Darcos en texte intégral

Cette interview du ministre de l’éducation est parue dans Le Monde daté du 8 novembre 2008, sous l’excellent titre (ce n’est pas moi qui l’ai trouvé) « La ligne droite de Xavier Darcos »). Mais ce n’était pas exactement la même interview. Le texte qui suit fait 14 000 signes, celui publié dans le quotidien environ 6 000. Cette différence est normale et correspond au processus de fabrication de toute interview. Les pages d’un quotidien n’étant pas extensibles, les propos de l’interviewé – enregistrés, puis transcrits, puis retravaillés – sont toujours considérablement contractés. Mais ce qui est gagné en efficacité d’édition l’est forcément au prix de certaines déperditions d’information. Des questions et des réponses en plus : voici pourquoi il m’a semblé intéressant de répercuter ici, avec son autorisation, l’interview du ministre en texte intégral.  L.C.

PS. Un reste d’honorabilité journalistique, sans doute est-ce tout ce qui me retient de titrer d’un tonitruant « Couches-culottes: Darcos répond », qui vaudrait à ces pages dix fois plus de clics. Cela étant, le texte ci-après contient effectivement une réponse de Darcos sur les couches-culottes, Darcos couches-culottes, Darcos couches-culottes, Darcos couches-culottes…

Le Monde. Vous présentiez le trop grand nombre de fonctionnaires comme le principal obstacle à une économie saine, or la crise démontre que la vraie nuisance, à une tout autre échelle, était la bulle financière. N’auriez-vous pas commis une erreur?

Xavier Darcos. Il ne faut pas faire d’amalgame entre la question du nombre de fonctionnaires et celle de la crise financière. Les deux sujets sont déconnectés. La crise que nous traversons n’a pas de précédent. C’est essentiellement une crise de confiance dans les acteurs économiques privés, qui ne met pas en cause notre raisonnement sur l’organisation de l’Etat. Maintenant, le rôle de l’Etat va consister à recréer les conditions de la confiance. Ce n’est pas en l’alourdissant encore, en laissant filer les déficits, que l’on va renforcer ce rôle.

Mais quel sens cela peut-il avoir d’économiser 776 millions d’euros sur le budget 2009 avec les 30 000 suppressions de postes de l’ensemble de la fonction publique, alors que, pour prendre ce seul exemple, un incident de trading vient de faire perdre 751 millions aux Caisses d’Epargne ?

Ce sont des sommes très importantes, comparables par leurs montants, mais la comparaison s’arrête là. Vous ne pouvez pas mettre sur le même plan une logique de désendettement sur le long terme et un gaspillage instantané, aussi scandaleux soit-il. En nous abstenant de recruter 30 000 fonctionnaires, ce n’est pas 776 millions que nous économisons, mais ce chiffre-là répété pendant 40 ans. Soit, sans même compter les pensions, environ 30 milliards. Ce n’est pas rien. Notre devoir est de continuer à alléger le fardeau que nous léguons aux générations futures.

« La crise » sera-t-elle le prétexte d’un enterrement de la revalorisation des enseignants, à peine commencée ?

Non, car c’est une promesse que nous avons faite et que j’ai mission de tenir. Le projet du président de la République et du gouvernement est de continuer cette revalorisation. Sur la seule année 2008 nous avons consacré plus de 400 millions d’euros à celle-ci. Je rappelle que nous avons fait un effort substantiel – 1500 euros – pour l’entrée dans le métier. Nous avons défiscalisé les heures supplémentaires et nous savons, contrairement à ce que certains voudraient faire croire, que les professeurs les prennent. Nous avons amélioré plusieurs dispositifs indemnitaires. Tout cela, déjà, permet à des professeurs de trouver un peu plus d’aisance sur le plan matériel.

Et maintenant ? La liste est close ?

Pas du tout. Avant la fin de l’année, en accord avec Christine Albanel, sera lancé le Pass Culture qui permettra à tous les enseignants d’accéder librement aux musées relevant de l’Etat. Je tiens aussi à reconnaître l’évolution des missions chez les enseignants. Par exemple, puisque nous mettons en place de nouvelles évaluations des élèves, tous les professeurs de CE1 et de CM2, chargés de ces évaluations, en février 2009 percevront un complément annuel de rémunération de 400 euros. Enfin, je souhaite également mieux accompagner les enseignants à certains moments clés de leur vie professionnelle : à compter de l’année prochaine, les professeurs qui changeront d’académie lors d’une mutation pourront bénéficier d’un prêt immobilier à taux zéro en cas d’acquisition de leur logement. Je viens d’engager une négociation avec les banques sur son montant et ses modalités d’attribution. Personne ne doit pouvoir dire que les enseignants sont les mal-aimés de ce gouvernement.

Vous allez aussi modifier le système des mutations ?

Nous instaurons la transparence sur la mobilité des enseignants. Nous avons ouvert, le jeudi 6 novembre, un dispositif  « info mobilité »,  avec une plate-forme téléphonique. Tout professeur peut nous appeler – au

0810 111 110 – à propos de sa mutation. Nous devons nous-mêmes leur donner les informations dont ils ont besoin et être capables d’accompagner leurs demandes. Nous voulons aussi éviter les nominations de jeunes professeurs dans les établissements les plus difficiles, sauf s’ils sont volontaires, faire en sorte que les agrégés soient affectés principalement au lycée et non en collège, et développer l’usage des postes à profil pour que les professeurs qui ont une compétence particulière puissent trouver à l’appliquer.

Jusqu’à présent, les syndicats sont les premiers informés des mutations. C’est pour les court-circuiter ?

Ce n’est pas du tout comme cela que je raisonne. Il n’est absolument pas question de contourner les commissions paritaires où siègent les syndicats.  Elles continueront à fonctionner mais auront à se prononcer sur des affectations mieux préparées et plus conformes aux espérances des professeurs. C’est un motif considérable d’amélioration de la condition enseignante.

Le lycée « modulaire » que vous annonciez se réduit finalement à deux modules de 3 heures en classe de seconde à partir de 2009. Pourquoi ce choix si « raisonnable », selon vos propres termes?

Nous n’avons pour l’instant abordé que la classe de seconde. Les discussions n’ont pas commencé sur la 1ère et la terminale. Et tout en préservant un tronc commun de 21 heures, nous apportons déjà des changements majeurs. L’organisation en deux semestres, séparés par une semaine de bilan ; les modules et la possibilité d’en changer, sans conséquence sur la future orientation ; les trois heures hebdomadaires de soutien personnalisé… Tout cela fait bien plus qu’une réformette. A tous les niveaux d’enseignement, vous retrouverez les mêmes principes de cohérence. Ce que nous voulons, c’est consolider partout les bases d’un savoir partagé : les fondamentaux au primaire, le socle commun au collège, le tronc commun au lycée. Et, à côté, faire ce que font tous les pays modernes : offrir de nouveaux services aux élèves et aux familles.

Vous considérez la réforme du primaire comme accomplie, alors qu’elle est très critiquée. Pouvez-vous vous passer de l’adhésion des professionnels qui sont chargés de l’appliquer ?

Une bonne réforme, sur le long terme, se fait avec les personnes chargées de la mettre en œuvre, et je crois que cette adhésion, justement, elle vient. Bien sûr, certains écrivent, protestent, défilent… Mais ils ne sont pas les seuls, loin de là. Nous avons nos relais d’information, nous savons qu’avec de la persévérance, la réforme se met en place, même si elle change beaucoup d’habitudes. Pouvez-vous citer une réforme qui aurait rencontré une adhésion immédiate ? Compte tenu des habitudes de l’éducation nationale, je ne peux pas juger insurmontable un défaut de soutien unanime. Je préfèrerais, bien sûr, que tout le monde soit d’accord. Mais je ne cogère pas, voilà. Et il ne faut jamais oublier une chose : l’école est faite pour les élèves, pour les familles. Le rôle du ministre n’est pas de s’occuper en priorité des syndicats, mais des élèves.

Justement, à la différence ce qui se passait au début de votre ministère, vous donnez le sentiment de jouer les familles contre les enseignants…

Je n’ai pas changé et je ne joue personne contre personne. Je suis toujours surpris quand on me prête ce genre d’intentions, j’ai lu énormément de documents qui me présentent en train d’ourdir je ne sais quoi… C’est pure fantasmagorie. Je ne suis pas obsédé par l’idée de mener des luttes contre qui que ce soit et surtout pas contre les personnels ! Je suis préoccupé des élèves. Pourquoi vont-ils moins bien que d’autres, comparativement ? Pourquoi les déterminants  sociaux sont-il si forts dans la réussite ou l’échec scolaires et quelles  réponses peut-on y apporter ? Voilà mes obsessions ! Par ailleurs, je suis ministre de la République, membre d’un gouvernement qui a été élu sur un programme.  J’ai une mission et une lettre de mission. Ma fonction est d’accomplir le projet sur lequel nous avons été élus. Si je ne le faisais pas, je serais pire qu’un mauvais ministre : un mauvais démocrate.

Vous présentez les mobilisations syndicales comme des échecs répétés, en suggérant qu’il y aurait d’un côté les enseignants, modernes, ouverts à vos réformes, et de l’autre leurs organisations syndicales, crispées et poussiéreuses. Croyez-vous vraiment à ce type de distinction ?

Quand on a dit, le 19 octobre,  « les professeurs ont manifesté », ils étaient 97% à ne pas le faire. Je suis par ailleurs surpris que des professeurs dont le métier est quand même d’enseigner la critique raisonnée ne puissent admettre qu’il y ait dans l’esprit d’autrui, en l’occurrence du mien, une part de bonne volonté. Si l’on faisait un montage des manifestations des années 70, 80, 90 et 2000, on trouverait les mêmes phrases, les mêmes formules. Sincèrement, je ne pense pas que les enseignants d’aujourd’hui puissent s’y reconnaître. Cela dit, les choses bougent énormément derrière les apparences. Nous avons signé avec les syndicats 12 accords en 18 mois, soit plus que dans les 15 années précédentes. Les syndicalistes sont des gens honorables, qui aiment l’école, mais ils n’ont pas encore trouvé le moyen de faire coïncider ce travail de fond avec une nouvelle image d’eux-mêmes. Nous avons aussi, ce trimestre, d’autres inconvénients. Les élections professionnelles, début décembre, incitent au maximalisme. Sur le lycée, le principal syndicat a dû théâtraliser ses réserves pour ne pas être accusé de collaborer avec le pouvoir, alors que bon nombre de ses adhérents sont d’accord avec ce que nous proposons ! Enfin, l’approche du congrès du PS induit des propos délirants : Mme Aubry a expliqué ainsi que j’avais l’intention de supprimer l’école maternelle…

Vous vous indignez du discours d’opposition, mais de votre côté vous n’êtes pas tendre. Vous affectionnez la posture inflexible.

Peut-être, mais je ne fais pas dire aux autres l’inverse de ce qu’ils pensent, comme on se permet de le faire avec moi.  Par exemple, on essaie d’accréditer l’idée que mon action ne serait pas guidée par une préoccupation de justice sociale.  Tout ce que nous faisons, tout sans exception a pour but de nous occuper de ceux qui ne vont pas bien. Nous nous attachons à donner à tous ce dont les gens aisés disposent de par leur situation. A donner à tous, dans l’école publique, ce qu’on trouve parfois dans l’école privée : un temps différent, une écoute, un rapport aux familles, un travail de proximité. Nous faisons en sorte de donner ce qui, habituellement, s’achète. Alors quand j’entends dire, parfois, que je serais l’homme du grand capital et dans une logique purement libérale, cette critique me blesse. Et le problème n’est pas qu’elle me blesse mais qu’elle est fausse. Heureusement, du côté des familles, ces mesures sont plébiscitées.

Beaucoup d’enseignants de maternelle ont été choqués par vos propos sur les couches-culottes…

C’est l’exemple qui me reste le plus en travers du gosier : on isole un bout de phrase, on recompose votre propos et on vous fait dire exactement le contraire de ce que vous avez dit. Début juillet, je fais pendant une heure, devant une commission sénatoriale, un exposé dans lequel je défends les classes maternelles. Je dis qu’il s’agit d’une spécificité française à laquelle il ne faut pas toucher, que c’est une véritable école, avec de vrais programmes que venons de refaire, avec des professeurs qui vont désormais être recrutés à bac + 5. Je dis que cette école ne doit pas être confondue avec un jardin d’enfants, qu’elle n’est pas une variable d’ajustement – c’est exactement l’expression que j’emploie. Et que se passe-t-il, presque trois mois plus tard ? On m’a fait dire que je pensais que les professeurs d’écoles maternelles étaient des puéricultrices qui mettaient des  couches-culottes et que c’était la preuve que j’ignorais tout de cette école ! J’ai été élu pendant 25 ans et je ne saurais pas ce que c’est que l’école maternelle ! C’est ni plus ni moins le résultat d’une manipulation. Une manipulation réussie, d’ailleurs, pratiquée avec beaucoup de talent, mais qui n’honore pas ses auteurs.

Le « toujours plus de moyens » que vous critiquiez appartient au passé. Et vous n’avez, en fait, pas rencontré beaucoup de résistances sur ce chemin. Mais comment croire, aujourd’hui, que l’on peut systématiquement faire mieux avec moins ? Ne remplacez-vous pas un dogme par un autre ?

Il n’y a aucun dogmatisme dans mon attitude. Simplement, je crois que les années qui précèdent ont montré que la solution quantitative ne répondait pas à nos problèmes, qu’il fallait travailler différemment. Dans l’immédiat, en particulier, nous avons des marges de manœuvre résultant d’une meilleure organisation interne. Pour 2009, par exemple, nous tirons partie de l’amélioration de l’efficacité du remplacement ou du retour à l’enseignement devant les élèves d’enseignants qui étaient mis à disposition d’autres structures… Quant à cette année, on nous avait expliqué que le non renouvellement de 11 200 postes menait à des classes surchargées alors que nous avons un meilleur taux d’encadrement à cette rentrée qu’à la précédente. Bref, nous sommes jusqu’à présent parvenus à gérer les diminutions de postes sans pénaliser le système éducatif… Le président a fait une promesse sur le quinquennat, on va l’accomplir, on verra après. Le but n’est pas qu’il n’y ait plus de fonctionnaires du tout !

Vous êtes un ministre de poids, avec une réputation d’efficacité, dans un secteur clé. Il s’écrit de plus en plus, ça et là, que vous viseriez d’autres fonctions. Vous apprêtez-vous à abandonner vos réformes au milieu du gué ?

D’abord, ce ne sont pas mes réformes. Elles étaient inscrites dans le projet présidentiel, elles le sont dans ma lettre de mission. Je les conduis, je les avance. Beaucoup de choses ont déjà été réalisées en 18 mois. Le fait, pour ce qui me concerne, d’avoir été plus de vingt ans enseignant, de bien connaître la maison, indéniablement, nous  a fait gagner du temps. Réformer, moderniser, c’est vrai que cela m’intéresse et que j’y trouve un certain bonheur. C’est au président de la République de dire, le jour où il le trouvera opportun, si quelqu’un doit me succéder. Au fond, c’est une question qui ne me concerne pas, sur laquelle je n’ai pas prise. Moi, je suis dans l’action quotidienne.

Propos recueillis par Luc Cédelle

L’appel d’offres « veille de l’opinion » sème la parano chez les profs

1- L’info brute

D’abord l’info. L’analyse viendra après. Je m’efforce, dans les articles du Monde (je précise car, paraît-il, quand on arrive par un moteur de recherche, on ne sait pas forcément qu’on est sur le blog d’un journaliste du Monde) de respecter ce principe de séparation auquel je ne crois qu’imparfaitement. Il est plus rare que je m’y astreigne sur un « post », le blog ne me semblant pas approprié à ce type de contrainte.

L’info date de plusieurs jours, ce qui, dans ce cas précis, ne me dérange guère. Cela permet parfois de faire le tri.

L’info, donc, c’est l’affaire de l’appel d’offres. A la suite d’une première mise en ligne le 7 novembre sur un site dénommé Fabula , puis de reprises sur d’autres sites d’information comme celui de Rue89 (http://www.rue89.com/2008/11/09/education-220-000-euros-par-an-pour-surveiller-lopinion), la nouvelle s’est répandue dans la blogosphère que les ministères de l’éducation d’une part, de  l’enseignement supérieur d’autre part étaient en train de mettre sur pied un dispositif de « veille de l’opinion », notamment sur Internet. Un dispositif aux accents jugés inquiétants.

Les uns, nombreux sur le Web, parlent d’un « flicage des profs » et d’un « repérage des récalcitrants ». Les autres, essentiellement du côté gouvernemental, s’inscrivent totalement en faux contre cette version : plaidant la « transparence » et la banalité d’un travail d’information au service de l’action publique, ils jurent qu’il s’agit d’une innocente et respectueuse « écoute » de l’opinion.

La réalité de cet appel d’offres a été rapidement confirmée.

Daté du 15 octobre 2008 et faisant l’objet d’une annonce dans le Bulletin officiel des annonces de marchés publics (BOAMP) du 4 novembre (référence), puis, pour des raisons purement techniques, dans celui du 6 novembre, il indique que la Délégation à la communication – commune aux deux ministères – prévoit de consacrer 100 000 euros en 2009 à la « veille de l’opinion » pour le compte du ministère de l’éducation et 120 000 euros pour celui du ministère de l’enseignement supérieur.

Ce sont les termes utilisés dans le cahier des charges qui ont fait particulièrement réagir.

« Les objectifs de ce dispositif de veille », indique le texte (document pdf) de l’appel d’offres, sont les suivants (attention, longue liste…) :

« identifier les thèmes stratégiques (pérennes, prévisibles ou émergents); identifier et analyser les sources stratégiques ou structurant l’opinion; repérer les leaders d’opinion, les lanceurs d’alerte et analyser leur potentiel d’influence et leur capacité à se constituer en réseau; décrypter les sources des débats et leurs modes de propagation; repérer les informations signifiantes (en particulier les signaux faibles); suivre les informations signifiantes dans le temps; relever des indicateurs quantitatifs (volume des contributions, nombre de commentaires, audience, etc.); rapprocher ces informations et les interpréter; anticiper et évaluer les risques de contagion et de crise; alerter et préconiser en conséquence. »
« Les informations signifiantes pertinentes sont celles qui préfigurent un débat, un « risque opinion » potentiel, une crise ou tout temps fort à venir dans lesquels les ministères se trouveraient impliqués », précise l’appel d’offre.
Le texte énumère également les « sources surveillées ». « Outre la presse, les « sources surveillées » sont sur Internet: sites « commentateurs » de l’actualité, médias en ligne, sites de syndicats, de partis politiques, sites militants d’associations, de mouvements revendicatifs ou alternatifs, de leaders d’opinion, moteurs généralistes, forums, blogs, pages personnelles, appels et pétitions en ligne… »

L’analyse de ces sources, est-il enfin indiqué « donnera lieu à des notes de synthèse: rapport quotidien, note de synthèse hebdomadaire, cartographie commentée des acteurs et débats en présence ».

2 – Les réactions officielles

Le ministère de l’éducation, comme on pouvait s’y attendre, ne souscrit pas à l’interprétation orwellienne de ce type de dispositif de veille. « Ça  fonctionnait déjà quand on est arrivés au ministère », indique-t-on dans l’entourage de Xavier Darcos. « C’est comme une sorte d’extension des traditionnelles revues de presse. Cela existe dans la plupart des ministères. C’est la « Delcom (la délégation à la communication, NDR) qui reçoit ces synthèses… et qui nous les synthétise à son tour parce que nous n’avons pas le temps de tout lire ».

Interrogée, la délégation à la communication des ministères de l’éducation et de l’enseignement supérieur confirme : « C’est une démarche qui vient des services et qui préexistait au gouvernement actuel. Après un premier marché en 2006, portant sur quelques mois, il y a eu un appel d’offres pour 2007, un pour 2008, et maintenant pour 2009. Les montants indiqués sont des montants estimés, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas forcément consommés ».

« Ce n’est pas, poursuit la délégation à la communication, une démarche de censure et de contrôle mais une démarche d’écoute et de compréhension de l’opinion qui s’exprime sur le Net. Il n’y aucun fichage, pas de liste nominative. On ne cherche pas l’identité des gens, même si certains se manifestent volontairement en tant qu’auteurs ». Concernant l’énoncé des « objectifs », la délégation indique qu’ils sont plus détaillés pour 2009 que pour les années précédentes.

Au vu des deux textes, qui nous ont été communiqués par la délégation (au fait, les 4 pages manquantes sur 8, sur les sites qui renvoient à ce document, ne cachent aucun mystère : il s’agit d’indications de procédure pour les candidats à l’appel d’offres), on observe quelques différences. L’appel d’offres pour l’année 2008 ne mentionnait pas parmi les objectifs, par exemple, de « repérer les leaders d’opinion » ni de « décrypter les sources des débats et leurs modes de propagation ».

La délégation constate que ces termes sont « mal interprétés » mais assure qu’ils relèvent de la « terminologie classique de ce métier ».

Même réaction de la part de Thierry Saussez, délégué interministériel à la communication et directeur du service d’information du gouvernement (SIG). Il affirme qu’il « comprend » que le « langage des professionnels » (surveiller, cible, alerte, etc..) puisse « hors contexte » être mal perçu. Mais selon lui, il s’agit simplement de « manifester de la considération pour ce qui circule sur le Net »« Ça existe depuis des années, ajoute-t-il, indiquant que le SIG, en fonction d’une « décision prise en 2003 et appliquée à partir de 2004 » a développé propre service de veille Internet « globale », que ce n’est donc pas lui qui en a eu l’initiative, et que plusieurs ministères ont décidé d’avoir, en plus, leur dispositif spécifique. « C’est parfaitement transparent, cela passe par des appels d’offres publics sur quelque chose qui est sur Internet, donc qui est public. Il s’agit de regarder tout ce qui peut avoir un impact sur les politiques publiques, dans les médias, sur internet et dans l’opinion, directement auprès des Français. Le mélange des trois donne une sorte de tableau de bord dont aucun ministre ne peut se priver. »

Et pourquoi recourir à de coûteux appels d’offres ?  « Parce que les ministères n’ont pas les ressources humaines pour réaliser ce type de travail », répond Thierry Saussez.

3- Les autres réactions 

Certains blogueurs ou auteurs de messages sur les listes de discussion parlent de « sociologues policiers » ou d’« officines d’espionnage ». Mais les principaux syndicats d’enseignants, pourtant dans l’ensemble en mauvais termes avec le ministère par les temps qui courent, n’embrayent pas sur l’interprétation « totalitaire » du dispositif.

« Parler d’une volonté de fichage des militants me parait être une surinterprétation », a déclaré lundi Gérard Aschieri, secrétaire général de la FSU, interrogé par Associated Press. « Le ministère veut simplement anticiper pour adapter sa propagande », a-t-il ajouté. « Le reproche que je pourrais surtout faire, c’est qu’on dépense un argent fou, pas pour l’intérêt général, mais pour l’intérêt du ministre… ».

« Les fonds publics ont-ils pour objectif de financer la propagande ? » demande pour sa part Luc Bérille, secrétaire général du SE-UNSA (syndicat des enseignants) dans un communiqué.  « Que le ministère soit attentif à l’évolution de l’opinion est une chose, mais que l’objectif annoncé de cette veille informatique soit de prévenir toute remise en cause ou critique de sa politique en est une autre », ajoute-t-il.

« A ceux qui en douteraient, poursuit le communiqué, le ministre de l’Education nationale vient de prouver qu’il peut avoir de la ressource, y compris financière, lorsqu’il le décide. Le SE-UNSA constate que la chasse systématique aux dépenses qui, lorsqu’il s’agit des personnels et des élèves, se traduit par des milliers de suppressions d’emplois et des restrictions massives des crédits budgétaires, peut souffrir des exceptions lorsqu’il s’agit d’un service du ministre. »

« Plutôt que de tenter d’observer les conversations sur le net, nos ministres de tutelle seraient mieux inspirés d’utiliser une partie de ces sommes au développement du dialogue social qui seul permet à la fois d’entendre les attentes des personnels et de trouver les moyens d’y répondre », a réagi mercredi 12 novembre, le Sgen-CFDT. « Nos ministres n’envisagent donc pas d’autres moyens de connaître l’opinion et les attentes de leurs personnels que par la surveillance des échanges sur le net? », s’interroge le Sgen.

Pour Philippe Watrelot , professeur de sciences économiques et sociales à Savigny sur Orge (Essonne, Académie de Versailles) et président du CRAP-Cahiers Pédagogiques, « ce qui est choquant, plus que le principe, c’est le décalage. On veut prendre le « pouls de l’opinion » mais on ne l’écoute pas ! Puisque Darcos adopte volontiers une posture inflexible (référence à l’interview parue dans Le Monde du 8 novembre, NDR). L’autre décalage, c’est la somme dépensée pour cette « veille » alors qu’il suffirait d’écouter un peu plus les représentants constitués de cette opinion pour dépenser ces sommes ailleurs… »

L’analyse

Et l’analyse ? Ah, oui. Mais vous avez vu la taille du « post », déjà ? Et tout ce que je donne qui n’est pas ailleurs … Alors, juste une phrase, variante nouvelles technologies de « qui vit par le glaive périra par le glaive » : le brusque retournement de tendance, qui vous fait recevoir en pleine figure des non-événements, est une des plus cruelles lois de la com’ car la plus imprévisible de toutes. Nous y reviendrons forcément.

Luc Cédelle

A propos de la nomination à l’Elysée, en mars 2008, de Nicolas Princen pour observer les blogs :http://sarkofrance.blogspot.com/2008/03/nicolas-princen-le-bizutage-se-poursuit.html

A propos de la veille Internet du SIG : http://www.strategies.fr/archives/1477/page_45169/watch-veille-pour-le-gouvernement.html

A propos des techniques de surveillance évoquées sur le lien précédent : http://www.lalettrevolee.net/article-19604582.html

Le blog de Philippe Watrelot (revue de presse quotidienne sur l’éducation) : http://philippe-watrelot.blogspot.com/

Super Dupont au Rectorat

Vous connaissez le personnage de Super Dupont, du dessinateur Gotlib ? Pour qui ignorerait ce monument du génie français, c’est un Superman bien de chez nous, à baguette sous le bras, béret basque et costume moulant tricolore.

On a retrouvé Super Dupont.

C’est le recteur de Créteil, Jean-Michel Blanquer, ancien directeur de cabinet de Gilles de Robien et néanmoins très bien vu de l’actuel ministre. Je m’empresse de préciser deux choses : un, les facilités démagogiques du genre « la hiérarchie, c’est comme les étagères, plus c’est haut et moins ça sert » (pancarte vue à la manifestation parisienne du 19 octobre) ne sont pas ma tasse de thé ; deux, je ne tiens nullement le recteur Blanquer, que j’ai eu l’occasion de voir travailler de près, pour un infréquentable.

Cette mise au point étant faite, il reste qu’un communiqué du rectorat, suivi d’une dépêche de l’AEF (agence éducation formation), nous apprennent que le recteur de Créteil « s’assure que tous les élèves de CM1-CM2 savent chanter la Marseillaise ». Tel était l’objet de sa visite le mardi 21 octobre 2008 au groupe scolaire Le Segrais à Lognes (Seine-et-Marne), où « une cinquantaine d’élèves de cours moyen de cette école ont chanté les hymnes national et européen ».

Nous voilà rassurés. Comme tous les observateurs de notre système scolaire, j’étais (nous étions, vous étiez…) en proie à une sourde inquiétude. N’est-ce pas à ce genre d’exigence – savoir chanter ou pas l’hymne national – que l’on reconnaît les systèmes éducatifs les plus performants ? Allons jusqu’au bout : les critères des évaluations internationales comme PISA ne devraient-ils pas être revus en ce sens ? Certains pays qui sont au plus bas des classements mais pratiquent le lever des couleurs en verraient leur position améliorée.

Je pourrais m’arrêter là : une information, prétexte à un petit billet ironique au détriment du recteur… Je préfère tenter de creuser un peu le sujet. La question de l’hymne et du drapeau, récemment ravivée par les (détestables et provocantes) huées du match France-Tunisie au stade de France, est de celles qui divisent presque à coup sûr.

C’est ce qu’on appelle un « marqueur » politique. Et c’est précisément ce qui est critiquable dans la manière dont le pouvoir joue sur cette corde : en faisant comme si la sacralisation de l’hymne et du drapeau relevait d’une telle évidence qu’aucune objection, aucune réserve, aucune réticence ne seraient possibles. Or, ce n’est pas le cas : les objections, réserves et réticences sont non seulement nombreuses mais ancrées dans l’histoire. Elles ne relèvent pas de la marginalité, ne placent aucunement leurs auteurs en dehors de la communauté nationale. Personne n’est obligé de les partager, mais leur seule existence devrait normalement fixer des limites.

Limites ? Mais quelles limites ? Simplement ne pas en faire trop.

L’appréciation du « trop » est variable d’une sensibilité politique à l’autre. Ce pourrait être, par exemple, ce qui s’est passé le 15 février dernier, lorsque Nicolas Sarkozy est venu à Périgueux rendre à « Xavier » un hommage appuyé.  Présentant à sa façon les nouveaux programmes du primaire, le président insiste sur l’hymne national, comme si sa mention était une nouveauté, et, prenant à témoin la salle, ajoute que « quand on entend l’hymne national, on se lève »…  (Sous entendu : avec nous au pouvoir, alors oui, on se lève).

L’auditoire jubile.

Présent, Henri Guaino, conseiller spécial du président, souriant et détendu, ne voit pas du tout, ou fait semblant de ne pas voir, où est le problème. Pour lui, on aime son pays, on aime l’hymne national…

Enseignant ou pas, le réticent est coincé. Obligé d’assumer qu’une part de lui-même éprouve, oui, certaines réserves sur son propre pays. Que les paroles de la Marseillaise, malgré leur statut de patrimoine historique, sont empoisonnées d’un odieux « sang impur ». Que l’hymne et le drapeau ont accompagné de nobles combats, mais aussi tant de crimes que toute posture de célébration pure lui semble indigne. Et aussi que les objecteurs n’ont pas de leçons de (vrai) patriotisme à recevoir : de la Collaboration à l’OAS, trahisons et souillures sont plus nombreuses du côté des adorateurs du drapeau que du leur.

La Marseillaise fait partie des programmes scolaires, ce qui ne choque personne. Il est normal de connaître son hymne national. Mais please, Super Dupont, pas dans le cadre d’une liturgie officielle excluant toute distance critique et associant toute réticence à un blasphème. Avons-nous besoin de « jeunesses patriotes », sur le modèle du tiers-monde, ou de totalitaires petits « pionniers » du neuf-trois ?

Le recteur Jean-Michel Blanquer, personnellement très investi dans le suivi de l’enseignement primaire, a indiqué que cette visite était « très significative des objectifs » qu’il a « fixés à l’académie ». Premier objectif: « avoir une chorale dans chaque école », ce qui serait aujourd’hui réalisé dans 70% des écoles de l’académie de Créteil.  Deuxième (mais qui, logiquement, devrait être le premier) : « faire en sorte que l’apprentissage de la Marseillaise soit systématique en cycle 3 et de préférence en CM1, conformément à la loi du 23 avril 2005 d’orientation et de programme pour l’avenir de l’École ». Troisième objectif énoncé par le recteur : « insister sur la dimension européenne ». C’était en effet, lors de sa visite, la semaine de l’Europe.  « Les élèves que je suis venu voir ce matin, avait-t-il précisé, devaient également chanter l’hymne européen, avec un refrain en allemand. »

L’hymne européen n’ayant couvert aucun crime, ce dernier objectif contribue à dégager Super Dupont de tout soupçon d’être une brute nationaliste. Alors, j’attaque, j’attaque pas ? Si un déluge de Marseillaise au garde-à-vous, d’une académie à l’autre, s’abattait  sur l’enseignement primaire, oui, je partagerais un malaise qui ne tarderait pas à s’exprimer. Mais nous n’en sommes pas là. Je n’attaque pas, je discute, je pose par écrit des interrogations, sur un blog dénommé « interro écrite ».

Au fait, qui connaît l’hymne européen ? Pas tous en même temps !

Luc Cédelle

PS

L’hymne européen a été adopté en juillet 1971 par l’assemblée consultative du Conseil de l’Europe, puis par la Communauté européenne en juin 1985. Si vous ne savez pas le chanter, c’est normal car, à ce jour, cet hymne n’a pas de paroles homologuées, même s’il en existe différentes versions, certaines antérieures à la construction européenne. En revanche, la mélodie est familière à tous et signée Ludwig van Beethoven : c’est un arrangement (par Herbert von Karajan) du thème de l’Ode à la joie (également appelé Hymne à la joie), dernier mouvement de la Neuvième symphonie, composée en 1823. Ce mouvement mettait en musique un poème du même nom écrit par Friedrich von Schiller. Ce poème et ses traductions ne « fonctionnent » pas vraiment comme paroles d’un hymne européen, même s’il se trouve des gens pour le penser. Voici la première strophe d’une traduction française :

Joie ! Joie ! Belle étincelle divine / Fille de l’Elysée / Nous entrons l’âme enivrée / Dans ton temple glorieux. / Ton magique attrait resserre/ Ce que la mode en vain détruit ; / Tous les hommes deviennent frères / Où ton aile nous conduit.

Ecouter l’hymne européen:

http://www.ena.lu/hymne_europeen-012600007.html

Xavier Darcos veut décorer Marc Le Bris

C’est une information déjà ancienne de quelques mois, mais qui s’accomplit pleinement aujourd’hui.

Par un décret du 16 mai 2008, « M. Le Bris (Marc, Noël), directeur d’école, 21 ans de services civils », avait été élevé au grade de Chevalier de l’Ordre national du Mérite, sur la liste du ministère de l’éducation nationale. Selon les informations recueillies par le syndicat SNUipp-FSU d’Ille-et-Vilaine (35), cette décoration doit lui être solennellement décernée le vendredi 24 octobre par Xavier Darcos lui-même à l’occasion d’un déplacement du ministre de l’éducation dans le département.

Directeur d’école à Médréac (Ile-etVilaine), connu pour ses prises de position tranchées dans le débat sur l’éducation et plus particulièrement pour sa défense fervente de la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture, Marc Le Bris fut longtemps le seul instituteur à s’exprimer dans le cadre de l’association Sauver les lettres.

Il est l’auteur de Et vos enfants ne sauront pas lire… ni compter ! (Stock, 2004, un des ouvrages qui, par son succès (avant le best-seller inégalé que reste à ce jour La Fabrique du Crétin, de Jean-Paul Brighelli) a contribué à la percée médiatique, puis politique, du courant dit «anti-pédagogiste» dans l’éducation. Lors de la sortie du livre, le ministre de l’éducation de l’époque, François Fillon, fit savoir le bien qu’il en pensait et reçut son auteur.

Le successeur de François Fillon rue de Grenelle, Gilles de Robien, se lança à l’automne 2005 dans une bataille « du bon sens », empruntant le vocabulaire de Marc Le Bris et de ses amis contre « les ravages des méthodes globales et semi-globales ». Très appréciée selon les sondages d’opinion, cette campagne finit cependant par déclencher un tollé des spécialistes de l’apprentissage de la lecture (y compris ceux cités par le ministre), ainsi qu’une intense et durable mauvaise humeur dans la profession.

Plus récemment, Marc Le Bris, bien introduit auprès du ministre Xavier Darcos et très présent dans les réunions ou colloques UMP sur l’école, a fait partie des personnalités consultées lors de l’élaboration, au début de l’année 2008, des nouveaux programmes de l’école primaire. Il faut toutefois noter qu’à la différence de Gilles de Robien, qui se promettait de stopper les « chauffards » de l’enseignement, Xavier Darcos prône la « liberté pédagogique » et se refuse à prescrire une méthode plutôt qu’une autre.

A plusieurs reprises depuis sa nomination, Xavier Darcos a fait passer auprès de la mouvance « anti-pédagogiste » (un terme qu’il emploie lui-même) un message qui, en substance, pourrait être ainsi résumé : prenez patience, faites-moi confiance, je suis des vôtres… Pourtant, cette remise de décoration à Marc Le Bris semble se faire sous le sceau de la discrétion. Contrairement à son audience au ministère (il y a environ un an), elle n’est pas annoncée dans l’agenda officiel de Xavier Darcos, qui fait seulement mention à la date du 24 octobre  d’un déplacement dans la matinée au lycée hôtelier de Dinard et d’un autre déplacement dans l’après-midi à Vitré, sur le thème de l’alimentation et de la lutte contre l’obésité à l’école. Elle n’est pas non plus mentionnée dans le communiqué de presse publié le mercredi 22 octobre sur cette visite.

Le SNUipp 35 entend mettre à profit la venue de Xavier Darcos dans le département pour « montrer son désaccord » envers la politique suivie par le ministre. Le syndicat, qui a déposé un préavis de grève pour le vendredi 24, appelle à des rassemblements devant le lycée hôtelier de Dinard le matin puis devant l’inspection académique de Rennes en fin d’après-midi « pour la remise de médaille de l’ordre du mérite à Marc Le Bris, enseignant du département qui a participé au groupe de travail ministériel sur l’écriture des nouveaux programmes qui nous sont imposés ». Le syndicat appelle également les « collègues du premier degré » à « se faire entendre massivement » lors de réunions publiques auxquelles Xavier Darcos participerait en soirée.

L’Ordre national du Mérite.

(image de la médaille):

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/f1/Officier_ordre_national_du_m%C3%A9rite.jpg

Institué le 3 décembre 1963 par le général de Gaulle, l’Ordre national du Mérite récompense les mérites distingués, militaires ou civils, rendus à la nation française. Il remplace d’anciens ordres ministériels et coloniaux. Dans le rang protocolaire des principales décorations françaises, l’Ordre national du Mérite arrive en quatrième position, après l’Ordre de Légion d’honneur, l’Ordre de la Libération et la Médaille militaire. Comme l’Ordre national de la Légion d’honneur, créé en 1802 par Napoléon Bonaparte pour récompenser les mérites éminents, l’Ordre national du Mérite comprend également trois grades : chevalier, officier et commandeur, et deux dignités : grand officier et grand-croix.

Marc Le Bris rejoint, dans la liste des chevaliers de l’Ordre national du Mérite, des personnalités comme : Bartabas, Jane Birkin, Malek Boutih, Vincent Cassel, Maud Fontenoy, Christophe Hondelatte, Cheb Mami, Jacques Weber, etc.

Luc Cédelle

PS. Après lui avoir donné la parole lorsque je travaillais au Monde de l’Education, dans le cadre de pages « débats » où il était opposé à Roland Goigoux, professeur à l’IUFM d’Auvergne, j’ai vivement critiqué Marc Le Bris dans mon livre Un plaisir de collège, qui vient de paraître (Seuil). Voici un extrait le concernant :

(…) Sa thèse centrale consiste à affirmer que le « b.a, ba », qu’on appelle aussi la « méthode syllabique », serait « interdit » à l’école primaire, qui imposerait aux instituteurs la « méthode globale » malgré ses « ravages »avérés. Affirmation considérée comme une tapageuse contre-vérité par la totalité des experts reconnus en ce domaine. Cela ne le décourage nullement : il continue de marteler sa thèse. Et comme il dispose d’un talent certain de persuasion (d’un « mental » à toute épreuve, dirait-on dans les arts martiaux), comme son propos entre en résonance avec les angoisses des parents, comme les médias apprécient les messages simples… « ça » marche. Le succès est tel que personne ne songe à l’interpeller sur l’étonnant dernier chapitre de son livre.
« Pouvait-on prévoir, y demande-t-il, qu’il y aurait un jour des cadavres jetés par milliers dans le Mékong ? Aurait-on pu éviter les camps de la mort ? » Si vous ne voyez pas bien le rapport avec la méthode syllabique, lui le voit. Il poursuit : «L’histoire, certes, ne se répète jamais. Et je nesaurais dire aujourd’hui ce que sera demain. Je vois seulement que notre société subit maintenant le dénigrement de la culture qui a précédé quelques sinistres périodes. » Un peu plus loin, il évoque le «projet d’école », imposé aux établissements primaires par la loi Jospin de 1989, et qu’il conteste. Il le fait en ces termes : « Infamie, manipulation intellectuelle digne du temps de l’Inquisition. » Et le financement de ces projets lui inspire cette phrase : «Les distinctions et les récompenses attribuées aujourd’hui à certaines écoles qui ont un « bon projet », au détriment d’autres qui n’en ont pas, sont la chemise brune ou le petit livre rouge des enseignants modernistes. » Pardon ? A-t-on bien lu ?
Oui. Et la chemise de Marc Le Bris, quelle couleur ? Quatre ans auparavant, la référence alambiquée aux « usines de la mort », brandie par Finkielkraut contre Meirieu, avait au moins fait quelques vagues. Cette fois, rien. (…)

Grève des « instits » à Paris : le vertige des chiffres

  Une fois de plus, le vertige des chiffres contradictoires. Plus que contradictoires : étrangement incompatibles. Le taux d’enseignants grévistes dans les écoles parisiennes variait presque du simple au double, jeudi 16 octobre en fin d’après midi, selon les interlocuteurs. Le Rectorat de Paris recensait ainsi 34,36% d’enseignants grévistes dans le premier degré, à l’appel du Snuipp-FSU, du SE-Unsa, du Sgen-CFDT, de FO et de SUD-Éducation, autant dire de pratiquement tous les syndicats. La veille, en se fondant sur les intentions de grève, le Rectorat faisait état d’un taux de 39%, mais s’attendait à un taux réel inférieur. Celui de 34% témoigne d’une grève bien suivie : les « instits », qui n’ont pas un pouvoir d’achat mirobolant et qui, dans la période actuelle, ne créditent les journées de grève que d’une efficacité limitée, ont en effet tendance à se relayer. C’est souvent à tour de rôle qu’ils font grève et supportent les retenues sur salaires qui, depuis 2003, sont appliquées de manière inflexible. Problème : le SNUipp-FSU, syndicat majoritaire, annonçait quant à lui « aux alentours de 60% de grévistes ». Comment une telle différence est-elle possible ?

Dans le second degré, la différence s’explique généralement, en grande partie, par le « périmètre » pris en compte dans le calcul : le taux n’est pas le même si l’on rapporte le nombre de grévistes à l’ensemble du personnel d’un établissement ou seulement à ceux en service au moment de la grève. Mais dans le premier degré, les professeurs des écoles sont présents tous les jours, et le « périmètre » ne peut varier qu’à la marge, pour certains personnels spécialisés par exemple. Alors quoi ? « La vérité est entre les deux », finit par concéder, sous le sceau de l’anonymat, un responsable syndical, assurant qu’il ne trouvait pas non plus « très fiable » le chiffre du Rectorat, que la « vraie » participation ne peut être évaluée qu’au lendemain de la grève et que « tout le monde est dans l’approximation »…

Selon le Snuipp-Paris, cette journée montre en outre que « le service minimum n’est pas applicable » car dans de nombreux endroits, la mairie « n’a pas pu » le mettre en œuvre, faute d’être en mesure d’assurer les conditions de sécurité nécessaires ». Même écart vertigineux : selon le Rectorat, 312 écoles sur 660 ont mis en place le service minimum d’accueil en application de la loi du 20 août 2008. Seulement deux écoles ont été fermées, indiquait jeudi soir le Rectorat : l’une dans le XIème arrondissement et l’autre dans le XXème.

« Il y a moins d’écart que la dernière fois entre les déclarations de grève et les grèves effectives », constatait également le Rectorat. Mercredi 15, faisant référence aux déclarations d’intention de grève que les enseignants sont désormais obligés de faire 48 heures à l’avance, le Rectorat avait évoqué les déclarations non suivies d’effets lors de la précédente grève du 7 octobre. Ce jour-là, les déclarations d’intention avait obligé la mairie à mobilier 215 animateurs alors que seuls 65 avaient réellement dû assurer le service d’accueil. « Il serait très négatif (…)d’engager des dépenses sur la base de déclarations d’intention massivement non suivies d’effet », et « l’exercice du droit de grève est trop important pour être détourné par des annonces non fondées sur une réelle détermination », expliquait suavement le rectorat.

La section UNSA Animation de la Ville de Paris avait la veille protesté… auprès de la Ville de Paris contre le fait que les animateurs titulaires, contractuels ou vacataires aient été « réquisitionnés » sur son ordre afin de prendre en charge les élèves des instituteurs grévistes.  Selon ce syndicat, aux préavis de grève déposés par les animateurs, la direction des affaires scolaires de la Ville de Paris a répondu par des « pressions individuelles ». « Monsieur le maire de Paris, vous avez vous-même dénoncé les aspects nocifs de cette loi. Vous devez vous émouvoir que vos propres services mettent autant de zèle à obliger les gens contre leurs valeurs et leur conscience à accomplir cette sale besogne », ajoutait l’UNSA animation, assurant que le dispositif prévu n’était « pas viable dans le domaine de la sécurité des enfants ».

De son côté, le ministère de l’éducation avait rappelé que, selon la loi, «  la compensation financière n’est calculée que pour les écoles ayant donné lieu à l’organisation d’un service d’accueil par la commune ».  « Nous espérons que les organisations syndicales ne galvaudent pas le droit de grève en se déclarant grévistes de manière fantaisiste et ne jouent ni avec l’argent du contribuable ni avec les familles en faisant de fausses déclarations », avait insisté l’entourage de Xavier Darcos.

Et les motifs de cette grève, qui était réservée à Paris ? Depuis l’annonce par le ministre en janvier 2008 d’une « expérimentation »du service minimum, plus personne ne parle des motifs d’une grève. Ils ont été ensevelis, et continuent de l’être, derrière le seul bilan de l’application du service minimum d’accueil.

L’élément déclencheur, dans les écoles parisiennes, a été le refus de l’inspecteur de l’académie de Paris d’accepter une réunion syndicale d’information sur le temps de classe des enseignants, contrairement à l’usage en vigueur depuis deux décennies. En outre, les grévistes voulaient dénoncer « l’autoritarisme » de l’inspecteur dans la mise en place des « réformes Darcos » en primaire,  les suppressions de postes, en particulier des réseaux d’aide spécialisée (Rased), les modalités de mise en place de « l’aide personnalisée » (deux heures par semaine à l’intention des élèves les plus en difficulté) ainsi que… le service minimum d’accueil !

Luc Cédelle

Meirieu en prison, cinquante élèves par classe !

  Vous souvenez-vous des « manifs de droite », et des clips réalisés à cette occasion pendant la campagne électorale (et après) par un groupe informel et insaisissable de « performers » qui caricaturait à merveille la logique droitière en la poussant à son paroxysme ? Faux manifestants et faux slogans à l’appui , comme le magnifique « Cac 40, Cac 40, ouais, ouais ! », mais aussi « Trop d’argent pour les pauvres ! », « Pas d’allocs pour les dreadlocks ! », « La gauche t’es foutue, la droite est dans la rue », « TF1 sur toutes les chaînes ! », « Jésus reviens, avec Jean-Pierre Raffarin ! », ou le très éloquent « On aime, on aime, on aime les OGM ! »http://www.dailymotion.com/relevance/search/manif+de+droite/video/x34rqf_manif-2-droites

 Un blog permet de faire le point sur ce mouvement:

http://a360.typepad.com/manifsdedroite/

Eh bien, la même chose a été réalisée sur l’éducation, cette fois sous la forme (il n’y a pas de hasard), d’une fausse manifestation « antipédagogiste ». C’est franchement poilant, comme vous pouvez le constater ici : http://fr.youtube.com/watch?v=Ajq4PmPcJ8c

Un peu désolant, néanmoins, pour le cas où des enseignants auraient participé à cette réalisation, car les sous-titres sont truffés de fautes grossières. Cela me conduit à décréter une « exception image son » sur le caractère « zéro faute » de ce blog. Car, même avec ce regret, c’est incontestablement  poilant.

Luc Cédelle

Lycées : l’hypothèse violence (3)

L’actuelle crise qu’on appelle encore boursière m’incite à accélérer mes livraisons concernant le sujet « maintien de l’ordre », en espérant qu’il ne s’agit pas d’un pressentiment. Poursuivons ce retour réflexif sur les manifestations lycéennes d’avril et mai 2008 dans la capitale.

Les premières manifs parisiennes importantes étaient, dans une optique de limitation de la violence, un « challenge ». Le comportement des forces de l’ordre et, en amont, la stratégie policière mise en œuvre pouvaient soit exacerber les phénomènes de violence, soit les contenir. C’est clairement le second choix qui a été fait. Il a été assumé de manière quantitative (par une présence policière massive et visible) et qualitative (par la manière dont le dispositif a été géré). Au cours des opérations, le dispositif policier a été particulièrement en phase avec le service d’ordre des manifestants, lui-même organisé de main de maître. Les deux dispositifs ont communiqué sur le vif, au cours des événements, et ne se sont jamais considérés comme hostiles. Ces manifs ont obéi à une chorégraphie complexe et, à bien des égards, nouvelle par le comportement de ses protagonistes.

Le gros des manifestants. Venus surtout de la banlieue et notamment des lycées professionnels, les manifestants sont majoritairement restés calmes et pacifiques, y compris lorsque les « casseurs » réussissaient à créer une tension ou à provoquer des déplacements policiers en plein cortège. Le fameux cycle provocation / répression, empiriquement recherché par les « racailles », n’a ainsi jamais pu s’enclencher. Les manifestants se montraient festifs tant qu’aucun affrontement ne se profilait, tendus et silencieux lorsque chacun se disait : « ça va péter ». A les entendre parler, au fil des cortèges, ils n’ont pas forcément compris quelle partie se jouait autour de l’hypothèse violence ni quels risques les guettaient, mais au moins n’ont-ils pas aggravé ces risques. Protégés par leur innocence, ils ne savaient pas que manifester pouvait être catastrophique. Ils ont manifesté quand même et il n’y a pas eu de catastrophe… Leur attitude était à cet égard une condition nécessaire mais pas suffisante.

Le « SO » (service d’ordre). Jamais SO « lycéen » (35 ans de moyenne d’âge, 50 pour les chefs) ne fut plus efficace. D’abord parce que numériquement important : entre 100 et 150 personnes, m’a-t-il semblé. Bien organisé, il était composé d’une partie fixe, qui restait en tête de cortège et de plusieurs parties mobiles. Les troupes, principalement composées de gaillards à l’allure de vigiles, étaient irréprochables. Très pro. Pas un geste ni un mot de trop. Prêts à l’affrontement physique, mais uniquement en cas de nécessité. Les voyous qui réussissaient parfois un début de débordement déguerpissaient à leur approche rapide et déterminée. D’autres jeunes, d’allure identique mais pas forcément voyous eux-mêmes, étaient écartés d’une poussée presque affectueuse. Seul un SO vraiment compétent peut faire ce type de distinction. Les liens notoires entre la FIDL (fédération indépendante, démocratique et lycéenne) et SOS-Racisme incitent à penser que de nombreux éléments du SO venaient de cette dernière organisation, bien qu’un responsable du Snes m’ait repris trois fois en répétant « service d’ordre de la FIDL » quand je citais SOS-Racisme. Cela étant, il y avait aussi, dans ce SO, des badgés CGT, UNSA, FO et CFDT.

Les forces de l’ordre. Le maintien de l’ordre public se pratique, selon la qualité du commandement et les choix politiques, de différentes façons. Celle qui a eu cours dans ces manifestations a été la moins violente possible dans le cadre d’une attitude de fermeté face à toute tentative de casse ou d’agression. Les principes appliqués ont été les suivants : saturation du terrain, présence dissuasive, enveloppement de la foule au contact direct avec celle-ci, insécurité maximale pour tout candidat casseur. Il faut y ajouter le principe supérieur sans lequel ces observations positives ne se justifieraient pas : le principe de non-agression des manifestants qui ne font que manifester. CRS ou plus souvent gendarmes mobiles, les forces de l’ordre étaient visibles et massives. Contrairement à la mythologie militante, leur attitude non menaçante (on peut être harnaché de pied en cap et garder une posture pacifique) prouvait l’existence d’ordres stricts en ce sens. Le dispositif en uniforme, relativement statique, était complété par des groupes mobiles de policiers en civil, exceptionnellement nombreux (jusqu’à une centaine certains jours) dont la mission était de s’opposer physiquement aux casseurs et d’opérer dans leurs rangs un maximum d’arrestations.

Les perturbateurs. Ils étaient de deux sortes : les « vrais violents » et ceux qui font seulement mine de l’être. Toute la complexité et la difficulté est dans la distinction de ces catégories et dans les possibilités de passage de l’une à l’autre. La violence, pour s’épanouir, a besoin de la confusion. Celle-ci est efficacement installée par le phénomène que j’appelle des « grappes festives », à la fois fascinant et désolant. Des groupes d’adolescents, en majorité garçons, se constituent et commencent par prendre leur autonomie physique par rapport au cortège : à vingt, puis cinquante ou cent, ils se tiennent par les épaules, sautent et crient ensemble sans concertation ni meneur de jeu, fondent sur la foule ou la traversent sans égards, communiant dans la pire gestuelle gangsta rap, les mains toujours entre arme à feu imaginaire, doigt d’honneur ou, de temps en temps, coup asséné au passage et au hasard. Leur allure est extatique. Leurs slogans réduits au chiffre de leur département ou au nom de leur localité. Leur look, tout-à-fait volontaire, est celui popularisé en France par les violences urbaines de l’automne 2005 : casquette + capuche + écharpe sur le visage.

Enfin, et sans doute le pire de tout, si pénible à constater et difficile à formuler pour l’antiraciste absolu que je suis : ces petits groupes étaient composés de jeunes pratiquement tous noirs ! Pour n’importe quel spectateur de ces scènes, le cauchemar des « bandes ethniques » prenait ainsi une forme concrète et traumatisante. Le message obscène diffusé de la sorte (à la fois au premier degré, dans la foule, dans l’immédiat, et au second degré, dans l’opinion et dans les médias) est le suivant : densité inhabituelle de jeunes noirs = danger. En même temps, ce sont des gamins, que l’on peut préjuger à 90% inconscients de cette catastrophe d’image qu’ils produisent, et parmi lesquels la proportion de « vrais violents » reste faible. Autre désastre d’image : ces jeunes filles, heureusement peu nombreuses, malheureusement très voyantes, enveloppées dans un drapeau national algérien, tunisien ou marocain. Partout où elles passent, on verrait presque les futurs votes d’extrême droite se condenser de balcon en balcon…

Quant aux « vrais violents », que rien ne distinguait visuellement des précédents si ce n’est le passage à l’acte, ils ont bien été présents aux rendez-vous parisiens, ont bien tenté de faire basculer la situation, mais n’ont jamais réussi. Ce qui s’explique par le scénario précis et répétitif des manifestations, sur lequel – encore une fois, j’avais prévenu que ce serait long – j’achèverai, dans un « post » ultérieur, cette série « maintien de l’ordre ». Avec les temps réjouissants que nous promet l’effondrement du Mur de Berlin de l’argent, mieux vaut avoir une culture solide en ce domaine.

Dispersion, camarades.*

Luc Cédelle

* Je ne sais pas encore ce qu’en pense le camarade Darcos, mais j’ai bien noté l’intervention du camarade Fillon qui a déclaré le vendredi 3 octobre à Antibes,  lors de son discours de clôture des Journées parlementaires des camarades de l’UMP, que « le monde est au bord du gouffre par la faute d’un système irresponsable ».

Lycées : l’hypothèse violence (2)

Flash-back

Fin avril 2007. Un lecteur, au téléphone. Un professeur, qui me prend à témoin à propos des manifestations de lycéens. « C’est incroyable, dit-il, cette volonté de briser un mouvement social par la répression ». A ce mot de « répression », auquel je ne peux absolument pas souscrire, je réprime ma réponse. Plus tard, c’est une lettre d’un autre lecteur. Enseignant lui aussi, il nous reproche de ne pas rendre suffisamment compte des manifestations lycéennes et « encore moins des violences policières qui les accompagnent ». Il nous livre son témoignage, que voici :

Cela s’est passé mardi dernier 15 avril. Nous étions au croisement du Boulevard Voltaire et de la rue Amelot, près du départ de la manifestation. Il y avait là un groupe de CRS. Tout était calme. Tout à coup deux ou trois d’entre eux se sont précipités sur deux jeunes qui passaient dans le cortège. Qu’ont-ils fait ? Personne n’a rien vu. Toujours est-il qu’ils ont été traînés et maintenus par terre avec la dernière violence, palpés, menottés et conduits complètement terrifiés vers un car stationné à quelques dizaines de mètres de là dans la rue Amelot où, selon certains témoins ils auraient reçu des coups avant d’y être enfournés. Le tee-shirt d’un d’entre eux avait été arraché, il était torse nu. Il était environ 14h30. Les adultes présents ont prié, supplié, les CRS d’épargner ces ados qui devaient avoir au plus 16 ans. Des femmes pleuraient. Ils étaient là, nous faisaient face et nous auraient probablement chargés s’il n’y avait pas eu la manif à proximité. Que sont devenus les jeunes si violemment interpellés ? Ont-ils été inculpés de violence à agents ?

Un travail en finesse

Voilà ce qu’a vu notre lecteur. Voilà ce à quoi, en producteur d’information, je résiste car, à bien lire son témoignage, j’y trouve beaucoup de subjectif, de conditionnel et d’invérifiable. L’interpellation par la force d’un manifestant est un événement fondamentalement désagréable pour l’intéressé. Mais cela suffit-il pour invoquer des « violences policières » ? Ayant suivi de bout en bout cinq des sept manifestations parisiennes de lycéens ayant précédé les vacances de printemps (du 19 avril au 5 mai pour cette zone C), je n’y ai pas vu d’actes de répression des manifestants, mais plutôt – le mot fera bondir certains – de protection. Ce que j’ai pu observer, dans le détail et de manière répétée, est un travail de maintien de l’ordre d’une grande finesse et d’un professionnalisme constant. J’ajoute que, ma propre relation aux forces de l’ordre n’étant certes pas faite d’adhésion inconditionnelle, je serais le premier à parler de brutalités policières si j’en étais le témoin.

Dès les premières manifs, le risque de dérapages était élevé. Les « casseurs » ne relèvent pas d’une mythologie journalistique destinée à reléguer au second plan le « mouvement social » : ce phénomène existe, traumatise tout le monde, représente une menace directe contre le droit de manifester et alimente en images efficaces les pires discours sécuritaires. Le casseur moderne, contrairement à ses prédécesseurs politisés des années 1980 (les « autonomes ») qui s’en prenaient à des cibles matérielles ou aux forces de l’ordre, n’est pas seulement un casseur : il est avant tout un agresseur, représentant pour le manifestant un danger réel, et dont il serait temps de comprendre qu’il est largement supérieur à celui que représente potentiellement le dispositif policier.

Scènes ahurissantes

Les agressions à l’intérieur des manifestations ont fait leur première apparition significative en 1998, justement à l’occasion d’un mouvement lycéen. Envois de projectiles indistinctement sur les policiers et sur la foule des manifestants, tabassages au hasard et autres incidents ont alors émaillé les manifs. Une dispersion mal maîtrisée place de la Nation a donné lieu à une pénible apothéose : kiosque incendié, passants molestés, jeunes imbéciles revendiquant qu’ils « niquent la France en force », etc. Mais c’est huit ans plus tard, en avril 2006, à l’occasion du mouvement anti-CPE et sur l’esplanade des Invalides, à Paris, que le phénomène a atteint son apogée avec, à l’arrivée d’un énorme cortège, des scènes ahurissantes d’agressions gratuites qui sont encore dans toutes les mémoires.

Personne ne peut donc sous-estimer les risques inhérents, aujourd’hui, à un mouvement de masse jetant des milliers ou des dizaines de milliers de jeunes dans la rue. Ces risques, depuis l’affaire du CPE, ont été renforcés par l’aggravation de la « crise des banlieues » qui, à chaque opportunité de violence urbaine dans la capitale, draine son lot d’encapuchonnés enthousiastes. Ce « terrain », de l’avis de tous ses observateurs, est de plus en plus inflammable. Les violences de Villiers-le-Bel, en décembre 2007, l’ont montré. D’autres accès de violence, localisés, l’ont confirmé depuis. Les plus récents sont les incidents qui, à Paris, le 20 septembre dernier, ont émaillé la Technoparade (agressions commises en marge du défilé) et, une semaine plus tard, ceux de Romans-sur-Isère (Drôme) après la mort d’un adolescent à bord d’une voiture volée poursuivie par la police.

Intrusions violentes

L’ambiance dans laquelle le dernier mouvement lycéen a démarré, à la mi-mars 2007 dans une dizaine de lycées du Val-de-Marne, a aussi été une illustration de ce climat : jusque-là, dans ce type de mouvement, les tensions n’apparaissaient qu’au terme d’un processus. Cette fois, des incidents se sont très vite produits, soit dans les établissements, soit à leurs portes. La suite n’a en rien modifié cette mauvaise tournure, au contraire. Durant toute la « mobilisation », les académies de Créteil et de Versailles ont été quotidiennement le théâtre de dizaines d’incidents de toutes sortes, principalement des intrusions violentes d’éléments extérieurs aux établissements. Ces incidents qui, dans la typologie des violences scolaires, sont les plus redoutés des enseignants, ont été très peu traités par les médias, en tout cas nationaux… pour la simple raison que les journalistes ne peuvent être partout et guetter à la sortie de centaines de lycées.

La blessure d’un lycéen nantais

Outre d’avoir été un cauchemar pour les proviseurs et une angoisse quotidienne pour les rectorats, ces incidents locaux ont présenté des risques importants de bavure, les forces de maintien de l’ordre dépêchées sur place étant improvisées, hétérogènes (gendarmes, policiers locaux, CRS, membres des brigades anti-criminalité…) et parfois surexcitées. Interventions ou ripostes disproportionnées guettaient chaque jour, comme celle qui, le samedi 29 mars devant le lycée Gustave Eiffel de Gagny (Seine Saint-Denis) s’est traduite par des charges, par des lancers de gaz lacrymogènes et par l’usage de flash-ball par la police. Par chance, il ne s’est alors rien produit de grave, ni en ces lieux et circonstances ni en d’autres. En novembre 2007, un lycéen nantais avait perdu la vision d’un œil, frappé par un tir de flash-ball lors d’une évacuation inutilement violente (de l’avis général des témoins) des jardins du rectorat, décidée conjointement par les autorités préfectorales et rectorales.

Aucun drame dans les établissements ou à leurs abords n’a donc eu lieu à l’occasion du mouvement lycéen du printemps 2008 : le facteur chance a compté, mais aussi – et même si certains bloqueurs ont été molestés lors d’interventions policières – le fait qu’à aucun moment le gouvernement n’a choisi la « répression » comme réponse globale. Cette remarque outrageusement contraire à une certaine vulgate militante pourra, j’en suis conscient, m’être personnellement reprochée, voire être mise sur le compte d’une prétendue connivence entre Le Monde et le « pouvoir ». Tant pis. Je vais même aggraver mon cas en abordant le traitement des manifestations parisiennes d’avril et mai 2008. Mais – j’avais prévenu que ce serait long – je le ferai dans un prochain « post ».

Luc Cédelle

(Texte invité) Entre les murs : et après ?

Il n’y avait pas grand monde en salle ce matin. Séance de onze heures, MK2 Odéon, Paris V° arrdt. Une grosse demi-douzaine de « troisième âge », deux ou trois trentenaires. Des profs sans doute.

La question posée était finalement : Peut-on rendre, vraiment, la vérité du collège ?

La réponse est hésitante. Ce n’est pas oui. Mais ce n’est pas si mal. Encore que….

Bégaudeau se défend bien avec sa quatrième, même si ses gamins ne sont pas de la race des pires, et j’ai trouvé sa classe presque calme, assez concentrée sur l’enseignant, risquons le mot, plutôt docile. Pas d’affrontements incessants pour des casquettes, des capuches, des foulards qu’on ne veut pas ôter, pas de déplacements browniens à tout propos, pas de jets de stylos, de crayons, de gommes, d’effaceurs (ah ! les envols d’effaceurs  dans les classes de collège en devoir surveillé …), pas de borborygmes divers avec hurlements de rire collectifs aux imitations réussies de flatulences ; et puis au bout du compte, une pratique bon enfant de l’insulte entre élèves.

Il me semble qu’on a adouci le tableau.

Les gamins, à savoir qu’ils jouaient, ne sont pas rentrés dans cette violence ingérable qui est le quotidien des conflits de classe.

Grâce de l’enseignant ? Charisme ? Bégaudeau semble certes parvenir à établir une véritable esquisse de dialogue avec ses élèves … mais on a le sentiment que les gosses font largement la moitié du chemin. Avec ce reproche que la classe est en fait réduite à trop peu d’interlocuteurs, qu’il n’y a pas de vision collective du groupe, depuis le bureau, manque essentiel. 

Le réel est beaucoup plus noir, les entrées en classe plus homériques, les conflits bien plus durs si on ne les voit pas venir de très loin. A plusieurs reprises, des erreurs pédagogiques patentes (amorcer un ordre dont il est prévisible qu’il ne sera pas nécessairement exécuté et, devant un refus, insister) se diluent dans une surprenante bonne volonté des récalcitrants n’ayant  fourni au fond qu’un raidissement initial de pure forme.

Trois situations malgré tout vont à leur terme. Koumba, qui ne veut pas lire une page du journal d’Anne Franck, et Souleymane, qui semblait assez accommodant dans son inertie scolaire et passe au tutoiement un jour avant, le lendemain, de faire monter la mayonnaise en dégâts collatéraux sur un incident qui ne le concerne même pas au départ.

Dans le premier cas, Bégaudeau a tort d’insister ; c’est lui qui crée l’affrontement, sur une opposition où finalement la gamine (Koumba) se montrera – sur mon expérience personnelle de ce genre de situation –  exceptionnellement modérée.

Dans le deuxième cas, la décision de Bégaudeau de conduire personnellement et immédiatement l’élève chez le principal est aberrante et invraisemblable. Il est absolument exclu de laisser sa classe sans surveillance, absolument. Je ne conçois pas que qui a enseigné puisse entériner cette situation « cinématographique ». Si on prétend traiter l’ affaire qu’on nous montre à chaud (elle est en fait vénielle dans le contexte actuel des collèges difficiles), il faut envoyer un délégué de classe chercher le CPE pour qu’il prenne en charge l’élève … et c’est de toute façon ici disproportionné.

Dernier cas, la sortie violente de classe de Souleymane. Elle lui vaut un conseil de discipline puis une exclusion définitive. La mise en scène de la sortie est crédible, pas ses conséquences. Ce qu’on nous dit et qu’on nous fait voir de l’élève ne vaut pas exclusion et n’y conduirait pas en situation réelle. Par contre, les palinodies de Bégaudeau qui gère mal l’incident et induit lui-même une procédure dont il désapprouve les conclusions ne sont pas à porter à son crédit pédagogique. Il est vrai que personne n’est parfait.

Sinon ? Les enseignants ne sortent pas excessivement grandis de cette histoire, encore qu’elle soit à ce point Bégaudeau-centrée que le peu d’espace qu’on leur laisse les condamne à la caricature. On ne sent pas d’ailleurs, dans sa profondeur, le malaise qu’installe l’attitude des élèves dans ce type d’établissement, ses répercussions profondes sur le psychisme des professeurs. Quelques réactions épidermiques ne donnent pas l’ampleur du problème.

En ce sens comme en plusieurs autres, le film hésite au bord de la vraie dénonciation qu’on pouvait espérer… Constat semi fictionnel de la solitude de l’enseignant – clairement perceptible – il laisse au spectateur la charge de deviner la faible inventivité managériale du chef d’établissement et la nette incapacité de l’équipe éducative à se percevoir comme telle pour examiner les difficultés sous un angle d’attaque collectif. Dommage, vraiment dommage.

Car ce faisant, il entretient l’illusion d’une question pédagogique reposant sur des aptitudes individuelles à  la bonne ou à la mauvaise gestion de classes hétérogènes et multiethniques sans faire comprendre qu’elles sont, ces classes, le signe en soi encourageant d’un violent effort social d’intégration qui se heurte à l’inadéquation du système obsolète dans lequel on le maintient.

Le film est triste et Bégaudeau touchant et le premier plan (Bégaudeau sifflant un petit noir avant de descendre dans l’arène) comme le dernier (la salle vide et en désordre  où résonnent les bruits de la cour) portent toute l’émotion du métier. Mais ce métier justement est à bas. Et pour le reconstruire en répondant  positivement à l’exigence d’intégration sociale citée plus haut, c’est aux structures qu’il faut s’attaquer, ce sont les services qu’il faut redéfinir, la formation des maîtres qu’il faut remettre à plat, la « gouvernance » des établissements qu’il faut revoir, le découpage et le contenu des activités scolaires qu’il faut repenser, la gestion d’ensemble d’un système éducatif terreau d’une société meilleure qu’il faut réorganiser en profondeur dans l’oxymoron de réseaux d’établissements scolaires localement cohérents et nationalement coordonnés mais farouchement autonomes.

Las, le politique, la tête dans le sable, délègue à quelques hauts fonctionnaires la responsabilité de penser des questions sur lesquelles ils n’ont aucune expérience et de concevoir des propositions visant à faire boire des ânes qui n’ont pas soif. Inutile gageure.

L’espoir changea de camp, disait Hugo, Le combat changea d’âme.

Et c’est là qu’on en est. Et c’est là la question : Comment donc redonner à ces gosses l’espoir ? Car le reste suivra.

Vous avez dit : Comment ?

Michel Jonasz, jazzant,  a depuis fort longtemps esquissé la réponse : Changer tout !

 

Christian Jeanbreau

 

Christian Jeanbrau, ex-professeur de collège ZEP, mais aussi ancien professeur en classes préparatoires à Henri IV, est co-auteur, avec Yves Chassard, du rapport (juin 2002) commandé par le Haut Conseil de l’Evaluation de l’Ecole sur « L’évaluation des enseignants des premier et second degrés ». Dans leurs conclusions, les auteurs de ce  rapport dénoncent dans l’inspection individuelle un système « injuste, incohérent et inefficace » et préconisent une inspection de l’équipe éducative. Ce texte est consultable à l’adresse suivante :  http://cisad.adc.education.fr/hcee/publications-2003.html )

 

Bégaudeau par ci, Bégaudeau par là

  J’ai en réserve pour ce blog plusieurs « textes invités », dont l’un qui, me semble-t-il, commente intelligemment le film réalisé par Laurent Cantet d’après le roman de François Bégaudeau (façon de rappeler que ni l’un ni l’autre ne sont des documentaires). Ce sera le premier. Un « texte invité » est un texte issu de mes contacts journalistiques et que je trouve intéressant. Intéressant ne signifie pas forcément que j’en approuve tout le contenu. D’ailleurs, j’envisage aussi d’inviter des textes que je répr… non, pas que je réprouve, n’exagérons rien, mais qui, pour paraphraser une rubrique de Marianne, « ne pensent pas comme moi » et donnent à réfléchir. Quant au texte qui figure dans le « post » suivant, il est plutôt de ceux avec lesquelles je suis d’emblée en sympathie.

En effet, comme l’indiquait ma contribution du 8 septembre, les enthousiasmes obligatoires, comme celui auquel nous sommes tous conviés envers le tellement « amazing » (dixit Sean Penn) film de Laurent Cantet, m’indisposent. Les haines obligatoires aussi : et il semble, parallèlement, que le « Bégaudeau bashing »* soit un sport désormais très couru, si l’on en croit le blog de Pierre Assouline du 28 septembre, (http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/09/28/trop-fort-begaudeau/), délicatement assassin, et surtout certains commentaires incroyables auxquels il donne lieu parmi les centaines qui suivent chaque « post ». J’en recommande particulièrement un, d’un enseignant, que l’on peut trouver en faisant une recherche sur, je cite, « cette citerne à pus qu’on ose nommer film », ce qui me conforte dans mon refus des commentaires pathologiques sous pseudonyme.

Sur le même thème, il me semble correct de signaler que Philippe Meirieu, horrifié devant toute éventuelle identification entre les « pédagogues » et le professeur du film, a pris soin de se démarquer nettement du comportement de celui-ci tel qu’il est donné à voir. http://www.meirieu.com/nouveautesblocnotes.htm

Bien entendu, cela n’empêche pas des centaines de sectaires compulsifs de prétendre avec assurance, de blog en blog, qu’il y a identité idéologique et pratique parfaite entre le supposé « pédagogisme » du professeur du film et Meirieu.

Dernière info, qui vient de tomber et va dans le même sens : un communiqué des intenses libéraux de SOS-Education qui se proposent d’offrir aux enseignants du collège Françoise-Dolto (dont sont élèves les collégiens acteurs du film) un « manuel de discipline » destiné à les aider à surmonter leurs « graves problèmes » de, justement, « discipline scolaire ».  « Par son action et ses prises de position, François Marin/Bégaudeau (coscénariste et acteur principal) s’inscrit dans le sillage des « pédagogistes » responsables de la situation actuelle de l’école, et dont SOS-Éducation n’a de cesse de dénoncer les méthodes », assure l’association sur son site Internet

Et maintenant, place au texte invité qui, pour être bien traité et ne pas figurer au second plan, a droit au « post » séparé et à part entière qui suit.

Luc Cédelle

 

* bashing : raclée, peignée.