient tentés de semer le trouble.

Opération anti-drogue à l’école des métiers du Gers : la version des gendarmes

Il fallait un journaliste spécialiste des questions de défense, Jean-Dominique Merchet, pour obtenir ce que personne ne jugeait a priori obtenable : le témoignage d’un officier de gendarmerie responsable de l’opération de contrôle antidrogue menée le 17 novembre à l’école des métiers du Gers, à Pavie. Une pièce au dossier, qui devrait intéresser quiconque a suivi cette histoire au très grand écho blogosphérique. L.C.

http://secretdefense.blogs.liberation.fr/defense/2008/12/fouille-anti-dr.html

La « peau » des SES est sauvée (ou alors…)

Si l’on traduit en français ordinaire les conditionnels diplomatiques employés depuis mardi matin au ministère de l’éducation au sujet de la place des sciences économiques et sociales (SES) dans la grille horaire de la future classe de seconde « réformée », cela donne ceci : les enseignements de SES seront dans le tronc commun, à raison d’une heure et demie par semaine. Et les SES seront, pour les lycéens désireux d’approfondir, également proposées en modules.

Rappelons que le projet Darcos pour le lycée, limité jusqu’à présent à la classe de seconde, divise l’horaire des élèves entre un tronc commun de 21 heures par semaine et des enseignements optionnels sous forme de « modules » semestriels de deux fois trois heures par semaine. Aujourd’hui, les SES ne sont pas obligatoires en seconde mais sont choisies comme enseignement dit « de détermination » par environ 40 % des élèves. En première, environ 30 % de l’ensemble des lycéens confirment  leur choix de préparer un bac économique et social.

Les représentants des SES, en premier lieu l’APSES (association des professeurs de sciences économiques et sociales) seraient donc en droit de penser que leur discipline, qu’ils jugeaient gravement menacée par les projets du ministre, a désormais, « sauvé sa peau ». Mieux : elle améliore son statut, puisqu’ils réclamaient depuis des années qu’elle fasse partie des enseignements obligatoires en seconde. Pour l’APSES, c’est un combat de 18 mois qui s’achève ainsi en sa faveur.

Mais, devenus extrêmement méfiants, se demandant quelle ruse peut encore se dissimuler derrière les apparences, les responsables de l’association ne se réjouiront pas avant que la nouvelle soit officialisée. En principe, ces décisions ne seront annoncées que le mardi 16 décembre à l’occasion d’une conférence de presse du ministre destinée à présenter l’ensemble de la réforme du lycée. Il semble que, sur les SES, le ministère suive une tactique d’officialisation progressive, afin de ne pas donner le sentiment d’un recul.

Mercredi 3 décembre, une manifestation nationale à Paris, organisée par l’APSES, avait réuni, de la Madeleine à la place de la République, puis à la Bourse du travail, environ 1500 professeurs (sur un total de 4 800 enseignants de cette discipline). Le même jour, le ministère avait fait savoir qu’il se « se posait la question » d’introduire de l’économie dans les enseignements obligatoires de seconde. Cette information n’avait pas calmé le jeu car depuis son origine, en 1967, l’identité de cette discipline tient précisément dans la conjonction « et », reliant l’économie et le social.

Le cabinet du ministre avait, après cette manifestation, à la fois réussie et impitoyable (1), poursuivi ses consultations. « La réflexion évolue », indiquait, mardi 9 décembre, le ministère, précisant que les sciences économiques et sociales « pourraient » être obligatoires en seconde, mais assurant que trois options étaient encore en lice : soit les SES seulement en modules, soit un enseignement d’économie obligatoire, soit un enseignement de SES obligatoire. En fin de journée, la troisième option semblait de plus en plus nettement tenir la corde.

A l’idée que le ministre chercherait calmer le jeu avec une partie des enseignants, alors que la tension monte dans les lycées, son entourage dénie tout recul de sa part et assure qu’il y a « simplement concertation ». Le cabinet estime que l’APSES avait fait fausse route en diabolisant son projet : selon cette thèse, l’enseignement seulement optionnel était en fait « une chance » pour cette discipline, qui aurait fait la démonstration qu’elle continuait d’attirer en grand nombre des élèves volontaires.

Les SES se présentent comme « un questionnement sur la société ». Les adversaires de cette discipline, traditionnellement très contestée par les milieux patronaux, ont toujours voulu ranger l’économie et le social dans des catégories d’enseignement séparées. Plusieurs associations proches du Medef se livrent depuis des années à une campagne quasi permanente contre les SES, accusant leurs professeurs d’être politiquement orientés et de propager une image de déformée de l’entreprise.

C’est dans Paris Match du 23 août 2007, que le ministre de l’éducation, en semblant reprendre à son compte certains angles d’attaque, a déclenché l’alerte. Il y déclarait que la filière ES, « sans débouché évident », attirait «beaucoup d’élèves qui occupent ensuite de grands amphis mais se retrouvent avec des diplômes de droit , psychologie, sociologie… sans toujours un emploi à la clé ». L’APSES s’était alors demandé s’il était « mal informé ou mal intentionné ». L’association soulignait notamment qu’à l’université, 74,9 % des bacheliers ES réussissent leur licence sans redoubler, contre 70,4 % des bacheliers S et 69,8 % des bacheliers L.

Après avoir réitéré ces propos le 10 septembre 2007, M. Darcos avait déclaré le même jour au Monde : « Je n’ai dit que des évidences et je ne suis aucunement l’ennemi de la filière ES. » Si l’actuel épilogue, sauf coup de théâtre, en semble l’illustration, d’autres désaccords peuvent encore surgir, notamment sur les programmes, en cours d’adaptation à la réforme du lycée, ou sur les possibilités de cours en demi-groupes. Le feuilleton – car c’en est un, et des meilleurs de l’éducation nationale – n’est peut-être pas terminé.

Luc Cédelle

(1)    Sur l’air de Capri, c’est fini : « Darcos, t’es fini, Et dire que tu voulais, la peau des S.E.S. Darcos t’es fini, Ta réforme tu sais Maintenant ce qu’on lui dit… »