« Pas de droits sans devoirs, pas de devoirs sans droits ». On jurerait qu’il s’agit (surtout la première partie de la phrase et au mépris du nécessaire balancement) d’une formule typiquement sarkozyste. Eh bien, pas du tout. Ou plutôt : pas seulement… Bien sûr, comme on pouvait s’y attendre, un coup d’œil dans les archives suffit à la retrouver dans la bouche de Nicolas Sarkozy. Par exemple, dans son discours devant le congrès de l’UMP, Porte de Versailles, le 14 janvier 2007 (celui où il officialise sa candidature et affirme notamment « J’ai changé parce que les épreuves de la vie m’ont changé ») : « La République réelle, déclare alors le candidat, ce n’est pas la République où il n’y a que des droits et aucun devoir. C’est la République où les devoirs sont la contrepartie des droits. Je propose qu’aucun minimum social ne soit accordé sans la contrepartie d’une activité d’intérêt général ». Un peu plus loin, il revient à la charge à propos du « développement des fraudes des abus et des gaspillages » en soulignant que « les droits ne vont pas sans les devoirs ».
Pourtant, ce serait une erreur de présenter cette façon de lier droits et devoirs comme réservée au courant idéologique incarné par l’actuel président de la République et ses partisans. En tant que journaliste, la première personnalité que j’ai entendu souligner, avec le ton sentencieux généralement de mise, la nécessité d’associer les devoirs aux droits, était Jacques Delors, dans une interview en 1997 pour Le Monde de l’Education. Le thème du retour de l’autorité redevenait déjà un leitmotiv sur l’école. Cette évolution, depuis, n’a pas cessé de s’affirmer au fil des ans. Mais le couple droits / devoirs a des origines beaucoup plus lointaines, et dérangeantes pour les automatismes de la pensée.
Dans son Histoire de la Commune de 1871 (rééditée par La Découverte, après François Maspéro en 1967), Prosper-Olivier Lissagaray, ancien communard dont ce livre fut le grand œuvre, nous indique cette source : le premier congrès général de la 1ère Internationale, tenu en septembre 1866 à Genève. « Dans la fête qui suit les travaux du congrès, écrit Lissagaray, le drapeau de l’Internationale, arboré au-dessus du drapeau de toutes les nations, montre sa devise en lettres blanches : Pas de droits sans devoirs, pas de devoirs sans droits ». La formule, dont il faut donc noter (pour l’utile perturbation que cela procure) qu’elle ne tient pas sa source dans la droite autoritaire, est, dans ce cas précis, soigneusement équilibrée. Elle a déposé dans le champ des idées une graine de rhétorique particulièrement prolifique et désormais intégrée (équilibrée ou non) au bagage de tout homme politique désireux de placer une phrase bien sentie, valant approbation d’avance au comptoir du Café du Commerce.
Son utilisation est souvent abusive. D’une part parce qu’elle tend à nier la notion de droits fondamentaux, c’est-à-dire attachés à toute personne humaine quelles que soient les circonstances : le pire criminel a droit à un procès équitable même s’il n’a respecté aucun devoir ; l’immigré sans-papiers, n’en déplaise à l’UMP, a (entre autres) le droit de ne pas être détenu arbitrairement et celui de ne pas être séparé de ses enfants, même s’il a manqué au « devoir » consistant à entrer et séjourner régulièrement sur le territoire national. Les droits de l’homme ne sont pas les droits de l’homme blanc, occidental, riche et en règle, comme le suggère l’évolution actuelle d’une Europe qui bafoue ses propres valeurs sans se soucier de l’inexorable contrecoup qu’elle appelle ainsi. Les droits fondamentaux sont permanents et invariables, les « devoirs » changent en fonction du moment et de la place de chaque individu dans la société. Et l’on serait bien en peine de rédiger une déclaration universelle des devoirs de l’homme, qui serait, dès lors, tout sauf universelle. Ce n’est pas pour cela que « les devoirs » n’existent pas. En ce sens, la « devise en lettres blanches » de 1866 était juste, plus juste que les dévoiements démagogiques auxquels elle a, depuis, donné lieu. Mais le premier « devoir », applicable à tous, n’est-il pas celui de respecter les droits ?
Luc Cédelle
P.S.
Voici le texte, que j’ignorais, du 3ème couplet de l’Internationale :
L’état comprime et la loi triche
L’impôt saigne le malheureux
Nul devoir ne s’impose au riche
Le droit du pauvre est un mot creux
C’est assez, languir en tutelle
L’égalité veut d’autres lois
Pas de droits sans devoirs dit-elle
Égaux, pas de devoirs sans droits!
« Dar-cos, si tu sa-vais… Ta réfo-orme, ta réfo-oorme… » Inutile de terminer, vous connaissez ce refrain. Va-t-on bientôt, grâce à (ou à cause de) la réforme du lycée que nous mijote le ministre, l’entendre à nouveau ? Laissons très provisoirement de côté l’évaluation de la responsabilité de la politique ministérielle dans cet éventuel retour, et reformulons la question plus brutalement, cette fois à l’encontre d’une certaine gauche : allons-nous assister dans les mois qui viennent, à la énième représentation, entre Bastille-Nation ou Luxembourg-Invalides, d’une pièce archi-connue et qui pourrait s’intituler « A la recherche sans fin du Mai 68 perdu ». Il y faut des milliers de figurants, l’odeur des gaz lacrymogènes, des images de sainte colère d’une jeunesse bafouée, et surtout l’irremplaçable frisson de la « répression policière ». Mais ce dernier ingrédient, sans lequel rien ne marche, n’arrive généralement plus comme « on » (essentiellement l’extrême gauche) souhaiterait qu’il arrive, c’est-à-dire précisément comme une répression. Du moins si l’on entend, par ce terme, l’agression de manifestants pacifiques par les forces policières.
Réactiver les slogans
Certes, une solide tradition d’impunité policière laisse subsister quelques exceptions, qui permettent de réactiver les slogans du bon vieux temps. Mais elles n’infirment en rien la règle : l’usage de la violence d’Etat contre ce type de mouvement n’est plus à l’ordre du jour et, sauf échauffement réciproque de grande ampleur, ne le sera pas. En revanche, la violence en tant que phénomène social, se réveillant à chaque mouvement de masse, est bien présente. Il n’y a aucune illusion à se faire : toute résurgence dans les prochains mois des mouvements étudiants et lycéens posera à nouveau, de manière aiguë, la question des risques de dérapage. Les membres des organisations étudiantes ou lycéennes n’aiment pas beaucoup que l’on aborde ce sujet : ils y voient une insidieuse pression contre le droit de manifester et le rangent parmi les prophéties auto-réalisatrices de la pire espèce. Ce n’est pas entièrement faux, à ceci près que, si pression il y a, elle vient plus des violences elles-mêmes que de ceux qui s’en inquiètent. Mieux vaut y réfléchir dès maintenant, puisque c’est dès maintenant que le clairon de la « mobilisation » commence à sonner contre la réforme encore en préparation.
Faire prendre la mayonnaise
Florian Lecoultre, le président de l’UNL (union nationale des lycéens), qui tenait le 18 septembre une conférence de presse, a averti que cette organisation entendait réunir toutes les conditions pour « obtenir quelque chose de fort ». Il a indiqué qu’il avait « bon espoir » d’aboutir à un mouvement d’ampleur ». C’est du pur vocabulaire syndical, mais prononcé avec une fraîcheur troublante. L’UNL veut déclencher un mouvement dans les lycées et espère que la mayonnaise va prendre grâce à la journée d’action du 19 octobre, à laquelle appelle le ban et l’arrière-ban de toute la gauche enseignante. Florian Lecoultre n’a rien d’une tête brûlée. Son statut moral d’« apprenti politique » conseillé par ses mentors des « grandes » organisations (statut qu’il partage avec tous les responsables passés, actuels et futurs des organisations lycéennes), n’a pas que des inconvénients, notamment le jour où il faudrait trouver une personne responsable pour calmer un jeu devenu menaçant. Il en va de même pour Lucie Bousser, qui vient de lui succéder samedi 27 septembre à la présidence de l’UNL, et pour les autres animateurs de cette organisation. En cas de grande tension, les boutefeux ne se trouveraient pas de côté-là.
De justesse et à grand frais
Sur le fond, l’UNL tient d’ailleurs une position balancée : hostile aux suppressions de postes, elle n’en est pas moins, à ce stade, plutôt favorable aux grandes lignes de la future réforme des lycées. Mais ni Florian Lecoultre, ni ses camarades ne maîtrisent la puissance énergétique qui pourrait émaner d’un mouvement de masse. En novembre et décembre 2007, puis de manière plus évidente en avril et mai 2008, à l’apogée du dernier mouvement lycéen, les dérapages violents ont pu être contenus. Mais ils l’ont été de justesse et à grand frais. Il est intéressant de rappeler de quelle façon le pire a pu être évité. C’est pourquoi, ayant suivi ces événements, je propose un retour sur les manifs parisiennes d’avril/mai dernier. Non pas un retour passéiste, mais plutôt à usage prospectif. Comme j’ai accumulé de la matière et que cela promet d’être trop long, ce sera l’objet d’un prochain article ici (mes excuses : je ne parviens toujours pas à dire un « post »).
Luc Cédelle
Rappel : Proche de l’UNEF et de l’UNSA-Education, l’UNL s’est constituée en 1994 après la mobilisation contre le Contrat d’insertion professionnelle (CIP) et comme une « alternative indépendante » à la FIDL (Fédération indépendante et démocratique lycéenne, créée en 1987 par des militants de SOS-Racisme après le mouvement contre la réforme Devaquet).
Si l’essence du sarkozysme consiste à tenir tous les discours à la fois, Xavier Darcos a sa place parmi les plus habiles pratiquants de ce genre nouveau et peut-être d’avenir (en tout cas, les pratiquants, eux, en sont persuadés, et cette conviction est en elle-même une force). Il vient encore de le prouver au sujet de la réforme du lycée qu’il prépare. A trois semaines de distance, le ministre de l’éducation a fourni l’exemple du contre-pied parfait : une certaine musique, lors de sa conférence de presse de rentrée, le 28 août, et un autre son de cloche, totalement différent, le 17 septembre, à l’occasion d’une interview publiée par Le Parisien dimanche.Ce fut la surprise du week-end : voulant remettre à l’honneur les récompenses scolaires, Xavier Darcos « envisage » que pour « valoriser » l’obtention du baccalauréat, les bacheliers puissent recevoir une médaille. Le verbe envisager permet toutes les corrections de tir ultérieures, mais son utilisation dans l’interview suggère que des décisions ne manqueraient pas de suivre une conviction si bien arrêtée. La citation exacte : « Nous envisageons même que les bacheliers puissent recevoir une médaille ! Elle serait de couleur différente, peut-être sur le mode des médailles sportives, or, argent, bronze, selon la mention obtenue ». Interrogé au cours de la matinée sur RTL, alors que le prévisible tollé commençait à se répandre, Xavier Darcos a assuré que cette proposition ressortait d’une « attitude pédagogique qui n’a rien de réactionnaire ».
Dans la même gamme, le ministre avait déjà fait sensation alors qu’il était tout juste nommé, le 22 mai 2007, en soulevant avec entrain la gravissime question du vouvoiement, dont chacun sait qu’elle est, pour les performances de l’école, des plus urgentes et des plus cruciales. Prenant courageusement ce problème à bras-le-corps, il avait estimé – lors d’un déplacement au collège André-Malraux, à Asnières (Hauts-de-Seine) – « indispensable que les enfants vouvoient les professeurs », ce qui s’apparentait à enfoncer une porte largement ouverte, et « préférable que les professeurs ne tutoient pas les élèves, au lycée, pour que chacun soit à sa place », ce qui ressemblait à une intrusion dans la pratique individuelle de chaque enseignant. Il avait toutefois indiqué ne pas avoir l’intention d’imposer son idée par un texte officiel.
Certains avaient alors remarqué que déjà, en octobre 2003 alors qu’il était ministre délégué à l’enseignement scolaire, sous la tutelle du ministre de l’éducation Luc Ferry, Xavier Darcos s’était interrogé publiquement sur les possibles bienfaits d’un retour de l’uniforme scolaire. « Je me demande si une tenue, comme un grand tee-shirt siglé d’un slogan, rappelant à chaque élève qu’il est en classe et non dans la rue, ne pourrait pas être une solution dans certains cas, comme je l’ai vu aux Antilles », expliquait-il, tout en précisant qu’il s’agissait de « pistes » et qu’il n’entendait « rien imposer ». J’ai cherché si, depuis mai 2007, Xavier Darcos avait à nouveau suggéré l’uniforme, comme de nombreux blogs et sites d’opposition l’affirment, mais je n’ai rien trouvé de probant.
Après sa déclaration de mai 2007 sur le vouvoiement, Xavier Darcos avait suivi une ligne de communication sinueuse à souhait, tantôt laissant entendre qu’on lui avait « mis un micro sous le nez » en lui posant une question stupide à laquelle il avait tant bien que mal répondu, tantôt reprenant avec une gourmandise intacte son argumentation sur les bienfaits d’un retour aux bonnes manières pré-soixante-huitardes. Ce type de balancement est une constante dans son expression. Le propos sur le vouvoiement est à ranger parmi ceux qui n’engagent pas à grand-chose mais sont, en termes de popularité, d’un rendement élevé dans l’opinion de droite. Pas dans n’importe quelle opinion de droite : c’est-à-dire pas, par exemple, chez le sarkozyste fumeur de joints après le turbin (une espèce plus nombreuse qu’on ne croit), mais beaucoup, en revanche, chez l’UMP ligne dure. Or, Xavier Darcos, pour sa sécurité de ministre comme pour son avenir politique, a besoin de susciter la ferveur de l’UMP ligne dure.
L’affaire des médailles est à la fois semblable et différente. Commençons par la différence : si le vouvoiement est gratuit, les médailles coûteraient quelque chose. Si l’idée devait entrer en application, il faudrait prévoir un budget pour la fabrication annuelle des médailles d’environ 520 000 bacheliers. Quant au semblable, cette proposition est un clin d’œil très appuyé à la droite vraiment à droite. En ce sens, le ridicule, qu’il ne peut ignorer, importe peu à Xavier Darcos : il sait d’avance que l’appréciation « c’est ridicule » sera presque unanime à gauche, mais probablement minoritaire à droite et cela le satisfait pleinement. L’intérêt pour lui est peut-être justement qu’il s’agit d’une proposition parfaitement clivante.
Les étonnements feints qui ne manqueront pas de s’exprimer sur le thème « pourquoi trouvez-vous cela ridicule alors qu’il faut des rituels scolaires ?» ne peuvent faire illusion : oui, il faut des rituels, mais pas des rituels qui dressent une partie de l’opinion contre l’autre ; pas des rituels imprégnés du passé et soudain plaqués sur le début du 21ème siècle ; pas des rituels qui, pour les uns, ont un parfum de revanche longtemps attendue et, pour les autres, sont le comble de l’imbuvable. Bref, pas des rituels « réacs ». Objet controversé mais appartenant politiquement et affectivement à tous, l’école n’a pas besoin de décisions ni de symboles qui divisent. Il se pourrait que Xavier Darcos, lui, en ait momentanément besoin. Pour la ferveur de l’UMP ligne dure et pour continuer à faire passer le message clé de la sarko-guerre psychologique : tout ce qui est de gauche est moribond. C’est tout de suite après mai 68 qu’ont été supprimés, à l’école, les rituels que plus personne ne voulait assumer : classements, distribution des prix, etc. Une telle proposition est donc clairement à ranger dans la volonté de « liquider l’héritage de mai 68 », exprimée par le candidat Nicolas Sarkozy dans son meeting du 29 avril 2007 à Bercy.
Et le contre-pied ? Ah, oui… Cela paraît bizarre, mais le 28 août, lors de sa conférence de presse de rentrée, Xavier Darcos avait (à certains moments) des accents résolument Front popu. Plus précisément et subtilement, en déclinant la liste – aujourd’hui assez longue – des différents dispositifs de soutien scolaire gratuits qu’il a mis en place, il marchait avec délices sur les plates-bandes de la gauche velléitaire, comme pour lui dire : ce que vous n’avez pas fait, moi, Darcos de droite, je le fais… Multipliant, à la Sarkozy, les échappées hors texte écrit, il employait un vocabulaire parfois caricaturalement de gauche, allant jusqu’à parler des « officines » de soutien scolaire privées, alors qu’il s’agit de sociétés de services dont l’activité ne devrait en soi rien avoir de méprisable pour un ministre. Enfin, abordant la réforme du lycée, il lâchait que son intention était de « substituer au lycée caserne un lycée campus »… Outre que la formule « lycée caserne » est anachronique et presque insultante pour les chefs d’établissement et les personnels des lycées (qui sont les caporaux de maths, les adjudants de français et les capitaines de physique-chimie ?), elle présente la particularité d’être on ne peut plus soixante-huitarde. « Non aux lycées casernes » était en effet le mot d’ordre des comités d’action lycéens, les CAL, qui ont à l’époque occupé les lycées et participé avec les étudiants, aux barricades du Quartier latin. C’est de l’histoire ancienne, mais Xavier Darcos, tout comme Nicolas Sarkozy d’ailleurs, est assez âgé pour la connaître.
Un coup on veut mettre à bas le « lycée caserne », un autre on propose, sur le mode contestable de la compétition sportive et avec un petit parfum néo-militariste, des médailles pour les bacheliers méritants… Une hypothèse d’explication à ce grand écart. Pour sa réforme du lycée, qu’il veut rendre « modulaire » et qui ne serait plus « une machine à distribuer des cours », Xavier Darcos va devoir se heurter durement à un axe conservateur organisé, dont les membres sont d’autant moins enclins à lui faire de cadeaux qu’ils sont souvent de droite et considèrent qu’un ministre de droite leur est redevable. Avec ce genre de proposition, il les rend quasiment inaudibles puisque, pour l’opinion, la case « nostalgie » sera déjà prise. Et il les oblige presque à se ranger derrière sa bannière, tout attaqué qu’il sera par la gauche « conservatrice ». A propos de gauche, Xavier Darcos, lundi 15 septembre sur France Info, désarmant de sérénité face au tollé, réussissait même à donner des couleurs sociales à sa proposition, en soulignant qu’il était avant tout « à la recherche de la reconnaissance du mérite (…) notamment des élèves qui viennent des milieux les plus modestes et qui ont réussi ». Il ajoutait, ne pas oublier la facette pragmatique, que l’important était de « donner un peu de cérémonial, par une médaille ou par autre chose ». La séquence « réforme du lycée » s’avère des plus prometteuses en épisodes ébouriffants.
Luc Cédelle
P.S.
J’ai fait un livre, qui vient de sortir au Seuil, et avec les extraits duquel j’aurais pu alimenter mon blog tout l’été. Scrupule, excès de prudence ou acte manqué, j’ai omis de le faire. Mais maintenant le coup est parti et m’oblige à assumer vaillamment mes positions dans les arènes. Le livre s’appelle « Un plaisir de collège ». C’est à la fois un reportage long sur le collège expérimental Clisthène, à Bordeaux et, cette expérience étant replacée dans son contexte de controverses infinies, un essai engagé sur le débat éducatif, sa férocité, ses têtes d’affiche (Finkielkraut, Meirieu, Brighelli…) et ses liens avec la réalité du terrain. J’ai été interviewé, notamment, par Mediapart. Voici, au moins pour ce qui est accessible aux non abonnés à ce site, les liens correspondants. La coquetterie m’oblige à préciser que les conditions rudimentaires de tournage me donnent un look nettement plus éprouvé que nature.
Pour une fois (la première), je fais court et (relativement) rapide. C’est un communiqué reçu jeudi 4 septembre de la Mairie de Paris qui m’inspire cette célérité, motivée, il faut bien l’avouer, par une certaine exaspération. Le titre du communiqué : « La Mairie de Paris invite les collégiens de 4ème et 3ème de 44 collèges parisiens à aller voir « Entre les murs » de Laurent Cantet. » Le texte enchaîne sur ce que tout le monde sait, en rappelant que ce film, « récompensé par la Palme d’Or lors du dernier Festival international du film de Cannes, sort dans les salles le 24 septembre 2008 ». « Réalisé par Laurent Cantet à partir du livre de François Bégaudeau, ce film, poursuit le communiqué, est le fruit d’un atelier de théâtre, mis en place par le collège Françoise Dolto dans le 20ème arrondissement, qui a réuni une cinquantaine d’élèves, dont la moitié forme la classe présentée à l’écran ».
Jusque là, ça va, pourrait-on dire en paraphrasant une blague éculée sur un type qui tombe du sixième étage. Mais continuons : « Ce long métrage porte un regard aiguisé sur la vie d’une classe de 4ème, dans un collège situé en zone d’éducation prioritaire (ZEP). Plongé dans une réalité crue, ce film a le mérite de parler de l’École telle qu’elle peut l’être ». Là, un début de malaise, encore léger, car – à moins qu’il ne s’agisse précisément d’un film sur Paris et sur son administration, on se fiche un peu de savoir l’opinion de la Mairie de Paris sur un film qui va bientôt sortir… Surtout si cette opinion ne présente aucune originalité et vole au secours d’un succès déjà largement assuré.
La Mairie de Paris, c’est essentiellement ce qui sert à administrer Paris, non ? Bien sûr, s’agissant d’une grande capitale, d’une « ville monde » pour employer le vocable de Fernand Braudel, il tombe sous le sens que ses grands édiles monde sont néanmoins fondés à avoir des opinions un peu sur tout et, question de prestige, l’envie de les faire connaître. Un précédent maire de Paris n’est-il pas déjà monté plus haut en politique ? Alors pourquoi ne pas marcher sur ses traces, en ayant un avis sur tout et en le faisant savoir ? La nécessaire tolérance envers les ambitions politiques individuelles, envers même le métier politique, devraient nous conduire à l’admettre : la Mairie de Paris, après tout, est une position sociale d’où l’on peut aussi faire connaître son avis sur un film.
Mais continuons. Car le communiqué va plus loin, beaucoup plus loin, que l’affirmation d’une opinion. Il annonce une décision. Il introduit une action. Et cette action est aussi, sous la forme innocente d’une proposition faite aux élèves et aux enseignants, une véritable ingérence dans la vie scolaire, plus précisément dans la vie pédagogique. Le communiqué indique en effet que « Bertrand Delanoë, maire de Paris, Pascal Cherki, adjoint chargé de la vie scolaire et de la réussite éducative, et Christophe Girard, adjoint chargé de la Culture ont souhaité que les 10 000 élèves de 4ème et 3ème des 44 collèges situés en ZEP/REP, Politique de la ville et réussite éducative puissent aller voir gratuitement le film, accompagnés de leurs enseignants, pendant le temps scolaire. »« La Ville, poursuit le texte, entend ainsi permettre aux personnels d’enseignement et d’éducation d’engager, à leur convenance, une démarche pédagogique autour de l’œuvre de Laurent Cantet et prolonger le débat sur la réussite éducative ». Enfin, « l’ensemble des principaux des collèges parisiens sont invités à une projection en avant-première du film, en collaboration avec le producteur et distributeur du film, Haut et Court, lundi 8 septembre à 20h30 à l’Auditorium de l’Hôtel de Ville ».
Et alors, diront certains, où est le mal ? Sympa, ces invitations par milliers, non ? Oui, très sympa, juste du genre sympa qui, toujours en toute innocence, dérape totalement. Car le film Entre les murs, pour lequel, ayant lu le livre et appréciant le metteur en scène, j’ai personnellement un préjugé favorable, n’est pas pour autant un classique du cinéma, dont l’importance historique et esthétique le placerait au-dessus de la mêlée. Car il n’est pas non plus un film idéologiquement neutre par rapport aux débats sur l’école, dont chacun connaît la vivacité, quand ce n’est pas la violence. Car éprouver une affinité envers ce film, et en attendre un impact positif sur les débats éducatifs ne dispense absolument pas de respecter l’opinion de tous ceux qui ne seraient pas sur la même longueur d’onde. Mais, objecteraient certains, nous sommes tous sur la même longueur d’onde : ce film est unanimement décrété excellent. Ah oui ? Raison de plus pour faire preuve de prudence, de réserve, de distance. Ce que ne fait pas la Mairie de Paris lorsqu’elle pratique cette tapageuse promotion d’un film qui n’en a absolument aucun besoin. Bégaudeau & Cantet, chacun le sait, ce n’est pas Finkielkraut, ce n’est pas Brighelli, ce n’est pas Marc Le Bris, ce n’est même pas la bien plus gentille Cécile Ladjali. Bégaudeau & Cantet, c’est une façon de voir les choses qu’aucun principal de collège et aucun enseignant ne sont tenus de partager. Mais, diront certains, le communiqué précise bien qu’il s’agit d’une proposition, d’une invitation faite aux enseignants pour « engager, à leur convenance, une démarche pédagogique ».
Non mais, Mairie de Paris, de quoi je me mêle ? D’abord, la pédagogie, c’est l’affaire des enseignants, éventuellement du ministère de l’éducation s’il décide d’être ouvertement prescripteur en ce domaine, certainement pas d’une mairie, en tout cas pas à ce niveau de décision où il s’agit de choisir un film plutôt qu’un autre. La bien-pensance sponsorisée peut faire des émules : que se passera-t-il, le jour où un film bien « réac » fera l’objet, sur la foi de ce précédent parisien, d’une pareille promotion de la part d’une municipalité de droite ? Ensuite, avec la publicité donnée à cette initiative, on ne voudrait pas être à la place des enseignants qui, seuls dans leur collège, auraient « à leur convenance » fait un autre choix que de participer à cette communion démagogique. Enfin, comment ne pas s’interroger sur le coût de l’opération ? Comment ne pas se demander si cet argent n’aurait pas été mieux utilisé en finançant, sans tapage, les actions de professeurs réellement engagés, sur le « temps scolaire », dans des projets cinéma avec leurs élèves. Je parle d’authentiques projets pédagogiques, réclamant passion et travail de part et d’autre. Pas d’un gadget communiquant, dont la principale conséquence sera de grignoter, à des fins outrageusement occupationnelles et insidieusement propagandistes, un morceau supplémentaire de précieux « temps scolaire ».
« Ils » ne connaissent rien de l’enseignement. « Ils » ne savent pas (ou ne savent plus) ce que c’est qu’une classe. « Ils » n’ont jamais vu (ou n’ont jamais vu depuis longtemps) un élève… Depuis que je suis journaliste éducation, voilà ce que j’entends dire, ce que je lis aussi, parfois, sur ces gens qui « prétendent donner des leçons » aux enseignants. La remarque est d’autant plus fréquente qu’elle est polyvalente : elle vise tour à tour la hiérarchie, les chercheurs en éducation ou quiconque, à un moment donné, dispose d’un pouvoir de préconisation susceptible d’avoir des conséquences sur la marche du système éducatif. Les chefs d’établissement, par exemple, maillon de base de l’administration de l’éducation nationale, sont souvent la cible de ce type de procès en incompétence, décliné sous différents angles interchangeables : entre « ils ont fui les élèves » et « untel / une telle a les dents qui rayent le parquet ».
Bref, pour diriger, même à une petite échelle locale, il serait indispensable de connaître sur le bout des doigts et dans leur dernière actualité les conditions concrètes du travail des personnes que l’on est en charge de diriger. Pas seulement pour diriger, d’ailleurs. Même pour avoir un avis recevable. Interrogé il y a quelques mois à propos des travaux de la commission Pochard (sur l’évolution du métier d’enseignant), un dirigeant du Snalc (syndicat « classé à droite » mais qui préfère l’étiquette « apolitique ») m’assurait que telle chercheuse réputée, membre de cette commission, y développait sans retenue sa « haine des enseignants ». Comme on ne peut pas polémiquer sans cesse, et qu’un journaliste ne peut pas se fâcher à tout propos avec ses interlocuteurs, surtout s’ils se montrent aimables, j’ai laissé passer. Mais je n’en tiens pas moins cette accusation pour absurde : car non seulement de haine il n’y a point, mais parmi les chercheurs estampillés sociologie de l’éducation ou sciences de l’éducation, je n’en ai jamais croisé qui ne soit, dans son histoire personnelle comme dans ses pratiques professionnelles, solidement en prise avec le terrain.
Revenons aux chefs d’établissement. La tradition française est qu’ils sont avant tout des ex-enseignants, nous dit le Dictionnaire de l’éducation que viennent de publier (sous la direction d’Agnès Van Zanten) les Presses universitaires de France. Des ex-enseignants qui ont « jusque récemment revendiqué leur statut de primus inter pares pour asseoir leur légitimité ». Dans d’autres systèmes éducatifs, poursuit l’article « Administration de l’éducation » (signé par Yves Dutercq), les directeurs d’établissement sont des gestionnaires ou des managers, recrutés pour leurs compétences en matière de gestion des organisations et des ressources humaines. C’est le cas de la Grande-Bretagne et de nombreux pays anglo-saxons. Ce constat sur le parcours des chefs d’établissement peut être élargi aux inspecteurs. Je n’ai jamais rencontré d’inspectrice ou d’inspecteur pour qui cette fonction ne soit pas le prolongement d’une carrière au contact avec les élèves. Même au plus haut niveau de l’appareil de l’éducation nationale, les responsables que l’on croise sont, jusqu’au bout des ongles, d’anciens enseignants.
Cela ne vaut pas garantie d’efficacité, ni certificat de perfection éternelle. Mais cela veut au moins dire qu’une des récriminations les plus usitées à l’encontre des chefs qui « ne comprennent jamais rien car ils ne savent pas ce qui se passe dans une classe » n’est pas fondée. Tout le monde s’accorde en France à ce que l’encadrement de l’éducation nationale, au moins pour sa partie enseignement, soit assuré par d’ex-enseignants. On en vient ainsi jusqu’à oublier que le plus important n’est peut-être pas, pour quelqu’un qui dirige, d’avoir lui-même exercé les fonctions de ceux qu’il dirige, mais plutôt de savoir diriger. Remplaçons le verbe « diriger », qui garde une tonalité pète-sec, par « gérer », « encadrer », « animer » ou « manager » (ou n’importe quel alliage entre ces différentes acceptions de la fonction dirigeante), et nous arrivons toujours à la même question, qui peut être élargie à d’autres professions que l’enseignement : vaut-il mieux un responsable qui connaît le métier ou un responsable qui connaît son métier de responsable ? Nous aurons toujours la même réponse : il vaut mieux les deux. Ce qui me semble le plus intéressant dans ce passage que j’ai cité du Dictionnaire de l’éducation est l’hygiène intellectuelle à laquelle il nous convie, en introduisant un peu de distance avec ce que nous considérons comme une évidence. Le comparatisme en éducation n’a pas fini de nous perturber.
Luc Cédelle
PS. Oui, oui… Ce début de blog était suspendu de fait avant d’avoir vraiment commencé. Outre mon quasi illettrisme technologique, auquel je remédie peu à peu, la responsabilité en incombe à ma conception parfois écrasante de la responsabilité éditoriale. J’ai décidé de laisser intactes les traces de ces contretemps, dont les premiers lecteurs (les autres aussi) remonteront peut-être la piste.
Opération réanimation. L’apprenti blogueur était pourtant prévenu : ne jamais laisser le terrain en friche plus de quelques jours. Savoir donner du court, du concis, du rapide. Il en va du blog comme de la gymnastique : mieux vaut peu mais régulièrement que beaucoup de temps en temps. Mais la théorie s’est enlisée dans le bourbier de la pratique. Le blog idéal s’est heurté aux contraintes matérielles et psychiques d’un journaliste de quotidien : le journal d’abord. L’illettrisme numérique de l’apprenti blogueur qui, pour l’instant, ne maîtrise pas les « fondamentaux » indispensables à sa libre expression, est un autre obstacle. De toute façon, un blog n’apparaît pas un beau jour tout rutilant. Il se construit. Et même les règles qui pourraient guider sa construction s’établissent en tâtonnant, entre les invariants du genre et une série de choix purement individuels. Un de ces choix consiste à jouer cartes sur table. Pas de « on efface tout et on recommence » sous prétexte que le début de blog est resté trop longtemps orphelin. Assumons. Enfin, ce n’est pas parce que le blog permet un ton personnel et ouvre un espace d’épanchement illimité qu’il faut en abuser. La mère de toutes les règles sera donc celle-ci : jamais de contribution sans information. Son application, aujourd’hui même, en sera modeste mais immédiate.
Xavier Darcos, pour renouer le dialogue avec des syndicats qu’il venait de passer des semaines à étriller devant tous les micros disponibles, leur a adressé le 19 mai une lettre pour les inviter à discuter. Deux sujets principaux y sont énoncés par le ministre : la réforme du lycée, pour laquelle il veut « établir un cadre général d’ici le début du mois de juillet » ; la condition enseignante et sa revalorisation, dossier qui doit être « ouvert rapidement » et doit donner lieu à « une démarche concrète », portant « d’abord sur l’entrée dans le métier ». Le ministre souhaite que ces sujets soient abordés « sans esprit de système » de manière à (prenez votre élan) « dégager les convergences nécessaires à la conduite de réformes indispensables pour améliorer la qualité du service public auquel nous sommes tous attachés ». « J’ai conscience, écrit-il en conclusion, que les réformes engagées ne doivent pas donner l’impression que les professeurs ne seraient plus entendus ». Cette lettre « ne contient pas de scoop » ont commenté les leaders syndicaux qui, néanmoins, ont apprécié ce que Gérard Aschieri a salué comme « un changement, certes insuffisant, de ton ».
Comme il est d’usage dans ce type de correspondance, après la dernière phrase imprimée – « Veuillez croire, Monsieur le secrétaire général, à mes sentiments attentifs » -, le ministre a ajouté, avec sa signature, une petite amabilité manuscrite. Oh, rien de bouleversant, une sorte de service minimum, dirait-on. « Bien à vous », a-t-il simplement écrit. En tout cas, il l’a écrit à Patrick Gonthier, secrétaire général de l’UNSA-Education, ainsi qu’à Thierry Cadart, secrétaire général du SGEN-CFDT. Mais pas à Gérard Aschieri, secrétaire général de la FSU, que Xavier Darcos connaît pourtant très bien et qu’il tutoie. Celui-ci, ce jour-là, n’a pas droit à la petite mention aimable. Révélateur de la « Darcos attitude » vis-à-vis du petit monde syndical, ce détail ne doit rien à la spontanéité ni à l’humeur du moment. Au contraire, c’est calculé au millimètre. « Réglé comme une horlogerie suisse », dit Xavier Darcos lui-même, quand il commente en « off » ses manœuvres contre et avec les syndicats. La preuve de ce caractère intentionnel est, concernant ce même courrier, que la FSU a droit à une autre différence de traitement.
A l’intention du SGEN et de l’UNSA, Xavier Darcos commence ainsi : « Depuis un an, nous avons pu développer un dialogue social constructif et responsable qui a permis de conduire plusieurs réformes d’importance concernant le service des enseignants du premier degré comme la rénovation de la voie professionnelle. Je me félicite de cette démarche concertée qui a permis de faire valoir positivement le point de vue des personnels dans la démarche de réforme. Ainsi ont pu être actée des avancées dans la conception du métier sur la base d’une autonomie pédagogique renforcée. Il s’agit d’une méthode exemplaire que je souhaite renforcer ». Après quoi, le ministre enchaîne : « D’importantes réformes pour l’école comme pour les personnels se dessinent »… Le courrier destiné à Gérard Aschieri commence sèchement et directement par cette phrase : « D’importantes réformes… » Et alors ? Alors rien, c’est juste une micro information.
Mettons que cette enseignante du primaire s’appelle Eugénie. J’ai changé son prénom, car je ne veux pas abuser de ma situation d’espion. Depuis des années, j’observe tout ce qui (se) passe sur la liste Freinet, une des listes Internet d’enseignants où, malgré mon état de journaliste, mon inscription a été acceptée. J’en suis parfois exaspéré, souvent admiratif (ou l’inverse), mais toujours intéressé.Comme chacun l’aura remarqué, l’air du temps est plus à la rhétorique du tour de vis qu’aux pédagogies d’inspiration libertaire ou assimilée. Dans la vulgate « anti-pédagogiste » de base, les « Freinet » en prennent donc pour leur grade. On les suspecte – pour reprendre un leitmotiv des discours de campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 – d’être parmi ceux « qui font croire à l’élève qu’il est l’égal du maître ». Pas bon, ça…
Mais formidable, cette formule : vous prenez l’air exaspéré de celui qui en a vu de belles, un peu comme si vous racontiez que vous avez visité une centrale nucléaire où les membres du service de sécurité étaient tous bourrés, et vous vous lâchez sur « ceux qui font croire à l’élève que… » Succès assuré. En éducation, comme d’ailleurs sur d’autres sujets, les succès assurés de ce genre m’accablent.
Le rapport avec Eugénie ? A l’origine, une autre instit, appelons-là Stéphanie, laisse un long message sur la liste Freinet pour expliquer qu’elle « craque ». Elle « ne sait plus quoi faire » d’un élève de CE2 qui mobilise son attention, ne travaille plus, dérange tous les autres. Elle ne peut établir une relation constructive avec la mère qui, dit-elle, « le défend quoi qu’il fasse – ou ne fasse pas – sans chercher à comprendre ».
« Des enfants comme celui là, j’en ai tout le temps en classe », lui répond Eugénie, expliquant que, sans être psy mais à force de vivre ce type de situation, elle a bien dû essayer de la « penser ». Sa thèse est que la mère, en défendant son gamin « comme un morceau d’elle-même », le place dans un conflit de loyauté qui l’empêche d’avoir une relation normale avec l’institutrice.
Le plus frappant à mon sens n’est pas cette thèse, dont, au fond, j’ignore la pertinence, mais la teneur, l’esprit général des conseils que Eugénie donne à sa collègue. A des années-lumière du culte de la spontanéité et du laxisme niaiseux abondamment prêté (avec le succès que l’on sait)aux pédagogues, voici le langage qu’elle tient :
« Ce que je fais avec mes affreux du type de ton élève? Je n’appelle plus les familles, et je « cadre » plus les consignes et obligations (…) je dis « toi, tu dois d’abord faire ça » (un exercice d’entraînement qui est inscrit au plan de travail de tous, pas spécialement pour lui, mais qu’il ne fait pas, parce qu’il essaye de gagner du temps en faisant le clown pour attirer l’attention), et après, on verra si tu peux faire autre chose, par exemple un texte libre, ou un dessin pour la classe.
Et tu dois faire un exo chaque jour. Tu n’as pas le choix. C’est moi qui décide pour toi, parce que tu es encore un enfant qui ne sait pas choisir. Alors, moi, je vais t’apprendre à le faire, parce que c’est comme ça qu’on devient grand. Et moi, apprendre aux enfants à grandir, c’est mon métier. Je ne suis pas une maman, je suis un professeur d’école.(…)Il faut que tu le rassures sur tes compétences et après il pourra être rassuré sur les siennes. »
Stéphanie répond ainsi : « Ça me redonne du courage pour continuer, avec un nouveau regard sur cet enfant et un nouvel éclairage sur le rôle que je dois construire dans ma relation avec lui. Encore merci », conclut-elle. Merci, oui. Aussi pour avoir incidemment prouvé, dans cet extrait de correspondance, la navrante inexactitude des envolées sur « l’élève à l’égal du maître ».
Patron d’un ballon de football – document de l’ex -Sceren-CNDP (centre national de documentation pédagogique) aujourd’hui appelé Canopé.
Préambule: le 26 mai 2015 vers 1 h du matin, je viens de modifier le titre ci-dessus, qui était depuis mars 2008 « Le référentiel bondissant ou l’usage du faux ». En effet, uite à la mise en ligne le 25 mai d’un article de Libé désintox, signé Cedric Mathiot et citant abondamment mon billet, ce journal s’est procuré ce qui apparaît (ce verbe n’est pas un déni mais juste une précaution de langage et de méthode) comme une trace écrite prouvant l’usage apparemment (idem) « sérieux » de cette expression. Ce nouvel élément est apparu dans la soirée sur le compte Twitter @LibeDesintox:
Il aura donc fallu un peu plus de quinze ans et l’action de deux grands journaux pour qu’une telle trace écrite (que beaucoup recherchaient depuis longtemps) de cette stupide expression (lorsqu’elle est « sérieuse ») soit enfin trouvée. La problématique du ou plutôt des jargons dans l’éducation nationale en est-elle fondamentalement modifiée? Oui et non.
Commençons par le oui. Il va de soi qu’il existe une réelle différence entre « ça n’existe pas », thèse jusqu’à présent que je défendais après une solide enquête, et « ça existe quand même un peu, en cherchant bien ». A moins de renoncer – ce qui n’est pas du tout mon intention – au culte que je voue à la vérité factuelle, il faut commencer par le reconnaître. Même si cette différence est ténue, même si la preuve apportée est unique ou rare, ce n’est pas la même chose. On doit donc s’attendre à ce que les tenants de l’assimilation systématique pédagogues/jargons abscons proclament leur triomphe: « vous voyez, on refusait de nous croire et pourtant cela existait bel et bien ».
Pourtant, rien de ce qui a été écrit à ce sujet en 2000 dans le Monde de l’Education, puis repris sur ce blog en 2008, puis repris dans Le Monde du 18 mai 2015 n’est faux. Le vocabulaire normal des formateurs des ex-IUFM, celui des cadres universitaires et scolaires de l’éducation physique et sportive (EPS) n’intègre pas cette expression autrement que comme une blague auto-ironique. C’était le cas en 2000, ça l’est toujours en 2015. A fortiori, cette expression, sauf pour blaguer, ne figure dans le vocabulaire d’absolument personne en dehors du milieu spécifique de l’EPS et il est donc parfaitement malhonnête d’attaquer sur ce thème les responsables ministériels, les membres des mouvements pédagogiques ou les personnalités qui se réclament de la pédagogie.
Une cible sans limites
C’est pourtant ce que n’ont cessé de faire et font encore les polémistes ou leurs relais lorsqu’ils s’en prennent à la « novlangue pédagogiste », ce dernier adjectif englobant une cible dont les limites ne sont jamais précisées, le but étant de mettre en difficulté le plus de monde possible. Je n’ai pas eu l’occasion de jouer au foot avec Philippe Meirieu, François Dubet, Jean-Michel Zahartchouk, Philippe Watrelot ou -pour prendre des exemples plus « ministériels »- l’inspecteur général Jean-Paul Delahaye, les anciens recteurs Alain Boissinot ou Bernard Toulemonde… Pas plus avec Michel Lussault, l’actuel président du CSP. Mais il ne fait aucun doute que tous appellent ballon un ballon.
Dernier (?) point: l’usage non distancié (sauf déclaration contraire) de l’expression « référentiel bondissant » par cette conseillère pédagogique en 2003 – alors que la polémique à ce propos était déjà durablement installée dans le paysage éducatif- est indubitablement un élément « à charge » à l’encontre du milieu de l’EPS au sujet de ses pratiques jargonnantes. Car non seulement cet usage n’est pas explicité dans le document, ce qui tendrait à indiquer qu’il s’agirait d’une habitude, mais personne, autour d’elle, ne lui aurait fait remarquer qu’une vieille polémique existait à ce sujet et qu’elle aurait dû s’en protéger. J’ignore toutefois à ce stade quelle a été la circulation de ce document.
Jointe à la réalité – celle-ci immédiate et immédiatement incontestable – du fameux « milieu aquatique profond standardisé » et d’autres joyeusetés mineures laissées dans le texte du projet de programme EPS du collège par les membres du groupe disciplinaire concerné, ce complément d’enquête apporté via Libé désintox ne donne pas une image avantageuse des milieux pensants de l’EPS. J’en suis réellement peiné pour la majorité: tous celles et ceux qui, parmi ces professionnels, ne se reconnaissent pas une seconde dans l’usage de ce genre de préciosités ridicules et qui croyaient leur réputation bien défendue par mon enquête.
Hélas, vu le rayonnement exceptionnel et tenace de ce type d’anti-chef d’oeuvre sémantique, les vingt ans à venir ne seront pas de trop pour qu’ils en soient délivrés. A condition, bien sûr, de commencer par empêcher les jargonneurs de continuer à nuire ainsi à leur profession.
Luc Cédelle
Voici le billet in extenso tel qu’il existait avant l’ajout ci-dessus:
Comme d’habitude, il est réapparu par surprise. Le « référentiel bondissant » est une vieille connaissance. Le voici qui vient de rebondir à propos des projets de nouveaux programmes de l’école primaire que Xavier Darcos a présentés le 20 février et qui suscitent beaucoup de polémiques.
Enthousiaste sur le « retour aux fondamentaux » de l’école primaire, l’édito du Figaro paru le lendemain saluait avec ferveur l’ambition « d’oublier les pratiques détestables et l’infernal jargon du monde éducatif ».
« Il suffit de rappeler, affirmait la phrase suivante, que dans certaines écoles on a pu décréter qu’un ballon de football était un « référentiel bondissant » et un ballon de rugby un « référentiel bondissant aléatoire » pour mesurer l’étendue des dégâts… »
Les dégâts, en fait, ne sont pas ceux qu’on croit. Et l’usage de cette historiette finit par poser un réel problème d’éthique.
Des centaines de sources…
A la suite d’innombrables confrères, l’éditorialiste est sans doute persuadé d’avoir vérifié cette information, donnée depuis des années pour certaine par des centaines de sources qui se confirment mutuellement. Son texte sera à son tour archivé par des lecteurs qui, dans un mois ou dans dix ans, ressortiront cette merveilleuse anecdote, censée illustrer l’ineptie des milieux qui se réclament de la pédagogie.
Le problème est qu’elle n’illustre rien du tout. Car le « référentiel bondissant » – disons le RB, pour ne pas trop répéter – n’existe pas. Le RB est une grosse blague, un tuyau crevé, une légende, une galéjade, un bobard, un poulet, un canular, un bruit, une rumeur, une plaisanterie, une imposture, un attrape-couillon, une mystification, une tromperie, un boniment, une craque, une fable…
Une fable, mais qui circule depuis des lustres. « Savez-vous comment nos pédagogues désignent un ballon ? Ils disent un « référentiel bondissant ». Non ? Si ! » De temps à autre, on observe une relance spectaculaire.
Certifié vrai par Claude Allègre
Un des plus efficaces propagandistes du RB, mais nullement son inventeur, a été l’ancien ministre de l’éducation Claude Allègre. En septembre 2000, quelques mois après sa démission du ministère de l’éducation et dans un livre d’entretiens avec le journaliste Laurent Joffrin (Toute vérité est bonne à dire, Fayard / R. Laffont), Claude Allègre livre, comme d’habitude, « un diagnostic impitoyable de l’école française ». Un petit coup de RB aide toujours à renforcer le côté impitoyable du diagnostic. Ce qui donne le dialogue suivant :
Laurent Joffrin. – Il y a un bon moyen d’aborder le système de l’Education nationale, même s’il paraît a priori anecdotique, c’est d’analyser son langage. C’est une chose qui surprend toujours le profane: le vocabulaire particulier employé dans le milieu enseignant…
Claude Allègre. – C’est un volapük! A l’Education nationale, on ne parle pas français, on parle «ednat». Une langue dont je connais désormais un peu du vocabulaire, mais dont je ne maîtrise pas les subtilités. Le sommet, ce sont certains cours de pédagogie des IUFM. On parle, par exemple, du «référentiel bondissant»: c’est un ballon. Dans une leçon de pédagogie, on a pu écrire qu’«il faut toujours garder en cohérence le système de coordonnées personnelles avec le référentiel bondissant». Ça veut dire: en foot ou en basket, il faut savoir où est le ballon.
Laurent Joffrin. – C’est une caricature, ou vous l’avez vraiment lu?
Claude Allègre. – Je l’ai lu. (…)
On notera que Laurent Joffrin soupçonne l’entourloupe. Mais la réponse de son interlocuteur est tellement péremptoire que mettre en doute sa bonne foi paraîtrait discourtois. Quelques paragraphes plus loin, Claude Allègre, conscient de détenir avec l’increvable RB un truc qui, décidément, marche bien, en profite pour pousser son avantage : « Un ballon, c’est un ballon, il n’y a pas besoin de l’appeler référentiel bondissant, excusez moi ! »
Certes… Peu après la sortie de ce livre, intrigué, j’ai consacré, pour Le Monde de l’Education, une enquête fouillée à cette expression, cherchant à en identifier la source. Que les « pédagogues des IUFM » ne l’utilisent pas pour désigner un ballon, je le savais déjà. Mais peut-être certains d’entre eux, à une certaine époque… ? Il fallait vérifier.
Ce qui suit est une reprise actualisée de mon article.
Sur la piste du « pédagol »
Première piste suivie (nous sommes alors à la rentrée 2000) : celle du caustique chroniqueur radio Philippe Meyer qui (bien longtemps avant d’être candidat du Modem aux dernières municipales à Paris), s’était fait, sur France Inter, une spécialité de traquer les excès du « pédagol », la « nouvelle langue des sciences de l’éducation ». Non, le « chroniqueur matutinal » s’est gaussé de bien des textes, réels, mais, son assistant ayant été mis à contribution, pas trace du monstre bondissant dans les archives de l’émission. L’assistant affirme néanmoins avoir « vu » le RB , mais cité dans des lettres d’auditeurs qui n’ont pas été conservées.
Les pédagogues n’étant pas les derniers à propager l’anecdote du RB, pour se moquer eux-mêmes des dérives jargonnantes qui leur sont reprochées, peut-être auront-ils une idée de son origine ? Problème : eux non plus ne peuvent citer la source. Ni Gilles Klein, maître de conférences à l’université Paul Sabatier, de Toulouse, et ancien président du GTD (1) d’éducation physique et sportive (EPS). Ni même Alain Hébrard, doyen de l’inspection générale d’EPS et ex-conseiller de Claude Allègre pour le sport. Mais ils émettent diverses hypothèses. L’expression, disent-ils, pourrait remonter aux années 70 et avoir été utilisée par des étudiants en EPS pour pasticher le jargon de certains professeurs.
Théoricien du rugby
Interlocuteur recommandé car « suivant depuis longtemps tout ce qui s’écrit sur l’enseignement du sport », Jean-Francis Grehaigne, professeur à l’IUFM de Besançon, ne voit pas non plus qui pourrait être l’auteur de cette « expression parfaitement ridicule ». Bien sûr, explique-t-il, des travaux dans la lignée de l’analyse systémique ont été consacrés aux configurations de jeu. Oui, certains théoriciens ont tenté de définir des « noyaux communs » à diverses disciplines sportives, comme par exemple le saut d’appel dans les sports de balle. Mais, d’une part, « c’était une fausse piste », d’autre part « tous ces gens-là parlent du ballon, pas du soi-disant référentiel ». Bien, bien…
Un temps suspecté, René Deleplace, théoricien du rugby moderne, décline toute responsabilité. Le référentiel, dans ses écrits, est « commun » mais pas du tout bondissant et ne désigne pas le ballon. Bref, c’est juste un référentiel. Pierre Parlebas, professeur de sociologie du sport à la Sorbonne, n’a rien à voir avec cette histoire. Un interlocuteur renvoie à un autre universitaire, qui aurait publié, pense-t-il, un article au milieu des années 1980 dans La Revue EPS. Consultée, l’équipe de la revue met à contribution son logiciel de recherche documentaire : rien.
Notons qu’il existe encore, en France, des gens pour qui l’expression « théoricien du rugby moderne » est ridicule, vu qu’il ne saurait y avoir, dans leur idée, de théorie de quelque sport que ce soit. Pierre Mazeaud, l’ancien président du Conseil constitutionnel, se moquait ainsi, dans les années 1980, des « thèses sur le sifflet de l’arbitre ». C’est ce même genre de conception, assez résistante, qui conduit aujourd’hui certains à suggérer que les professeurs d’EPS pourraient être avantageusement remplacés par des animateurs sportifs: un groupe de jeunes, un terrain, un ballon et allez hop! Mais passons.
Signé Front National
Au SNEP-FSU, le syndicat (très) majoritaire des professeurs d’EPS, on croit tenir une bonne piste : Jean-Claude Martinez, député FN, aurait parlé du « référentiel bondissant » alors qu’il était rapporteur, pour la commission des finances de l’Assemblée, de la partie éducation du projet de loi de finances 1987. Au passage, le SNEP admet qu’il y a eu « des débordements » dans le vocabulaire utilisé en pédagogie, mais ne manque pas de faire remarquer qu’ « on tolère très bien le langage hermétique des experts dans d’autres domaines que l’éducation physique ».
La piste Martinez donne un résultat. Le 28 octobre 1987, soit treize ans avant les propos tenus par Claude Allègre à Laurent Joffrin, le député FN s’était livré, à la tribune de l’Assemblée, à une charge virulente contre l’INRP (Institut national de la recherche pédagogique). Dans un style anticipateur de bien des pamphlets d’aujourd’hui, il avait vilipendé les « attouchements pédagogiques ». Pour démontrer que l’argent du contribuable était jeté par la fenêtre, il avait cité des extraits d’un rapport publié par l’INRP, soigneusement juxtaposés pour en accentuer l’effet comique.
« On y apprend, se gausse-t-il alors, (…) que la reprise basse en volley-ball se rattache à la « catégorie des téléocinèses », mais qu’en plus elle exige la construction d’un « référentiel exocentré » et une « orientation praxéologique ». Imaginons les rires gras dans les travées.
Et tournons les pages du rapport ainsi brocardé par l’honnête député, Français d’abord et défenseur du bon sens éducatif. Intitulé L’évaluation formative en EPS dans les collèges (INRP, rapport de recherches n°2, 1987), l’ouvrage, que j’ai pu consulter, est signé de deux professeurs d’EPS, Jacqueline Marsenach et Robert Mérand, tous deux anciens sportifs internationaux, longtemps militants à la FSGT (fédération sportive et gymnique du travail), organisme proche du PCF, et détachés à partir de 1982 à l’INRP. Leur texte jargonne, assurément. Mais est-ce si grave ? Nous sommes en 1987, à une époque où l’éducation physique et sportive, discipline nouvellement intégrée à l’éducation nationale (depuis 1982), cherche à se doter d’une réflexion théorique, ce qui suppose, comme dans n’importe quel domaine, des tâtonnements et certains excès pédants. Aujourd’hui, ces deux chercheurs sont considérés comme des précurseurs en didactique des disciplines sportives et comme des figures de l’histoire de l’EPS, auxquelles il est rendu hommage dans les colloques.
A qui la passe?
Alors, passons sur la téléocinèse (terme désignant les mouvements qui supposent un système de relations spatiales avec l’environnement) et sur la praxéologie (science de la pratique et de l’action). Quiconque à le goût des mots rares s’en régale. Quant à savoir si, dans ce contexte, ceux-là sont utilisés à bon escient, il faudrait être spécialiste. Notons toutefois que le passage incriminé porte sur l’analyse des situations de jeu. Le « référentiel exocentré » (page 100 du rapport) est celui du joueur en action et signifie, par opposition à « égocentré », qu’il oriente ses facultés de perception plutôt vers l’environnement et les autres joueurs (à qui faire la passe ?) que vers lui-même (ce but, il est pour moi). Ces mots sont empruntés à un article paru en 1969 dans une revue de neurophysiologie.
A ce stade de la filature linguistique, de premières conclusions s’imposent. D’abord, le seul « référentiel » attesté, et exhumé au prix d’une plongée historique, n’établit aucune paternité de l’expression recherchée. Ce référentiel-là n’est désespérément pas « bondissant ». Deuxièmement (« excusez-moi… », dirait Claude Allègre), il ne désigne absolument pas le ballon. Troisièmement, il est on ne peut plus livresque et ne s’assimile en rien à un vocabulaire d’usage courant.
Pièce à conviction
J’ai donc remonté des pistes, consulté des archives, interrogé des revues spécialisées, dérangé des retraités, harcelé des universitaires… Je ne peux pas jurer que ce fichu RB n’a jamais existé. En revanche, je peux affirmer qu’il est totalement infondé de manier aujourd’hui cette désopilante expression à des fins sérieusement polémiques. Depuis la parution de mon article en octobre 2000 dans Le Monde de l’Education, j’ai eu droit, de temps à autre, à quelques relances. Tel lecteur ou internaute m’assurait avoir retrouvé le fautif originel, le vrai auteur de l’expression ou la preuve de son usage officiel. A chaque fois, j’ai suivi la piste qui m’était indiquée. Elle s’est toujours avérée infructueuse.
Quelqu’un, quelque part, sans qu’on puisse établir s’il s’agissait ou non d’auto-dérision, a peut-être utilisé cette expression. Celle-ci ne fait aucunement partie, comme tant de gens se font un plaisir de le prétendre, du vocabulaire des sciences de l’éducation. Aimable plaisanterie pour les uns, le « référentiel bondissant » a donc été hissé par les autres au rang de pièce à conviction dans un procès sans fin. De ce point de vue, il pose l’éternel et assez rebondissant problème de l’usage du faux dans un but propagandiste.
Luc Cédelle
Ajout du 25 mai 2015
Dans un souci de précision et au vu des… rebondissements récents de cette passionnante controverse, j’ajoute ici un extrait de mon article paru dans l’édition papier du 18 mai 2015 du Monde (intitulé « Vraies et fausses perles du jargon de l’éducation »). Les passages mis en gras sont ceux auxquels j’accorde le plus d’importance, notamment parce que je ne saurais rejeter en bloc ni par principe les affirmations de ceux qui se présentent en témoins auditifs (bien que lointains et vagues) de l’expression en cause. Le statut ou le registre ou le niveau de langue compte beaucoup dans cette affaire. Et il va de soi qu’une fois l’expression « référentiel bondissant » entrée dans la culture commune à force de répétitions politico-médiatiques, son succès garantit en quelque sorte sa pérennité, de même que de nombreux usages à des fins d’auto-ironie ou de facétie didactique. Ce que je conteste absolument et définitivement est l’affirmation manipulatoire : « les pédagogues disent le référentiel bondissant pour désigner un ballon ».
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(…) Une enquête du Monde de l’éducation avait à l’époque établi que les responsables des milieux scolaires et universitaires du sport jugeaient unanimement l’expression absurde. La seule utilisation – sur un mode livresque – d’un vocabulaire approchant était le fait d’un ouvrage édité par l’Institut national de recherche pédagogique et publiquement dénoncé en 1987 par le député FN Jean-Claude Martinez. Deux experts des sports de balle y évoquaient la construction par le joueur d’un « référentiel exocentré », qui ne désignait donc pas le ballon.
Cette mise à l’index a inauguré un modèle de déclenchement de polémique : des éléments réels de jargon, un effet comique renforcé par leur mise hors contexte, puis leur exploitation pour dévaloriser tout ce qui peut être étiqueté « pédagogues ». Cela n’a pas beaucoup changé depuis, même si la contestation virulente de la pédagogie – rebaptisée « pédagogisme » – a fait florès et ne saurait à elle seule être un marqueur d’extrême droite.
En quinze ans, depuis cette enquête, certaines personnes ont affirmé sur les réseaux sociaux avoir «vraiment» entendu parler du « référentiel bondissant». Mais malgré de nombreuses résurgences médiatiques, aucun document, enregistrement, trace écrite ou témoignage suffisamment circonstancié pour procéder à une vérification n’a pu être produit pour attester de l’usage « sérieux » de ces termes dont l’écho reste phénoménal.
Le contraste est total avec d’autres éléments de jargon qui, eux, sont attestés et que l’on peut facilement retrouver. Ainsi le badminton est-il bien décrit comme « une activité duelle de débat médiée par un volant » dans un document de 2001. Ainsi, le canoë-kayak est-il bien défini comme « une activité de déplacement d’un support flottant sur un fluide », dans un texte didactique de 1993…