Formation des enseignants: éspé, espoirs et désespoirs … Entretien avec André Ouzoulias (texte intégral)

André Ouzoulias
André Ouzoulias

Entretien avec André Ouzoulias. Professeur agrégé honoraire de philosophie, Université de Cergy-Pontoise (ex-IUFM), directeur de la collection Comment faire ? (coédition CRDP de l’Académie de Versailles-Retz), cofondateur du Groupe reconstruire la formation des enseignants (GRFDE).

 

 

Préambule

Vincent Peillon, sur le sujet, crucial pour sa « refondation », de la formation initiale des enseignants fait-il fausse route ? C’est ce que pense une figure du milieu des formateurs, André Ouzoulias, qui a été aussi un des animateurs les plus en vue du mouvement de 2009 contre la réforme Darcos-Chatel. Et il est loin d’être seul à le penser, même si la plupart des critiques, contrairement aux siennes, s’expriment jusqu’à présent sur un mode feutré.

Complexe, jargonnant avec sa forêt de sigles et d’acronymes, au centre d’intérêts et de visions fortement divergentes, le sujet « formation des enseignants » est un des plus difficiles à traiter par les médias. Cela rendait d’autant plus utile cet entretien approfondi, pour lequel nous avons pris le temps d’un échange posé et suivi, publié sur ce blog en quatre parties, dont le présent billet est la première.

Que l’on partage ou non l’analyse particulièrement sévère d’André Ouzoulias, ses arguments, exprimés avec l’élégance de pensée qu’on lui connaît, ont du poids et contribuent à la réflexion collective, qui n’est pas terminée, sur ce dossier. Afin de démarrer sur de bonnes bases, nous commençons ici par un retour en arrière, sorte de « résumé des chapitres précédents ». Bonne lecture.

Luc Cédelle

 

1ère partie

Paris, 2009
Paris, 2009

LC : On lit un peu partout aujourd’hui, en résumé, que la formation initiale des enseignants, supprimée par Xavier Darcos en 2009, a été rétablie cette année par Vincent Peillon. Cette vision à la fois schématique et « heureuse » ne vous convient sans doute pas. Mais revenons un instant à l’étape antérieure : cette formation initiale était-elle vraiment « supprimée » ? Le propos de Xavier Darcos était de remplacer une formation en IUFM, très contestée, par une formation « par les pairs », un « compagnonnage » sur le terrain. Cela n’avait donc pas été fait ?

AO : Pour certains de vos lecteurs, qui ne connaissent pas forcément dans le détail les modalités de formation des enseignants qui se sont succédé ces dernières années, il faut même revenir à l’épisode précédent : la mise en place des Instituts universitaires de formation des maîtres, les IUFM.

Créés en 1991, ils visent notamment à instituer une formation pédagogique pour tous les enseignants, tout particulièrement ceux du secondaire qui, jusque-là, n’en bénéficiaient pas vraiment. La formation pédagogique en alternance des instituteurs en école normale sert de modèle pour les nouveaux professeurs certifiés. Simultanément, le niveau de recrutement des enseignants du primaire est alors déplacé de la deuxième année d’études supérieures à la troisième, soit du DEUG à la licence. Un nouveau corps, celui de « professeur des écoles » (PE), est créé et sa carrière alignée sur celle des certifiés.

La formation se déroule ainsi : après la licence, les étudiants qui se destinent au métier d’enseignant peuvent être admis sur dossier en 1re année d’IUFM pour préparer l’un des concours : CAPES (enseignement secondaire général), CAPEPS (éducation physique et sportive), CAPLP (enseignement dans les lycées professionnels), CRPE (professeurs des écoles)… S’ils le réussissent, ils obtiennent le statut de professeur-stagiaire, qui leur donne une première rémunération. Durant cette seconde année, organisée par l’IUFM, ils bénéficient d’une formation en alternance où la période de stage en pleine responsabilité représente, selon les métiers, 33 % à 40 % de l’obligation de service des titulaires. Par exemple, alors que le professeur certifié « doit » 18 h devant élèves, le stagiaire ne « doit » que 8 h. Le reste du temps, il participe à des modules de formation organisés par l’IUFM, dont les objectifs sont divers : apports disciplinaires et didactiques, compréhension des grands enjeux de l’éducation, préparation des stages, analyse de ces expériences en situation puis à distance, etc.

La réforme de 1991 donne aussi une coloration professionnelle au concours : dès sa préparation, outre l’acquisition des connaissances disciplinaires (toujours évaluées au concours), les futurs enseignants sont ainsi conduits à s’intéresser aux recherches en psychologie des apprentissages, en didactique et en pédagogie, à l’histoire de l’école, à l’histoire et à l’épistémologie des disciplines solaires… Les auteurs de la réforme ont cherché ainsi un équilibre entre les différentes dimensions de la formation. Ils ont voulu garantir à tous les enseignants un premier socle disciplinaire et pédagogique lié à une formation initiale de deux années : l’année 1 étant celle de la préparation du concours, et l’année 2, dite « de stage », celle de la formation en alternance.

Cet ancien dispositif pouvait être amélioré, notamment en augmentant d’une année la durée du stage. Mais il donnait aux futurs enseignants une véritable expérience de la classe, au sein des équipes d’établissements, au contact à la fois des pairs et des formateurs du « terrain » (maitres-formateurs et conseillers pédagogiques) c’est-à-dire d’enseignants expérimentés.

On en est là quand, en juin 2008, Nicolas Sarkozy et Xavier Darcos annoncent la réforme de la formation, dite de la « mastérisation ». Les nouveaux enseignants devront avoir un master. Ce faisant, le Président et son ministre donnent satisfaction aux syndicats qui demandaient cette élévation du niveau de recrutement depuis plusieurs années…

Finalement, le dispositif retenu est le suivant : les étudiants doivent obtenir un master, ce qui équivaut à deux années de formation universitaire après la licence. Il peut s’agir des « masters recherche » ouverts par les Unités de formation et de recherche (UFR) « disciplinaires » ou de « masters enseignement, éducation et formation » (MEEF) ouverts par les IUFM. Contrairement à ce qu’ont clamé avec une jubilation non dissimulée le président Sarkozy et son ministre de l’époque, ces derniers ne sont pas supprimés, chaque IUFM restant intégré dans une université ce qu’avait établi la réforme Fillon de 2005. Mais il est vrai que leur géométrie se replie peu ou prou sur la formation des PE, des PLP et des CPE, la formation des profs de collège et lycée revenant pour l’essentiel à l’université.

Les étudiants passent le concours au cours de la seconde année de master et sont déclarés lauréats sous condition d’obtenir finalement le diplôme du master. La coloration professionnelle du concours est moins importante. Mais les étudiants doivent tout à la fois préparer un concours, obtenir un master et, dans ce cadre, produire une recherche – la barque menace de couler.

L’autre bouleversement concerne l’année post-concours. Les lauréats ont l’obligation de faire la classe à temps plein. Ils touchent alors leur première rémunération, pratiquement identique à celle des stagiaires du dispositif précédent, qui étaient pourtant déchargés pour 60 à 66 % du temps de service. L’alternance est supprimée. Toute la formation est censée avoir été prodiguée en amont, durant la licence et le master. Or, dès 2010, plus de la moitié des lauréats sont issus de masters dans lesquels il n’y a pas une once de formation pédagogique et le plus souvent aucun stage en établissement. Un très grand nombre de débutants découvrent ainsi les élèves et le métier le premier jour de leur année post-concours !

LC : Ce qui explique la levée de boucliers qui a précédé et accompagné ce nouveau système, derrière le slogan fédérateur « Enseigner est un métier qui s’apprend »…

Tout à fait ! Mais malgré la mobilisation de toute la profession, Xavier Darcos maintient son dispositif en expliquant que l’année post-concours est une véritable année de formation, grâce au « compagnonnage » des débutants avec leur tuteur. Celui-ci est un enseignant expérimenté. Dans le secondaire, il est désigné par l’inspecteur. Ce tuteur doit donner des conseils pour organiser une progression, préparer les cours, conduire la classe et faire respecter la discipline scolaire, élaborer les consignes, évaluer les élèves, etc. Il est invité à ouvrir sa classe à l’observation du débutant. Quand ce tutorat peut se mettre en place, ce qui est loin d’être toujours le cas, on espère que les débutants sauront bientôt « faire le travail » grâce à la transmission des savoir-faire des plus expérimentés aux plus novices durant cette année.

Mais c’est un abus de langage de parler de compagnonnage. Il n’y a qu’un tutorat plus ou moins serré. Et pratiquement toute la formation professionnelle est limitée à celle du tuteur. Aussi compétent soit-il à titre personnel, et sans heures spécifiques pour assurer ce « compagnonnage », la formation se trouve réduite aux recettes pratiques qu’il transmet, parfois sans trop de discussion, et dans un temps d’autant plus contraint que les stagiaires exercent à temps plein. Ce dispositif aboutit plus à conformer qu’à former. Sont alors évacuées la dimension réflexive et critique de la formation et son insertion dans un horizon social et politique ainsi que dans le collectif de travail qu’est l’équipe pédagogique.

Le compagnonnage est une modalité de formation très intéressante, mais il exige une longue période de travail en commun du duo maître-apprenti, ce qui est loin d’être le cas ici.

Supposons toutefois qu’on puisse mobiliser un tel dispositif de formation pour les enseignants, par exemple pendant deux ans. Cela ne saurait suffire. Les débutants ont aussi besoin d’analyser collectivement, entre pairs, leur expérience pratique. Ces analyses doivent pouvoir s’enrichir des éclairages apportés par les didactiques, la psychologie, l’histoire de la pédagogie, les sciences de l’éducation… Ils doivent pouvoir observer des pratiques diverses et rencontrer des pairs divers. Ils doivent être amenés à expérimenter des pratiques et à rédiger un mémoire de recherche, etc. Bref, le modèle pertinent est celui de l’alternance, modèle qui, soulignons-le, prévaut dans toutes les formations de haut niveau : médecins, ingénieurs, magistrats, etc.

Dans le dispositif de Xavier Darcos, avalisé et mise en œuvre par Luc Chatel, on est loin de cela. Ces deux ministres ont bien supprimé la formation en alternance rémunérée qui fonctionnait depuis 1991. Ils lui ont substitué un service à temps plein avec le maigre soutien d’un tuteur. Y a-t-il là un parti pris idéologique, à l’unisson avec les discours des antipédagogistes ? Ce n’est même pas sûr. Il fallait supprimer des milliers de postes d’enseignants sans émouvoir l’opinion publique. La fin de la formation en alternance des débutants permettait d’en supprimer 15 000 sans effet visible pour les parents tout en se drapant dans le discours d’une « grande réforme de la formation qui élèvera le niveau de formation et de recrutement des futurs enseignants ». On a là un bel exemple de cynisme politique.

LC : Vous venez de parler d’un « dispositif qui aboutit plus à conformer qu’à former ». Mais c’était justement le thème – permanent, martelé, omniprésent – des critiques portées contre le système précédent, celui des IUFM. La critique, il faudrait plutôt dire l’exécration des IUFM a été en quelque sorte la pièce maîtresse du discours « antipédagogiste ». N’évacuez-vous pas cet aspect un peu vite ? En tant que journaliste, je peux vous dire que pour dix attaques virulentes qui nous parvenaient, on ne recevait pas forcément un seul texte en défense…

AO : Oui, c’est vrai, les formateurs des IUFM, qu’ils fussent chercheurs ou praticiens n’ont pas du tout défendu leur travail. Ils étaient persuadés que les critiques des antipédagogistes étaient ressenties par le public comme ils les percevaient eux-mêmes : caricaturales, mensongères, voire injurieuses chez les détracteurs les plus acharnés des IUFM. Songez que Jean-Paul Brighelli, sur son blog, appelait à « éradiquer le cancer des IUFM » ! Ne serait-ce pas s’abaisser que de répondre à ces pamphlets ? L’opinion pouvait-elle vraiment adhérer à cette campagne ? Pour les formateurs, leur pratique quotidienne plaidait pour eux. Mais, il aurait été bon qu’un collectif de formateurs des IUFM lance un appel pour réagir aux antipédagogistes et dénoncer leur caricature des IUFM.

Dans d’autres circonstances, d’autres professionnels qui se sont sentis mis en cause dans leur travail n’ont pas hésité à réagir collectivement. Ont également manqué des évaluations de la formation, réalisées par des structures indépendantes. Elles auraient pu contrebalancer cette propagande, au moins dans l’opinion éclairée et chez les enseignants eux-mêmes. Mais le courant antipédagogiste tenait le haut du pavé médiatique et institutionnel et, rétrospectivement, je crois que cela n’aurait guère changé le rapport des forces. Il y a tout de même eu la pétition 100 000 voix pour la formation des enseignants, rappelant qu’ « enseigner est un métier qui s’apprend ». Mais, significatif de ce rapport des forces, cette pétition n’a pas été médiatisée comme elle le méritait, alors qu’il est rare de voir des textes signés ainsi par tant de personnes en si peu de temps.

Ce que je dis là n’est cependant pas une forme d’adhésion à ce qu’était cette formation. Celle-ci souffrait de deux défauts constitutifs. D’abord, la formation post-concours était bien trop courte. Je l’ai déjà dit : il faudrait au moins deux années de formation en alternance ! Une année, c’est une situation minoritaire dans les formations supérieures en alternance. Les infirmières sont formées en trois ans en alternance après le concours. Trois ans, en plaçant le concours au niveau licence, c’est ce que propose le Groupe Reconstruire la Formation Des Enseignants, le GRFDE, qui regroupe 250 chercheurs et formateurs.

LC : Nous y viendrons, mais vous allez trop vite. Quel était l’autre « défaut constitutif » du système antérieur ?

AO : Le fait de donner au concours une forte coloration professionnelle était une grave erreur. Cela a conduit à construire un discours officiel sur la manière d’enseigner du point de vue didactique et pédagogique. Les épreuves écrites et orales sont en effet conçues, et c’est inévitable, de sorte qu’il y a des réponses meilleures que d’autres aux questions posées. Les candidats eux-mêmes veulent savoir ce qu’il faut dire pour être reçus. Or, on leur demandait de juger savamment de pratiques scolaires alors même que, pour la plupart, ils n’avaient aucune expérience pratique du métier. Dès lors, la porte était ouverte à la dérive dogmatique, alors que l’entrée dans ce métier devrait au contraire s’appuyer sur une formation critique, prenant en compte la pluralité des approches. Le concours était la pièce maîtresse de la formation en première année et, lors des épreuves, l’on voyait bien souvent les candidats répéter une sorte de catéchisme qui, dans leur esprit, était censé séduire le jury. Une part de la solution : un concours après la licence, sur des épreuves à caractère académique. Nous y reviendrons sûrement dans la suite de cet entretien.

 

2ème partie

Paris, 2009
Paris, 2009

LC : Cela fait quinze ans que j’entends répéter partout, sauf chez les défenseurs acharnés du « tout disciplinaire », qu’il faut cesser de recruter des profs sur de seuls critères académiques, que la seule maîtrise d’une discipline ne suffit pas à faire un bon enseignant et que la clé du renouveau est précisément de « professionnaliser les concours »…  Je croyais les camps bien délimités, et voilà que [dans la partie 1 de l’entretien] vous dénoncez comme « une grave erreur » le fait de vouloir donner une coloration professionnelle aux concours !  Vous y voyez même un encouragement à « répéter une sorte de catéchisme ». C’est un peu le monde à l’envers, non ? Alors, les notions de déontologie du métier, d’histoire de l’école, de connaissance de l’institution, etc… tout cela relève pour vous du « catéchisme » ?

AO : Bien sûr, il y a des connaissances et des valeurs en matière d’éducation qui font consensus. Ce que vous citez : déontologie du métier, histoire de l’école, connaissance de l’institution peuvent légitimement s’enseigner et — vous avez raison — s’évaluer à un concours, car ce sont des connaissances et des valeurs partagées. On pourrait même préciser encore : la connaissance de la laïcité (la loi de 1905, les valeurs portées par cette conception de la vie collective , l’histoire de la laïcité à l’école), la sociologie de l’éducation, l’éducation comparée…

Il est vrai qu’il n’y avait pas que la didactique dans les épreuves des concours d’avant 2009. Même si elle avait une grande importance, notamment pour le concours des PE, le candidat devait avoir un minimum de « culture pédagogique générale ». Mais il me paraît fondamental de distinguer entre de telles connaissances et les discours didactiques qui se présentent, eux, comme des prescriptions : « il ne faut pas faire ceci, il faut s’y prendre comme cela », là où, en fait, il n’y a pas de consensus mais des débats, parfois vifs, entre des approches différentes.

Quant au discours selon lequel le renouveau passe par la « professionnalisation des concours », il pèche par excès de simplicité et par naïveté. Excès de simplicité : il confond concours et recrutement. Imaginons que le concours se fasse sur critères académiques après la licence et donne accès à une école professionnelle, ce qui est le cas de la plupart des écoles professionnelles supérieures. Supposons qu’il ouvre sur une formation qui nécessite l’obtention progressive d’un master dans lequel il y a, dès le début, des stages pratiques. Si cette formation se conclut par un certificat d’aptitude pratique… alors le recrutement véritable se fait à cette étape, à l’issue d’un processus graduel – j’insiste sur ce terme – qui permet de réorienter, assez tôt dans la formation, des lauréats qui montreraient des difficultés  importantes d’adaptation au métier.

LC : Donc, si je vous suis bien, le « processus graduel » que vous suggérez aurait pour première conséquence que la réussite au concours ne se traduirait pas par un « recrutement véritable ». Il y aurait donc un découplage concours/recrutement. Le concours, purement académique, n’étant plus dans ce schéma qu’une première étape. Mais quel serait alors le statut des lauréats ? Et que faire de ceux, parmi eux, qui seraient finalement recalés à l’étape professionnelle ?

Disons plutôt que le « couplage » se ferait entre certification finale et recrutement. Le statut des lauréats, pendant le master, pourrait s’inspirer de celui des normaliens des Écoles normales supérieures, celui d’élève-professeur. Mais je crois qu’on pourrait aussi imaginer une solution originale qui protège les lauréats sans rendre leur recrutement automatique. Cela ne changerait rien aux statuts des enseignants-stagiaires en troisième année de formation. Quant à ceux — a priori très peu nombreux — qui ne seraient pas en mesure de s’adapter aux exigences du métier au début du master, le processus graduel auquel je pense devrait comporter pour eux des dispositifs d’aide et de réorientation.

La validation des stages constitue donc ici un élément décisif de l’évaluation du master et de la délivrance du diplôme et ainsi est assise institutionnellement cette idée juste que « la seule maîtrise d’une discipline ne suffit pas à faire un bon enseignant ». Encore ne faut-il pas opposer ces deux dimensions, académique et pédagogique, qui doivent s’articuler tout au long de la formation. On ne fait jamais du « mieux pédagogique » en minorant la culture disciplinaire du professeur, y compris et peut-être surtout celle du PE (professeur des écoles).

LC : Et la « naïveté », que vous prêtez à cette idée du « concours professionnel » ?

Oui, les défenseurs du « concours professionnel » font également preuve de naïveté : ils pensent que des épreuves écrites et orales bien conçues peuvent donner à voir les premières capacités professionnelles des candidats. On ne comprend pas comment ces capacités peuvent se développer dans l’année précédant le concours alors même que celle-ci ne comporte pas de stages pratiques conséquents. À moins de ne juger que de capacités plus générales à communiquer avec un jury, mais on en revient à un concours plus classique quand il évalue cela au cours des épreuves orales.

En outre, la thèse du « concours professionnel » se berce d’illusions : comment être certain que le candidat qui présente devant le jury une leçon fictive pour des élèves virtuels fera un bon enseignant ? Dans sa prestation, il n’y a pour l’essentiel que des capacités discursives et il n’est pas certain, loin de là, que les meilleurs dans cet exercice (auquel on peut s’entraîner) fassent les meilleurs enseignants dans la classe, au contact d’élèves en chair et en os. Ce n’est pas la même chose de dire ce qu’il faut faire et de pouvoir le faire dans des conditions réelles.

Enfin, le candidat doit dire ce qu’il croit que le jury attend de lui, laissant éventuellement place à l’hypocrisie… Le jury observe-t-il un futur enseignant ou un candidat qui n’a qu’une idée en tête : réussir le concours en tenant du mieux possible le rôle auquel il s’est préparé ? À tous points de vue, le « concours professionnel » est l’exemple même de la fausse bonne idée.

Remarquons au passage que, pour la formation des PE, on revient aujourd’hui à ce modèle d’avant 2009 : dans la réforme Peillon, on a repris l’idée d’un concours à coloration professionnelle au milieu des deux années de formation. Mais on a sérieusement aggravé les défauts du dispositif en augmentant énormément la dose de professionnel dans les épreuves de beaucoup de concours (environ 80 % de la note finale pour les PE dans les épreuves orales !), redonnant ainsi plus de force à la dérive vers la dogmatisation de la didactique. Les épreuves professionnelles du concours sont un piège pour la didactique. Elle croit être ainsi valorisée et institutionnalisée. Mais elle y perd son âme. Et les critiques des antipédagogistes à l’égard de la didactique ne sont pas sur le point de s’éteindre.

LC : La professionnalisation des concours, une fausse bonne idée… C’est votre position personnelle ou celle du GRFDE, dont je ne voulais pas que l’on parle tout de suite ? Mais au point où on en est, rappelons aussi en quelques mots ce qu’est ce « Groupe reconstruire la formation des enseignants »…

AO : Je ne parle pas ici au nom du GRFDE. Mais étant l’un de ses cofondateurs, il m’est agréable de répondre. Dans son texte programmatique, intitulé « Reconstruire la formation des enseignants », le GRFDE plaide pour un concours à l’issue de la licence, sur critères académiques et donnant accès à une formation dans une école professionnelle supérieure d’une durée de 3 ans. Cette position ne m’est donc pas propre.

Et maintenant qu’est-ce donc que le GRFDE ? Créé en septembre 2012, à la fin de la concertation nationale sur la formation des enseignants organisée par le ministère, il réunit aujourd’hui 250 chercheurs, formateurs et militants pédagogiques Il a été créé par des animateurs de la Coordination nationale formation des enseignants (CNFDE) qui avait émergé en janvier 2009 pour favoriser la mobilisation contre la réforme de Xavier Darcos.

LC : Coordination dont – je le rappelle car vous n’alliez pas le faire vous-même – vous étiez un pilier… Mais quand vous indiquez que ce groupe compte 250 membres, ce n’est pas forcément très parlant. Certains sont des gens connus. Pouvez-vous citer quelques noms ?

AO : Ce que vous me demandez là est embarrassant. Notre démarche a un caractère collectif. Tous les signataires sont égaux.

L.C : Alors, je vais le faire à votre place, sous ma responsabilité… Je n’en citerai que quelques uns, par ordre alphabétique et sans développer leurs titres ou mandats : Jean-Louis Auduc, Élisabeth Bautier, Serge Boimare, Rémi Brissiaud, Catherine Chabrun, François Dubet, Roland Goigoux, Sylvain Grandserre, Danièle Manesse, Philippe Meirieu, Patrick Rayou, Jean-Yves Rochex, Bernard Toulemonde, Vincent Troger, Philippe Watrelot, etc. Est-ce que je me trompe si j’ai l’impression qu’ils appartiennent, sur l’éducation, à la même famille de pensée ?

AO : Ils viennent d’horizons divers : chercheurs en didactique des disciplines, en psychologie, en sciences de l’éducation, praticiens-formateurs et formateurs permanents des IUFM (aujourd’hui des ÉSPÉ), militants pédagogiques, anciens cadres de l’Éducation nationale. Ils ont en fait des visions diverses de la pédagogie et sont loin d’être d’accord sur tous les sujets concernant l’école. S’ils se sont réunis dans ce groupe, c’est d’abord parce que tous étaient opposés à la réforme Darcos-Chatel. Ils ont soutenu l’idée qu’« enseigner est un métier qui s’apprend » et, au moment où il fallait miser sur la refondation de la formation, indispensable pour sortir du marasme, ils se sont retrouvés sur ce que cela devait signifier dans les grandes lignes.

LC : Il y a pourtant des limites à la représentativité du GRFDE. Sur ce thème, je peux reprendre ma question à l’envers : qui n’en fait pas partie ? Je n’ai pas vu, par exemple,  de syndicalistes dans la liste de signataires.

AO : Détrompez-vous. Un très grand nombre des signataires sont adhérents ou militants des syndicats du supérieur et de diverses organisations du syndicalisme enseignant. Il est vrai cependant qu’on ne retrouve pas parmi les signataires les dirigeants nationaux de plusieurs syndicats comme c’était le cas avec la pétition 100 000 voix pour la formation des enseignants lancée en janvier 2010 par des animateurs de la CNFDE. Mais obtenir l’adhésion des organisations syndicales au GRFDE n’est pas son objectif. Il affirme vouloir contribuer à la réflexion de tous les acteurs des décisions dans le domaine de la formation des enseignants.

Et en intervenant régulièrement dans le débat public, il ne désespère pas de faire évoluer les positions des uns et des autres, notamment sur la place du concours, qui conditionne vraiment beaucoup de choses. Ainsi, après avoir publié en septembre 2012 un programme qui dessine une formation en alternance, de haut niveau académique et pédagogique, d’une durée importante (trois ans), rémunérée et diplômante (obtention d’un master), le GRFDE a publié depuis lors une dizaine de textes que l’on peut retrouver sur site son site. On y lira notamment des critiques sévères de la réforme Peillon.

LC : Nous y voilà. Vous connaissez la réputation des enseignants version « café du commerce » : jamais contents, toujours en train de récriminer… Des critiques sévères, dites-vous. Mais vous venez déjà d’en porter une, contre des concours de professeurs des écoles que vous trouvez à trop forte coloration professionnelle. Qu’allez-vous sortir de votre chapeau maintenant ?

AO : « Sortir de mon chapeau » voudrait dire que ces critiques seraient gratuites, dictées par la mauvaise foi ou le désir de contester à tout prix. Or ce n’est pas du tout le cas, et le parcours des membres du GRFDE serait en lui-même suffisant pour en témoigner. Et le GRFDE n’est pas le seul à le dire : il existe dans la réforme actuelle un énorme défaut, contre lequel il n’a cessé, jusqu’à présent en vain, de mettre en garde ses concepteurs. Il s’agit de la place des concours dans le cursus de formation. En effet, les candidats aux divers métiers de l’enseignement doivent disposer d’un master, qui comporte deux années d’études après la licence.

Pour passer le concours, il suffit d’être inscrit en première année (M1), le concours n’étant validé, à la fin de la seconde année (M2), que si le candidat atteste, bien sûr, de l’obtention du master complet. Les épreuves se déroulent au cours de cette même première année, épreuves écrites en mars, épreuves orales entre avril et juin. Il faut souligner ici que, sur le plan légal, ce dispositif diminue d’une année — et c’est un comble pour un gouvernement de gauche ! — la durée de la formation initiale.

LC : Comment cela ?

Dans le dispositif hérité de Xavier Darcos et Luc Chatel, la formation initiale durait légalement trois ans, deux années de master et une année de stage, la formation se terminant à bac + 6. Certes, on l’a déjà dit en parlant du compagnonnage, le terme de stage est à prendre ici dans son acception purement administrative. Mais on pouvait imaginer que la réforme consiste en particulier à rétablir une année de stage avec un temps des service réduit pour les stagiaires. Or, avec le dispositif de Vincent Peillon, l’année de stage a été avancée et placée pendant le M2. Légalement et objectivement, il n’y a donc plus que deux années de formation initiale et celle-ci se termine à bac + 5.

LC : Vous êtes le seul à le dire !

Non, dans plusieurs textes sur le dispositif voulu par Vincent Peillon, le GRFDE a pointé cette diminution. C’est en quelque sorte le retour à l’ancien dispositif, celui d’avant la « mastérisation », avec les contraintes d’un master dont les exigences sont nécessairement revues à la baisse. Du reste, on peut légitimement se questionner sur la valeur ajoutée d’un tel master. Cette contradiction n’a pas non plus échappé à bien des syndicats.

 

Troisième partie

En classe
Détail de « En classe, le travail des petits », tableau de Henri Jules Geoffroy représentant une classe en 1889. Salon de réception au 1er étage du ministère de l’Education.

LC : Revenons à la place des concours dans le cursus de formation des enseignants… C’est sur ce point que porte une de vos critiques et de vos déception les plus fortes sur le nouveau dispositif « Peillon ». Mais c’est aussi un point difficile à évaluer de l’extérieur du système universitaire. En quoi le fait de placer les épreuves des concours pendant l’année de M1 [la première année de master] vous paraît-il si grave ?

AO: Je rappelle qu’avec le dispositif Darcos-Chatel, le concours avait lieu en seconde année de master, soit à la fin de la formation. La place du concours au milieu des deux années de formation va compromettre la qualité de la formation professionnelle. La première année sera forcément une année de bachotage. S’il y a des stages, les candidats qui voudront donner la priorité à la préparation du concours ne s’y investiront qu’avec frilosité.

De toute façon, il n’y a pas vraiment d’alternance. De plus, la moitié des candidats environ ne viendront pas de masters MEEF (« masters enseignement, éducation et formation ») et n’auront donc eu aucun stage en établissement scolaire. Pour les PE (professeurs des écoles), beaucoup seront aussi tentés de faire le minimum sur les disciplines qui ne sont pas évaluées au CRPE car il n’y a que quatre disciplines représentées : français, maths, EPS, plus une optionnelle. La quatrième consiste à soutenir un dossier réalisé à la maison. Sur les disciplines enseignées à l’école, 9 ne seront pas évaluées, ce qui a amené les concepteurs des maquettes des masters à réduire encore le volume horaire qui leur est consacré.

À titre d’exemple, dans le MEEF de Créteil, on passe de 68 h l’an dernier en histoire et géographie à 30 h cette année (48 h si c’est l’option choisie pour la quatrième épreuve), de 83 h en sciences à 30 h (48 h si c’est l’option choisie), de 84 h en langue à 44 h. Pour la formation initiale des PE à la polyvalence, la réforme de Vincent Peillon constitue hélas une régression. Où l’on voit avec cet exemple combien le master est piloté par le concours.

Quant à la deuxième année elle sera, pour l’essentiel, marquée par le stage. Au lieu de 33 à 40 % de l’obligation de service avant 2009, il est passé à 50 % — je rappelle que Xavier Darcos l’avait établi à 100 % du temps réglementaire. Cela rend difficile une véritable alternance. Outre le stage, les stagiaires ont en effet à produire un mémoire de recherche et à terminer leur master. La barque est vraiment trop chargée : master, stage, mémoire, rien ne pourra se faire de façon satisfaisante.

En somme, ni en première année, ni en seconde année, on ne pourra mettre en œuvre une véritable formation professionnelle. Mais on ne fera pas pour autant une meilleure formation disciplinaire ! La première année donne la priorité objective à la préparation d’épreuves marquées par les exigences didactiques pour tous les concours, très fortes pour celui des PE ; la seconde année donne la priorité au stage et au mémoire. Avec ce dispositif, il y a même un gros risque que le niveau disciplinaire des lauréats, notamment des PE, se révèle en baisse significative.

De plus, le concours au milieu des deux années du master engendre inévitablement le problème des reçus-collés, reçus au M1 ou, a fortiori, au M2, et collés au concours à l’issue de l’écrit ou de l’oral, car il est tout à fait possible d’avoir le master et pas le concours et, à moindre fréquence, le concours et pas le master. Les étudiants qui auront été collés au concours le représenteront forcément une, deux ou trois autres fois. Comme il est prévu de leur offrir des formations pour les préparer aux épreuves, ce qui est légitime, ils seront a priori mieux formés pour affronter les épreuves que les étudiants issus de la première année !

Le système va donc dériver vers une situation où les étudiants qui passeront le concours dans le temps « normal », en fin de première année de master, se retrouveront en compétition avec un très grand nombre de candidats plus « expérimentés », soit inscrits en M2, soit ayant déjà un master complet. Et on verra sans doute dès 2015 qu’une majorité de reçus seront d’anciens collés… Indiscutablement, c’est un gâchis humain et budgétaire qui s’annonce. Comment les ministères peuvent-ils fermer les yeux sur cette faiblesse constitutive du dispositif ? C’est totalement incompréhensible.

LC : « Une majorité de reçus seront d’anciens collés »… J’entends bien, mais c’est vous qui le dites. Votre argument introduit l’hypothèse, plausible, qu’une certaine proportion de reçus soient d’anciens collés, ce qui serait d’ailleurs de leur part une preuve de motivation. Mais une majorité… Personne ne peut le prouver à ce stade. J’imagine que les experts qui suivent ce dossier au cabinet de Vincent Peillon ont une appréciation et des estimations différentes. Mais vous présentez les choses comme si le ministère n’avait opposé aucun argument aux vôtres…

Certes, tant que le concours de 2015 n’a pas eu lieu, ce n’est encore qu’une hypothèse. Mais elle s’appuie sur la réalité passée. Selon la très officielle DEPP (direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, au ministère de l’Éducation), dans une note d’information 13-03 d’avril 2013 sur les candidats au concours de recrutement des PE à la session 2011, c’était déjà une réalité marquée dans le dispositif précédent. Je cite : « Au regard du taux de réussite global aux concours externes (17 %), les « redoublants » réussissent mieux (19,6 %), comme les « triplants» (19,1 %). Près de 80 % des lauréats de 2011 avaient déjà tenté le CRPE en 2010 ; plus d’un tiers l’avait déjà tenté en 2010 et en 2009. » Il n’y a guère de raisons pour que ce phénomène disparaisse en 2015.

LC : Aïe ! C’est sûrement l’effet de mon « innumératie » mais j’ai du mal à  lier ces deux séries de chiffres… Si le taux de réussite des redoublants ou  triplants est à peine supérieur de 2 points à celui des candidats « normaux », comment obtient-on ces « 80 % des lauréats » en 2011 ?

C’est simplement que ces taux de réussite ne s’appliquent pas aux mêmes nombres de candidats. Par exemple, s’il y 10 000 candidats doublants avec 19, 1% de taux de réussite et 5000 « normaux » avec 17 %, vous aurez 1910 doublants reçus pour 850 « normaux », ce qui fait 70 % de doublants parmi les lauréats. CQFD.

LC : Merci. Je garde la question et la réponse car je ne suis pas, et de loin, le seul journaliste ni le seul lecteur « nul en chiffres ». Mais du coup, je vous ai interrompu dans votre propos sur les reçus-collés…

Sur la question des reçus-collés, le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche s’est assuré que les M2 des MEEF (« masters enseignement, éducation et formation ») seraient ouverts à tous les étudiants ayant validé leur M1, y compris les collés au concours, ce que réclamaient à juste titre les organisations étudiantes et la plupart des formateurs. Il a insisté pour que des formations adaptées leur soient proposées, comprenant notamment une préparation aux épreuves des concours. C’était légitime et nécessaire. Mais, du coup, il a donné une forme institutionnelle au phénomène que décrit la DEPP. Pour ceux qui auront le concours à leur deuxième ou troisième tentative, c’est bien sûr une excellente chose.

Mais il faut voir l’autre face de la pièce : avec ce dispositif, il y aura des milliers d’étudiants qu’on aura encouragés à suivre la formation durant deux, trois ou quatre ans après la licence et qui se retrouveront dans une impasse. C’est un énorme gâchis humain. À mon sens, il aurait été plus judicieux de chercher un dispositif alternatif, qui évite carrément le phénomène des reçus-collés. Et il n’y en a que deux : soit un concours qui permette l’entrée des lauréats dans la formation professionnelle, soit la suppression pure et simple du concours et le recrutement par les chefs d’établissement des étudiants pourvus d’un master et pouvant attester de périodes de stage favorablement évaluées. Vous devinez quelle solution je défends…

La seconde a les faveurs de la partie la plus à droite de l’UMP et, si je ne me trompe, figure dans le programme du FN. Voyons bien que cette solution pourrait apparaître finalement assez raisonnable si les jeunes détenteurs d’un master enseignement (MEEF) qui n’ont pas obtenu le concours forment d’année en année une masse de dizaines de milliers de jeunes, le plus souvent chômeurs ou sous-employés, mais réputés capables de « faire le job » de prof. Ce serait sans doute la fin de l’appartenance des enseignants à la fonction publique d’État. On n’en est pas là. Mais ce risque est consubstantiel au phénomène des reçus-collés.

LC : Et c’est un risque que prendrait sans sourciller un gouvernement de gauche élu sur la priorité à l’école publique et à sa « refondation » ? Vous ne m’avez pas répondu sur les arguments du ministère, ou plutôt des ministères puisqu’il s’agit à la fois de l’éducation et de l’enseignement supérieur. Un cabinet ministériel sans arguments, cela n’existe pas…

Il faut pourtant croire que si… Sur ce sujet, les ministères n’ont guère défendu leur projet, probablement car il leur aurait fallu entrer en dialogue public avec les partisans d’un concours en fin de licence. Il leur aurait fallu plaider pour le projet hybride qu’ils ont adopté et qui résulte en fait d’un compromis entre les principaux acteurs de la décision à l’issue de la concertation nationale menée pendant l’été 2012 : universitaires, employeur et syndicats d’enseignants, sans autre logique que celle de l’équilibre des forces en présence.

LC : Ah, alors les syndicats ont avalisé ce projet que vous contestez ?

Tous ne l’ont pas fait. FO milite toujours pour un concours à l’issue de la licence. La CGT soutient les propositions du GRFDE. Le SNES, le SNEP (syndicat des professeurs d’EPS) et le SNESUP-FSU défendaient et continuent de défendre un concours en fin de master, quand d’autres syndicats, après avoir demandé à placer le concours en fin de licence, ont concédé qu’il soit placé en fin de M1 à condition qu’il comporte une forte dose de « professionnel ». Le concours en M1, c’était aussi la demande du principal syndicat du primaire, le SNUIPP-FSU, dès le début de la concertation nationale.

LC : Revenons à l’attitude des ministères sur le problème des reçus-collés. Vous dites donc qu’ils l’ont délibérément ignoré.

Non bien sûr, mais le ministère de l’enseignement supérieur s’est limité à insister auprès des ÉSPÉ et des universités pour qu’elles mettent au point, pour les collés au concours en M1, des M2 orientés vers d’autres métiers que celui d’enseignant, comme éducateur, cadre des collectivités territoriales, cadre administratif d’association jeunesse et sports, etc. et pour qu’elles établissent des modalités d’orientation incitatives vers ces métiers. Mais, à ma connaissance, la plupart des ÉSPÉ en sont restées à un aménagement des M2 qui permette aux collés du concours à l’issue du M1 de continuer vers le métier d’enseignant, ce qui, du reste, correspond aux demandes massives de ces étudiants. Ils pensent légitimement pouvoir réussir le concours lors de la deuxième tentative.

LC : La décision gouvernementale de placer le concours en première année de M1, que vous n’avez pas pu empêcher, n’est-elle pas liée à un problème de coût ? Les fameuses « contraintes budgétaires », aujourd’hui plus fortes que jamais et dont l’Éducation nationale est déjà seule à être en partie dispensée… La formation en trois ans que vous proposez n’est-elle pas nécessairement plus coûteuse qu’une formation en deux ans ?

AO : C’était ce que je pensais tout en étant convaincu — je le suis toujours — que la formation initiale des enseignants est un des investissements les plus « rentables » : elle conditionne la qualité de l’école et, par voie de conséquence, celle la formation des deux prochaines générations. Personne n’a calculé le « rendement » de cet investissement ; il a un tel « effet de levier » que nous ne devons pas demander d’abord combien ça coûte aujourd’hui mais ce que ça coûtera demain si on économise sur la qualité de cette formation.

Or, nos collègues de Toulouse ont fait une première étude sur le coût des trois dispositifs : celui de Xavier Darcos et Luc Chatel, celui de Vincent Peillon et celui qui correspond à un concours en fin de licence suivi de trois années de formation. Et, surprise ! C’est ce dernier dispositif qui est le moins coûteux.

Le GRFDE a ensuite affiné cette étude sur le coût des différents dispositifs et le résultat, de prime abord, ne cesse d’être étonnant : même en incluant dans le budget la rémunération de la formation durant trois ans et l’attribution d’une bourse pour préparer le concours dès le début de la deuxième année de licence à un nombre d’étudiants équivalent à 50 % des postes mis au concours, le dispositif du GRFDE est toujours le moins coûteux. Cela tient principalement au fait que, dans les deux autres dispositifs, il faut assurer le coût de la formation de milliers d’étudiants qui, voir le problème des reçus-collés, ne seront pas en mesure finalement de pratiquer le métier. Autrement dit, on peut former mieux sans coûter plus cher ou beaucoup plus cher au budget de la nation.

LC : Pardon d’insister, mais… quelle est la réponse des ministères sur cet argument du coût ? Ne me dites pas qu’il n’y en a pas, c’est tout simplement inconcevable en période de disette budgétaire ! Inconcevable aussi dans la mesure où l’on se serait attendu, sur ce dossier à l’argument inverse, en substance : vous êtes bien gentils et vos propositions sont séduisantes, hélas nous n’en avons pas les moyens…

AO : Tant que nous n’avions pas étudié la question, l’argument du coût nous a été retourné par de nombreux acteurs. Et ne nous le cachons pas : alors que Vincent Peillon paraissait lui-même acquis à l’idée d’un concours à l’issue de la licence, le coût supposé plus élevé a été le principal argument avancé pour décrédibiliser ce scénario.

Je ne trahis pas un secret si je dis que les représentants des universitaires ne voulaient pas non plus d’un concours à l’issue de la licence. Beaucoup craignaient — et craignent toujours — que cela signe leur élimination de la formation des enseignants, la fin de la formation disciplinaire et l’imposition d’un « tout professionnel ». Ce scénario est fantasmatique. Avec un concours en fin de licence, on ne présuppose pas que les candidats ont le niveau académique requis pour enseigner et qu’il n’y a plus qu’à les doter des savoir-faire propres au métier.

On ne peut pas le présupposer car la licence ne suffit pas ou ne suffit plus à doter les étudiants d’une formation académique solide. Celle-ci est nécessaire en elle-même : comment bien enseigner ce qu’on ne maîtrise pas ou ce qu’on maîtrise mal ? C’est aussi une condition sine qua non d’une formation pédagogique éclairée. Le scénario du concours à l’issue de la licence impose évidemment que les UFR continuent à faire leur travail auprès des futurs enseignants en collaborant avec d’autres formateurs et en étant coresponsables de la gestion des ÉSPÉ.

Il faut aussi prendre en compte le fait que de nombreux étudiants s’engagent dans un master disciplinaire et ne se décident à rejoindre la filière éducation qu’à l’issue de celui-ci. C’est ce qui a amené le GRFDE à proposer l’organisation d’une entrée en formation directement en deuxième année du master enseignement pour les seuls détenteurs de masters disciplinaires, par le biais d’un concours spécifique. La formation en M2 serait bien sûr adaptée à leur parcours antérieur.

 

Quatrième partie

Création de lumière. Gustave Doré
Création de lumière. Gustave Doré

LC : Au fil de notre entretien, m’apparaît une sorte de mystère sur lequel je bute. Mais peut-être est-il dû au fait que, éloigné du suivi au jour le jour de l’actualité éducative, j’ai manqué quelques épisodes ? Auquel cas vous allez m ‘éclairer facilement. Ce mystère, c’est que j’identifie mal la genèse des décisions prises. Le GRFDE, ce Groupe reconstruire la formation des enseignants auquel vous appartenez, rassemble quand même une grande partie des personnalités impliquées dans la formation des enseignants et ayant misé sur la « refondation ». A priori, vous étiez les mieux placés pour faire valoir votre point de vue dès le départ de la concertation en 2012. Alors que s’est-il passé ? Comment la balance a-t-elle penché du côté qui, de votre point de vue, n’est pas le bon ?

AO : Il faut bien voir que le GRFDE n’existe pas « dès le départ de la concertation » en 2012. Il se crée vers la mi-septembre, alors que les principales orientations sont déjà arrêtées dans l’esprit de Vincent Peillon. Et la constitution de ce groupe se veut aussi une réponse à ces orientations que les signataires jugent néfastes. Trop tard assurément. Mais voyons aussi que cette réforme est le fruit d’une méthode : Vincent Peillon voulait aller vite et il a organisé une concertation limitée « au sommet » de la pyramide.

Qui a fait pencher la balance ? En fait, il n’y a guère de mystère. Le dispositif de Vincent Peillon se situe au point de convergence de deux grandes forces : les craintes d’un grand nombre d’universitaires travaillant dans les UFR (unités de formation et de recherche) d’une part et les convictions de Bercy sur le coût d’un projet alternatif, d’autre part. Ceci dans un contexte où les syndicats d’enseignants ne présentaient pas un front uni pour défendre un autre projet et où plusieurs d’entre eux, et non des moindres, soutenaient, bon gré mal gré, la place du concours en M1.

LC : C’est un peu troublant ce que vous venez d’exposer là…  En substance, vous m’expliquez donc que les universitaires, SNESUP-FSU en tête, ont adopté au nom de la préservation du savoir académique une position essentiellement dictée par la volonté de garder suffisamment d’étudiants dans leurs filières – mais parfaitement contraire aux intérêts des futurs enseignants et à la qualité de leur formation, du moins telle que vous la concevez. Il est bien loin, le temps où vous manifestiez ensemble en vous donnant du « chers collègues »…

AO : D’abord, n’oubliez pas que de nombreux signataires du programme du GRFDE sont membres du SNESUP-FSU. Je suis moi-même un de ses adhérents. Personne, à ma connaissance, n’y soutient l’idée du concours en M1. Qu’en son sein, il n’y ait pas unanimité pour un concours en M2, qui est le mandat du congrès du SNESUP de 2012, ce n’est pas non plus un secret. Les adhérents sont en fait partagés entre concours en fin de licence et concours en fin de M2. Le concours en fin de M2 a sa logique : assurer un recrutement à l’issue du master, en le décalant de deux ans par rapport au dispositif d’avant 2009, pour marquer l’élévation du niveau de formation.

Cela ne préjuge d’ailleurs pas de la manière dont se déroule la formation au sein du master puis lors de l’année de stage qui suit. Sur ce point, beaucoup de partisans du concours en M2 au sein du SNESUP partagent avec le GRFDE l’idée que la formation doit adopter d’emblée le mode de l’alternance et bénéficier d’emblée aussi de l’encadrement d’équipes pluricatégorielles. Ils plaident également, comme le GRFDE, pour une formation qui se développerait de façon plus progressive, par exemple avec des modules de préprofessionnalisation en licence.

Quant aux craintes de beaucoup de nos collègues universitaires devant le scénario du concours en fin de licence, n’en sous-estimez pas la réalité. Ne les réduisez pas à des logiques de marché où il s’agirait de « se garder » un public d’étudiants. Maintenir une formation de haut niveau disciplinaire pour tous les enseignants est une préoccupation légitime. Je crois qu’il y a un travail d’information à faire pour convaincre l’ensemble des universitaires que, dans le scénario du concours à l’issue de la licence, leur rôle est crucial, durant les trois années de formation qui suivent le concours, au service d’une formation de haut niveau, académique et pédagogique.

LC : D’autre part et comme vous l’avez indiqué précédemment, le SNUIPP-FSU, syndicat des enseignants du primaire disposant lui aussi d’une majorité relative, a lui-même demandé et obtenu un concours en M1. Comment concevoir que le syndicat majoritaire chez les « instits » ait mis en avant, toujours si l’on vous suit, une revendication néfaste à la formation initiale de leurs futurs collègues ? Décidément, le mystère s’épaissit…

AO : Pour moi aussi, c’est un peu mystérieux, d’autant que, il n’y a pas si longtemps, le SNUIPP défendait plutôt, si je ne me trompe, un concours placé à l’issue de la licence. Je crois cependant qu’il a finalement pris cette position parce qu’il craignait que le concours en fin de licence comporte des risques de déclassement. Et c’est vrai qu’ainsi, si l’on ne prend pas en compte les trois années de formation qui suivent, cela pourrait être regardé comme un retour en arrière, à l’avant 2009, quand le concours se passait à l’issue de la licence. Il y avait peut-être aussi l’idée, parmi les dirigeants du SNUIPP, de se rapprocher des autres syndicats de la FSU qui demandaient majoritairement un concours en fin de M2.

LC : Les syndicats majoritaires, aussi bien du primaire que du supérieur, semblent donc avoir pesé dans les décisions prises. Mais qu’en est-il du Groupe reconstruire la formation des enseignants ? A-t-il au moins été entendu ? Le GRFDE est-il aujourd’hui ou non un interlocuteur du gouvernement dans cette affaire ? Et s’il ne l’est pas, pourquoi ?

AO : Non, on ne peut pas dire que le GRFDE soit considéré comme un interlocuteur par le gouvernement. Une délégation du GRFDE a été reçue par le cabinet de Vincent Peillon et par Daniel Filâtre pour celui de Geneviève Fioraso en décembre 2012, mais c’est tout. Les membres des deux cabinets présents ont écouté poliment les délégués du GRFDE. Ils ont défendu le projet ministériel, notamment en soulignant l’importance de la formation didactique et sa place au concours…

À ce moment-là, le dispositif du concours en M1 était déjà arrêté au niveau ministériel alors que l’Assemblée nationale et le Sénat n’étaient pas encore saisis du projet de loi créant les ÉSPÉ. Du reste, les assemblées n’ont pas été amenées à débattre de la place du concours, le projet de loi restant étrangement muet sur ce chapitre pourtant crucial. Les responsables ministériels qui ont reçu le GRFDE n’ont pas voulu entendre un résumé de l’étude du GRFDE sur le coût des divers dispositifs. Celle-ci leur a été cependant remise en mains propres. Les responsables ministériels ont promis de la lire « avec intérêt »…

Le dernier texte du GRFDE, publié en juin 2013, est une lettre ouverte au Président de la République lui demandant de différer la mise en place des ÉSPÉ, telle qu’elle était prévue, et d’ouvrir une nouvelle concertation. Mais le GRFDE n’a eu qu’un accusé de réception de la part du cabinet de la Présidence.

Pourquoi en est-il ainsi ? Sûrement parce que le GRFDE pèse beaucoup moins qu’il ne faudrait…

LC : Peut-être avez-vous manqué de savoir-faire médiatico-politique ? Vous avez quand même quelques signatures de poids qui auraient dû vous permettre de vous faire entendre, quand d’autres font du « buzz » avec beaucoup moins. Et GRFDE, c’est quand même un peu ingrat comme dénomination, non ? Vous auriez pu vous appeler, je ne sais pas… les Tigres, les Crapauds, les Cobras, les Castors, enfin vous voyez ce que je veux dire…

AO : Les Tigres ou les Cobras, ça fait peur ! Les crapauds sont des animaux fort utiles aux équilibres écologiques, mais ils ne sont pas très sexy. Il est sûrement possible de trouver un animal emblématique plus attirant, mais je ne suis pas sûr que cela clarifierait auprès du public ce qu’est et ce que veut le GRFDE.

L’entendrait-on mieux s’il s’appelait « Les Castors de la formation » ou le « Groupe Ferdinand Buisson » ? Je ne crois pas. Plus sérieusement, quel écho les médias ont-ils donné aux textes du GRFDE ? Ses textes ont été relayés par certains d’entre eux. Par exemple, Libération a publié un résumé de la lettre ouverte au Président de la République. L’Humanité a publié un entretien avec Didier Frydman, l’un des animateurs du GRFDE. Il y a eu plusieurs échos radio sur France Info et France Culture. Mais la diffusion de ces textes s’est faite surtout par le biais des sites spécialisés en matière d’éducation, comme le Café Pédagogique, qui accueille chaque jour plusieurs dizaines de milliers de visiteurs.

Malgré les difficultés, le GRFDE aurait-il pu mieux faire connaître ses positions ? C’est vrai qu’il semble de plus en plus difficile, pour les grands médias, de proposer à leurs lecteurs des articles fouillés sur la formation des enseignants. C’est une question complexe. Elle comporte des aspects techniques qui peuvent rebuter le lecteur. Votre blog est l’un des rares, avec ceux de Sylvestre Huet et de Véronique Soulé, à oser entrer dans le détail des choses et à le faire avec rigueur et clarté.

LC : Un « comité de suivi de la réforme de la formation des enseignants », de 24 membres, a été installé il y a quelques semaines, le 29 novembre 2013 par Vincent Peillon, ministre de l’Éducation nationale et Geneviève Fioraso, ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche. Ce comité de suivi compte dans ses rangs des personnalités dont l’ancienneté, l’engagement et la compétence sur ce dossier sont établies, je pense par exemple à son président, Daniel Filâtre, recteur de l’académie de Grenoble ou à Gilles Baillat, président de l’université de Reims… En revanche, je n’ai pas identifié dans la liste un seul membre du GRFDE. Sommes-nous en présence de deux « lignes » incompatibles et qui s’affrontent en coulisses ?

AO : Le comité de suivi est présidé par Daniel Filâtre. Or, il a été le responsable n° 1 de la conception de cette réforme pour le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche. Il était le principal interlocuteur, côté ministères lors de la rencontre entre membres des cabinets et délégation du GRFDE. Dans cette position de président du Comité, il est donc juge et partie. Gilles Baillat a été directeur d’IUFM et président de la conférence des directeurs d’IUFM (CDIUFM). Mais il n’a pas manifesté publiquement d’opposition au dispositif actuel, jouant plutôt une musique de l’aménagement à la marge.

Quant aux autres membres, ils se répartissent entre 7 représentants de l’employeur (recteur, DASEN, IPR, IEN, DRH, directeur de l’ESEN, directeur du CNED…), 5 représentants des syndicats d’enseignants et 1 de l’UNEF, 8 représentants de l’université, 2 professeurs d’École Normale Supérieure et 3 enseignants-chercheurs intéressés dans leur champ de recherche par la formation des enseignants, une représentante de l’AFEV, etc.

À ma connaissance, aucun de ces membres ne travaille de manière permanente dans une ÉSPÉ, mis à part la représentante du SNESUP, celle du SGEN et Jacques Ginestié, administrateur de l’ÉSPÉ d’Aix-Marseille, où une forte mobilisation des étudiants et des formateurs, mécontents de la manière dont se met en place le master, a eu lieu en décembre 2013. Bref, les recommandations du Comité sont écrites d’avance. Il est certain qu’il ne demandera pas aux ministres de changer d’orientation. On aura tout au plus quelques conseils donnés aux universités et aux ÉSPÉ pour « ajuster le tir ».

Autrement dit, oui, nous sommes en présence de deux « lignes » difficilement compatibles. Mais elles ne s’affrontent nullement en coulisses, ni, hélas publiquement et, si ce débat n’a pas lieu, ce n’est pas le fait des opposants à cette réforme. Beaucoup de ceux qui ont combattu avec pugnacité la réforme Darcos-Chatel n’adhèrent pas davantage à cette nouvelle cote mal taillée : la réforme que beaucoup défendaient a été rejetée sans avoir été discutée.

Et il n’est pas vrai, comme on l’entend, repris en boucle, que « la formation professionnelle a été rétablie ». C’est notamment ce que j’ai voulu montrer dans cet entretien. En fait, la montagne a accouché d’une souris : on est pratiquement revenu à la situation qui prévalait avant la réforme Darcos : une année de préparation au concours suivie d’une année de stage, mais avec une décharge de 50 % au lieu de 60 à 66 % avant 2009 et avec l’exigence d’un mémoire de recherche en M2, l’alternance est compromise.

Quant à l’avenir, on voit bien, aujourd’hui encore, que la mise en place des ÉSPÉ n’est pas un chemin bordé de roses. Partout, les formateurs expriment leur mécontentement devant les plans de formation arrêtés et leur inquiétude sur la qualité de la formation qui en résultera. Ils sont en outre dépités et même humiliés de se retrouver écartés de la conception de ces plans. Dans les Conseils des ÉSPÉ, à l’image du Comité de suivi, leur place est marginale. Alors que sans eux, les ÉSPÉ ne « tourneraient » pas, ils ont le sentiment d’être ravalés au rang de simples exécutants. Leur expérience de ce métier, former des enseignants, est ignorée et parfois brutalement niée.

LC : Alors, l’affaire est « pliée » ? Irréversiblement ? D’après vous, les décisions prises dans ce dossier relèvent de l’erreur historique. Vous n’avez pas employé ce terme mais c’est clairement ce qui découle de votre propos. Une erreur de l’ampleur que vous suggérez, au cœur du cœur de la démarche de refondation, serait difficilement pardonnable. Les autres membres du GRFDE ont-ils un avis aussi tranché que le vôtre ? Et ne voyez-vous donc aucune lueur d’espoir, même à l’horizon ? Aucun rattrapage possible ? Quelle pourrait être la prochaine étape ?

AO : Le GRFDE a intitulé l’un de ses premiers textes : « Concours en fin de M1 : la refondation de l’école de la République compromise ». Dans un autre de ses textes, il appelait le ministre à « saisir la main que lui tend l’Histoire » et à réaliser la réforme de la formation qui s’impose plutôt que ce « compromis boiteux ». Oui, je crois que malheureusement, on peut le dire ainsi : la réforme de Vincent Peillon est une erreur historique.

Mais rien n’est irréversible. En ce début d’année universitaire, les défauts et les contradictions du dispositif ont commencé à apparaître. Des grèves des étudiants et des formateurs, très suivies, ont eu lieu à Toulouse et à Marseille. Les personnels et étudiants de l’ÉSPÉ d’Aquitaine se sont émus de la démission de l’administratrice provisoire et de plusieurs directeurs et se sont réunis dans des assemblées de 100 à 300 participants. Il se pourrait que, dans les semaines qui viennent, les formateurs expriment plus collectivement leur mécontentement. Et puis, le concours au milieu du master n’est pas inscrit dans la loi. Changer de dispositif, par exemple pour mettre le concours à l’issue de la licence, ne présente pas de difficulté juridique. C’est seulement une question de volonté politique. Il est clair toutefois que, si les formateurs ne s’expriment pas collectivement et avec suffisamment de force, le pouvoir n’a aucune raison de changer profondément quoi que ce soit. L’avenir est entre leurs mains.  

Fin

Propos recueillis par Luc CédelleRampe4

Formation des enseignants : éspé, espoirs et désespoirs … (4/4 – Fin)

Création de lumière. Gustave Doré
Création de lumière. Gustave Doré

Quatrième et dernière partie de notre entretien avec André Ouzoulias. Pour lire ce qui précède, voici les liens pour la première partie, la deuxième et la troisième.

Professeur agrégé honoraire de philosophie, Université de Cergy-Pontoise (ex-IUFM), directeur de la collection Comment faire ? (coédition CRDP de l’Académie de Versailles-Retz), cofondateur du Groupe Reconstruire la formation des enseignants (GRFDE).

André Ouzoulias
André Ouzoulias

LC : Au fil de notre entretien, m’apparaît une sorte de mystère sur lequel je bute. Mais peut-être est-il dû au fait que, éloigné du suivi au jour le jour de l’actualité éducative, j’ai manqué quelques épisodes ? Auquel cas vous allez m ‘éclairer facilement. Ce mystère, c’est que j’identifie mal la genèse des décisions prises. Le GRFDE, ce Groupe reconstruire la formation des enseignants auquel vous appartenez, rassemble quand même une grande partie des personnalités impliquées dans la formation des enseignants et ayant misé sur la « refondation ». A priori, vous étiez les mieux placés pour faire valoir votre point de vue dès le départ de la concertation en 2012. Alors que s’est-il passé ? Comment la balance a-t-elle penché du côté qui, de votre point de vue, n’est pas le bon ?

AO : Il faut bien voir que le GRFDE n’existe pas « dès le départ de la concertation » en 2012. Il se crée vers la mi-septembre, alors que les principales orientations sont déjà arrêtées dans l’esprit de Vincent Peillon. Et la constitution de ce groupe se veut aussi une réponse à ces orientations que les signataires jugent néfastes. Trop tard assurément. Mais voyons aussi que cette réforme est le fruit d’une méthode : Vincent Peillon voulait aller vite et il a organisé une concertation limitée « au sommet » de la pyramide.

Qui a fait pencher la balance ? En fait, il n’y a guère de mystère. Le dispositif de Vincent Peillon se situe au point de convergence de deux grandes forces : les craintes d’un grand nombre d’universitaires travaillant dans les UFR (unités de formation et de recherche) d’une part et les convictions de Bercy sur le coût d’un projet alternatif, d’autre part. Ceci dans un contexte où les syndicats d’enseignants ne présentaient pas un front uni pour défendre un autre projet et où plusieurs d’entre eux, et non des moindres, soutenaient, bon gré mal gré, la place du concours en M1.

LC : C’est un peu troublant ce que vous venez d’exposer là…  En substance, vous m’expliquez donc que les universitaires, SNESUP-FSU en tête, ont adopté au nom de la préservation du savoir académique une position essentiellement dictée par la volonté de garder suffisamment d’étudiants dans leurs filières – mais parfaitement contraire aux intérêts des futurs enseignants et à la qualité de leur formation, du moins telle que vous la concevez. Il est bien loin, le temps où vous manifestiez ensemble en vous donnant du « chers collègues »…

AO : D’abord, n’oubliez pas que de nombreux signataires du programme du GRFDE sont membres du SNESUP-FSU. Je suis moi-même un de ses adhérents. Personne, à ma connaissance, n’y soutient l’idée du concours en M1. Qu’en son sein, il n’y ait pas unanimité pour un concours en M2, qui est le mandat du congrès du SNESUP de 2012, ce n’est pas non plus un secret. Les adhérents sont en fait partagés entre concours en fin de licence et concours en fin de M2. Le concours en fin de M2 a sa logique : assurer un recrutement à l’issue du master, en le décalant de deux ans par rapport au dispositif d’avant 2009, pour marquer l’élévation du niveau de formation.

Cela ne préjuge d’ailleurs pas de la manière dont se déroule la formation au sein du master puis lors de l’année de stage qui suit. Sur ce point, beaucoup de partisans du concours en M2 au sein du SNESUP partagent avec le GRFDE l’idée que la formation doit adopter d’emblée le mode de l’alternance et bénéficier d’emblée aussi de l’encadrement d’équipes pluricatégorielles. Ils plaident également, comme le GRFDE, pour une formation qui se développerait de façon plus progressive, par exemple avec des modules de préprofessionnalisation en licence.

Quant aux craintes de beaucoup de nos collègues universitaires devant le scénario du concours en fin de licence, n’en sous-estimez pas la réalité. Ne les réduisez pas à des logiques de marché où il s’agirait de « se garder » un public d’étudiants. Maintenir une formation de haut niveau disciplinaire pour tous les enseignants est une préoccupation légitime. Je crois qu’il y a un travail d’information à faire pour convaincre l’ensemble des universitaires que, dans le scénario du concours à l’issue de la licence, leur rôle est crucial, durant les trois années de formation qui suivent le concours, au service d’une formation de haut niveau, académique et pédagogique.

LC : D’autre part et comme vous l’avez indiqué précédemment, le SNUIPP-FSU, syndicat des enseignants du primaire disposant lui aussi d’une majorité relative, a lui-même demandé et obtenu un concours en M1. Comment concevoir que le syndicat majoritaire chez les « instits » ait mis en avant, toujours si l’on vous suit, une revendication néfaste à la formation initiale de leurs futurs collègues ? Décidément, le mystère s’épaissit…

AO : Pour moi aussi, c’est un peu mystérieux, d’autant que, il n’y a pas si longtemps, le SNUIPP défendait plutôt, si je ne me trompe, un concours placé à l’issue de la licence. Je crois cependant qu’il a finalement pris cette position parce qu’il craignait que le concours en fin de licence comporte des risques de déclassement. Et c’est vrai qu’ainsi, si l’on ne prend pas en compte les trois années de formation qui suivent, cela pourrait être regardé comme un retour en arrière, à l’avant 2009, quand le concours se passait à l’issue de la licence. Il y avait peut-être aussi l’idée, parmi les dirigeants du SNUIPP, de se rapprocher des autres syndicats de la FSU qui demandaient majoritairement un concours en fin de M2.

Henri Jules Geoffroy, tableau "La classe des petits" (détail) au ministère de l'éducation.
Henri Jules Geoffroy, tableau « La classe des petits » (détail), Ministère de l’éducation.

LC : Les syndicats majoritaires, aussi bien du primaire que du supérieur, semblent donc avoir pesé dans les décisions prises. Mais qu’en est-il du Groupe reconstruire la formation des enseignants ? A-t-il au moins été entendu ? Le GRFDE est-il aujourd’hui ou non un interlocuteur du gouvernement dans cette affaire ? Et s’il ne l’est pas, pourquoi ?

AO : Non, on ne peut pas dire que le GRFDE soit considéré comme un interlocuteur par le gouvernement. Une délégation du GRFDE a été reçue par le cabinet de Vincent Peillon et par Daniel Filâtre pour celui de Geneviève Fioraso en décembre 2012, mais c’est tout. Les membres des deux cabinets présents ont écouté poliment les délégués du GRFDE. Ils ont défendu le projet ministériel, notamment en soulignant l’importance de la formation didactique et sa place au concours…

À ce moment-là, le dispositif du concours en M1 était déjà arrêté au niveau ministériel alors que l’Assemblée nationale et le Sénat n’étaient pas encore saisis du projet de loi créant les ÉSPÉ. Du reste, les assemblées n’ont pas été amenées à débattre de la place du concours, le projet de loi restant étrangement muet sur ce chapitre pourtant crucial. Les responsables ministériels qui ont reçu le GRFDE n’ont pas voulu entendre un résumé de l’étude du GRFDE sur le coût des divers dispositifs. Celle-ci leur a été cependant remise en mains propres. Les responsables ministériels ont promis de la lire « avec intérêt »…

Le dernier texte du GRFDE, publié en juin 2013, est une lettre ouverte au Président de la République lui demandant de différer la mise en place des ÉSPÉ, telle qu’elle était prévue, et d’ouvrir une nouvelle concertation. Mais le GRFDE n’a eu qu’un accusé de réception de la part du cabinet de la Présidence.

Pourquoi en est-il ainsi ? Sûrement parce que le GRFDE pèse beaucoup moins qu’il ne faudrait…

LC : Peut-être avez-vous manqué de savoir-faire médiatico-politique ? Vous avez quand même quelques signatures de poids qui auraient dû vous permettre de vous faire entendre, quand d’autres font du « buzz » avec beaucoup moins. Et GRFDE, c’est quand même un peu ingrat comme dénomination, non ? Vous auriez pu vous appeler, je ne sais pas… les Tigres, les Crapauds, les Cobras, les Castors, enfin vous voyez ce que je veux dire…

tigreAO : Les Tigres ou les Cobras, ça fait peur ! Les crapauds sont des animaux fort utiles aux équilibres écologiques, mais ils ne sont pas très sexy. Il est sûrement possible de trouver un animal emblématique plus attirant, mais je ne suis pas sûr que cela clarifierait auprès du public ce qu’est et ce que veut le GRFDE.

L’entendrait-on mieux s’il s’appelait « Les Castors de la formation » ou le « Groupe Ferdinand Buisson » ? Je ne crois pas. Plus sérieusement, quel écho les médias ont-ils donné aux textes du GRFDE ? Ses textes ont été relayés par certains d’entre eux. Par exemple, Libération a publié un résumé de la lettre ouverte au Président de la République. L’Humanité a publié un entretien avec Didier Frydman, l’un des animateurs du GRFDE. Il y a eu plusieurs échos radio sur France Info et France Culture. Mais la diffusion de ces textes s’est faite surtout par le biais des sites spécialisés en matière d’éducation, comme le Café Pédagogique, qui accueille chaque jour plusieurs dizaines de milliers de visiteurs.crapaud

Malgré les difficultés, le GRFDE aurait-il pu mieux faire connaître ses positions ? C’est vrai qu’il semble de plus en plus difficile, pour les grands médias, de proposer à leurs lecteurs des articles fouillés sur la formation des enseignants. C’est une question complexe. Elle comporte des aspects techniques qui peuvent rebuter le lecteur. Votre blog est l’un des rares, avec ceux de Sylvestre Huet et de Véronique Soulé, à oser entrer dans le détail des choses et à le faire avec rigueur et clarté.

LC : Un « comité de suivi de la réforme de la formation des enseignants », de 24 membres, a été installé il y a quelques semaines, le 29 novembre 2013 par Vincent Peillon, ministre de l’Éducation nationale et Geneviève Fioraso, ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche. Ce comité de suivi compte dans ses rangs des personnalités dont l’ancienneté, l’engagement et la compétence sur ce dossier sont établies, je pense par exemple à son président, Daniel Filâtre, recteur de l’académie de Grenoble ou à Gilles Baillat, président de l’université de Reims… En revanche, je n’ai pas identifié dans la liste un seul membre du GRFDE. Sommes-nous en présence de deux « lignes » incompatibles et qui s’affrontent en coulisses ?

AO : Le comité de suivi est présidé par Daniel Filâtre. Or, il a été le responsable n° 1 de la conception de cette réforme pour le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche. Il était le principal interlocuteur, côté ministères lors de la rencontre entre membres des cabinets et délégation du GRFDE. Dans cette position de président du Comité, il est donc juge et partie. Gilles Baillat a été directeur d’IUFM et président de la conférence des directeurs d’IUFM (CDIUFM). Mais il n’a pas manifesté publiquement d’opposition au dispositif actuel, jouant plutôt une musique de l’aménagement à la marge.

Quant aux autres membres, ils se répartissent entre 7 représentants de l’employeur (recteur, DASEN, IPR, IEN, DRH, directeur de l’ESEN, directeur du CNED…), 5 représentants des syndicats d’enseignants et 1 de l’UNEF, 8 représentants de l’université, 2 professeurs d’École Normale Supérieure et 3 enseignants-chercheurs intéressés dans leur champ de recherche par la formation des enseignants, une représentante de l’AFEV, etc.

À ma connaissance, aucun de ces membres ne travaille de manière permanente dans une ÉSPÉ, mis à part la représentante du SNESUP, celle du SGEN et Jacques Ginestié, administrateur de l’ÉSPÉ d’Aix-Marseille, où une forte mobilisation des étudiants et des formateurs, mécontents de la manière dont se met en place le master, a eu lieu en décembre 2013. Bref, les recommandations du Comité sont écrites d’avance. Il est certain qu’il ne demandera pas aux ministres de changer d’orientation. On aura tout au plus quelques conseils donnés aux universités et aux ÉSPÉ pour « ajuster le tir ».

Achab contre les Araméens, Gustave Doré
Achab contre les Araméens, Gustave Doré

Autrement dit, oui, nous sommes en présence de deux « lignes » difficilement compatibles. Mais elles ne s’affrontent nullement en coulisses, ni, hélas publiquement et, si ce débat n’a pas lieu, ce n’est pas le fait des opposants à cette réforme. Beaucoup de ceux qui ont combattu avec pugnacité la réforme Darcos-Chatel n’adhèrent pas davantage à cette nouvelle cote mal taillée : la réforme que beaucoup défendaient a été rejetée sans avoir été discutée.

Et il n’est pas vrai, comme on l’entend, repris en boucle, que « la formation professionnelle a été rétablie ». C’est notamment ce que j’ai voulu montrer dans cet entretien. En fait, la montagne a accouché d’une souris : on est pratiquement revenu à la situation qui prévalait avant la réforme Darcos : une année de préparation au concours suivie d’une année de stage, mais avec une décharge de 50 % au lieu de 60 à 66 % avant 2009 et avec l’exigence d’un mémoire de recherche en M2, l’alternance est compromise.

Quant à l’avenir, on voit bien, aujourd’hui encore, que la mise en place des ÉSPÉ n’est pas un chemin bordé de roses. Partout, les formateurs expriment leur mécontentement devant les plans de formation arrêtés et leur inquiétude sur la qualité de la formation qui en résultera. Ils sont en outre dépités et même humiliés de se retrouver écartés de la conception de ces plans. Dans les Conseils des ÉSPÉ, à l’image du Comité de suivi, leur place est marginale. Alors que sans eux, les ÉSPÉ ne « tourneraient » pas, ils ont le sentiment d’être ravalés au rang de simples exécutants. Leur expérience de ce métier, former des enseignants, est ignorée et parfois brutalement niée.

LC : Alors, l’affaire est « pliée » ? Irréversiblement ? D’après vous, les décisions prises dans ce dossier relèvent de l’erreur historique. Vous n’avez pas employé ce terme mais c’est clairement ce qui découle de votre propos. Une erreur de l’ampleur que vous suggérez, au cœur du cœur de la démarche de refondation, serait difficilement pardonnable. Les autres membres du GRFDE ont-ils un avis aussi tranché que le vôtre ? Et ne voyez-vous donc aucune lueur d’espoir, même à l’horizon ? Aucun rattrapage possible ? Quelle pourrait être la prochaine étape ?

AO : Le GRFDE a intitulé l’un de ses premiers textes : « Concours en fin de M1 : la refondation de l’école de la République compromise ». Dans un autre de ses textes, il appelait le ministre à « saisir la main que lui tend l’Histoire » et à réaliser la réforme de la formation qui s’impose plutôt que ce « compromis boiteux ». Oui, je crois que malheureusement, on peut le dire ainsi : la réforme de Vincent Peillon est une erreur historique.

Mais rien n’est irréversible. En ce début d’année universitaire, les défauts et les contradictions du dispositif ont commencé à apparaître. Des grèves des étudiants et des formateurs, très suivies, ont eu lieu à Toulouse et à Marseille. Les personnels et étudiants de l’ÉSPÉ d’Aquitaine se sont émus de la démission de l’administratrice provisoire et de plusieurs directeurs et se sont réunis dans des assemblées de 100 à 300 participants. Il se pourrait que, dans les semaines qui viennent, les formateurs expriment plus collectivement leur mécontentement. Et puis, le concours au milieu du master n’est pas inscrit dans la loi. Changer de dispositif, par exemple pour mettre le concours à l’issue de la licence, ne présente pas de difficulté juridique. C’est seulement une question de volonté politique. Il est clair toutefois que, si les formateurs ne s’expriment pas collectivement et avec suffisamment de force, le pouvoir n’a aucune raison de changer profondément quoi que ce soit. L’avenir est entre leurs mains.  

Fin.

Pour en faciliter l’accès et le partage, l’ensemble des 4 volets de cet entretien sera présenté à partir du mercredi 15 janvier dans un billet unique.

Propos recueillis par Luc CédelleRampe4

 

Formation des enseignants : éspé, espoirs et désespoirs … (3/4)

En classe
Détail de « En classe, le travail des petits », tableau de Henri Jules Geoffroy représentant une classe en 1889. Salon de réception au 1er étage du ministère de l’Education.

Troisième partie de notre entretien avec André Ouzoulias. Pour le prendre au début, la première partie est ici et la deuxième partie est là.

Professeur agrégé honoraire de philosophie, Université de Cergy-Pontoise (ex-IUFM), directeur de la collection Comment faire ? (coédition CRDP de l’Académie de Versailles-Retz), cofondateur du Groupe Reconstruire la formation des enseignants (GRFDE).

LC : Revenons à la place des concours dans le cursus de formation des enseignants… C’est sur ce point que porte une de vos critiques et de vos déception les plus fortes sur le nouveau dispositif « Peillon ». Mais c’est aussi un point difficile à évaluer de l’extérieur du système universitaire. En quoi le fait de placer les épreuves des concours pendant l’année de M1 [la première année de master] vous paraît-il si grave ?

André Ouzoulias
André Ouzoulias

AO: Je rappelle qu’avec le dispositif Darcos-Chatel, le concours avait lieu en seconde année de master, soit à la fin de la formation. La place du concours au milieu des deux années de formation va compromettre la qualité de la formation professionnelle. La première année sera forcément une année de bachotage. S’il y a des stages, les candidats qui voudront donner la priorité à la préparation du concours ne s’y investiront qu’avec frilosité.

De toute façon, il n’y a pas vraiment d’alternance. De plus, la moitié des candidats environ ne viendront pas de masters MEEF (« masters enseignement, éducation et formation ») et n’auront donc eu aucun stage en établissement scolaire. Pour les PE (professeurs des écoles), beaucoup seront aussi tentés de faire le minimum sur les disciplines qui ne sont pas évaluées au CRPE car il n’y a que quatre disciplines représentées : français, maths, EPS, plus une optionnelle. La quatrième consiste à soutenir un dossier réalisé à la maison. Sur les disciplines enseignées à l’école, 9 ne seront pas évaluées, ce qui a amené les concepteurs des maquettes des masters à réduire encore le volume horaire qui leur est consacré.

À titre d’exemple, dans le MEEF de Créteil, on passe de 68 h l’an dernier en histoire et géographie à 30 h cette année (48 h si c’est l’option choisie pour la quatrième épreuve), de 83 h en sciences à 30 h (48 h si c’est l’option choisie), de 84 h en langue à 44 h. Pour la formation initiale des PE à la polyvalence, la réforme de Vincent Peillon constitue hélas une régression. Où l’on voit avec cet exemple combien le master est piloté par le concours.

Quant à la deuxième année elle sera, pour l’essentiel, marquée par le stage. Au lieu de 33 à 40 % de l’obligation de service avant 2009, il est passé à 50 % — je rappelle que Xavier Darcos l’avait établi à 100 % du temps réglementaire. Cela rend difficile une véritable alternance. Outre le stage, les stagiaires ont en effet à produire un mémoire de recherche et à terminer leur master. La barque est vraiment trop chargée : master, stage, mémoire, rien ne pourra se faire de façon satisfaisante.

En somme, ni en première année, ni en seconde année, on ne pourra mettre en œuvre une véritable formation professionnelle. Mais on ne fera pas pour autant une meilleure formation disciplinaire ! La première année donne la priorité objective à la préparation d’épreuves marquées par les exigences didactiques pour tous les concours, très fortes pour celui des PE ; la seconde année donne la priorité au stage et au mémoire. Avec ce dispositif, il y a même un gros risque que le niveau disciplinaire des lauréats, notamment des PE, se révèle en baisse significative.

De plus, le concours au milieu des deux années du master engendre inévitablement le problème des reçus-collés, reçus au M1 ou, a fortiori, au M2, et collés au concours à l’issue de l’écrit ou de l’oral, car il est tout à fait possible d’avoir le master et pas le concours et, à moindre fréquence, le concours et pas le master. Les étudiants qui auront été collés au concours le représenteront forcément une, deux ou trois autres fois. Comme il est prévu de leur offrir des formations pour les préparer aux épreuves, ce qui est légitime, ils seront a priori mieux formés pour affronter les épreuves que les étudiants issus de la première année !

Le système va donc dériver vers une situation où les étudiants qui passeront le concours dans le temps « normal », en fin de première année de master, se retrouveront en compétition avec un très grand nombre de candidats plus « expérimentés », soit inscrits en M2, soit ayant déjà un master complet. Et on verra sans doute dès 2015 qu’une majorité de reçus seront d’anciens collés… Indiscutablement, c’est un gâchis humain et budgétaire qui s’annonce. Comment les ministères peuvent-ils fermer les yeux sur cette faiblesse constitutive du dispositif ? C’est totalement incompréhensible.

LC : « Une majorité de reçus seront d’anciens collés »… J’entends bien, mais c’est vous qui le dites. Votre argument introduit l’hypothèse, plausible, qu’une certaine proportion de reçus soient d’anciens collés, ce qui serait d’ailleurs de leur part une preuve de motivation. Mais une majorité… Personne ne peut le prouver à ce stade. J’imagine que les experts qui suivent ce dossier au cabinet de Vincent Peillon ont une appréciation et des estimations différentes. Mais vous présentez les choses comme si le ministère n’avait opposé aucun argument aux vôtres…

Certes, tant que le concours de 2015 n’a pas eu lieu, ce n’est encore qu’une hypothèse. Mais elle s’appuie sur la réalité passée. Selon la très officielle DEPP (direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, au ministère de l’Éducation), dans une note d’information 13-03 d’avril 2013 sur les candidats au concours de recrutement des PE à la session 2011, c’était déjà une réalité marquée dans le dispositif précédent. Je cite : « Au regard du taux de réussite global aux concours externes (17 %), les « redoublants » réussissent mieux (19,6 %), comme les « triplants» (19,1 %). Près de 80 % des lauréats de 2011 avaient déjà tenté le CRPE en 2010 ; plus d’un tiers l’avait déjà tenté en 2010 et en 2009. » Il n’y a guère de raisons pour que ce phénomène disparaisse en 2015.

LC : Aïe ! C’est sûrement l’effet de mon « innumératie » mais j’ai du mal à  lier ces deux séries de chiffres… Si le taux de réussite des redoublants ou  triplants est à peine supérieur de 2 points à celui des candidats « normaux », comment obtient-on ces « 80 % des lauréats » en 2011 ?

C’est simplement que ces taux de réussite ne s’appliquent pas aux mêmes nombres de candidats. Par exemple, s’il y 10 000 candidats doublants avec 19, 1% de taux de réussite et 5000 « normaux » avec 17 %, vous aurez 1910 doublants reçus pour 850 « normaux », ce qui fait 70 % de doublants parmi les lauréats. CQFD.

LC : Merci. Je garde la question et la réponse car je ne suis pas, et de loin, le seul journaliste ni le seul lecteur « nul en chiffres ». Mais du coup, je vous ai interrompu dans votre propos sur les reçus-collés…

Sur la question des reçus-collés, le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche s’est assuré que les M2 des MEEF (« masters enseignement, éducation et formation ») seraient ouverts à tous les étudiants ayant validé leur M1, y compris les collés au concours, ce que réclamaient à juste titre les organisations étudiantes et la plupart des formateurs. Il a insisté pour que des formations adaptées leur soient proposées, comprenant notamment une préparation aux épreuves des concours. C’était légitime et nécessaire. Mais, du coup, il a donné une forme institutionnelle au phénomène que décrit la DEPP. Pour ceux qui auront le concours à leur deuxième ou troisième tentative, c’est bien sûr une excellente chose.

Paris, 2009
Paris, 2009

Mais il faut voir l’autre face de la pièce : avec ce dispositif, il y aura des milliers d’étudiants qu’on aura encouragés à suivre la formation durant deux, trois ou quatre ans après la licence et qui se retrouveront dans une impasse. C’est un énorme gâchis humain. À mon sens, il aurait été plus judicieux de chercher un dispositif alternatif, qui évite carrément le phénomène des reçus-collés. Et il n’y en a que deux : soit un concours qui permette l’entrée des lauréats dans la formation professionnelle, soit la suppression pure et simple du concours et le recrutement par les chefs d’établissement des étudiants pourvus d’un master et pouvant attester de périodes de stage favorablement évaluées. Vous devinez quelle solution je défends…

La seconde a les faveurs de la partie la plus à droite de l’UMP et, si je ne me trompe, figure dans le programme du FN. Voyons bien que cette solution pourrait apparaître finalement assez raisonnable si les jeunes détenteurs d’un master enseignement (MEEF) qui n’ont pas obtenu le concours forment d’année en année une masse de dizaines de milliers de jeunes, le plus souvent chômeurs ou sous-employés, mais réputés capables de « faire le job » de prof. Ce serait sans doute la fin de l’appartenance des enseignants à la fonction publique d’État. On n’en est pas là. Mais ce risque est consubstantiel au phénomène des reçus-collés.

Ecole en danger.jpgLC : Et c’est un risque que prendrait sans sourciller un gouvernement de gauche élu sur la priorité à l’école publique et à sa « refondation » ? Vous ne m’avez pas répondu sur les arguments du ministère, ou plutôt des ministères puisqu’il s’agit à la fois de l’éducation et de l’enseignement supérieur. Un cabinet ministériel sans arguments, cela n’existe pas…

Il faut pourtant croire que si… Sur ce sujet, les ministères n’ont guère défendu leur projet, probablement car il leur aurait fallu entrer en dialogue public avec les partisans d’un concours en fin de licence. Il leur aurait fallu plaider pour le projet hybride qu’ils ont adopté et qui résulte en fait d’un compromis entre les principaux acteurs de la décision à l’issue de la concertation nationale menée pendant l’été 2012 : universitaires, employeur et syndicats d’enseignants, sans autre logique que celle de l’équilibre des forces en présence.

LC : Ah, alors les syndicats ont avalisé ce projet que vous contestez ?

Tous ne l’ont pas fait. FO milite toujours pour un concours à l’issue de la licence. La CGT soutient les propositions du GRFDE. Le SNES, le SNEP (syndicat des professeurs d’EPS) et le SNESUP-FSU défendaient et continuent de défendre un concours en fin de master, quand d’autres syndicats, après avoir demandé à placer le concours en fin de licence, ont concédé qu’il soit placé en fin de M1 à condition qu’il comporte une forte dose de « professionnel ». Le concours en M1, c’était aussi la demande du principal syndicat du primaire, le SNUIPP-FSU, dès le début de la concertation nationale.

LC : Revenons à l’attitude des ministères sur le problème des reçus-collés. Vous dites donc qu’ils l’ont délibérément ignoré.

Non bien sûr, mais le ministère de l’enseignement supérieur s’est limité à insister auprès des ÉSPÉ et des universités pour qu’elles mettent au point, pour les collés au concours en M1, des M2 orientés vers d’autres métiers que celui d’enseignant, comme éducateur, cadre des collectivités territoriales, cadre administratif d’association jeunesse et sports, etc. et pour qu’elles établissent des modalités d’orientation incitatives vers ces métiers. Mais, à ma connaissance, la plupart des ÉSPÉ en sont restées à un aménagement des M2 qui permette aux collés du concours à l’issue du M1 de continuer vers le métier d’enseignant, ce qui, du reste, correspond aux demandes massives de ces étudiants. Ils pensent légitimement pouvoir réussir le concours lors de la deuxième tentative.

LC : La décision gouvernementale de placer le concours en première année de M1, que vous n’avez pas pu empêcher, n’est-elle pas liée à un problème de coût ? Les fameuses « contraintes budgétaires », aujourd’hui plus fortes que jamais et dont l’Éducation nationale est déjà seule à être en partie dispensée… La formation en trois ans que vous proposez n’est-elle pas nécessairement plus coûteuse qu’une formation en deux ans ?

AO : C’était ce que je pensais tout en étant convaincu — je le suis toujours — que la formation initiale des enseignants est un des investissements les plus « rentables » : elle conditionne la qualité de l’école et, par voie de conséquence, celle la formation des deux prochaines générations. Personne n’a calculé le « rendement » de cet investissement ; il a un tel « effet de levier » que nous ne devons pas demander d’abord combien ça coûte aujourd’hui mais ce que ça coûtera demain si on économise sur la qualité de cette formation.

Or, nos collègues de Toulouse ont fait une première étude sur le coût des trois dispositifs : celui de Xavier Darcos et Luc Chatel, celui de Vincent Peillon et celui qui correspond à un concours en fin de licence suivi de trois années de formation. Et, surprise ! C’est ce dernier dispositif qui est le moins coûteux.

Le GRFDE a ensuite affiné cette étude sur le coût des différents dispositifs et le résultat, de prime abord, ne cesse d’être étonnant : même en incluant dans le budget la rémunération de la formation durant trois ans et l’attribution d’une bourse pour préparer le concours dès le début de la deuxième année de licence à un nombre d’étudiants équivalent à 50 % des postes mis au concours, le dispositif du GRFDE est toujours le moins coûteux. Cela tient principalement au fait que, dans les deux autres dispositifs, il faut assurer le coût de la formation de milliers d’étudiants qui, voir le problème des reçus-collés, ne seront pas en mesure finalement de pratiquer le métier. Autrement dit, on peut former mieux sans coûter plus cher ou beaucoup plus cher au budget de la nation.

LC : Pardon d’insister, mais… quelle est la réponse des ministères sur cet argument du coût ? Ne me dites pas qu’il n’y en a pas, c’est tout simplement inconcevable en période de disette budgétaire ! Inconcevable aussi dans la mesure où l’on se serait attendu, sur ce dossier à l’argument inverse, en substance : vous êtes bien gentils et vos propositions sont séduisantes, hélas nous n’en avons pas les moyens…

AO : Tant que nous n’avions pas étudié la question, l’argument du coût nous a été retourné par de nombreux acteurs. Et ne nous le cachons pas : alors que Vincent Peillon paraissait lui-même acquis à l’idée d’un concours à l’issue de la licence, le coût supposé plus élevé a été le principal argument avancé pour décrédibiliser ce scénario.

Je ne trahis pas un secret si je dis que les représentants des universitaires ne voulaient pas non plus d’un concours à l’issue de la licence. Beaucoup craignaient — et craignent toujours — que cela signe leur élimination de la formation des enseignants, la fin de la formation disciplinaire et l’imposition d’un « tout professionnel ». Ce scénario est fantasmatique. Avec un concours en fin de licence, on ne présuppose pas que les candidats ont le niveau académique requis pour enseigner et qu’il n’y a plus qu’à les doter des savoir-faire propres au métier. On ne peut pas le présupposer car la licence ne suffit pas ou ne suffit plus à doter les étudiants d’une formation académique solide. Celle-ci est nécessaire en elle-même : comment bien enseigner ce qu’on ne maîtrise pas ou ce qu’on maîtrise mal ? C’est aussi une condition sine qua non d’une formation pédagogique éclairée. Le scénario du concours à l’issue de la licence impose évidemment que les UFR continuent à faire leur travail auprès des futurs enseignants en collaborant avec d’autres formateurs et en étant coresponsables de la gestion des ÉSPÉ.

Il faut aussi prendre en compte le fait que de nombreux étudiants s’engagent dans un master disciplinaire et ne se décident à rejoindre la filière éducation qu’à l’issue de celui-ci. C’est ce qui a amené le GRFDE à proposer l’organisation d’une entrée en formation directement en deuxième année du master enseignement pour les seuls détenteurs de masters disciplinaires, par le biais d’un concours spécifique. La formation en M2 serait bien sûr adaptée à leur parcours antérieur.

A suivre

Rampe4Propos recueillis par Luc Cédelle

Formation des enseignants : éspé, espoirs et désespoirs … (2/4)

Paris, 2009
Paris, 2009

Deuxième partie de notre entretien avec André Ouzoulias. Pour qui l’aurait «ratée », la première partie est ici.

Professeur agrégé honoraire de philosophie, Université de Cergy-Pontoise (ex-IUFM), directeur de la collection Comment faire ? (coédition CRDP de l’Académie de Versailles-Retz), cofondateur du Groupe Reconstruire la formation des enseignants (GRFDE).

LC : Cela fait quinze ans que j’entends répéter partout, sauf chez les défenseurs acharnés du « tout disciplinaire », qu’il faut cesser de recruter des profs sur de seuls critères académiques, que la seule maîtrise d’une discipline ne suffit pas à faire un bon enseignant et que la clé du renouveau est précisément de « professionnaliser les concours »…  Je croyais les camps bien délimités, et voilà que [dans la partie 1 de l’entretien] vous dénoncez comme « une grave erreur » le fait de vouloir donner une coloration professionnelle aux concours !  Vous y voyez même un encouragement à « répéter une sorte de catéchisme ». C’est un peu le monde à l’envers, non ? Alors, les notions de déontologie du métier, d’histoire de l’école, de connaissance de l’institution, etc… tout cela relève pour vous du « catéchisme » ?

André Ouzoulias
André Ouzoulias

AO : Bien sûr, il y a des connaissances et des valeurs en matière d’éducation qui font consensus. Ce que vous citez : déontologie du métier, histoire de l’école, connaissance de l’institution peuvent légitimement s’enseigner et — vous avez raison — s’évaluer à un concours, car ce sont des connaissances et des valeurs partagées. On pourrait même préciser encore : la connaissance de la laïcité (la loi de 1905, les valeurs portées par cette conception de la vie collective , l’histoire de la laïcité à l’école), la sociologie de l’éducation, l’éducation comparée…

Il est vrai qu’il n’y avait pas que la didactique dans les épreuves des concours d’avant 2009. Même si elle avait une grande importance, notamment pour le concours des PE, le candidat devait avoir un minimum de « culture pédagogique générale ». Mais il me paraît fondamental de distinguer entre de telles connaissances et les discours didactiques qui se présentent, eux, comme des prescriptions : « il ne faut pas faire ceci, il faut s’y prendre comme cela », là où, en fait, il n’y a pas de consensus mais des débats, parfois vifs, entre des approches différentes.

Quant au discours selon lequel le renouveau passe par la « professionnalisation des concours », il pèche par excès de simplicité et par naïveté. Excès de simplicité : il confond concours et recrutement. Imaginons que le concours se fasse sur critères académiques après la licence et donne accès à une école professionnelle, ce qui est le cas de la plupart des écoles professionnelles supérieures. Supposons qu’il ouvre sur une formation qui nécessite l’obtention progressive d’un master dans lequel il y a, dès le début, des stages pratiques. Si cette formation se conclut par un certificat d’aptitude pratique… alors le recrutement véritable se fait à cette étape, à l’issue d’un processus graduel – j’insiste sur ce terme – qui permet de réorienter, assez tôt dans la formation, des lauréats qui montreraient des difficultés  importantes d’adaptation au métier.

LC : Donc, si je vous suis bien, le « processus graduel » que vous suggérez aurait pour première conséquence que la réussite au concours ne se traduirait pas par un « recrutement véritable ». Il y aurait donc un découplage concours/recrutement. Le concours, purement académique, n’étant plus dans ce schéma qu’une première étape. Mais quel serait alors le statut des lauréats ? Et que faire de ceux, parmi eux, qui seraient finalement recalés à l’étape professionnelle ?

Disons plutôt que le « couplage » se ferait entre certification finale et recrutement. Le statut des lauréats, pendant le master, pourrait s’inspirer de celui des normaliens des Écoles normales supérieures, celui d’élève-professeur. Mais je crois qu’on pourrait aussi imaginer une solution originale qui protège les lauréats sans rendre leur recrutement automatique. Cela ne changerait rien aux statuts des enseignants-stagiaires en troisième année de formation. Quant à ceux — a priori très peu nombreux — qui ne seraient pas en mesure de s’adapter aux exigences du métier au début du master, le processus graduel auquel je pense devrait comporter pour eux des dispositifs d’aide et de réorientation.

La validation des stages constitue donc ici un élément décisif de l’évaluation du master et de la délivrance du diplôme et ainsi est assise institutionnellement cette idée juste que « la seule maîtrise d’une discipline ne suffit pas à faire un bon enseignant ». Encore ne faut-il pas opposer ces deux dimensions, académique et pédagogique, qui doivent s’articuler tout au long de la formation. On ne fait jamais du « mieux pédagogique » en minorant la culture disciplinaire du professeur, y compris et peut-être surtout celle du PE (professeur des écoles).

LC : Et la « naïveté », que vous prêtez à cette idée du « concours professionnel » ?

Oui, les défenseurs du « concours professionnel » font également preuve de naïveté : ils pensent que des épreuves écrites et orales bien conçues peuvent donner à voir les premières capacités professionnelles des candidats. On ne comprend pas comment ces capacités peuvent se développer dans l’année précédant le concours alors même que celle-ci ne comporte pas de stages pratiques conséquents. À moins de ne juger que de capacités plus générales à communiquer avec un jury, mais on en revient à un concours plus classique quand il évalue cela au cours des épreuves orales.

En outre, la thèse du « concours professionnel » se berce d’illusions : comment être certain que le candidat qui présente devant le jury une leçon fictive pour des élèves virtuels fera un bon enseignant ? Dans sa prestation, il n’y a pour l’essentiel que des capacités discursives et il n’est pas certain, loin de là, que les meilleurs dans cet exercice (auquel on peut s’entraîner) fassent les meilleurs enseignants dans la classe, au contact d’élèves en chair et en os. Ce n’est pas la même chose de dire ce qu’il faut faire et de pouvoir le faire dans des conditions réelles.

Enfin, le candidat doit dire ce qu’il croit que le jury attend de lui, laissant éventuellement place à l’hypocrisie… Le jury observe-t-il un futur enseignant ou un candidat qui n’a qu’une idée en tête : réussir le concours en tenant du mieux possible le rôle auquel il s’est préparé ? À tous points de vue, le « concours professionnel » est l’exemple même de la fausse bonne idée.

Remarquons au passage que, pour la formation des PE, on revient aujourd’hui à ce modèle d’avant 2009 : dans la réforme Peillon, on a repris l’idée d’un concours à coloration professionnelle au milieu des deux années de formation. Mais on a sérieusement aggravé les défauts du dispositif en augmentant énormément la dose de professionnel dans les épreuves de beaucoup de concours (environ 80 % de la note finale pour les PE dans les épreuves orales !), redonnant ainsi plus de force à la dérive vers la dogmatisation de la didactique. Les épreuves professionnelles du concours sont un piège pour la didactique. Elle croit être ainsi valorisée et institutionnalisée. Mais elle y perd son âme. Et les critiques des antipédagogistes à l’égard de la didactique ne sont pas sur le point de s’éteindre.

Recherche de la vérité

LC : La professionnalisation des concours, une fausse bonne idée… C’est votre position personnelle ou celle du GRFDE, dont je ne voulais pas que l’on parle tout de suite ? Mais au point où on en est, rappelons aussi en quelques mots ce qu’est ce « Groupe reconstruire la formation des enseignants »…

AO : Je ne parle pas ici au nom du GRFDE. Mais étant l’un de ses cofondateurs, il m’est agréable de répondre. Dans son texte programmatique, intitulé « Reconstruire la formation des enseignants », le GRFDE plaide pour un concours à l’issue de la licence, sur critères académiques et donnant accès à une formation dans une école professionnelle supérieure d’une durée de 3 ans. Cette position ne m’est donc pas propre.

Et maintenant qu’est-ce donc que le GRFDE ? Créé en septembre 2012, à la fin de la concertation nationale sur la formation des enseignants organisée par le ministère, il réunit aujourd’hui 250 chercheurs, formateurs et militants pédagogiques Il a été créé par des animateurs de la Coordination nationale formation des enseignants (CNFDE) qui avait émergé en janvier 2009 pour favoriser la mobilisation contre la réforme de Xavier Darcos.

Paris, 2009
Paris, 2009

LC : Coordination dont – je le rappelle car vous n’alliez pas le faire vous-même – vous étiez un pilier… Mais quand vous indiquez que ce groupe compte 250 membres, ce n’est pas forcément très parlant. Certains sont des gens connus. Pouvez-vous citer quelques noms ?

AO : Ce que vous me demandez là est embarrassant. Notre démarche a un caractère collectif. Tous les signataires sont égaux.

L.C : Alors, je vais le faire à votre place, sous ma responsabilité… Je n’en citerai que quelques uns, par ordre alphabétique et sans développer leurs titres ou mandats : Jean-Louis Auduc, Élisabeth Bautier, Serge Boimare, Rémi Brissiaud, Catherine Chabrun, François Dubet, Roland Goigoux, Sylvain Grandserre, Danièle Manesse, Philippe Meirieu, Patrick Rayou, Jean-Yves Rochex, Bernard Toulemonde, Vincent Troger, Philippe Watrelot, etc. Est-ce que je me trompe si j’ai l’impression qu’ils appartiennent, sur l’éducation, à la même famille de pensée ?

AO : Ils viennent d’horizons divers : chercheurs en didactique des disciplines, en psychologie, en sciences de l’éducation, praticiens-formateurs et formateurs permanents des IUFM (aujourd’hui des ÉSPÉ), militants pédagogiques, anciens cadres de l’Éducation nationale. Ils ont en fait des visions diverses de la pédagogie et sont loin d’être d’accord sur tous les sujets concernant l’école. S’ils se sont réunis dans ce groupe, c’est d’abord parce que tous étaient opposés à la réforme Darcos-Chatel. Ils ont soutenu l’idée qu’« enseigner est un métier qui s’apprend » et, au moment où il fallait miser sur la refondation de la formation, indispensable pour sortir du marasme, ils se sont retrouvés sur ce que cela devait signifier dans les grandes lignes.

LC : Il y a pourtant des limites à la représentativité du GRFDE. Sur ce thème, je peux reprendre ma question à l’envers : qui n’en fait pas partie ? Je n’ai pas vu, par exemple,  de syndicalistes dans la liste de signataires.

AO : Détrompez-vous. Un très grand nombre des signataires sont adhérents ou militants des syndicats du supérieur et de diverses organisations du syndicalisme enseignant. Il est vrai cependant qu’on ne retrouve pas parmi les signataires les dirigeants nationaux de plusieurs syndicats comme c’était le cas avec la pétition 100 000 voix pour la formation des enseignants lancée en janvier 2010 par des animateurs de la CNFDE. Mais obtenir l’adhésion des organisations syndicales au GRFDE n’est pas son objectif. Il affirme vouloir contribuer à la réflexion de tous les acteurs des décisions dans le domaine de la formation des enseignants.

Et en intervenant régulièrement dans le débat public, il ne désespère pas de faire évoluer les positions des uns et des autres, notamment sur la place du concours, qui conditionne vraiment beaucoup de choses. Ainsi, après avoir publié en septembre 2012 un programme qui dessine une formation en alternance, de haut niveau académique et pédagogique, d’une durée importante (trois ans), rémunérée et diplômante (obtention d’un master), le GRFDE a publié depuis lors une dizaine de textes que l’on peut retrouver sur site son site. On y lira notamment des critiques sévères de la réforme Peillon.

LC : Nous y voilà. Vous connaissez la réputation des enseignants version « café du commerce » : jamais contents, toujours en train de récriminer… Des critiques sévères, dites-vous. Mais vous venez déjà d’en porter une, contre des concours de professeurs des écoles que vous trouvez à trop forte coloration professionnelle. Qu’allez-vous sortir de votre chapeau maintenant ?

AO : « Sortir de mon chapeau » voudrait dire que ces critiques seraient gratuites, dictées par la mauvaise foi ou le désir de contester à tout prix. Or ce n’est pas du tout le cas, et le parcours des membres du GRFDE serait en lui-même suffisant pour en témoigner. Et le GRFDE n’est pas le seul à le dire : il existe dans la réforme actuelle un énorme défaut, contre lequel il n’a cessé, jusqu’à présent en vain, de mettre en garde ses concepteurs. Il s’agit de la place des concours dans le cursus de formation. En effet, les candidats aux divers métiers de l’enseignement doivent disposer d’un master, qui comporte deux années d’études après la licence. Pour passer le concours, il suffit d’être inscrit en première année (M1), le concours n’étant validé, à la fin de la seconde année (M2), que si le candidat atteste, bien sûr, de l’obtention du master complet. Les épreuves se déroulent au cours de cette même première année, épreuves écrites en mars, épreuves orales entre avril et juin.

Il faut souligner ici que, sur le plan légal, ce dispositif diminue d’une année — et c’est un comble pour un gouvernement de gauche ! — la durée de la formation initiale.

LC : Comment cela ?

Dans le dispositif hérité de Xavier Darcos et Luc Chatel, la formation initiale durait légalement trois ans, deux années de master et une année de stage, la formation se terminant à bac + 6. Certes, on l’a déjà dit en parlant du compagnonnage, le terme de stage est à prendre ici dans son acception purement administrative. Mais on pouvait imaginer que la réforme consiste en particulier à rétablir une année de stage avec un temps des service réduit pour les stagiaires. Or, avec le dispositif de Vincent Peillon, l’année de stage a été avancée et placée pendant le M2. Légalement et objectivement, il n’y a donc plus que deux années de formation initiale et celle-ci se termine à bac + 5.

LC : Vous êtes le seul à le dire !

Non, dans plusieurs textes sur le dispositif voulu par Vincent Peillon, le GRFDE a pointé cette diminution. C’est en quelque sorte le retour à l’ancien dispositif, celui d’avant la « mastérisation », avec les contraintes d’un master dont les exigences sont nécessairement revues à la baisse. Du reste, on peut légitimement se questionner sur la valeur ajoutée d’un tel master. Cette contradiction n’a pas non plus échappé à bien des syndicats.

A suivre

Propos recueillis par Luc CédelleRampe4

Formation des enseignants : éspé, espoirs et désespoirs … (1/4)

Manif IUFM Paris 1

Entretien avec André Ouzoulias

Professeur agrégé honoraire de philosophie, Université de Cergy-Pontoise (ex-IUFM), directeur de la collection Comment faire ? (coédition CRDP de l’Académie de Versailles-Retz), cofondateur du Groupe reconstruire la formation des enseignants (GRFDE).

Vincent Peillon, sur le sujet, crucial pour sa « refondation », de la formation initiale des enseignants fait-il fausse route ? C’est ce que pense une figure du milieu des formateurs, André Ouzoulias, qui a été aussi un des animateurs les plus en vue du mouvement de 2009 contre la réforme Darcos-Chatel. Et il est loin d’être seul à le penser, même si la plupart des critiques, contrairement aux siennes, s’expriment jusqu’à présent sur un mode feutré.

Complexe, jargonnant avec sa forêt de sigles et d’acronymes, au centre d’intérêts et de visions fortement divergentes, le sujet « formation des enseignants » est un des plus difficiles à traiter par les médias. Cela rendait d’autant plus utile cet entretien approfondi, pour lequel nous avons pris le temps d’un échange posé et suivi, publié sur ce blog en quatre parties, dont le présent billet est la première.

Que l’on partage ou non l’analyse particulièrement sévère d’André Ouzoulias, ses arguments, exprimés avec l’élégance de pensée qu’on lui connaît, ont du poids et contribuent à la réflexion collective, qui n’est pas terminée, sur ce dossier. Afin de démarrer sur de bonnes bases, nous commençons ici par un retour en arrière, sorte de « résumé des chapitres précédents ». Bonne lecture. L.C.

la machineLC : On lit un peu partout aujourd’hui, en résumé, que la formation initiale des enseignants, supprimée par Xavier Darcos en 2009, a été rétablie cette année par Vincent Peillon. Cette vision à la fois schématique et « heureuse » ne vous convient sans doute pas. Mais revenons un instant à l’étape antérieure : cette formation initiale était-elle vraiment « supprimée » ? Le propos de Xavier Darcos était de remplacer une formation en IUFM, très contestée, par une formation « par les pairs », un « compagnonnage » sur le terrain. Cela n’avait donc pas été fait ?

André Ouzoulias
André Ouzoulias

AO : Pour certains de vos lecteurs, qui ne connaissent pas forcément dans le détail les modalités de formation des enseignants qui se sont succédé ces dernières années, il faut même revenir à l’épisode précédent : la mise en place des Instituts universitaires de formation des maîtres, les IUFM.

Créés en 1991, ils visent notamment à instituer une formation pédagogique pour tous les enseignants, tout particulièrement ceux du secondaire qui, jusque-là, n’en bénéficiaient pas vraiment. La formation pédagogique en alternance des instituteurs en école normale sert de modèle pour les nouveaux professeurs certifiés. Simultanément, le niveau de recrutement des enseignants du primaire est alors déplacé de la deuxième année d’études supérieures à la troisième, soit du DEUG à la licence. Un nouveau corps, celui de « professeur des écoles » (PE), est créé et sa carrière alignée sur celle des certifiés.

La formation se déroule ainsi : après la licence, les étudiants qui se destinent au métier d’enseignant peuvent être admis sur dossier en 1re année d’IUFM pour préparer l’un des concours : CAPES (enseignement secondaire général), CAPEPS (éducation physique et sportive), CAPLP (enseignement dans les lycées professionnels), CRPE (professeurs des écoles)… S’ils le réussissent, ils obtiennent le statut de professeur-stagiaire, qui leur donne une première rémunération. Durant cette seconde année, organisée par l’IUFM, ils bénéficient d’une formation en alternance où la période de stage en pleine responsabilité représente, selon les métiers, 33 % à 40 % de l’obligation de service des titulaires. Par exemple, alors que le professeur certifié « doit » 18 h devant élèves, le stagiaire ne « doit » que 8 h. Le reste du temps, il participe à des modules de formation organisés par l’IUFM, dont les objectifs sont divers : apports disciplinaires et didactiques, compréhension des grands enjeux de l’éducation, préparation des stages, analyse de ces expériences en situation puis à distance, etc.

La réforme de 1991 donne aussi une coloration professionnelle au concours : dès sa préparation, outre l’acquisition des connaissances disciplinaires (toujours évaluées au concours), les futurs enseignants sont ainsi conduits à s’intéresser aux recherches en psychologie des apprentissages, en didactique et en pédagogie, à l’histoire de l’école, à l’histoire et à l’épistémologie des disciplines solaires… Les auteurs de la réforme ont cherché ainsi un équilibre entre les différentes dimensions de la formation. Ils ont voulu garantir à tous les enseignants un premier socle disciplinaire et pédagogique lié à une formation initiale de deux années : l’année 1 étant celle de la préparation du concours, et l’année 2, dite « de stage », celle de la formation en alternance.

Cet ancien dispositif pouvait être amélioré, notamment en augmentant d’une année la durée du stage. Mais il donnait aux futurs enseignants une véritable expérience de la classe, au sein des équipes d’établissements, au contact à la fois des pairs et des formateurs du « terrain » (maitres-formateurs et conseillers pédagogiques) c’est-à-dire d’enseignants expérimentés.

Galerie des portraits d'anciens ministres, escalier du ministère de l'Education
Galerie des portraits d’anciens ministres, escalier du ministère de l’Education nationale

On en est là quand, en juin 2008, Nicolas Sarkozy et Xavier Darcos annoncent la réforme de la formation, dite de la « mastérisation ». Les nouveaux enseignants devront avoir un master. Ce faisant, le Président et son ministre donnent satisfaction aux syndicats qui demandaient cette élévation du niveau de recrutement depuis plusieurs années…

Finalement, le dispositif retenu est le suivant : les étudiants doivent obtenir un master, ce qui équivaut à deux années de formation universitaire après la licence. Il peut s’agir des « masters recherche » ouverts par les Unités de formation et de recherche (UFR) « disciplinaires » ou de « masters enseignement, éducation et formation » (MEEF) ouverts par les IUFM. Contrairement à ce qu’ont clamé avec une jubilation non dissimulée le président Sarkozy et son ministre de l’époque, ces derniers ne sont pas supprimés, chaque IUFM restant intégré dans une université ce qu’avait établi la réforme Fillon de 2005. Mais il est vrai que leur géométrie se replie peu ou prou sur la formation des PE, des PLP et des CPE, la formation des profs de collège et lycée revenant pour l’essentiel à l’université.

Les étudiants passent le concours au cours de la seconde année de master et sont déclarés lauréats sous condition d’obtenir finalement le diplôme du master. La coloration professionnelle du concours est moins importante. Mais les étudiants doivent tout à la fois préparer un concours, obtenir un master et, dans ce cadre, produire une recherche – la barque menace de couler.

L’autre bouleversement concerne l’année post-concours. Les lauréats ont l’obligation de faire la classe à temps plein. Ils touchent alors leur première rémunération, pratiquement identique à celle des stagiaires du dispositif précédent, qui étaient pourtant déchargés pour 60 à 66 % du temps de service. L’alternance est supprimée. Toute la formation est censée avoir été prodiguée en amont, durant la licence et le master. Or, dès 2010, plus de la moitié des lauréats sont issus de masters dans lesquels il n’y a pas une once de formation pédagogique et le plus souvent aucun stage en établissement. Un très grand nombre de débutants découvrent ainsi les élèves et le métier le premier jour de leur année post-concours !

LC : Ce qui explique la levée de boucliers qui a précédé et accompagné ce nouveau système, derrière le slogan fédérateur « Enseigner est un métier qui s’apprend »…

Tout à fait ! Mais malgré la mobilisation de toute la profession, Xavier Darcos maintient son dispositif en expliquant que l’année post-concours est une véritable année de formation, grâce au « compagnonnage » des débutants avec leur tuteur. Celui-ci est un enseignant expérimenté. Dans le secondaire, il est désigné par l’inspecteur. Ce tuteur doit donner des conseils pour organiser une progression, préparer les cours, conduire la classe et faire respecter la discipline scolaire, élaborer les consignes, évaluer les élèves, etc. Il est invité à ouvrir sa classe à l’observation du débutant. Quand ce tutorat peut se mettre en place, ce qui est loin d’être toujours le cas, on espère que les débutants sauront bientôt « faire le travail » grâce à la transmission des savoir-faire des plus expérimentés aux plus novices durant cette année.

Mais c’est un abus de langage de parler de compagnonnage. Il n’y a qu’un tutorat plus ou moins serré. Et pratiquement toute la formation professionnelle est limitée à celle du tuteur. Aussi compétent soit-il à titre personnel, et sans heures spécifiques pour assurer ce « compagnonnage », la formation se trouve réduite aux recettes pratiques qu’il transmet, parfois sans trop de discussion, et dans un temps d’autant plus contraint que les stagiaires exercent à temps plein. Ce dispositif aboutit plus à conformer qu’à former. Sont alors évacuées la dimension réflexive et critique de la formation et son insertion dans un horizon social et politique ainsi que dans le collectif de travail qu’est l’équipe pédagogique.

Le compagnonnage est une modalité de formation très intéressante, mais il exige une longue période de travail en commun du duo maître-apprenti, ce qui est loin d’être le cas ici.

Supposons toutefois qu’on puisse mobiliser un tel dispositif de formation pour les enseignants, par exemple pendant deux ans. Cela ne saurait suffire. Les débutants ont aussi besoin d’analyser collectivement, entre pairs, leur expérience pratique. Ces analyses doivent pouvoir s’enrichir des éclairages apportés par les didactiques, la psychologie, l’histoire de la pédagogie, les sciences de l’éducation… Ils doivent pouvoir observer des pratiques diverses et rencontrer des pairs divers. Ils doivent être amenés à expérimenter des pratiques et à rédiger un mémoire de recherche, etc. Bref, le modèle pertinent est celui de l’alternance, modèle qui, soulignons-le, prévaut dans toutes les formations de haut niveau : médecins, ingénieurs, magistrats, etc.

Luc Chatel en 2011
Luc Chatel en 2011

Dans le dispositif de Xavier Darcos, avalisé et mise en œuvre par Luc Chatel, on est loin de cela. Ces deux ministres ont bien supprimé la formation en alternance rémunérée qui fonctionnait depuis 1991. Ils lui ont substitué un service à temps plein avec le maigre soutien d’un tuteur. Y a-t-il là un parti pris idéologique, à l’unisson avec les discours des antipédagogistes ? Ce n’est même pas sûr. Il fallait supprimer des milliers de postes d’enseignants sans émouvoir l’opinion publique. La fin de la formation en alternance des débutants permettait d’en supprimer 15 000 sans effet visible pour les parents tout en se drapant dans le discours d’une « grande réforme de la formation qui élèvera le niveau de formation et de recrutement des futurs enseignants ». On a là un bel exemple de cynisme politique.

LC : Vous venez de parler d’un « dispositif qui aboutit plus à conformer qu’à former ». Mais c’était justement le thème – permanent, martelé, omniprésent – des critiques portées contre le système précédent, celui des IUFM. La critique, il faudrait plutôt dire l’exécration des IUFM a été en quelque sorte la pièce maîtresse du discours « antipédagogiste ». N’évacuez-vous pas cet aspect un peu vite ? En tant que journaliste, je peux vous dire que pour dix attaques virulentes qui nous parvenaient, on ne recevait pas forcément un seul texte en défense…

AO : Oui, c’est vrai, les formateurs des IUFM, qu’ils fussent chercheurs ou praticiens n’ont pas du tout défendu leur travail. Ils étaient persuadés que les critiques des antipédagogistes étaient ressenties par le public comme ils les percevaient eux-mêmes : caricaturales, mensongères, voire injurieuses chez les détracteurs les plus acharnés des IUFM. Songez que Jean-Paul Brighelli, sur son blog, appelait à « éradiquer le cancer des IUFM » ! Ne serait-ce pas s’abaisser que de répondre à ces pamphlets ? L’opinion pouvait-elle vraiment adhérer à cette campagne ? Pour les formateurs, leur pratique quotidienne plaidait pour eux. Mais, il aurait été bon qu’un collectif de formateurs des IUFM lance un appel pour réagir aux antipédagogistes et dénoncer leur caricature des IUFM.

Dans d’autres circonstances, d’autres professionnels qui se sont sentis mis en cause dans leur travail n’ont pas hésité à réagir collectivement. Ont également manqué des évaluations de la formation, réalisées par des structures indépendantes. Elles auraient pu contrebalancer cette propagande, au moins dans l’opinion éclairée et chez les enseignants eux-mêmes. Mais le courant antipédagogiste tenait le haut du pavé médiatique et institutionnel et, rétrospectivement, je crois que cela n’aurait guère changé le rapport des forces. Il y a tout de même eu la pétition 100 000 voix pour la formation des enseignants, rappelant qu’ « enseigner est un métier qui s’apprend ». Mais, significatif de ce rapport des forces, cette pétition n’a pas été médiatisée comme elle le méritait, alors qu’il est rare de voir des textes signés ainsi par tant de personnes en si peu de temps.

Ce que je dis là n’est cependant pas une forme d’adhésion à ce qu’était cette formation. Celle-ci souffrait de deux défauts constitutifs. D’abord, la formation post-concours était bien trop courte. Je l’ai déjà dit : il faudrait au moins deux années de formation en alternance ! Une année, c’est une situation minoritaire dans les formations supérieures en alternance. Les infirmières sont formées en trois ans en alternance après le concours. Trois ans, en plaçant le concours au niveau licence, c’est ce que propose le Groupe Reconstruire la Formation Des Enseignants, le GRFDE, qui regroupe 250 chercheurs et formateurs.

LC : Nous y viendrons, mais vous allez trop vite. Quel était l’autre « défaut constitutif » du système antérieur ?

AO : Le fait de donner au concours une forte coloration professionnelle était une grave erreur. Cela a conduit à construire un discours officiel sur la manière d’enseigner du point de vue didactique et pédagogique. Les épreuves écrites et orales sont en effet conçues, et c’est inévitable, de sorte qu’il y a des réponses meilleures que d’autres aux questions posées. Les candidats eux-mêmes veulent savoir ce qu’il faut dire pour être reçus. Or, on leur demandait de juger savamment de pratiques scolaires alors même que, pour la plupart, ils n’avaient aucune expérience pratique du métier. Dès lors, la porte était ouverte à la dérive dogmatique, alors que l’entrée dans ce métier devrait au contraire s’appuyer sur une formation critique, prenant en compte la pluralité des approches. Le concours était la pièce maîtresse de la formation en première année et, lors des épreuves, l’on voyait bien souvent les candidats répéter une sorte de catéchisme qui, dans leur esprit, était censé séduire le jury. Une part de la solution : un concours après la licence, sur des épreuves à caractère académique. Nous y reviendrons sûrement dans la suite de cet entretien.

A suivre

Propos recueillis par Luc CédelleRampe4

La petite maison sur le trottoir

Maison bâcheAu commencement, il y avait le ciel, le boulevard et le trottoir. Et sur le trottoir, une bouche d’aération du métro, diffusant un air chaud, moite et probablement assez vicié. Un bienfait, néanmoins, pour ceux qui couchent dehors lorsque le fond de l’atmosphère se refroidit de jour en jour. Dans ce quartier que je ne nommerai pas, les passants sortant de la station de métro ou s’en approchant aperçurent d’abord des gens, corps allongés sur la bouche d’aération. Puis, personne. Puis, à nouveau des gens, par intermittence.

Quels gens ? On ne fait plus tellement attention, il faut le dire. A part quelques quelques héros altruistes, travailleurs sociaux ou, dans un autre registre, membres des forces de l’ordre, qui à Paris fait encore vraiment attention à des gens couchés par terre ? Machinalement, l’œil exercé enregistre quand même la scène : à certaines couleurs et caractéristiques vestimentaires, l’origine Europe de l’Est s’imprime en un éclair sur la rétine, et le mot « Roms » dans le cerveau. Sans hostilité ni tendresse particulière : juste une identification réflexe.

Un matin froid

Le passant, moyen ou pas, n’est pas là pour « accueillir tout la misère du monde ». Ni même, ni surtout pour « en prendre sa part ». Complète ou incomplète, la formule célèbre de Michel Rocard est hors de propos pour le passant, qui n’est là que pour passer.

Maison plaace vide8Un jour, sur la grille d’aération, il ne voit plus « des gens ». La vision de leurs corps allongés est remplacée par celle d’une sorte de maisonnette basse, à mi-cuisses de hauteur, faite de ces panneaux verts et gris qui composent les barrières de tous les actuels chantiers de voierie à Paris. Quatre panneaux pour délimiter un carré, deux par-dessus pour faire un toit. Chef d’œuvre de mimétisme urbain ! On les voit sans les voir. La petite maison n’est pas dans la prairie, elle est sur le trottoir.

Un matin froid, très tôt, quand les passants sont rares encore, un homme s’extirpe de dessous les panneaux. Ce n’est pas un ouvrier émergeant d’une tranchée, comme un regard distrait pourrait le faire croire, mais une personne qui vient de faire sa nuit là. Plus tard dans la journée, l’abri reste en place, inoccupé. On dirait un espace de stockage. N’y manque que la pancarte d’une entreprise de travaux publics. La période « maisonnette verte et grise » dure quelques semaines puis, plus rien. Les panneaux ont disparu. Les gens qui couchaient dessous aussi. Peut-être la police a-t-elle déjoué le camouflage ? Puis les panneaux reviennent. Et disparaissent à nouveau, pour de bon. Entretemps, le froid s’est installé.

Maison place vide2Au même endroit, sur le trottoir, apparaît soudain, un autre matin, une étonnante structure, faite d’arceaux métalliques bâchés. Les arceaux, souples, sont pliés de telle sorte que leur base est coincée dans les trous de la grille d’aération. Le résultat, une fois la formule stabilisée et les arceaux recouverts d’une bâche de plastique vert foncé, est nettement moins mimétique que le précédent abri en panneaux rigides puisque l’ensemble n’est plus composé d’éléments de chantiers. Mais il reste quand même assez discret. Son aspect géométrique ne fait pas spontanément penser à un abri de fortune.

Passant non spécialisé

Comme auparavant la cabane de panneaux métalliques, les arceaux bâchés disparaissent et reviennent, puis deviennent presque permanents. Les habitants sont deux, ou plutôt la capacité de l’abri est de deux personnes. Rien ne prouve qu’ils soient toujours les mêmes. D’un coup d’œil, le passant, s’il marche dans le sens approprié,  peut voir par son ouverture si l’abri est vide ou occupé. Ce qu’il ne voit presque jamais – pour cela il faudrait faire le guet tard le soir et tôt le matin – c’est l’arrivée ou le départ des occupants.

Maison trottoirPeut-être ces derniers parlent-ils avec certains passants « spécialisés » : la police, si elle n’est pas totalement débordée, le Samu social (idem), Médecins du Monde (idem) ou une association d’aide aux personnes à la rue (« sans abri » serait ici un terme inapproprié) ? Peut-être… Le passant non spécialisé, lui, passe son chemin. Qu’il en ait le cœur serré ou qu’il rumine des pensées hostiles ne change, au fond, strictement rien. On ne se penche pas pour parler avec des gens à terre, sur le trottoir et qui n’ont pas l’air en état de grave détresse immédiate nécessitant des secours. C’est gênant. Et surtout : que leur proposer ?

Maison armature2« Qu’attendez-vous pour les inviter chez vous ? », lit-on souvent, sur internet, dans les commentaires venimeux qui accompagnent tout article sur les Roms et se moquent des « bobos » censés être d’autant plus soucieux des droits de l’homme qu’ils sont physiquement éloignés des campements de fortune. Question tordue, toute de bassesse ordinaire. Ceux qui la posent auraient-ils jamais « invité chez eux » un SDF français ?

Frontières invisibles

Non, sauf exception toujours envisageable, on n’invite pas un SDF chez soi. Pas plus, en fait, qu’on n’y accueille un réfugié syrien ou un naufragé de Lampedusa lorsqu’on est indigné de leur sort. Le monde de la rue, pour ceux qui y vivent, trace une série de frontières invisibles plus solides que les murs qui les séparent des habitants des maisons. On ne les traverse pas sur un coup de tête ou par bonne volonté. Même des professionnels, lorsque toutes les conditions matérielles sont réunies, s’y cassent parfois les dents.

Maison bâche6D’une semaine à l’autre, le feuilleton urbain continue, et le froid s’accentue. Le principe d’intermittence, fruit commun du hasard et de la tactique, se maintient : on croit qu’il n’y a plus rien, plus personne, on ne voit même plus trace de l’abri, et celui-ci finit pourtant par réapparaître. La formule à deux places a évolué : la structure et la bâche qui la recouvre se sont agrandies à une sorte de format familial. Dans le même temps, la bâche s’est épaissie, consolidée par des couches nouvelles de tissus imparfaitement ajustés. Le mimétisme n’est plus de mise. Désormais, l’abri est voyant.

Maison familleSes locataires aussi sont plus apparents. Une matrone emmitouflée, le soir, assise au seuil de l’abri, dévisage les passants, lançant un sourire ou une salutation intéressée. Un homme à béquille et au visage usé apparaît parfois. Ce sont  trois ou quatre personnes, désormais, qui « habitent » à cet endroit, dont le choix, si l’on y songe, était avisé : il y a peu de passage en soirée comme en début de matinée et personne n’a de raison de s’y arrêter ; l’abri et ses occupants ne sont situés ni devant un immeuble, ni devant un commerce ; sources de chaleur, les grilles d’aération du métro délimitent un espace qui n’est pas susceptible d’extension. Aucun « camp » ne va s’installer là, dont l’abri serait le précurseur.

Technologique et performant

En termes d’ordre public, les inconvénients sont donc minimes par rapport à d’autres situations. La police, certes, peut à tout moment mettre fin au manège et contraindre les « abrités » à aller chercher ailleurs un autre interstice urbain où s’installer. Mais la police est débordée. Ce micro-campement ne peut représenter une priorité. Un matin où aucune trace d’abri n’était plus visible à l’emplacement des grilles d’aération du métro, une voiture de police était garée sur le trottoir, à quelques mètres, sans évidence qu’il s’agisse d’une relation de cause à effet. Même si tel était le cas, cela n’a rien changé : l’abri, une fois de plus, a réapparu les jours suivants.

QuechuaLes semaines ont passé. L’année nouvelle est imminente. Les ressources de notre « société civile » développée, diversifiée, raffinée, vigilante, ont fait leur œuvre : par la grâce (qui est surtout le travail) d’une ONG, l’abri intermittent aux formes changeantes a été remplacé, non par du « dur » cela va de soi, mais par de l’éphémère technologique et performant. Maintenant, au-dessus des grilles d’aération du métro, voisinent deux tentes Quechua, une grande et une petite. Dans la journée, il n’y a plus rien, place nette. Les campeurs urbains arrivent avec leur barda la nuit tombée. Ils repartent le matin avant toute affluence.

Faut-il une conclusion ? Il en faut à toute narration. Mais ce sera une conclusion bégayante, emberlificotée, précaire et provisoire, ce qui s’accorde bien avec le sujet. Une conclusion plurielle, aussi, qui part dans tous les sens. Qui pourrait choquer ou exaspérer à droite ou à gauche de l’éventail politique, qui pourrait aussi attirer moqueries ou sarcasmes. Personne n’aime beaucoup les questions sans réponses et les problèmes sans solutions.

Des gens qui « en veulent »

D’abord, je remercie sincèrement l’ONG qui a fourni les tentes. Ma mauvaise conscience d’autochtone bien logé s’en trouve atténuée, mais l’inconfort des campeurs aussi. Il ne faut jamais oublier qu’en général, ce qui soulage une mauvaise conscience – tentes Quechua dans la rue, commerce équitable, don à une ONG, etc. – diminue aussi quelque souffrance. Toujours ça de pris : je sais, ce n’est pas la grande révolution sociale qui abolit la misère… Mais celle-ci, pour qui aurait raté le siècle écoulé, n’a pas précisément démontré qu’elle était au point.

Partage2Ensuite, j’éprouve de l’admiration pour ces gens partis à l’aventure et qui passent l’hiver sur un bout de trottoir. Pour leur courage, leur incroyable endurance, leur énergie, leur inventivité, leur ténacité… Je ne comprendrai jamais la réaction de rejet qu’ils suscitent chez nous parmi les tenants du libéralisme, toujours prompts à exalter la responsabilité individuelle et l’esprit d’initiative. Vous aimez les gens qui « en veulent » ? Qui sont prêts, comme les vagues d’immigrants de la légende américaine, à en baver pour bâtir l’avenir ? Eh bien voilà, inutile d’aller les applaudir au cinéma, vous les avez sous les yeux.

Il me revient à l’esprit, aussi, le cri aigre d’un honnête citoyen entendu à la radio récemment, à l’occasion de l’évacuation d’un campement rom à Saint-Ouen, en banlieue parisienne. « Il faut fermer l’Europe ! », répétait-il au micro tendu. Je ne suis pas partisan de fermer davantage l’Europe, qui est déjà fermée au point que des non-Européens, pour y accéder, risquent leur vie comme d’autres la risquaient naguère pour passer d’Est en Ouest. Mais la question n’est pas là car, cher concitoyen, les Roms sont européens ! Tout à fait européens. Au moins autant que vous-même. On les voyait moins « avant », certes. Avant la chute du mur de Berlin et l’élargissement de l’Europe. Faut-il reconstruire le mur ? La réponse est dans la question.

Episodes hystérisés

Pour autant, la conclusion de cette historiette ne sera pas bien nette et tranchée comme d’aucuns le voudraient. Certains réclament « des papiers pour tous », mais la revendication est aussi impeccablement généreuse que totalement irréalisable et ne peut être formulée qu’à partir d’une position « irresponsable » au sens strict, c’est-à-dire sans aucun risque d’être confronté à l’exercice réel des responsabilités publiques. Et s’il est légitime de combattre certaines décisions de pure inhumanité administrative en matière d’expulsions du territoire, il faut admettre que tout gouvernement – y mettrions-nous les plus grands champions de l’humanisme –  est expulseur. Tout gouvernement est condamné à fixer des limites, émettre des conditions et s’efforcer de faire respecter les unes et les autres. Ce qui revient à créer mécaniquement des effets de seuil, de butoir ou de délai qui déterminent des situations de souffrance.

Quelle que soit la place du curseur, y compris si le choix politique devait être, comme je l’aimerais, celui d’une plus grande ouverture, aucune règle unique ne pourra régler toutes les situations. Il y restera toujours, quelles que soient les nationalités concernées, du « cas par cas », du tâtonnement, des erreurs, des déceptions, des maladresses et des épisodes polémiques, voire sciemment hystérisés jusqu’à la nausée comme cela s’est produit lors de la récente affaire Leonarda.

EuropeSimultanément, on aura donc encore longtemps la limite et l’impraticabilité de la limite. Les défenseurs les plus stricts de la limite lorsqu’elle est abstraite ne la supportent plus dès lors que s’y heurte une personne qui leur est chère ou qu’ils estiment. Je connais un ancien ministre de droite qui a fêté en famille la « régularisation » d’une étrangère de sa connaissance. Et bien des élus de son bord sont intervenus, à contre-image, dans certaines affaires de sans-papiers. De même, leurs électeurs sont favorables à la plus grande fermeté… jusqu’au jour où elle « tombe » sur un camarade de classe ou sur la nounou de leurs enfants.

Dans le cas spécifique des Roms, leur caractère indéniablement européen apporte une illustration extrême de l’impraticabilité de la limite. Leur misère ne peut être mise sur le compte des pouvoirs publics français. C’est clairement une misère importée, perçue comme telle dans les pays d’accueil, et néanmoins non-importée car l’Europe est notre maison commune. Des améliorations ne peuvent être approchées que lentement, à l’échelle européenne et avec la collaboration, difficile à obtenir, des pays de départ. En attendant, c’est un vrai casse-tête pour régler, mal, les situations locales. Les responsables politiques et les élus intellectuellement honnêtes reconnaissent qu’ils n’ont pas de solution standard, voire pas de solution du tout. Ils ne peuvent le faire qu’en privé car en public, l’emprise de la « communication », qui achève peu à peu de supplanter tout débat public sérieux, leur interdit totalement ce genre d’aveu.

Scolarisation = victoire

En même temps, même et surtout si c’est difficile dans l’adversité, il faut réaffirmer l’impossibilité morale, juridique, politique de décréter et de « tenir » des limitations discriminantes qui, dans le cadre européen, s’appliqueraient exclusivement à une ethnie… ce qui serait la négation même des valeurs fondatrices de l’Union et une régression historique dont elle ne se remettrait pas. Notons aussi, au risque d’indisposer un peu plus les tenants de la « fermeté », que parmi les vraies améliorations de longue portée, toute scolarisation individuelle est une petite victoire. Et toute interruption d’une scolarisation, un petit désastre.

Je profite de cette dernière remarque pour placer ici un lien vers un article pertinent et à contre-courant, paru il y a quelques mois : une interview par Louise Tourret, de Rue des écoles (France Culture), d’une enseignante ayant suivi le parcours scolaire de Leonarda Dibrani.

Les habitués (on s’habitue vite) du langage hostile vis-à-vis des Roms se gaussent de la « naïveté » de leurs contradicteurs. Je pense au contraire que la plus grande naïveté c’est d’imaginer une seconde que des Européens riches pourraient empêcher des Européens pauvres de circuler en Europe.

Bonne année à tous. Et bonne chance, même s’ils s’en fichent pas mal, aux habitants du trottoir.

Luc Cédelle

« L’empire familier des ténèbres futures »

Catherine Henri, agrégée de lettres, enseigne au lycée polyvalent Louis-Armand dans le 15ème arrondissement de Paris. Elle est aussi écrivain, auteur notamment de De Marivaux et du Loft (2003), de Un professeur sentimental (2005) et de Libres cours (2010), tous publiés chez P.O.L. Engagée de longue date aux côtés de certains de ses élèves qu’elle découvre parfois « sans-papiers » et dans le désarroi, elle a plusieurs fois écrit à ce sujet des textes publiés sur le présent blog. Sur la récente « affaire » Leonarda, elle m’a envoyé ainsi qu’à quelques autres destinataires ce petit texte que je reproduis ci-dessous. L.C.

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A… ces voyageurs, pour lesquels est ouvert

L’empire familier des ténèbres futures

Juste deux  vers de Baudelaire, extraits de Bohémiens en voyage. Et quelques réflexions, désordonnées et fragmentaires.

Khatchik

Il se promenait aux Halles, le jour de son anniversaire, les poches évidemment vides. Faudrait-il interdire aux pauvres ces lieux de tentation ? Il se trouvait maigre. A l’adolescence, la séduction masculine est souvent synonyme de muscles, c’est du moins l’image publicitaire qui  est imposée. Il a saisi un petit instrument de musculation dans un magasin, s’est fait prendre par les vigiles. La direction n’a pas porté plainte mais la police  en relevant son identité  a découvert sa situation.

On peut espérer que le pilote qui a refusé de le prendre à  bord de l’avion pour l’Arménie, le  vendredi 10 octobre, lors d’une première tentative d’expulsion, ne sera pas sanctionné. Dimanche 12, un autre n’a pas eu les mêmes scrupules. A Erevan, la police était au pied de la passerelle.

Léonarda 

Juste cela : on est le fils ou la fille de la langue qu’on parle, et cela ne nécessite aucun papier. Quelle langue parle-t-elle ? Sans doute le romani avec sa famille, mais cette langue dérivée du sanskrit, non du roumain, comme on l’entend souvent,  n’est la langue  officielle d’aucun pays, seulement celle d’un quartier de Skopje, je crois. En tous cas,  ni  l’italien, ni l’albanais. Le français depuis cinq ans : la langue de  l’école où elle a étudié, de ses amies, de la télévision qu’elle regardait, la langue qui s’est lentement sédimentée en elle, celle dans laquelle elle pense sans doute, et  rêve.

Léonarda  a beaucoup manqué l’école, Khatchik a commis un larcin ; le dénier ou le dissimuler serait absurde, mais : les élèves sans papiers doivent-ils être absolument irréprochables ? Sont-ils sommés d’être encore plus parfaits que ceux qui en ont ? Doit-on ne jamais  cesser d’évaluer leur mérite à vivre en France? Faudrait-il faire le tri entre les bons clandestins et les autres ?

Médiatisation

Paradoxe infernal  de la médiatisation: les expulsions d’élèves sans papiers sont si nombreuses que la  presse n’en parle presque jamais, qu’elles sont devenues un non dit banal. Brusquement Léonarda est arrivée à la une, seulement à cause des circonstances de son arrestation, et sa visibilité inattendue  aurait pu tenir lieu  d’une réparation  pour l’invisibilité des autres : elle aurait pu être un symbole, ne l’a été que quelques heures,  a été très vite  recouverte par le cliché, qui est le contraire du symbole. Ce vedettariat involontaire  s’est retourné contre elle ; les médias,  en répandant les révélations biographiques  sur sa personne, sa famille, son histoire singulière – et servis par  la concomitance de hasard avec  un autre « fait divers » – nous ont resservi  le  Rom imaginaire, fourbe,  dissimulé et voleur d’enfants. La télévision a créeé une icône en un jour et l’a salie le jour suivant en discréditant son père.

Par quel retournement pervers les enfants devraient-ils être responsables des erreurs de leurs parents ? Fallait-il qu’elle soit inattaquable, absolument sainte, et les siens,  en remontant à combien de générations ?

Le pire : sa visibilité individuelle est aujourd’hui telle qu’elle nous interdit de voir les autres expulsés ou expulsables, qu’elle les dissimule.

Sorties scolaires

Que l’espace de la classe ne  s’arrête pas aux murs d’une salle, cela me paraissait aller de soi. Pour les sorties, nous distribuons et récupérons des autorisations signées des parents : « sortie organisée sous la responsabilité de… » . Si nous sommes responsables de nos élèves, il me semble que cela signifie aussi qu’ils sont sous notre protection. Il était urgent que cela devienne officiel. Ce qui rend un peu caduque la métaphore ancienne du « sanctuaire ». L’espace de la classe est labile, changeant, polymorphe : c’est celui d’un discours et d’un abri qui peut être reconstruit n’importe où. Un abri nomade en somme.

Professeurs

Professeur n’est pas seulement un métier mais un état, une position, une relation à un savoir et à des élèves. C’est un jeu relationnel trop  sérieux  pour ne pas engager aussi une éthique. Ce rapport à l’autre est fondateur, têtu. Il se passe d’argument, passe par la voix, la parole,  ne s’écrit pas : il est sans papier.

Les politiques pensent en chiffres,  en flux, posent des règles, des lois, des frontières.  Les professeurs  ont affaire à des sujets  et à la connaissance: ce sont des passeurs. Les frontières qu’ils pensent  ne sont pas les mêmes. Il y  a forcément entre les deux une béance, mais qui n’autorise pas les premiers à considérer les seconds comme des donneurs de leçons irresponsables, ou  des sentimentaux incorrigibles et naïfs.

Manifestations 

Le pouvoir quel qu’il soit  craint toujours les manifestations de lycéens. Pour les discréditer,  on les qualifie  couramment de  rituel initiatique ce qui n’est pas entièrement faux, mais masque  leur évidente  sincérité. Faudrait-il se plaindre que les lycéens soient solidaires de leurs camarades ? La  fraternité n’est-elle plus désormais qu’un mot vide ? Autre manière de disqualifier   leur  authenticité : accuser les élèves de vouloir grappiller quelques jours de vacances supplémentaires. Juste une petite remarque personnelle : mes élèves ont proposé de m’envoyer par mail pendant les vacances le devoir qu’ils devaient faire le jeudi de la première grande manifestation.

Arbitrage  présidentiel

Je ne suis pas adepte de  la psychanalyse de comptoir, mais je voudrais quand même bien savoir quelle  est l’histoire familiale, qu’on  imaginerait volontiers  traumatique, du conseiller ( de la conseillère ? cela m’étonnerait, mais sait-on jamais)  de François Hollande qui lui a soufflé son improbable arbitrage,  mélange de cohérence  abstraite et de violence réelle,  comme si la  politique ne s’exerçait que  sur des êtres virtuels.

Les mots qui me viennent 

Mélancolie, abandon, figures qui s’éloignent.

Catherine Henri

P.S. (Ce qui suit est de ma responsabilité, L.C.)

Sans se prononcer ici sur tel ou tel aspect précis, « l’affaire » Leonarda restera comme un point de repère scintillant dans un processus, délibérément cultivé par certains médias, d’hystérisation de la vie politique et sociale. Cet événement a été l’occasion de la libération obscène d’une parole haineuse contre l’Autre, exhibé comme une bête de cirque, et dont les « défauts » ont été mis en exergue avec une spectaculaire jubilation, comme si la non-exemplarité d’une famille était un cadeau trop longtemps attendu : le signal que l’on peut enfin attaquer ce que Jean-Pierre Le Goff a appelé dans Le Monde le « magistère moral » selon lui exercé par le « gauchisme culturel » dont il importerait de « briser l’influence ». Comme si les principes humanistes élémentaires et l’idéologie gauchiste devaient désormais se confondre. Comme si les expulseurs et leurs bruyants supporters n’exerçaient, eux, aucune sorte de « magistère ». Comme si hurler avec les loups et les sondages démagogiques réalisés à chaud était le signe et la garantie de la dignité d’une politique. Comme si… mais pourtant, même si je tiens toute expulsion d’élève pour au mieux un contresens et au pire une  ignominie, je n’irai pas plus loin dans la condamnation.  Ignorant comme tout un chacun ce que je ferais vraiment si – hypothèse très théorique – j’étais ministre de l’Intérieur, imaginant qu’il m’arriverait, aux prises avec des logiques contradictoires, de me prendre les pieds dans le tapis. Car, par exemple (et contrairement à ce qui, entre autres propos outranciers, a été déclaré à cette occasion), il s’est déjà produit par le passé que des gouvernants d’un autre bord que le pouvoir actuel se livrent à une valse-hésitation devant un « cas » problématique. Ainsi, plusieurs fois, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, des expulsés médiatisés sont revenus en France suite à un changement d’attitude des pouvoirs publics, sans qu’aucun journal ne fasse de gros titres sur le thème de « l’humiliation » et qu’aucun éditorialiste ne pontifie sur l’anéantissement de l’autorité de l’Etat. J’en avais parlé ici, dans ce billet. Catherine Henri avait aussi sonné l’alerte, en 2012, sur le cas, cette fois, si j’ose dire, exemplairement « exemplaire » et déchirant de deux sœurs, qui ont fini par obtenir la régularisation de leur situation. Elle avait aussi réfléchi, dans cet autre billet, sur les limites, justement, de l’exemplarité et de la médiatisation. Enfin, j’avais eu l’occasion d’exprimer tout le bien que je pense des livres et de la démarche de Catherine Henri dans ce billet sur « La poétique de l’enseignante ».

Débat public sur l’école : faut-il arroser les arroseurs ? (2)

Face à un discours contestable ou scandaleux, comme il en existe beaucoup sur l’école, le silence vaut consentement. Mais l’énervement n’est pas forcément la bonne stratégie. Il est souvent plus efficace de pratiquer l’art de la déconstruction méthodique. C’est ce que j’avais eu l’occasion de faire il y a quelques années dans le tout premier billet qui inaugurait ce blog et sur un point précis de « vocabulaire ». C’est aussi ce que fait Pascal Bouchard, sur d’autres sujets, dans son livre au titre trompeur « Je hais les pédagogues », paru cette rentrée. Il ne fait pas que cela : d’autres passages sont délibérément pugilistiques. Mais l’extrait que je publie ci-dessous relève bien de la calme argumentation, sur un thème fréquent dans les controverses scolaires : l’usage de l’étymologie pour appuyer une idée (ici, par Jacques Muglioni et Alain Finkielkraut). Où l’on voit que la skholè n’est pas forcément celle que l’on croyait. L.C.

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« Pour justifier sa vision de l’École, qui devrait selon lui ne pas tenir compte de la réalité des enfants qu’elle doit instruire, Alain Finkielkraut a longtemps usé d’une argumentation par l’étymologie dont semble-t-il, il n’ose plus faire usage. Je résume :

« Éduquer vient du latin educere, qui signifie conduire hors de. Le rôle de l’éducation est donc de sortir l’enfant de sa culture familiale ou communautaire, de l’arracher à ses attaches psychosociologiques pour l’amener au monde du Vrai, du Beau, du Bien. » C’est un argument qu’on trouve aussi sous la plume de Benoît XVI. Le cardinal Ratzinger était théologien, pas grammairien, et le Saint-Esprit ne garantissait son infaillibilité que pour les questions divines. On peut l’excuser. Mais Alain Finkielkraut est agrégé de lettres classiques (et non pas de philosophie, comme il l’a souvent donné à penser). Il a fait du latin et du grec. Il a fait aussi un peu de phonologie historique. Il devrait savoir que le latin ducere a donné le français duire, dans conduire par exemple. Le Gaffiot, la bible des latinistes, place juste au dessus d’educere, dans l’ordre alphabétique, un autre verbe, educare, qui est bien plus vraisemblablement l’étymon de la famille éduquer, éducation, éducateur… Or educare signifie exactement le contraire d’educere. C’est soigner, donner à manger, élever un enfant, un animal ou une plante. Éduquer, ce n’est donc pas arracher un élève à sa condition, c’est prendre en compte sa situation de faiblesse, et être pour lui aux petits soins.

Oublions cette querelle. Que vaut, au plan philosophique, cet argument par l’étymon ? Il suppose qu’existe une essence de l’Éducation, une nature profonde, dont cette origine lexicale serait le révélateur. Notre système scolaire ne serait qu’un avatar d’une « idée » d’école, d’une École idéale, d’une École qui n’existe que dans le ciel des idées. Est-ce stupide ? C’est en tout cas une forme de raisonnement assez répandue. Jacques Muglioni était officiellement philosophe, il a même été le doyen de l’inspection générale de philosophie dans les années 70. Et il est le véritable fondateur de la pensée « anti-pédagogiste » ou « Républicaine » contemporaine. Il n’a jamais écrit de véritable traité de philosophie de l’éducation, mais plusieurs discours, ou articles. En 1980, en réaction à la réforme Haby du collège, qui achève sa mise en place et dont l’idéologie pourrait bien gagner le lycée, il n’annonce rien moins que la « fin de l’école » (1).

Disons-le tout de suite, c’est magnifiquement écrit. L’homme a davantage le goût de la formule que de la rigueur intellectuelle. À deux ou trois citations, on mesurera la magnificence du style, qui en impose : « Toutes les innovations, les méthodes globales ou réputées actives qui tendent à privilégier le don de deviner sur la progression patiente à partir du simple, sont antirépublicaines. » « Les parents n’ont d’autre devoir que de respecter l’école ni d’autre droit que d’y inscrire leurs enfants (…) Les enfants ont généralement des parents, ce qui est parfois un bien, parfois un mal. Les écoliers ont à la fois beaucoup moins et beaucoup plus : des maîtres. »

C’est parfois assez solide, parfois plus beau qu’une sonnerie de clairons ou un roulement de tambour sur l’esplanade des Invalides. Et aussi creux. La force du verbe le dispense alors de toute démonstration, et de toute vérification. Car où a-t-il pris que les méthodes actives se contentaient de l’approximation dans les apprentissages, ou du « don de deviner » ? Quant au mépris qu’il affiche pour ceux « qu’on appelle étrangement de nos jours parents d’élèves », les intéressés jugeront.

Parmi ses arguments, J. Muglioni fait également référence à l’étymologie. École vient, affirme-t-il, du grec skholè, qui signifie « le loisir ». L’École serait donc ce lieu merveilleux où nous aurions « le loisir » de l’étude, le temps de penser, sans aucun souci d’efficacité économique, sans céder au moindre utilitarisme. Qu’on mît en relation le budget de l’Éducation nationale et le rendement de l’école, son efficacité sociale, lui paraissait d’ailleurs la chose la plus imbécile du monde. L’école n’a pas à se justifier. Elle est hors des raisons et des causes, elle est skholè.

Problème, les Grecs du temps de Socrate et de Platon n’avaient pas obtenu la 5e semaine de congés payés, ni même la première. Ils n’avaient pas idée qu’on pût se dorer sur des plages, et ils n’avaient pas non plus inventé le monachisme et ces lieux tranquilles où se retirer du monde, loin des vanités du siècle. Lorsque le citoyen, qui était, par définition, un homme riche, prenait des « skholè », du loisir, ce n’était pas pour farniente sur le sable de Marathon, ni pour méditer sur les vérités éternelles. Il mettait entre parenthèses sa citoyenneté, il ne participait plus aux débats sur l’agora, il avait enfin le temps de vendre son huile, d’acheter des esclaves, de surveiller le travail dans les mines d’argent, et d’affréter des navires de commerce. L’École, si elle était skholè, serait donc exactement le contraire de ce que Muglioni aurait voulu qu’elle fût, elle serait le temps des affaires et du profit. Mais encore une fois, ce n’est pas le fond du problème. Le plus grave est cette valeur donnée à l’étymon, cette conviction que l’École n’est que l’avatar d’une idée, dont l’histoire du mot serait révélatrice. Contrairement à ce que beaucoup de leurs adversaires, qui les ont mal lus, ont imaginé, les « Républicains » n’ont jamais cru à un paradis perdu, à la pure vertu des « hussards noirs » et d’une École de la IIIe République dont il faudrait retrouver la vieille odeur, celle des premières pages du Grand Meaulnes. Ce ne sont pas des nostalgiques, ce sont des idéalistes. Ils croient qu’il existe un idéal dont l’École actuelle, au lieu de s’inspirer, s’éloigne un peu plus à chaque réforme. Ils voudraient au contraire que l’École devînt enfin ce qu’elle est, de toute éternité.

Pascal Bouchard

(1) J. Muglioni est surtout connu pour être l’auteur du programme de philosophie de 1973, lequel comportait une liste importante de notions, et un nombre impressionnant d’auteurs. Ce programme a été très discuté, mais s’est finalement imposé : il avait la faveur des enseignants à qui il imposait tant de contraintes qu’il n’en imposait fi nalement aucune. Ses articles et discours ont été rassemblés en 1993, peu de temps avant sa mort, par quelques-uns de ses admirateurs sous le titre L’École ou le loisir de penser, et publiés par le CNDP. »

 

 

Débat public sur l’école : faut-il arroser les arroseurs ? (1)

J’aurais bien titré « faut-il flinguer les flingueurs ? », mais en ces temps d’hystérisation du débat public, méfions-nous des excès interprétatifs, alors  l’arrosage suffira.

Il existe au moins un livre sur l’école publié en cette rentrée dont j’ai appris avec plaisir la publication et à la lecture duquel je me suis délecté : celui de Pascal Bouchard. Sans pour autant adhérer à son facétieux titre, « Je hais les pédagogues », fondé sur un retournement que je trouve attirant, mais à l’usage fatiguant et trop artificiel. Même si l’on se prend à sourire à l’idée qu’il ait pu déclencher quelques achats par erreur et précipitation.

Bien sûr, on a vite confirmation de ce qu’on savait, c’est-à-dire que l’auteur, même s’il leur envoie quelques piques et leur rappelle à bon escient qu’il ne suffit pas d’avoir raison pour être entendu, ne « hait » absolument pas les pédagogues, parmi lesquels se comptent beaucoup de ses amis et quelques maîtres admirés. Une grande partie du livre est d’ailleurs consacrée à un plaisant jeu de massacre, où Bouchard se « paye » l’une après l’autre certaines des figures les plus connues de l’antipédagogisme français.

Tendance lourde

Pas toutes, malheureusement, car il y faudrait un dictionnaire ! Mais ne faisons pas la fine bouche devant cette sélection. C’est, toujours irrésistible, le vieux gag de l’arroseur arrosé. Les intéressés en sortiront-il indemnes ? C’est probable, hélas. D’une part, ils ont quelques quelques centaines de milliers d’exemplaires d’avance en matière de soft power éditorial et d’influence sur la représentation que les milieux intellectuels se font du système scolaire. Ce n’est pas un livre isolé qui pourrait inverser une tendance aussi lourde.

D’autre part, « ils » appliquent un principe de fonctionnement leur permettant de limiter l’impact de toute attaque. Ce principe est simple, efficace et instinctif (je ne crois pas à la conjuration) : ne jamais répondre. Opposer à toute mise en cause publique un silence de plomb. Eviter soigneusement toute réplique qui risquerait, par un seul effet mécanique, d’allouer de la notoriété à un détracteur et d’aboutir – qui sait – à voisiner avec lui dans les vitrines des librairies ou sur le plateau de quelque respectable émission (car il n’y a pas que des émissions respectables).

Positions acquises

Chaque ouvrage apportant de l’eau à leur moulin bénéficie aussitôt d’une promotion réflexe : on l’accueille comme une merveille, on l’intègre à force notes de bas de page, on préconise à tout bout de champ sa lecture, souvent même sans avoir vérifié de près l’ensemble de son contenu. A l’inverse, toute tentative argumentée de les contrer, sur le terrain des faits et des idées, les laissera sans réaction. Stratégie de l’évitement hautain : la blanche colombe ne fera pas au crapaud baveux l’honneur d’une réponse. L’absence de confrontation permettant ainsi de geler les positions acquises.

Or, l’idéologie « antipédagogiste », dans toutes ses variantes, en a acquis beaucoup, de positions. Jusqu’à se poser en prêt-à-penser pour quiconque souhaite, en abordant le sujet éducation, se tailler un succès sans se donner trop de mal (le succès n’est pas réellement garanti, ce serait trop simple, mais le « pas trop de mal » est assuré). Je pense par exemple à la toujours d’attaque et enjouée Rama Yade, ex-ministre et signataire en septembre 2011 d’un ouvrage chez Grasset, intitulé Plaidoyer pour une instruction publique. Sa publication a donné lieu à des accusations de plagiat sur lesquels je ne m’attarde pas ici (même si j’ai eu incidemment l’honneur, partagé avec beaucoup d’autres, de faire partie de la liste des auteurs concernés).

Concepts bulldozériens

En revanche, ce qui me paraît plus important est sa grossière reprise et aggravation des concepts les plus bulldozériens de l’agit-prop antipédago. « Réforme après réforme, dit la note de l’éditeur, [l’Education nationale] a cessé de devenir le lieu de la transmission du savoir pour devenir un laboratoire de l’«expression personnelle » où tout se vaut et rien ne réussit. » Et en juin 2012 l’ancienne ministre, qui a l’air pour son propre intérêt d’en connaître assez long sur l’expression personnelle, allait jusqu’à proférer que Vincent Peillon voulait ni plus ni moins « le retour de Woodstock » dans l’éducation.

Le « retour » de « Woodstock »… L’Education nationale aurait donc connu Woodstock, peace & love à tous les étages, pendant assez longtemps on l’imagine vu l’ancienneté de la référence. Et puis Woodstock, on ne sait pas trop quand ni comment, serait parti. Et aujourd’hui, Vincent Peillon voudrait donc faire revenir ce Woodstock.

A un tel niveau hallucinatoire, une citation plus complète est nécessaire. Voici un extrait d’une dépêche qui lui était consacrée : «Supprimer la notation, remettre en cause les évaluations, c’est le retour de Woodstock dans l’éducation nationale», a-t-elle affirmé sur France 2 en s’en prenant au «laxisme éducatif absolument incroyable» du ministre socialiste de l’Education nationale, Vincent Peillon, qui a souhaité samedi «faire évoluer la notation» des élèves. Selon lui, «la note sert toujours de sanction et jamais d’encouragement». Tout cela relève d’une «idéologie post-soixante-huitarde qui consiste à donner tous les pouvoirs aux élèves, à dire que l’enfant est roi, à estimer qu’il ne faut pas lui demander d’efforts, que le mérite ne compte pas…»

Ne pas rire trop fort

Original et décoiffant, n’est-ce pas ? Tous les pédagogues de France et leurs amis ne manqueront pas de se reconnaître dans cette volonté farouche de ne pas demander d’efforts aux élèves… Mais n’oublions pas que quand ces « pensées personnelles » sont imprimées, quand ces propos sont tenus, eh bien, non, personne n’est plié de rire. C’est cela la force de la bataille idéologique et médiatique : banaliser des énormités jusqu’à leur conférer une respectabilité qui coupe court au scandale comme à la moquerie.

Pascal Bouchard, dans la partie de son livre qu’il appelle le « chamboule-tout », ne s’en est pas pris à Rama Yade. C’est pour cela que, spontanément, je rattrape un peu… Mais il ne faut pas rire trop fort. Rama Yade a été ministre, elle peut le redevenir. Elle est « positionnée » sur l’éducation, dans le parti de Jean-Louis Borloo, susceptible de jouer un rôle clé dans les prochaines échéances politiques.

Pascal Bouchard, répétons-le, n’est pas exhaustif. Mais il fait quand même, saluons l’effort, une partie du boulot qui n’était pas faite auparavant. Dans l’ordre d’apparition, il égratigne d’abord sur quelques pages Natacha Polony (qu’il introduit par cette phrase assassine : « Commençons par le plus simple »). Personnellement, tout en la critiquant franchement lorsque j’en ai eu l’occasion, je n’ai jamais réussi à me montrer vraiment combatif avec Natacha Polony. Je ne m’explique pas de manière satisfaisante ce pacifisme journalistique et je ne suis pas sûr d’avoir eu raison de m’y conformer. Respect ou lâcheté? Maintenant qu’elle est passée dans le monde effarant des « people » de la télé – une autre planète- cette interrogation ne peut plus prendre qu’une allure abstraite.

Bouchard s’en prend ensuite à Jean-Paul Brighelli, sérial pamphlétaire, personnage à faconde et aux renaissances multiples qu’il expédie un peu vite, puis à Charles Coutel (professeur de philosophie à l’université d’Artois), Jean-Robert Pitte (ancien président de Paris 4, auteur notamment de Stop à l’arnaque du bac (Oh éditions, 2007), et Sophie Coignard.

Au suivant !

Sur cette dernière, journaliste au Point et auteur du livre Le Pacte immoral (Albin Michel, 2011, sous-titre : Comment ils sacrifient l’éducation de nos enfants), il se lâche, laissant filer sa colère. La réalisatrice d’un des plus grands (et des plus affligeants) succès éditoriaux de ces dernières années sur l’école, après Brighelli, en prend pour son grade. Au suivant !

A la suivante, plutôt, puisqu’il s’agit de Nathalie Bulle, sociologue et néanmoins antipédagogiste farouche, longtemps discrète, apparue il y a quelques années avec le livre L’École et son double. Essai sur l’évolution pédagogique en France (Ed. Herman, 2009) et une intimidante étiquette CNRS. J’ai lu ce passage avec d’autant plus d’intérêt que ce que Bouchard a fait à ce sujet correspond pile à un travail nécessaire, que je n’avais pu effectuer au moment de la sortie du livre. Cet auteur coïncide pour moi avec un rendez-vous manqué, comme il en existe beaucoup dans la vie d’un journaliste.

Esquisser une réfutation

J’avais eu, recommandées en interne par une consœur, les épreuves de son livre, et j’avais commencé à le lire… sans réussir à poursuivre. Plus que la difficulté réelle de lecture, le manque de temps en était la principale cause. Dans les semaines suivantes, j’avais eu brièvement l’auteur au téléphone, occasion d’être étonné par son adhésion apparemment inconditionnelle aux thèses antipédagogistes les plus caricaturales et virulentes, notamment sur l’apprentissage de la lecture.

Nathalie Bulle a un ennemi générique : le « progressisme éducatif ». Tous ses raisonnements reposent sur le postulat, jamais étayé, de la malfaisance essentielle, depuis les années 1970, de ce progressisme dans toutes ses dimensions. Elle présente donc comme des évidences les thèses des polémistes sur  le renoncement à la transmission, la baisse du niveau, la pression égalitariste ou les ravages du constructivisme… Sa particularité est de le faire en usant des codes stylistiques de la « science » et d’une manière qui, je dois l’avouer, transforme sa lecture en réelle épreuve. Bouchard, lui, a lu jusqu’au bout. A la fois plus patient et mieux armé, il ne s’est pas laissé impressionner, ce qui lui permet d’esquisser une réfutation sur plusieurs points importants.

Cela ne suffit jamais

Bien sûr, cela ne suffit pas. Cela ne suffit jamais. Il faudrait une armée de « décodeurs » spécialisés et incollables, fourmis consciencieuses, pour lire, relire, évaluer, repérer et contrer les mensonges, les erreurs, les impasses logiques, les manipulations sémantiques, les formules démagogiques, les ruses de séduction de la littérature antipédagogiste et, au-delà, de toute la production éditoriale sur l’éducation. Il faudrait que cette même fourmilière (ou cette ruche ou, pour sortir des métaphores animalières, cette communauté intellectuelle) reprenne l’avantage sur l’infernale loi du buzz et remette le débat sur l’éducation au niveau où doit se tenir un débat. Il ne serait alors peut-être plus nécessaire d’arroser les arroseurs ni de flinguer les flingueurs.

L’énervement n’est pas forcément la bonne stratégie face à un discours contestable ou scandaleux. Il est souvent plus efficace de pratiquer l’art de la déconstruction méthodique. Pascal Bouchard en donne un échantillon dans un extrait de son livre qu’avec sa permission je vais publier dans le prochain billet.

Luc Cédelle

Discrimination : la redoutable question de la preuve

Pourquoi moi ? L’Expérience des discriminations (Seuil, 2013) est un ouvrage collectif. Il est signé de François Dubet, Olivier Cousin, Eric Macé et Sandrine Rui, tous les quatre enseignants à l’Université de Bordeaux Segalen, chercheurs au Centre Émile-Durkheim et associés au CADIS (Centre d’analyse et d’intervention sociologique) à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales).

Le livre, paru en février dernier, est le résultat d’une longue enquête, fondée sur des entretiens approfondis avec des personnes « discriminables », qu’il s’agisse d’inégalités de traitement en fonction du sexe, de la race, de la sexualité, de la religion, de l’origine, des handicaps, de la santé… Sur ce phénomène non seulement vécu mais de plus en plus présent dans le débat public, j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec Sandrine Rui, l’une des co-auteurs de l’enquête et du livre.

L.C.

Ce livre est consacré aux discriminations telles qu’elles sont vécues par ceux qui les subissent. Mais est-ce qu’on ne savait pas déjà tout, ou presque, sur les discriminations ? Qui elles visent, en quoi elles minent la cohésion sociale, etc. Outre de confirmer qu’il est injuste, désagréable et parfois traumatisant d’être discriminé, les 180 entretiens sur lesquels ce livre est fondé ont-ils permis de mettre en lumière des aspects précédemment ignorés ou négligés ?

Les discriminations font l’objet de nombreux travaux, indispensables, qui cherchent notamment à mesurer la discrimination et qui interprètent les écarts observés entre les individus et les groupes dans l’accès à certains biens et à certains droits.  Mais très rares sont les enquêtes  sociologiques qui prennent pour objet l’expérience des individus discriminables. Notre recherche a d’ailleurs permis de montrer que si la discrimination est injuste et traumatisante, ce n’est pas toujours le cas. Non seulement c’est une expérience très ambivalente, mais elle n’est pas vécue de la même manière si l’on est un jeune homme du ghetto, la directrice adjointe d’une entreprise audiovisuelle, un médecin hospitalier étranger, une élue, un salarié du bâtiment,… L’originalité de l’enquête tient d’ailleurs à ce parti pris : quand la plupart des travaux existant sont menés en se centrant sur l’un des critères (l’origine ou le genre ou l’orientation sexuelle) et sur un monde spécifique (l’école ou  le travail ou l’hôpital), notre approche est transversale.

Avez-vous eu de vraies surprises, dans cette enquête ?

L’étonnement est double et en apparence paradoxal. D’une  part, si les critères discriminatoires peuvent être distincts, l’expérience est commune : que l’on soit noir,  femme, homosexuel, fille d’un immigré maghrébin… les témoignages présentent de forts points communs. D’autre part,  la diversité des expériences est remarquable, et l’on comprend qu’il ne puisse y avoir de front commun des victimes.  Les personnes discriminables ne vivent pas toutes les mêmes épreuves. Des épreuves identiques ne produisent pas toutes les mêmes effets.

Sandrine Rui

Plus encore : une même personne peut être confrontée à des traitements injustes qui tantôt l’affecteront tantôt seront ignorés. De ce point de vue, l’enquête montre que ce n’est pas dans les situations objectivement les plus difficiles, les plus discriminatoires que le sentiment de discrimination est le plus fort : au bas de l’échelle sociale, « ceux d’en dessous » vivent une somme d’inégalités sociales qui rend la discrimination moins perceptible. Ils se sentent souvent plus méprisés que discriminés.

Vous faites une différence, dans le livre, entre discrimination et stigmatisation. Pouvez-vous nous éclairer à ce sujet ?

D’un point de vue juridique, discriminer consiste à traiter de façon différenciée un individu au regard de critères comme le sexe, la race, l’origine, l’orientation sexuelle, etc. – ce qui est désormais illégal. Par extension, les individus jugent discriminatoire toute action qui, s’appuyant sur ces mêmes critères, les empêche de disposer des mêmes opportunités que les autres et les traite injustement. La stigmatisation consiste à désigner et à qualifier de façon négative des individus, en faisant d’attributs réels ou supposés des stigmates. Ces deux processus sont donc distincts : on peut être stigmatisé sans être discriminé, et inversement. Mais ces processus  peuvent aussi se combiner. Il arrive que les individus soient discriminés car ils sont plus ou moins consciemment stigmatisés : on écarte  telle personne car elle est l’objet de préjugés, de racisme, de sexisme ou d’homophobie. Si dans les faits, ce lien n’est pas systématique, l’expérience des individus révèle une sorte de continuum : entre les mots blessants et l’acte discriminatoire passible d’une procédure, il y a parfois peu de différence pour celui qui en est victime.

Sauf certains cas flagrants, la réalité d’un comportement discriminant n’est-elle pas difficile à établir ? Chacun connaît, par exemple, l’écart de perception qui, à apparence égale, peut séparer une personne qui « voit des racistes partout » et une autre dont le chemin ne croise que de temps en temps une attitude raciste évidente. Le sentiment d’être victime de discrimination n’est-il pas extraordinairement subjectif ?

C’est effectivement très subjectif, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des faits objectifs de discrimination. C’est toute la difficulté aussi bien pour les personnes qui estiment être victimes de discrimination, pour les associations qui veulent les défendre, que pour ceux qui sont accusés de discriminer. La question de la preuve est redoutable. C’est pourquoi le plus souvent les individus renoncent à se lancer dans des procédures. Le doute est aussi une épreuve ordinaire pour les personnes discriminables : est-ce que j’ai bien été discriminée ?  La question taraude, et les personnes rencontrées dans notre enquête craignent d’être envahies par la paranoïa.

Est-ce que le fait de se sentir discriminé, de garder le souvenir d’une ou de plusieurs épreuves, d’en redouter de nouvelles, entraîne une augmentation des faits de discrimination eux-mêmes, un peu comme la peur panique des chiens expose à se faire mordre?

Affiche d’un parti de droite helvétique

Ce serait sans doute difficile à mesurer. Ce que l’on peut dire en revanche, c’est que les tactiques mises en œuvre par les personnes qui ont été ou se savent discriminées peuvent se retourner contre elles. Par exemple, mentir est très rationnel et protecteur face au risque de discrimination, mais cela peut constituer en retour une bonne raison d’écarter un individu. Car la façon de s’adapter ou de répondre au risque  est généralement lue comme  une cause et non comme une conséquence : alors que les gens choisissent la ruse pour éviter d’être discriminé, on les discrimine car leur ruse n’inspire pas confiance.  C’est donc assez tragique : certaines personnes partent dans la course avec quelques handicaps  et leurs propres stratégies peuvent accroître la défiance et donc la discrimination.

La lutte légitime contre les discriminations n’est-elle pas exposée au risque d’un emballement, aussi bien à travers le recours grandissant aux procédures judiciaires qu’à travers une pression morale accrue, vers un « politiquement correct » obsessionnel ? Se dirige-t-on vers une sorte d’angélisme forcé ou d’obligation vaguement totalitaire – et forcément hypocrite – à aimer tout le monde ?

Je ne vois pas où est le risque à vouloir être traité et à traiter tous les individus, avec un égal respect, tant au plan juridique qu’au plan moral. C’est une condition indispensable pour vivre ensemble. La société est malade de l’inverse : alors que l’égalité progresse en droit, certains dressent de nouvelles barrières pour bien séparer semblables et différents.  C’est la fraternité qui est mise en cause. Si combattre le « politiquement correct » consiste à pouvoir tenir tranquillement des propos homophobes ou racistes, on ne voit pas très bien ce que nous avons collectivement à y gagner. Et puis il ne faut pas tout confondre : lutter contre les discriminations n’équivaut pas à prêcher : « aimez-vous les uns les autres. » De ce point de vue d’ailleurs, les personnes discriminables comme toutes les autres aspirent à une égale hypocrisie dont on sait les vertus civilisatrices. Une des lycéennes rencontrées le dit très bien : à l’école, j’attends que l’on me traite de façon égale et respectueuse ; je n’attends pas d’être aimée, j’ai déjà l’amour de mes parents.

Je précise la question précédente : ne faut-il pas fixer des bornes entre ce qui relève vraiment de la discrimination – sur des bases ethniques, religieuses ou sexuelles – et ce qui relève du droit intime à ressentir des affinités ou non, ou même à choisir ses fréquentations ? Par exemple, un jeune est-il fondé à se plaindre d’être discriminé à l’embauche s’il s’applique à conserver une gestuelle, une attitude et un look dissuasifs de « roi de la téci » ? Et un employeur est-il coupable de discrimination sur une base religieuse s’il n’a aucune envie d’embaucher un intégriste « démonstratif » ? Ou même, hors des questions de religion, peut-il être coupable de « discriminer » toute personne affichant ostensiblement ses choix idéologiques par son accoutrement et son allure générale ?

Comme la précédente, cette question révèle à mon sens ce que la discrimination fait aux relations sociales. Elle nous tétanise tous car nous pouvons tous être pris en défaut. On finit alors par chercher les situations les plus extrêmes comme pour rappeler qu’il y aurait de « bonnes raisons » de discriminer. Les débats autour du port du voile sont symptomatiques de cet embarras, comme on l’a vu encore récemment dans l’affaire de la crèche Babylou. Mais il ne faut pas tout mélanger. Qu’un employeur refuse de recruter des personnes mal fagotées, impolies ou intégristes n’est pas de la discrimination. Le scandale de la discrimination ne niche pas dans les exemples que vous donnez : il survient quand les individus jouent le jeu, se conforment comme tout le monde aux attendus des entretiens d’embauche – ils ont mis une cravate, ils s’appliquent à parler correctement,  etc… -, et que cela ne suffit pas, que cela ne suffit jamais. Par ailleurs, procéder par affinité lors des procédures de recrutement est généralement la règle. L’enquête s’est d’ailleurs intéressée aux marchés du travail segmentés, parfois sur des bases communautaires, qui procèdent selon cette logique de l’entre soi. Mais quand à compétence égale, les hommes préfèrent recruter un homme « par affinité » plutôt qu’une femme, on peut légitimement interroger le bien-fondé de ces mécanismes affinitaires. S’ils peuvent être des ressources quand ils servent les candidats fragiles, ils deviennent des mécanismes puissants d’exclusion quand ils protègent l’entre soi de ceux qui font déjà la course en tête.

Un passage du livre dit qu’il y a « ce que les discriminations font aux individus mais aussi ce que les individus font aux discriminations ». Au terme de ce travail et au vu de toutes les expériences individuelles que vous avez collectées et analysées, que diriez-vous, quelle type de recommandation formuleriez-vous à une personne ayant de bonnes raisons de se sentir discriminée ? Comment se montre-t-on plus fort que la discrimination ?

Si une personne a de bonnes raisons de se sentir discriminée, on ne peut que l’encourager à se tourner vers les associations qui font un travail exemplaire ou encore vers le défenseur des Droits. Mais l’enquête le montre : toute la difficulté est justement de fonder en raison une plainte. Aussi, comme elles le disent elles-mêmes, les personnes discriminables ont-elles bien d’autres façons de se montrer plus forte que la discrimination : par l’indifférence, la plaisanterie, l’esquive, la réplique, etc… Tout sauf passer pour une victime, ce qui serait une abdication.

Propos recueillis par Luc Cédelle

PS. Un version courte de cet entretien est parue dans le n°16 de Cubeek, city magazine gratuit consacré à la Communauté urbaine de Bordeaux (CUB), expérience modèle de presse locale de qualité portée par Geraldine Rabier… co-fondatrice (tout se tient) du collège Clisthène.