
Bruyant retour de Xavier Darcos sur la scène médiatique. Sa proposition de «police de l’école» – ce n’est pas lui qui l’a présentée en ces termes mais ainsi qu’elle a été reçue – a déclenché le tollé attendu à gauche… sans pour autant susciter l’enthousiasme à droite. C’était pourtant bien essayé. Chez les communicants on appelle cela une proposition «clivante», c’est-à-dire qui renforce les divisions idéologiques et permet de resserrer les rangs. Ce n’est pas la première fois que le ministre de l’éducation a recours aux propositions «clivantes», propres à asseoir sa popularité dans l’électorat UMP (voir à ce propos mon billet du 15 septembre 2008).Les propositions de ce genre, qui peuvent arriver n’importe quand, sont toutefois plus fréquentes en période électorale. Or, les élections européennes du 7 juin se profilent et Nicolas Sarkozy a décidé de «droitiser» la campagne. Les déclarations de Xavier Darcos s’inscrivent dans ce cadre.
Une « force mobile »
Rappel des faits : à l’ouverture, jeudi 21 mai 2009 à La Rochelle, du congrès de la fédération de parents d’élèves Peep (il y a deux fédérations de parents, la Peep – «parents d’élèves de l’enseignement public» – est celle qui est marquée à droite, la FCPE – «fédération des conseils de parents d’élèves» – est marquée à gauche), Xavier Darcos a proposé de créer «une force mobile d’agents» intervenant «sur des missions de prévention et de contrôle» de la violence et pouvant opérer des fouilles d’élèves. Il a suggéré de donner aussi ce pouvoir aux chefs d’établissements qui auraient «la compétence d’officiers de police judiciaire».
Pour ne pas recouper inutilement tout ce qui figure déjà ailleurs, je ne détaille pas le florilège de franche désapprobation teintée d’ironie qui, de Lutte Ouvrière jusqu’au Modem, a suivi. Parmi les syndicats d’enseignants, seul le Snalc a approuvé. Même au congrès de la Peep, la petite bombe lâchée par le ministre n’a pas été appréciée par tous. Si Anne Kerkhove, sa présidente, a déclaré qu’elle n’était «pas choquée» par cette proposition, elle a aussi reconnu que d’autres parents avaient mal jugé cette «utilisation» du congrès de la Peep et avaient trouvé «désagréable d’être associés à des annonces comme celle-là».
L’impavide porte-parole de l’UMP, Frédéric Lefebvre, s’est porté au secours du ministre le vendredi 22 mai en déclarant dans un communiqué que le Parti socialiste (qui avait parlé de «GIGN scolaire») avait «tort de vouloir ridiculiser» ces propositions qui visent à «éviter l’importation de la violence dans les établissements». «Refuser par principe les solutions innovantes de Xavier Darcos, qui ont l’immense mérite de concilier la nécessité de respecter l’école comme un lieu à part, tout en donnant à la société les moyens de réagir à la violence, est tout simplement irresponsable», a-t-il ajouté.
Le « discernement nécessaire »
La proposition de «force mobile» des écoles fait suite à l’agression au couteau, le 15 mai au collège François-Mitterrand de Fenouillet (Haute-Garonne), d’une enseignante par un collégien de 13 ans. En visite le lendemain dans cet établissement, le ministre avait déjà usé des propositions «clivantes», en envisageant l’installation de portiques de détection de métaux devant certains établissements. Il s’agit, avait-il dit, «d’examiner toutes les solutions possibles : on peut imaginer dans certains établissements des portiques, des systèmes de fouille. Nous verrons. Les collectivités territoriales estimeront peut-être que dans certains établissements, c’est une réponse possible».
Les circonstances ont voulu que la proposition de M. Darcos soit concomitante avec l’affaire de Floirac (Gironde), où deux enfants de 6 et 10 ans ont été interpellés mardi 19 à la fin des classes à proximité de leur école par six agents de police pour une accusation (infirmée depuis) de vol de vélos. Cette affaire-là aurait pu passer pour une gaffe sans dimension politique si le directeur départemental de la sécurité publique, Albert Doutre, ne l’avait justifiée devant toute la presse locale et les caméras de télévision: «C’est un non-événement, avait-il assuré. Les services de police ont agi (…) avec le discernement nécessaire et sans excès d’aucune sorte».
Les politiques se sont quand même rapidement démarqués. Frédéric Lefebvre a jugé cette opération de police «inacceptable» et Xavier Darcos, interrogé par Europe 1, l’a désapprouvée en soulignant que «l’excès de zèle tue le zèle». Quant à la ministre de l’intérieur, Michèle Alliot-Marie, elle a d’abord réclamé une enquête interne sur le dossier puis s’est désolidarisée de l’opération, vendredi 22 mai, estimant qu’ «on ne traite pas des enfants, surtout très jeunes, comme des adultes». Datant du mardi 19, l’affaire de Floirac a donc largement devancé l’intervention de Xavier Darcos, jeudi 21 devant le congrès de la Peep. Mais avec un pic commun de réactions le vendredi 22, les deux événements se sont conjugués pour dessiner une ambiance sécuritaire caricaturale.
Un gouvernement « clivé »
Le ministre de l’éducation n’est pas critiqué que par les «gauchistes». Venant à la fois illustrer et aggraver l’incompréhension rencontrée par ses propositions, Michèle Alliot-Marie a ajouté sa voix au chœur. Xavier Darcos, au sujet des portiques de détection de métaux, n’avait pas parlé de généralisation. Cela n’a pas empêché la ministre de l’intérieur de déclarer, dans une interview au Journal du dimanche (JDD) qu’elle «ne croit pas à une généralisation des portiques dans toutes les écoles», même si «ça peut être un outil de dissuasion dans certains établissements». Elle a également estimé que les propositions du ministre sur la sécurité dans les établissements scolaires «devront être précisées».
Quant à une éventuelle «force mobile d’agents», Mme Alliot-Marie a pris ses distances: «On ne va pas installer des commissariats dans les écoles, ni morceler les forces de police pour créer une brigade spéciale pour chaque problème». Enfin, l’idée que des chefs d’établissements puissent être officiers de police judiciaire lui «paraît un peu compliquée» : les habilitations d’officier ou d’auxiliaires de police judiciaire de police judiciaire n’étant «pas des titres honorifiques mais des compétences juridiques attribuées par l’autorité judiciaire qui ne plaisante pas avec ses critères», a-t-elle remarqué. Finalement, on voit donc que ces propositions sont «clivantes» jusqu’au sein même du gouvernement, ce qui n’était certainement pas le but recherché.
« Ne croyez pas les vendeurs de recettes »
Mais… et la lutte contre la violence scolaire, dans tout cela ? C’est un des innombrables sujets où nous retrouvons l’université comme productrice de savoirs et des enseignants chercheurs comme experts. A l’exemple d’Eric Debarbieux, professeur à l’université de Bordeaux 2 et directeur de l’Observatoire international de la violence à l’école. Son dernier livre, publié en septembre 2008 chez Odile Jacob s’intitule «Les dix commandements contre la violence à l’école». Adversaire aussi bien des «manipulations» politiques ou médiatiques liées à la violence que de toute «négation » de celle-ci, il milite pour une prise en compte raisonnée de la complexité du phénomène et de l’état des savoirs à ce sujet. Dans sa conclusion, il reprend une «adresse aux candidats à la fonction suprême» publiée par Le Monde de l’éducation pendant la campagne électorale :
«La violence en milieu scolaire, écrivait-il, est depuis une vingtaine d’années une préoccupation majeure pour vos concitoyens. Elle est un défi qui ne pourra pas se régler par une invocation naïve à la restauration de l’autorité ou par des recettes magiques de court terme. Ne croyez pas les vendeurs de recettes : rien ne pourra se résoudre hors de la longue durée. Si, bien sûr, il faut prendre en compte les victimes des drames soudains qui parfois accablent l’actualité, il n’en reste pas moins que la violence extrême est rare dans les écoles. C’est la conclusion de toutes les enquêtes sérieuses. Ne guidez pas votre politique sur cette violence extrême : ce serait vous condamner à courir derrière les illusions du fait divers».
Ce n’est pas la commande présidentielle actuelle : après l’agression de l’enseignante du collège de Fenouillet, puis l’attaque au fusil d’assaut contre des policiers à La Courneuve, Nicolas Sarkozy avait réuni le 20 mai le premier ministre, les ministres de l’intérieur, de la justice, de l’éducation et du budget, leur demandant de préparer «sans délai des propositions concrètes» pour améliorer la lutte contre les bandes et contre la violence à l’école.
Luc Cédelle
Sur cette « surenchère sécuritaire », voir une réaction sur un bon blog d’enseignants (ni fautes d’orthographe, ni dérapages paranoïaques) hébergé par Libération, et qui consacre aussi un récent billet à « La journée de la jupe ». Voir également le coup de gueule d’Ostiane Mathon sur son blog « bleu primaire ».