Fier d’être français ?

Alors que l’opération gouvernementale « grand débat sur l’identité nationale », autour de la question « qu’est-ce qu’être français ? », lancée par le ministre de l’immigration et de l’identité nationale, Eric Besson, bat son plein (voir ici le site officiel), Bernard Defrance, ex-professeur de philosophie (il vient de prendre sa retraite) au lycée Maurice-Utrillo de Stains (Seine Saint-Denis) m’a fait parvenir un petit texte à ce sujet.

Sans pouvoir partager ses accents polémiques, ce qui serait par trop dérogatoire à la sérénité distante attendue d’un blog issu d’un membre de la rédaction du Monde, j’ai trouvé ce texte suffisamment pertinent pour, avec l’autorisation de son auteur, vous en présenter un extrait, que voici :

«             L’expression « fier d’être français » témoigne de la part de celui qui l’utilise de son ignorance du sens des mots en langue française, ce qui serait savoureux si ce n’était surtout grotesque. On ne peut être « fier » que de ce dont on est, au moins partiellement, responsable : je peux être fier d’avoir tenu un engagement difficile, d’avoir réussi une épreuve quelconque grâce à mes efforts, etc.  En aucun cas, je ne peux être « fier » d’une situation (être français) qui n’est que le résultat d’une très longue série de causalités (ce qu’on appelle le hasard) qui m’échappent complètement. Certes, quand je regarde les conditions d’existence de l’immense majorité des hommes et des femmes de cette planète, je suis plutôt content d’être français, mais je ne saurais en aucun cas en être fier.

Ceux qui ont réussi à le devenir

Paradoxalement, et c’est ce que ne voient pas nos ignorants grotesques du sens des mots, les seuls qui peuvent légitimement se dire « fiers d’être français » sont tous ceux qui ont réussi à le devenir, voulant échapper à la misère, aux persécutions de dictatures, aux tortures… Souvent au prix de souffrances et d’épreuves considérables (les trois jours et quatre nuits passés par le père kurde d’un de mes élèves coincé sous la banquette arrière d’une camionnette sans boire ni manger pour traverser clandestinement les frontières et échapper aux geôles turques…). Effectivement, ceux-là, oui, peuvent être fiers d’être devenus français et d’avoir réussi à assurer un avenir à peu près correct à leurs enfants (Yavuz, le fils, bac avec mention, aujourd’hui informaticien).         »

En complément, et tant pis pour les délicats, je ne résiste pas non plus à vous soumettre, la toujours si subtile « chanson du dimanche  », sur le même thème. Mais sans oublier de vous convier aussi à visiter le site personnel de Bernard Defrance .

L.C.

PS. Pour le même prix, vous trouverez dans ce package spécial identité nationale le module « Jean Gabin contre la privatisation de la Poste », que j’ai déniché par hasard (?), il y a quelques semaines, sur le site du NPA de la Vienne (86). La Poste, « une administration que le monde entier nous envie « , c’est bien un élément de l’identité nationale, non?


Meirieu confirmé tête de liste des Verts en Rhône-Alpes

Le pédagogue Philippe Meirieu, professeur de sciences de l’éducation à l’université Lumière Lyon 2 et ancien directeur de l’IUFM de Lyon a été désigné samedi 7 novembre 2009 pour conduire la liste Europe-Ecologie en Rhône-Alpes  pour les élections régionales de mars 2010. Cette désignation a été  acquise par près de 90% des voix des délégués Verts de Rhône-Alpes réunis dans la matinée à Lyon. Une première information sur une possible désignation de Philippe Meirieu comme tête de liste régionale des Verts avait filtré le 8 septembre dans la presse locale au lendemain d’une réunion des responsables départementaux du Rhône, mais il s’agissait alors encore d’un projet qui devait franchir les différentes étapes de la procédure interne au mouvement.

L’idée de solliciter Philippe Meirieu, en tant que « personnalité d’ouverture » avait surgi d’une conversation téléphonique  le 26 août entre l’intéressé et le député européen Daniel Cohn-Bendit. Son engagement auprès des Verts n’est pas entièrement nouveau puisqu’il rappelle avoir participé à la campagne présidentielle de Noël Mamère en 2002.

Cette désignation consacre l’entrée dans l’arène politique, à 60 ans, d’une des personnalités les plus connues des milieux de l’éducation en France. Les plus controversées aussi puisque, dans la querelle idéologique qui oppose depuis les années 1980 « une école contre l’autre » (titre d’un livre de Denis Kambouchner), Philippe Meirieu est considéré comme la figure de proue du camp des « pédagogues », en opposition aux tenants de conceptions plus traditionnelles, appelés selon les cas « républicains » ou « antipédagogistes ».

Il y a quelques semaines, un blog « meirieu2010  » avait été ouvert pour porter « la candidature à la candidature » de Philippe Meirieu comme chef de file des écologistes aux prochaines régionales en Rhône-Alpes.

L.C.

PS samedi 19 h :

1) Ce n’est pas du tout un scoop, désolé, c’était donné très largement avant par l’AFP.

2) Ce serait plutôt 85% que « près de 90% ».

PPS dimanche 8, midi :

Voilà ce qui arrive lorsqu’on s’occupe d’un sujet à moitié! Sur le vote et ses résultats, c’est Libé Lyon qui donne la réponse la plus précise, que voilà :

 »  Avant de choisir Meirieu, les verts de Rhône-Alpes et de Savoie devaient d’abord départager trois Verts. Marie-Odile Novelli, vice-présidente du conseil régional, est arrivée en tête au premier tour avec 45% des voix contre Gérard Leras, président du groupe à la région (38%) et Etienne Tête, adjoint au maire de Lyon (16%). Puis au second tour, elle l’a emporté contre Gérard Leras avec 54,5% des suffrages.

Restait le dernier vote, pour décider si Philippe Meirieu pouvait constituer un ticket avec elle et prendre, bien que non Vert, la tête de la liste. La deuxième option l’a emporté, avec rien moins que 85 % des suffrages, et même 91% des suffrages exprimés.  « 

 

« Homère et Shakespeare en banlieue » ou comment ne pas rester seul contre tous

Voici une « histoire d’éducation » comme, naïvement, je voudrais que le succès public les encourage, plutôt que de continuer à porter au pinacle les infinies déclinaisons du discours de l’aigreur : un livre qui, de manière presque involontaire, par le pur effet de son honnêteté, plonge le lecteur au cœur des contrariantes contradictions de l’enseignement. Ce n’est pourtant pas un essai, mais un récit. A la première personne, qui plus est, si bien qu’un doute subsistera toujours sur le degré de crédibilité à accorder à tel ou tel épisode dont un autre témoin pourrait avoir gardé une vision totalement différente. Mais là n’est pas l’essentiel, car c’est précisément à travers sa subjectivité que le récit est captivant. Son auteur s’appelle Augustin d’Humières et il est professeur de lettres classiques (« français-latin-grec »). Le livre est écrit « avec la collaboration » d’un second auteur, qui a mis sa plume et sa perspicacité au service du premier : Marion Van Renterghem, journaliste au Monde, où elle suit principalement la politique européenne.

 Lycée-sa-mère

Dans ce livre intitulé « Homère et Shakespeare en banlieue » (Grasset), Augustin d’Humières raconte donc, très subjectivement, « son » histoire, qui aurait pu très mal tourner. D’ailleurs, son récit commence mal. En résumé : l’enfer éducatif parfait dans un lycée de la banlieue-sa-mère, vécu par un professeur pied-tendre et qui n’en revient pas même s’il était prévenu. De bonne famille, agrégé de frais comme d’autres sont rasés, il est aussi passé par l’école supérieure d’art dramatique et par Sciences po Paris. Tout ce qu’il faut pour, au premier contact, exécrer l’IUFM et choisir son camp dans la querelle de l’école, côté tradition. La situation est tracée dès les premières pages et l’on est déjà prêt à affronter la suite : le pittoresque éructant des élèves barbares-des-cités, la démission générale des tenants du système, la diatribe de rigueur contre les méfaits du collège unique alors que tous ces gamins, n’est-ce pas, seraient tellement moins méchants si, dès la cinquième, on les laissait réaliser leurs vraies potentialités dans la mécanique auto…

L’inévitable conflit

D’ailleurs, avant même cette suite attendue, on voit venir pire : non seulement une administration caricaturalement veule et lâche, mais aussi des collègues en tous points affligeants et un syndicalisme local frôlant, à en croire l’auteur, l’association mafieuse. Toutes choses dont je m’empresse de dire qu’elles peuvent exister, mais ne sont absolument pas la règle. Néanmoins, c’est ainsi qu’il voit son nouvel environnement professionnel, ce jeune prof qui n’est pas de gauche et se fait mal voir en ne faisant pas grève comme les autres. Entre cet environnement et lui, ça ne colle jamais. Rapidement, se mettent en place tous les éléments d’un inévitable conflit qui, croit-on, va s’envenimer jusqu’à l’apothéose finale, appelant à un sursaut national (et résistant) de la dernière chance pour sauver l’école, les lettres, le travail bien fait, le respect, les bonnes manières, la République et la civilisation.

 Success story

Et en fait, non… Déjà bien entamé, le récit, soudain, bifurque. En bisbille, en froid ou en hostilité déclarée avec tous les autres professeurs, à commencer par ceux de lettres, avec la hiérarchie, les syndicats et mêmes les parents d’élèves, notre Augustin mouton noir trouve son salut dans ce constat : « Tout compte fait, les seuls avec lesquels j’avais une chance de travailler, de pouvoir construire quelque chose, c’étaient les élèves ». Et voilà qu’il se met en tête, dans son lycée maudit, de démarcher lui-même les élèves entrant en seconde et leurs familles, pour les convaincre de s’inscrire ou de les inscrire en grec. Au départ, il le fait de manière totalement improvisée, juste pour éviter, ce qu’il réussit de justesse, la fermeture de la section. Puis, toujours à contre-courant de la hiérarchie et des collègues, en améliorant et en systématisant cette approche quasi-commerciale, le principe  étant que l’élève vient voir et peut repartir au bout d’un trimestre si cet enseignement ne lui convient pas. Au départ récriminant, le récit se fait drôle et, insensiblement, tourne à la success story. Le jour où le professeur se retrouve devant une classe de 80 élèves inscrits en grec, « j’ai commencé, écrit-il, à considérer mon métier de façon un peu différente ».

 Troupe de cité

Peu à peu, malgré le contentieux accumulé et non sans nouveaux éclats, un compromis de fait s’établit avec la chaîne hiérarchique. L’initiative « en faveur des langues anciennes » finit par être reconnue au niveau académique.  Elle a désormais un nom : projet Mêtis (déesse de la ruse, première épouse de Zeus)… Après Homère, voilà Shakespeare. En 2003, se met également en place un travail théâtral, hors temps scolaire, avec l’aide des amis comédiens du professeur. Pour monter Le Songe d’une nuit d’été, une petite troupe de cité se constitue, réclamant de la part du professeur une quantité d’énergie et de patience phénoménale et l’amenant aux antipodes de ses conceptions éducatives antérieures. Parfois à la limite de l’humiliation, il doit composer avec des participants qui n’honorent pas leurs rendez-vous, désespèrent les professionnels associés et menacent à tout moment de lâcher prise. « Je voulais tellement que le spectacle se fasse que j’acceptais tout », confesse Augustin d’Humières qui, d’après son propre récit, devient plus complaisant que le pire des pédagogues débutants. Tel est d’ailleurs, à ce moment, son état : celui d’un enseignant passionné qui, poussé par la volonté, l’amour de l’art et le don de soi, réinvente la pédagogie à partir de zéro. Le miracle se produit : le spectacle a lieu au théâtre municipal devant 450 personnes, professeurs, élèves, parents et proviseurs sidérés. « Le théâtre a changé tous ceux qui y ont participé, tous », déclare un comédien professionnel cité dans le livre.

 Lui, de gauche ?

Tous, y compris le prof qui, loin du début de l’histoire, en vient à parler sans mépris ni ironie des « acteurs de la politique de la ville » et pose en « partenaire associatif crédible » le projet Mêtis. Celui-ci est désormais reconnu par le rectorat et, comme on peut le constater sur le site de l’association , étendu à des actions de tutorat, d’aide à l’orientation et de soutien scolaire jusque dans des collèges et des écoles primaires… Augustin n’est plus seul. Le mouton noir est, en quelque sorte, devenu berger. Notable bientôt, lui qui en avait d’abord pris plein la figure ? Lui qu’on avait dit, à ses débuts, avoir « un dossier au rectorat » en raison de ses méthodes « d’un autre âge » ? Un conflit intérieur le taraude, qui donnera le passage le plus drôle et le plus frappant de ce livre : alors que ses collègues veulent à tous crins le convaincre qu’il est de gauche, le professeur, ainsi « adoubé » contre sa volonté, se réfugie dans une salle où il éclate en sanglots. Soyons pratiques : si vous voulez acheter le livre, vous cliquez ici et l’affaire est réglée, je ne touche pas de pourcentage.

Luc Cédelle


Phrase du jour / 9 : « L’éducation est un milieu où chacun méprise l’autre »

«  (…) Dans un milieu corporatiste, on défend l’autre contre vents et marées, du moment qu’il appartient à la même corporation. Dans l’éducation, c’est l’inverse, on crache très vite sur le voisin, qui est pédagogo, qui est anti-pédago, qui est autoritariste, qui ne tient pas ses classes, qui fait Villon, qui ne fait pas Villon, qui est démago, qui n’aime pas les élèves, qui est certifié, qui est agrégé, qui est normalien, qui n’est pas normalien… L’éducation est un milieu où chacun méprise l’autre pour ses choix, son statut ou ses compétences: je pense qu’il s’agit d’une forme de corporatisme de façade, ou de corporatisme négatif, sur lequel un sociologue ferait bien de se pencher. (…) »

Je ne connais pas la personne qui tient le propos ci-dessus. Je l’ai pêché ce jour, sous la signature de « Jeremy » et parmi une foule de commentaires sur le blog de Jean-Paul Brighelli, que je visitais notamment pour y voir les (petits) effets de mes deux derniers billets. C’est mon « moment Brighelli », je sais qu’il y en a que ça agace mais ça me prend de temps en temps. Quant au propos, je ne sais pas s’il est aussi pertinent qu’il en l’air, mais je l’ai trouvé intéressant.

LC

Document : l’hommage de Darcos à Brighelli

Allocution de

Xavier Darcos

Ministre du Travail, des Relations sociales, de la Famille, de la Solidarité et de la Ville

lors de la remise des insignes de chevalier

dans l’ordre national de la Légion d’honneur

à

Jean-Paul Brighelli

 

Le 16 juillet 2009

Monsieur le professeur, cher Jean-Paul,

Mesdames et messieurs,

C’est avec grand plaisir que je viens remettre aujourd’hui les insignes de chevalier dans l’ordre national de la Légion d’honneur à Jean-Paul Brighelli, professeur, écrivain, intellectuel engagé dans le combat syndical et le débat d’idées, qui a mis toute sa carrière au service d’une seule cause, la défense de l’école républicaine.

C’est aussi à un homme dont j’ai pu apprécier les nombreuses qualités professionnelles et humaines que je m’adresse ce soir. C’est pourquoi je suis très heureux de vous accueillir, entouré de vos collègues et de vos amis, au Ministère du Travail, des Relations sociales, de la Famille, de la Solidarité et de la Ville, à la tête duquel je me trouve désormais.

Je vais tout d’abord, comme l’exige la tradition lors des remises de décoration, relater brièvement votre parcours.

Vous êtes né le 23 septembre 1953 à Marseille. Vos parents vous ont tôt montré l’exemple de l’effort et du mérite puisque votre père est devenu président de la première université de Corse, implantée à Corte, et votre mère, d’abord sténodactylo, a pris, avoir réussi le concours d’aide-médicale, des responsabilités importantes dans le secteur hospitalier des Bouches-du-Rhône.

Elève brillant au Lycée Saint-Charles de Marseille de 1964 à 1970, vous décrochez le baccalauréat en candidat libre à la fin de la première. Après une hypokhâgne et une khâgne au lycée Thiers, vous êtes admis en 1972 à l’École normale supérieure de Saint-Cloud.

Poursuivant sur cette lancée, vous réussissez le concours de l’agrégation de lettres modernes en 1975, et vous êtes affecté sept ans en collège en Normandie, puis au lycée de l’Essouriau (aux Ulis) et au lycée de Montgeron (1982-1988). De 1988 à 1998, vous enseignez au lycée Robert Doisneau dans le quartier des Tarterêts à Corbeil-Essonnes, en ZEP.

Vous êtes ensuite professeur aux lycées Mermoz et Joffre à Montpellier, de 1998 à 2008, dans le secondaire et en classes préparatoires aux grandes écoles.

Depuis 2008, vous êtes professeur de lettres en CPGE au Lycée Thiers de Marseille. Vous avez en outré été chargé de cours en littérature des XVIIe et XVIIIe siècles à l’ENS-Saint-Cloud et à l’Université Paris-III.

Cette expérience acquise dans des établissements divers de l’Eduction nationale vous a permis de réfléchir sur le terrain  aux missions de notre école et solutions que vous estimiez de votre devoir de proposer pour l’améliorer.

Passionné par votre mission éducative, vous avez le goût de la transmission et de l’écriture. Vous êtes auteur d’un grand nombre d’ouvrages pédagogiques destinés aux lycéens et aux étudiants, et vous avez notamment collaboré au début des années 1980 à une série de manuels de français publiés chez Magnard. Comme j’ai plaisir à m’en souvenir, la concurrence chez Hachette ne tarda pas, et ce fut l’occasion de nos premiers échanges.

Vous avez publié également un grand nombre d’essais sur des écrivains comme Sade, Dumas, Maupassant, Malraux ; sur  des œuvres littéraires, comme Les Liaisons dangereuses ; sur des sites, comme Le Mont Saint-Michel vu par l’art et la littérature, ou sur des régions géographiques, en particulier sur la Corse. C’est d’ailleurs l’assassinat du préfet Claude Erignac qui a  inspiré l’une de vos œuvres de fictions, Pur porc, roman policier très provocateur réédité en juin dernier sous le titre de Viande froide.

Vous êtes néanmoins davantage médiatisé pour vos essais polémiques sur l’Education nationale, dans lesquels vous fustigez le déclin du système scolaire français tout en cherchant à y apporter des solutions. Après La Fabrique du Crétin en 2005 et À bonne école en avril 2006, vous avez publié Une école sous influence ou Tartuffe-Roi en octobre 2006 puis Fin de récré en 2008.

Si vous n’êtes pas le premier à critiquer les carences de notre système éducatif, je constate que vous êtes sans doute l’un des plus écoutés par les médias et par les hommes politiques.

Peut-être, comme vous le reconnaissez vous-même, est-ce dû en partie à votre sens de la rhétorique, celle d’un ancien maoïste, du temps où vous militiez parmi les tenants de « l’imagination au pouvoir » à la fin des années 1960. Mais si votre talent de plume est certain, je pense que vous avez surtout gagné cette légitimité en posant des questions centrales pour l’avenir de l’école.

Appelant de vos vœux « une refondation de l’école », vous militez en particulier contre les options des « pédagogistes », représentés par Philippe Meirieu, et pour un retour aux fonctions traditionnelles de l’école : la transmission des savoirs, l’apprentissage de connaissances et l’élitisme républicain. Je connais aussi votre combat en faveur de la laïcité.

Vous défendez vos idées sur votre blog, Bonnet d’âne – 42 000 connexions par mois ! – auquel vous invitez vos lecteurs, sympathisants aussi bien que détracteurs, à participer. Vous avez en effet le goût de la polémique et vous la recherchez sans crainte.

Vous vous êtes donc naturellement engagé dans le combat syndical. Après de nombreuses années passées au SNES, vous avez rejoint le SNALC. Vous n’avez pour autant jamais été totalement compromis dans le syndicalisme puisque le sentiment bien compris de l’urgence à réformer vous a conduit à voter pour le candidat Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle de 2007.

C’est ce sens des responsabilités qui vous a conduit ensuite à travailler à la mise en œuvre des réformes de la politique éducative dont j’ai eu la charge lorsque j’étais ministre de l’Eduction nationale. En 2007-2008, vous avez participé à l’élaboration des nouveaux programmes du primaire, et vous auriez aimé vous occuper de celle du collège si cela avait été envisagé.

Cher Jean-Paul, votre brillant parcours dans l’Education nationale et votre engagement pour renforcer notre école justifient pleinement l’hommage qui vous est rendu ce soir.

Il était donc naturel que la République songeât à distinguer comme il le mérite les qualités d’un intellectuel et d’un professeur qui a mis ses talents au service de la réflexion et du débat d’idées dans notre société. C’est désormais chose faite et je suis très heureux de vous remettre les insignes de chevalier dans l’ordre national de la Légion d’honneur.

Xavier Darcos a remis la Légion d’honneur à Jean-Paul Brighelli

Jean-Paul Brighelli, l’infatigable et fulminant pourfendeur de « pédagogistes », l’auteur de « La Fabrique du crétin », « A bonne école », et « Fin de récré » (Gawsewitch), a été décoré chevalier de la Légion d’honneur lundi 26 octobre 2009 par Xavier Darcos, ministre du travail, des relations sociales, de la famille, de la solidarité et de la ville.

C’est la concrétisation d’une information repérée l’été dernier par Touteduc, le site créé par le journaliste Pascal Bouchard : Jean-Paul Brighelli, professeur agrégé de lettres, « 33 ans de services civils » figurait en effet dans la traditionnelle  liste du 14 juillet des nominations à la Légion d’honneur. Conformément à la demande de l’intéressé, formulée lorsque Xavier Darcos était encore à l’éducation, la décoration lui a été personnellement remise par ce dernier. La cérémonie a eu lieu lundi à 18 heures au ministère du travail.

L’information avait déclenché cet été une série de commentaires agacés dans le camp adverse, comme ceux relevés sur le blog « le journal d’école de Lubin  », qui avait titré « Un courtisan récompensé » mais s’était attiré des répliques d’internautes rappelant que les pédagogues, à l’image de Philippe Meirieu, lui aussi chevalier de la Légion d’honneur, ne crachaient pas sur les décorations.

Dans la même liste du 14 juillet 2009, parmi une quarantaine de nominations ou promotions au titre du ministère de l’éducation nationale, Jean-Yves Langanay, inspecteur d’académie, inspecteur pédagogique régional, ancien président de l’association Education & Devenir, était également nommé chevalier. Etaient promus au grade d’officier Patrick Gérard, recteur de l’académie de Paris, Yves Michaud, le créateur de l’Université de tous les savoirs, et François Perret, doyen de l’inspection générale de l’éducation nationale.

Le ministre et le pamphlétaire

En mars 2008, dans un communiqué de presse sur la sortie du dernier ouvrage de Jean-Paul Brighelli, « Fin de récré », l’éditeur Jean-Claude Gawsewitch avait déclenché une petite polémique en asssurant que l’auteur était  « actuellement l’un des conseillers occultes les plus écoutés par Xavier Darcos », alors ministre de l’éducation. « Je n’en veux pour preuve, ajoutait-il, que l’actualité: les annonces faites par le ministre il y a deux semaines sur le programme du primaire sont celles de l’ouvrage Fin de récré. »

L’entourage du ministre avait fraîchement accueilli  ces propos, parlant d’un « vulgaire coup de publicité » et  ajoutant à propos de Jean-Paul Brighelli que « ce monsieur a beaucoup d’imagination ». L’expression « ce monsieur » est restée par la suite utilisée par les collaborateurs du ministre à chaque question des journalistes sur les relations entre le ministre et le pamphlétaire.

« Mais nous ne pouvons que nous réjouir que certaines personnes partagent nos vues sur le primaire », avait cependant ajouté l’entourage du ministre, interrogé par l’AEF. « Xavier Darcos est un ministre très ouvert, étranger aux guerres de chapelles, qui reçoit tous ceux qui aiment l’école et agissent pour la réussite de tous les élèves, quelle que soit leur école de pensée ».

« Je le salue de votre part? »

Le 24 octobre 2008, en application d’un décret du 16 mai, une autre tête d’affiche de l’antipédagogisme, Marc Le Bris, directeur d’école à Médréac (Ile-etVilaine), connu pour sa défense fervente de la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture, avait été décoré par Xavier Darcos chevalier de l’ordre national du Mérite. J’en avais fait un billet à l’époque, sur les rapports ambigus mais finalement plutôt fraternels entretenus par le ministre avec la mouvance antipédagogiste.

Le 5 août 2006, un commentaire de lecteur sur « Bonnet d’âne  », le très imposant (de 600 à… 1800 commentaires à chaque billet) blog de Jean-Paul Brighelli,  rappelait que le pédagogue Philippe Meirieu, ainsi que le philosophe de l’éducation Daniel Hameline (qu’il considère comme son « maître ») avaient été nommés chevalier de la Légion d’honneur par un décret du 31 décembre 1998.

Jean-Paul Brighelli avait alors répondu : « Le grand homme n’en a pas fait état. Quelle modestie…D’ailleurs, il ne porte pas la rosette à la boutonnière. Quelle discrétion… » Portera-t-il la sienne ? Dans l’immédiat, pas d’annonce sur son blog à ce jour. Sauf celle-ci, le jour même de la cérémonie : « Tiens, je vois Darcos aujourd’hui : je le salue bien de votre part à tous ? »

Luc Cédelle

Le Davos des instits

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Sur le chemin du restaurant. La Londe-les-Maures le 25 octobre 2009

Un peu plus de 400 enseignants du premier degré viennent de participer, du vendredi 23 au dimanche 25 octobre 2009, à la neuvième Université d’automne du SNUipp-FSU à La Londe-les-Maures (Var), au bord de la Méditerranée et à une dizaine de kilomètres du Fort de Brégançon. Si vous n’êtes ni « instit », ni familier de l’éducation nationale, sachez que ce syndicat est le plus puissant dans les écoles (il a obtenu 47,43% des voix aux dernières élections professionnelles, loin devant le SE-UNSA avec 22,42%). Il est aussi, avec le SNES dans le second degré et malgré de sérieuses divergences avec ce dernier, l’un des deux grands syndicats qui forment l’ossature de la FSU. Le sigle SNUipp veut dire « syndicat national unitaire des instituteurs, professeurs des écoles et PEGC ».

La face pensante du syndicalisme enseignant

L’université d’automne du SNUipp… C’est, bien sûr, une boutade, mais j’aime appeler « le Davos des instits » cette manifestation unique en son genre. En neuf ans d’existence, elle est devenue un rendez-vous « incontournable », qui, contrairement à ce que font les partis politiques avec le même vocable, mérite parfaitement son nom d’université : c’est la face pensante du syndicalisme enseignant. En trois jours, cette édition « dense et intense », comme l’a résumé une enseignante de Roubaix participante régulière depuis sept ans, a compté 29 conférences, principalement données par des chercheurs en éducation. Impossible de tous les citer ! Impossible également d’assister à toutes leurs interventions, puisqu’à un même moment il s’en tient trois ou quatre simultanées. Le « casting », comme les années précédentes, était riche.

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Baudelot, Establet et Pisa

La première conférence plénière, en ouverture, était donnée le vendredi par les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet, sur le thème « Inégalités et réussites, l’école française à l’épreuve des comparaisons internationales ». Rien de surprenant, dans le prolongement de leur dernier livre « L’élitisme républicain » (Seuil 2009), mais cela valait le déplacement de les voir effectuer devant plusieurs centaines de professeurs un numéro bien réglé de duettistes, humour à l’appui. Le cœur de leur propos, sur lequel je serai probablement amené à revenir : un système éducatif peut être à la fois efficace et juste s’il mène la totalité d’une classe d’âge aux « fondamentaux » tout en réduisant les écarts de performances entre les élèves favorisés et les autres. D’autres pays l’ont fait ou s’en approchent, nous pourrions donc, soutiennent-ils, y parvenir aussi. Elément intéressant : Baudelot et Establet s’appuient à fond sur PISA, (programme international pour le suivi des acquis des élèves) enquête internationale de l’OCDE qui, disent-ils « contient des trésors » et dont « l’aspect palmarès est de loin le plus fragile ». Les comparaisons internationales, selon eux, « révèlent ce que nous ne voyons plus à force de l’avoir tous les jours sous les yeux ».

Science sans expérience…

Ce type de rencontre est un kaléidoscope qui délivre à chaque participant, au hasard de ses choix, des vues à la fois mélangées et partielles. Yves Quéré, de l’Académie des sciences, est avec Pierre Charpak et Pierre Léna, l’un des trois fondateurs de l’opération « La main à la pâte » visant à redresser les apprentissages en sciences à l’école primaire. Un projet lancé il y a maintenant une quinzaine d’années lors du ministère de François Bayrou, alors que les chiffres officiels ne donnaient plus que 3% de classes qui « faisaient des sciences » et qui s’est développé et maintenu jusqu’à présent. Aujourd’hui (mais ce n’est pas seulement le résultat de cette opération), la proportion est plutôt de 40%. Les promoteurs de la Main à la pâte ont popularisé une démarche scolaire qui, en suivant le même processus que la recherche scientifique, privilégie la participation des élèves plutôt que la parole « descendante » de l’enseignant. Ils recommandent de « partir des questions des enfants », de ne pas leur répondre immédiatement afin de les laisser formuler des hypothèses, d’établir ensuite avec eux quelle est la bonne réponse en recourant à des expériences, et enfin de les faire écrire tout de suite après. « La science se fonde sur des expériences. Dialoguer avec la nature, c’est faire des expériences », souligne Yves Quéré.

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Inconfortable détestation

Pour toutes ces raisons, la Main à la pâte est détestée par le courant « antipédagogiste », dont les membres y voient une pernicieuse manifestation d’un « constructivisme » (les élèves construisent leurs savoirs ) qu’ils dénoncent à tout bout de champ. Toutefois, les antipédagos n’osent pas trop insister sur cette détestation-là : difficile de s’attaquer à de grands scientifiques (Charpak est prix Nobel) quand ce type d’attaque, contrairement  à ce qui s’est passé concernant l’apprentissage du français, les priverait de tout soutien gouvernemental. Du coup, les antipédagos, sur l’enseignement des sciences, attendent des jours meilleurs… C’est une bonne illustration de la résistance des logiques pédagogiques malgré l’évidente suprématie idéologique conquise par leurs détracteurs. Sur le plan international, la Main à la pâte et les démarches similaires s’appellent IBSE pour « Inquiry based science education ». Alors que la Main à la pâte ne surprend plus personne, l’exposé d’Yves Quéré a été captivant de bout en bout. Un exemple, tiré de sa réponse, telle qu’il l’a rapportée,  à une question d’un enfant sur l’éventuelle finitude de la science : en 1824, le physicien Jean-Baptiste Biot, professeur à Polytechnique, écrivait dans la préface d’un manuel que la physique était « pratiquement arrivée à sa conclusion »…

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Gilles Baillat, président de la CDIUFM et Aline Becker, responsable SNUipp formation des maîtres

Une nouvelle organisation subversive : l’Unicef

Un autre moment important a été, en séance pleinière, la table-ronde sur le vingtième anniversaire de la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE), avec la participation de Jacques Hintzy, ancien publicitaire aujourd’hui président de l’Unicef, de Philippe Meirieu, d’Eric Favey (Ligue de l’Enseignement), de l’éditeur Alain Serres (Rues du Monde), sans oublier les intermèdes de la talentueuse conteuse Catherine Gendrin et les dessins caustiques en direct de Bruno Heitz. Je cite tous les intervenants pour ne pas commettre de disgracieuse injustice, mais le plus important, à mon sens, a été la présence du président de l’Unicef, organisme peu suspect de militantisme antigouvernemental effréné, dans une manifestation organisée par un syndicat d’enseignants et au cours de laquelle il a qualifié de « scandale » la décision du gouvernement de supprimer le Défenseur des enfants.

Cette fonction cesserait en effet d’être singularisée et incarnée, et passerait sous la coupe d’un futur « Défenseur des droits » aux attributions générales et larges. Plutôt que de s’indigner de voir soudain une personnalité telle que le président de l’Unicef leur faire face et contester leur décision, les sarkozystes feraient mieux d’y réfléchir à deux fois et de prendre conscience que la CIDE n’est pas exactement un truc de gauchistes. Et de se dire que d’ici au 20 novembre, date anniversaire précise de la Convention des droits de l’enfant, ils ont encore le temps, s’ils ne veulent pas voir s’ouvrir un nouveau front, de rectifier une bourde qui leur vaut de chauffer à blanc le monde des professionnels de l’enfance, toutes tendances politiques confondues. Une bourde qui, toutefois, n’est pas sans soubassement idéologique… ce qui amène à se demander si c’en est vraiment une.

A ce sujet, Philippe Meirieu a rappelé au passage qu’Alain Finkielkraut avait signé en novembre 1990, lors d’un colloque à Amiens un an après l’adoption de la CIDE, une contribution intitulée « La mystification des droits de l’enfant ». Il y dénonçait « l’angélisme » de la Convention et l’infantilisme de nos sociétés : deux thèmes très sarkoziens par anticipation. Toutefois, à propos de la dialectique des droits et devoirs, qui ne manquera pas de rebondir à cette occasion, il est opportun – pour ne pas risquer de parler trop vite – de se souvenir que « pas de droits sans devoirs » n’est pas précisément un slogan UMP : j’en profite pour rappeler le petit billet que j’avais fait l’an dernier sur cette question.

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Stella Baruk à la tribune

Matière à penser

Je n’ai pas parlé de l’excellente Stella Baruk, qui continue de soigner à la fois les mathématiciens (pour les guérir de leur tendance à l’absurdité) et leurs victimes (pour ouvrir leur esprit aux mathématiques). Stella Baruk en était, de ce Davos des instits où le tarif d’inscription n’était que de 98 euros (comme au vrai Davos, les journalistes sont invités). Je n’ai pas parlé non plus de Michel Fayol et de la lutte pour l’orthographe, de Stéphane Bonnery et de l’échec scolaire tel qu’il est parfois inconsciemment produit par l’enseignant lui-même, de Mireille Brigaudiot et de la maternelle qui ne doit pas être fatalement gnan-gnan, de Gilles Baillat (président de la conférence des directeur d’IUFM) et de son exposé de deux heures sur la « mastérisation ».

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Didier Daeninckx

Je n’ai pas parlé de l’écrivain Didier Daeninckx (oui, j’ai vérifié l’orthographe) qui était également présent en tant qu’auteur de plusieurs ouvrages pour la jeunesse publiés chez Rue du Monde. Je n’ai pas parlé de…, ni de…, etc.  J’ai un plein carnet de notes et j’espère encore avoir le temps d’y revenir. Sans être le suiveur de personne, sans prendre pour parole définitive  tout ce que j’ai entendu et qui porte sur une infinité de sujets que je sais controversés. Il n’y a pas suffisamment, me semble-t-il, de controverses dans ce type de manifestation, où les intervenants ont plutôt tendance à délivrer leur message en se gardant des contradictions possibles. Mais c’est une critique très tempérée par le fait que la matière à penser est particulièrement abondante.

Une pluie d’enclumes

L’Université d’automne / Davos des instits est aussi, outre l’expression de la « passion du métier » évoquée dans son discours d’ouverture par le secrétaire général du SNUipp, Gilles Moindrot, un endroit et un moment où l’on peut sonder l’ambiance de l’année scolaire en cours. Les syndicalistes FSU fourbissent leurs banderoles pour la journée de grève et de manifestations à laquelle ils appellent (avec Sud-Education) pour le 24 novembre. Mais parmi les professeurs des écoles, il est clair que le climat, comparativement à l’an dernier, est plutôt au relâchement des tensions. Le départ de Xavier Darcos – passé aux Affaires sociales – y est pour beaucoup. Vu du syndicat, l’ancien ministre de l’éducation avait déclenché contre la profession une « pluie d’enclumes » selon le mot d’un participant. Les militants et sympathisants du SNUipp ne sont pas devenus de fervents partisans de l’UMP – ils restent plutôt membres de ce que Xavier Darcos appelait en privé  « les bataillons de l’anti-Sarko » – mais ils apprécient que la pluie soit finie, que Luc Chatel n’ait pas fait, comme l’a relevé Gilles Moindrot, de « déclarations tonitruantes », et qu’il se soit jusqu’à présent ostensiblement abstenu de jouer les parents contre les enseignants.

Luc Cédelle

Phrase du jour (8) : Le « goût du décentrement »

«    (…) C’est pourquoi la société de la connaissance ne se conçoit pas sans des sciences humaines et sociales fortes. Car il n’y a pas d’innovation sans esprit critique, il n’y a pas de rupture scientifique et technologique sans goût du décentrement, de la déconstruction et de la complexité. Et ces qualités, c’est grâce aux humanités et aux sciences sociales que nous les cultivons.

A l’heure de la bataille mondiale de l’intelligence, la tradition française d’excellence dans ces disciplines est un atout tout simplement exceptionnel. La France peut être fière de ses sciences humaines et sociales, fière d’être le pays de Bloch, de Febvre et de Braudel, de Lévi-Srauss, de Mauss et de Durkheim, de René Cassin et de Barthes, de Foucault, de Girard et de Derrida. (…) »

Extrait du discours de Valérie Pécresse, le 2 septembre 2009, lors de l’installation du Conseil pour le développement des humanités et des sciences sociales (CDHSS).

C’est dans ce même discours que Mme Pécresse a noté que « bien des inquiétudes traversent la communauté des sciences humaines et sociales », ajoutant : « Le mouvement du printemps dernier l’a montré : c’est en son sein que les interrogations sont les plus vives ».

Le discours entier est disponible ici . Je signale également, dans un océan de contestations sur le thème de la « reprise en main » des SHS, un billet de Christophe Pébarthe (Bordeaux 3) qui considère être en présence « d’une version éculée » de l’utilitarisme et juge que les membres du CDHSS (dont une belle brochette de sommités) « apportent leur caution » à une politique consistant à « asservir » les disciplines concernées.

L.C.

Phrase du jour (7) : les savoirs et la « reproduction de la force de travail »

La « phrase du jour » est faite de cinq phrases. Celles-ci composent un court extrait, de 1340 signes, d’un long texte de 96 000 signes, intitulé « Quelques leçons théoriques et lignes tactiques tirées de l’échec de la grève du printemps 2009 ».

Daté du mois d’août, ce texte attribue « l’échec » du mouvement universitaire à son aspect « social-démocrate ». Il est signé d’Emmanuel Barot, maître de conférences au département de philosophie de l’université Toulouse 2 Le Mirail. Je l’ai trouvé en musardant sur le site de Sauvons l’université (SLU), ce qui n’induit d’ailleurs pas que ce collectif serait en quelque façon engagé par ce texte. SLU publie (presque) de tout, même des articles du Monde.

Ce texte, que j’ai tenté de lire entièrement, me fascine, et ce n’est certes pas sous l’effet de l’admiration qu’il m’inspirerait. Mais je ne fais pas plus de commentaires, sinon ce serait tricher par rapport au principe « phrase du jour ».

L.C.

De façon générale, la valeur marchande de l’université n’est qu’une partie seulement de sa valeur sociale, et cette dernière ne saurait être globalement quantifiée, puisqu’elle est qualitative, c’est-à-dire matériellement « improductive » : la création de valeur dans l’université (et les services « publics » en général) est difficile à mesurer, tout simplement parce que le savoir-faire d’un enseignant, par exemple, ne s’exerce pas dans le champ standard de la production, mais dans celui de la reproduction de la force de travail[7]. D’où une première difficulté : l’université a une double fonction de production des savoirs et de reproduction de la force de travail via la transmission de ces derniers. Il y a donc un double rapport de l’université au marché : les savoirs sont par définition, comme produits du travail, des marchandises. Mais des « marchandises » très spécifiques puisqu’elles ne sont pas tant l’objet d’une circulation marchande que d’une immédiate réinjection dans la reproduction de la force de travail : ils ne sont donc qu’en un sens dérivé, et pour tout dire métaphorique, des marchandises[8]. Rigoureusement parlant, ils sont un enjeu majeur du capitalisme moins par la plus-value directe ou indirecte qu’il rapporteraient que parce qu’ils sont les moyens de la reproduction exigée de la force de travail.

Le document est disponible intégralement sur un site dénommé Marx au XXIe siècle : l’esprit & la lettre, ainsi que sur le site de la revue Contretemps . Il circule d’autre part sur les différents sites du mouvement.

Le problème, c’est quand il y en a plusieurs

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« Les chercheurs, le problème, c’est quand il y en a plusieurs ! ». Le problème avec les contestataires, c’est qu’ils suivent l’actualité de près et qu’en plus, ils ne sont pas dépourvus d’humour. D’où ce slogan en forme de clin d’œil aux récents et sulfureux propos de Brice Hortefeux sur les… « Auvergnats ». Mais une autre et récente mésaventure de communication dans un supermarché n’était pas en reste : « Même sans être payés, on veut remplir la salle ! ». Et la ministre de l’enseignement supérieur, prétexte de ce petit rassemblement sur la voie publique, était visée par de classiques  « Pécresse, démission ! », de plus signifiants « Pécresse, régression ! », ainsi qu’un « Pécresse, on l’a déjà testée, la région vous allez morfler ! », adapté aux circonstances.

Les circonstances ? Dimanche 13 septembre, Valérie Pécresse, en compagnie de Jean-François Copé et Xavier Bertrand, donnait le départ de sa campagne en tant que tête de liste UMP pour les élections régionales de mars 2010 lors d’une réunion publique à la Halle Freycinet, dans le 13ème arrondissement parisien. Les associations Sauvons l’université (SLU) et Sauvons la recherche (SLR) avaient donc appelé à manifester  en début d’après-midi devant le lieu de la réunion pour se rappeler, à la ministre et à tous, qu’ils sont « encore là ». Résultat : une cinquantaine de manifestants en bas du métro aérien, coincés entre les dizaines d’autocars UMP et les grilles d’un immeuble, et encerclés par un nombre au moins égal de policiers.

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J’allais oublier un autre slogan, qui résume bien l’état d’esprit et le point de vue politique de ces « obstinés » (la « Ronde infinie des obstinés » appelait aussi à ce rassemblement, mais ce n’est pas, je crois, une organisation) : « De la maternelle à l’université, on ne les laissera pas tout casser ». Quelques dizaines de personnes, c’est forcément le noyau dur du noyau dur de la « mobilisation ». Mais quelques dizaines de personnes un dimanche de septembre alors que la rentrée universitaire n’est pas faite, c’est une indication que le mouvement d’avant les vacances compte encore des gens très déterminés.

SLU et SLR n’ayant jamais donné, malgré de réelles et diverses insatisfactions, dans l’hystérie anti-Le Monde ou même anti-médias, les conversations avec les personnes présentes ont été courtoises. Notamment avec Jean-Louis Fournel, le président de SLU, qui a résumé ainsi cette action :

« Perturber un meeting, ça ne m’intéresse absolument pas. En revanche, quand Mme Pécresse dit je ferai pour la région ce que j’ai fait pour l’université, ça me donne des frissons (…) Mme Pécresse est l’incarnation d’une politique. Ce qui a été fait depuis deux ans est un désastre, et pas seulement pour l’université. Ce qui se passe concerne l’ensemble de la chaîne éducative (…). L’objectif n’était pas qu’on soit nombreux aujourd’hui, c’était qu’on soit là. On est encore là. Un certain nombre de choses se sont passées pendant l’été [référence aux textes parus, notamment les décrets sur la mastérisation]. On le sait, on les analyse. On lancera des mots d’ordre et ce n’est pas terminé. Ce ne sera pas la même chose que l’an dernier, ce sera autre chose ».

L.C.