Une classe de banlieue au pays des mille fromages (3)

Classes vertes, classes de mer et classes de neige des élèves d’une école de Bobigny. L’école Marie-Curie, en éducation prioritaire. Un récit de Véronique Decker, coécrit avec Luc Cédelle. L’action se passe en 2006. Les commentaires distanciés (et la poursuite de l’action) sont de 2016.

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Janvier 2006 / C’est pas un peu fini ?

Tout avait bien commencé : tous les enfants étaient là, à l’heure, avec leurs valises. En tout, pas plus de vingt élèves : du fait que notre école cumule les étiquettes ZEP, REP, zone sensible et toutes ces sortes de sigles, nos classes sont peu nombreuses. L’autocar était là, aussi, et le chauffeur, charmant. Et avec Nathalie, la maîtresse qui accompagne le groupe avec moi, nous nous entendons sans même avoir besoin de parler.

Arrivés à la gare, avec une heure d’avance, comme l’exige le billet de groupe, nous organisons un jeu pour que les enfants ne trouvent pas le temps trop long. Aïe ! Le panneau affiche une demi-heure de retard, qui devient une heure, puis une heure trente… Les enfants commencent à se fatiguer, et nous aussi. Enfin, au moment où nous allions les emmener aux toilettes, le train est annoncé. La foule des voyageurs adultes se précipite. Nous, nous trouvons plus sage d’attendre : par souci d’économie, nous ne prenons pas de « service bagage » et nos élèves sont tous chargés comme des mulets.

Résultat : lorsque nous arrivons à notre wagon, toutes nos places sont occupées, malgré nos réservations et, sauf épreuve de force physique que nous écartons, il ne semble pas possible que les adultes présents daignent renoncer à leur illégitime place assise. Les agents SNCF viennent gentiment à notre secours, et nous proposent alors des places en première, à condition de diviser le groupe en deux. Nous acceptons et redescendons sur le quai pour rejoindre la bonne voiture. J’y monte avec dix enfants, et huit autres vont s’installer pendant que je m’occupe des bagages avec les deux plus grands. Personne ne vient nous aider. Tout en hissant les bagages sur les rayonnages du haut, je guide les enfants à la voix, pour que les petits s’asseyent. Lorsque j’entre à mon tour, un passager, costume sombre et cravate chic, s’écrie : « C’est pas bientôt fini, ce bordel ? »

Point 2016 / La banlieue qui fait la une

Belle époque où nous pouvions avoir des classes de CM à 20 élèves. Désormais, malgré le label REP +, (réseau d’éducation prioritaire renforcée) la moyenne de l’école augmente d’année en année et les classes de CM1/CM2 sont à 24 ou 25 élèves. Mais en dix ans, la peur de la banlieue et de ses enfants n’a pas reculé d’un pouce. D’autant que depuis les attentats et Vigipirate, nous ne sortons presque plus et que les beaux quartiers ont perdu l’habitude de nous voir. On ne voit que la banlieue qui fait la une des faits divers et plus du tout celle qui apprend, qui travaille, qui réfléchit et qui progresse. Et pourtant, elle existe. La peur des gens, avec le geste de serrer son sac à main lors de notre passage, même devant des élèves de CE2. Notre conviction d’être méprisés, lorsque que nous découvrons, l’immense écart entre l’organisation des écoles ordinaires et notre situation. Nos maternelles sans ATSEM (agent territorial spécialisé d’école maternelle) dans les classes avec pour conséquence que, la maîtresse devant faire deux métiers, elle peine à faire le sien. Il faut dire que le texte officiel à ce sujet -« toute classe maternelle doit bénéficier des services d’une Atsem »- est particulièrement obscur et ne permet pas d’imposer que l’Atsem soit dans la classe avec nous toute la journée. Donc, à Bobigny, elle vient aider à enlever les manteaux et repart aussitôt faire du ménage, mettre en chauffe la cantine, faire les vaisselles… Je continue : nos dortoirs qu’il nous est interdit de quitter, car chez nous les ATSEM n’ont pas le droit de surveiller le dortoir. Pourtant cela fait des années que j’explique à la mairie qu’en province, dans les classes uniques, l’instit ne couche pas les CM2 parce qu’il a des petits… Non, impossible chez nous, la présence physique de l’instit est exigée dans le dortoir, même lorsque la moitié des enfants sont réveillés et pourraient reprendre une activité. Et maintenant que je suis lancée, je continue encore : nos écoles surdimensionnées. où les élèves sont rudoyés dès la petite enfance. Nos ordinateurs obsolètes, à l’heure où bien des villes installent des tableaux numériques interactifs et des tablettes. Et les discours lénifiants de notre hiérarchie qui ne cesse de penser sincèrement que tout va bien ici, alors que l’école recule, pas à pas. Alors, bien sûr, beaucoup d’ados de banlieue sont « difficiles ». Mais, ne pourrait-on faire en sorte que leurs vies soient plus douces, pour voir si cela ne pourrait pas les adoucir un peu en tant qu’élèves ?

Janvier 2006 / Ça veut dire quoi, inadéquat ?

Bien sûr, d’un seul regard, notre irascible passager chic a appréhendé que nos élèves étaient des sauvages à la peau foncée, aux yeux bridés, aux cheveux crépus… Il a distinctement perçu « le bruit et l’odeur » du « 93 » venant troubler sa quiétude de première classe.

Pourtant, les élèves, sagement assis à dix sur six places, chuchotent gentiment. Je me retourne, furieuse, et lui rétorque d’une voix en acier trempé : « Veuillez cesser de tenir des propos inadéquats et vulgaires à ces enfants ! » Il me répond qu’il prend une place de première pour être tranquille. Je lui réplique que nous avons des billets et pourtant pas de places pour être assis, sauf que nous, nous n’en tirons pas argument pour être vulgaires et agressifs en public. Houda me demande : « Ça veut dire quoi, inadéquat ? » « C’est pour ne pas dire un gros mot, je t’expliquerai plus tard ». Et je pars m’asseoir sur un rayonnage de bagage. Les élèves chuchotent toujours en jouant gentiment entre eux. A un moment, Majid se lève et me dit : « Venez vous asseoir, Madame la directrice. » Spontanément, juste pour que je ne me fatigue pas. Trop sympa, comme on dit dans notre patois local.

La cravate chic se tord le cou et n’en revient pas : ce n’est pas l’image qu’il a des « Arabes ». Et je repars expliquer le sens d’inadéquat à Houda et trois autres filles de notre groupe qui ont déjà apprivoisé une adolescente d’origine coréenne et lui racontent que des Coréens sont déjà venus deux fois dans notre école, et même que nous avons un tambour. La jeune fille rit. Elle nous dit qu’elle a été adoptée et qu’elle n’est jamais allée en Corée.

Point 2016 / On est chez nous

Chaque voyage, chaque sortie ouvre les portes du monde. Il faut être capable d’y accueillir l’inattendu et de ne pas se contenter de « préparer la sortie » comme on prépare un travelling juché sur des rails inamovibles. On peut montrer aux enfants comment résister par la parole sans prononcer la moindre injure, comment rencontrer des personnes nouvelles et surtout, on peut montrer aux enfants les codes subliminaux qui permettent de se sentir chez soi partout, dans un musée, dans un train, chez des paysans… au bout du monde connu. Face à ceux qui brandissent des saucissons et du pinard en gouaillant « On est chez nous », je voudrais dire qu’avec mes élèves, on est chez nous partout. Alors comme Vigipirate n’a pas interdit les sorties scolaires, nous avons déjà un CM1/CM2 qui va au théâtre la semaine prochaine, nous préparons des visites au musée, une maîtresse calcule pour savoir si elle peut aller dans les Vosges (ses élèves rêvent déjà d’aller voir le centre où elle dirige des colos l’été), et la vie reprend ses droits, surtout que cette année, les deux CE2 devraient partir en classe de neige en février Quelle joie pour nous, je me sens l’énergie de la mobilisation pour que les enfants puissent faire vraiment du ski (néanmoins, les lecteurs de ce blog peuvent envoyer leurs dons à l’école Marie Curie de Bobigny, dons que la coopérative scolaire de l’école acceptera avec bonheur…) Comment ? Des pauvres au ski ? Mais pour quoi faire ? A quoi cela sert-il de leur donner le goût des bonnes choses ?

Une classe de banlieue au pays des mille fromages (2)

Classes vertes, classes de mer et classes de neige des élèves d’une école de Bobigny. L’école Marie-Curie, en éducation prioritaire. Un récit de Véronique Decker, coécrit avec Luc Cédelle. L’action se passe en 2006. Les commentaires distanciés (et la poursuite de l’action) sont de 2016.

Combien de nouvelles photos seront affichées cette année?
Combien de nouvelles photos seront affichées cette année?

Janvier 2006 / in situ et de visu

Ce matin, avec les parents et les enfants concernés, nous avons une réunion de préparation d’une « classe verte ». C’est la dernière, toutes les autres classes qui vont partir cette année l’ont déjà organisée : dans les jours et les mois à venir, nous aurons une classe de neige (elle part demain), une classe de voile fin mai à Port-Bail, deux classes de mer fin mai aussi, deux autres classes de mer une semaine plus tard, une classe à la campagne (des petits CP) début juin et enfin ces deux classes-là, pour lesquelles nous tenons cette réunion et qui doivent partir camper en Ardèche vers la mi-juin.

Les parents commencent à être habitués, car dans notre école, toutes les « grandes » classes et la moitié des « petites » partent chaque année : la géographie de la France, pour nous c’est plus simple in situ et de visu, avec le bruit de la mer et l’odeur des embruns parfumés au varech, avec le toucher de la neige et l’odeur du feu de bois, avec le goût des fromages locaux sur du pain de seigle frais, avec les couronnes de fleurs des champs sur les têtes de nos princesses… Il y a aussi les châteaux forts, les ponts romains, les sentiers des douaniers, les villages fortifiés, les églises romanes, bref tout ce qui manque à Bobigny pour que nos élèves s’inscrivent dans une histoire de la France qui ne se résume pas à la construction des grands ensembles au 20ème siècle.

Les enfants sont présents à la réunion et, comme leurs parents, peuvent questionner nos choix. Même si, en général, ils ont largement participé à l’affaire dès le départ. Les enseignants présentent leurs objectifs : l’histoire, la géographie, la biologie (têtards et libellules, crapauds et gendarmes, poissons de la rivière et sauterelles des champs), l’équilibre alimentaire, l’étude du village, la randonnée, l’activité d’accrobranche… Tout ce qui, dans ce programme, peut gêner ou faire peur, je le présente aux parents. Et j’exprime ces peurs à leur place (cela les autorise ensuite à en parler) : je parle de la nourriture, qui n’est ni casher, ni halal, même si nous ne servons pas de porc ; je précise que les enfants peuvent, s’ils le souhaitent, ne pas manger telle ou telle chose, même si nous incitons tout le monde à goûter à tout ; j’évoque le couchage sous la tente, le fait que les garçons et les filles sont séparés ; je parle aussi de la surveillance, le jour et la nuit, de ce qui se passe en cas de maladie, des difficultés avec ceux qui pourraient faire pipi au lit…

J’aborde aussi la question de l’argent, en insistant sur l’idée que tout le monde doit pouvoir partir en classe verte. Ce n’est pas une récompense, car ce ne sont pas des vacances. J’explique tout en détail. L’argent, lorsqu’il manque (et pour presque tous, il manque), il faut aller le chercher : chez les assistantes sociales, pour ceux des parents qui ont des dossiers d’aide sociale en cours, à la Sauvegarde de l’enfance (c’est l’association subrogatoire des décisions de tutelle du Conseil général) pour ceux qui ont des tutelles (celles-ci peuvent porter, selon les cas, sur la totalité des ressources ou seulement sur la part allocataire), auprès des comités d’entreprise, pour ceux qui travaillent dans de grandes sociétés, au service social pour ceux qui sont fonctionnaires, aux Pupilles de l’enseignement public pour les orphelins (nous en avons plus d’un par classe), à la JPA (Jeunesse au plein air, c’est une association d’éducation populaire) pour les non francophones… Et après, « on voit » comment faire pour boucler le budget avec la coopérative de l’école, la subvention de la mairie, le bénéfice du loto et la vente des calendriers.

De cette façon, tout le monde est aidé, mais personne n’est servi. Lorsqu’une classe part, les enfants, les adultes, les personnels de l’école (enseignants, agents, animateurs), tous ont donné de leur temps et de leur énergie pour que ce soit possible, pour que nos élèves puissent un peu connaître la France avant leur entrée au collège. D’ailleurs, moi-même, je pars dès demain, dimanche : je laisse ma famille une semaine pour accompagner la classe de neige. Comme l’an passé, nous avons réussi à faire en sorte que la totalité des élèves de la classe y participe.

Le seul organisme qui ne nous aide absolument pas, dans l’histoire, c’est l’Etat : je sais, c’est surprenant… Pourtant, l’école c’est l’expression de la République, et en ZEP, il devrait y avoir une priorité pour faire connaître et aimer le territoire français. Je suis sûre que c’est beaucoup plus efficace que de chanter la Marseillaise.

Point 2016 / C’est un peu compliqué, mais…

Depuis 2006, le recul social de l’aide aux ZEP a eu raison d’une bonne partie de nos projets. Petit à petit, la classe de neige est devenue impossible à boucler en raison du budget, puis il en a été de même pour les départs dans des centres d’accueil indépendants de ceux de la mairie de Bobigny. Puis, aussi dans les centres de Bobigny, le nombre de séjours a été limité, celui d’Ardèche a été fermé, celui de l’Eure a été déclaré inaccessible aux enfants d’élémentaire. Il ne nous reste plus aujourd’hui que deux de nos destinations habituelles : Oléron et Bourbon-l’Archambault, toujours les mêmes, et nous peinons à trouver des idées pour que les enfants y vivent des choses différentes, d’autant que c’est dans ces mêmes centres que beaucoup d’entre eux vont en colonie de vacances l’été. En 2006, je trouvais déjà injuste que l’éducation nationale ne donne rien aux classes transplantées (quelqu’un avait décidé que cela ne pouvait pas être un « axe du projet d’école »…) ; depuis, ce sont les subventions du contrat de ville qui se sont envolées, et celles de la mairie qui ont été limitées.

Pour ce qui concerne la mairie, celle-ci a quand même financé à nouveau, depuis l’année dernière, un seul séjour de neige pour deux classes. Et, cette année, ce séjour est précisément attribué à notre école. Depuis plusieurs années, nous réclamions, enfin nous proposions, que l’intercommunalité mette en commun ses centres de vacances pour les classes transplantées et pas seulement pour les colonies de vacances. Maintenant que cela commence à se faire, nos élèves vont – au moins une fois – pouvoir en profiter.

Malgré tout, il nous reste un nouveau problème à résoudre : il est interdit de demander plus de 85 euros aux parents. C’est l’inspection qui en a décidé ainsi, en accord avec la municipalité, avec l’idée d’éviter de demander aux parents plus qu’il ne leur est possible de donner. Je comprends le souci et je suis très favorable au fait de ne demander que le minimum aux familles. Mais dans ce cas précis, cela risque de nous compliquer sérieusement les choses. Par un système d’étalement maximal des paiements tout au long de l’année, nous avons, des années durant, réussi à faire contribuer les familles, à la mesure des possibilités de chacune, à des classes transplantées régulières qui étaient devenues une tradition de notre école. Avec une limite-couperet de 85 euros, le premier résultat est que tous les séjours autres que ceux proposés dans les lieux appartenant à la mairie sont devenus impossibles.

Lorsque la mairie nous prête le lieu, elle paye également le voyage. Donc, les 85 euros peuvent servir au matériel, aux visites et à la nourriture. Mais si nous voulons aller ailleurs, alors nous devons tout financer, car la mairie n’attribue plus de subventions pour d’autres séjours. Il y a dix ans, elle nous donnait 1000 euros par projet de départ pour les séjours en dehors de ses centres, et à l’époque nous avions le choix entre quatre centres différents (Oléron, Thierceville dans l’Eure, Saint-Menoux près de Moulins, et Jaujac en Ardèche. Un séjour, cela coûte environ 400 euros par élève, donc si les parents donnent 85, la mairie zéro pour les activités, le département zéro, la région zéro et l’Etat zéro, il y a tout de même un vrai problème dans l’addition…

Nous sommes donc contraints de n’accéder qu’aux rares séjours cofinancés par la mairie. Mais même dans ce cadre-là, comment faire avec 85 euros par élève ? La mairie paye le train, l’intercommunalité offre le lieu, et nous attendons de savoir qui assumera les frais de nourriture, car il nous sera impossible de payer le ski (location du matériel et cours) si nous devons prendre en charge les repas. Mais ne désespérons pas, ce séjour représente tout de même une nouvelle ouverture. Nous espérons que plus de deux classes par an pourront en profiter, car sinon, en attendant que notre tour revienne, ce ne serait possible qu’une une fois tous les douze ans.

J’espère que, cette année, nous parviendrons à avoir au moins la moitié des classes qui partiront. Déjà, demain matin, deux classes sont sur le départ pour l’île d’Oléron. Je vais devoir me lever tôt, pour finir les dernières préparations, et charger le matériel dans ma voiture pour l’emmener à l’autocar, car si la rénovation urbaine nous a redonné une rue, elle ne permet toujours pas, par un mystère architectural non encore élucidé, aux autocars de venir jusqu’à l’école. Allez, on va y arriver…

Une classe de banlieue au pays des mille fromages (1)

Classes vertes, classes de mer et classes de neige des élèves d’une école de Bobigny. L’école Marie-Curie, en éducation prioritaire. Un récit de Véronique Decker, coécrit avec Luc Cédelle. L’action se passe en 2006. Les commentaires distanciés (et la poursuite de l’action) sont de 2016.

Rayon de soleil du la Bassin parisien
Rayon de soleil sur le Bassin parisien

Janvier 2006 / Du vent dans les voiles

Djamilatou n’ira pas en classe de voile. Pourtant, l’an passé, elle était partie avec son CE 2 en classe verte à Moulins : je le sais, j’y étais. Et je sais aussi tout ce que Djamilatou a appris sur la France, sur le Moyen-âge (nous avions visité la forteresse de Bourbon l’Archambault, et que cela nous avait permis d’étudier les mâchicoulis, le parchemin, le heaume, le combat à coup de baston sur le teston)… Bref, une semaine intense de vocabulaire, d’histoire de France, de sciences au bord de l’étang, de biologie au fond de la forêt (directrice, c’est la forest qui disaient avant ? ) et, du coup, de langue française… C’est qu’ils en ont dans le teston, ces petits… Bon, cette année, Valérie, la maîtresse de Djamilatou et sa classe de CM 1 ont décidé d’aller en classe de voile à Port-Bail (dans le Cotentin, département de la Manche). Bonne idée : l’étude du littoral et du milieu marin est au programme, et à Port-Bail, c’est tout de même plus simple et plus vivant qu’à Bobigny… Mais comme c’est trop cher pour une école comme la nôtre, la maîtresse se démène, trouve une subvention, fait dessiner ses élèves, imprimer un calendrier par son papa imprimeur (qu’il en soit remercié ici) et laisse ses élèves le vendre le soir après l’école : un succès qui permet que tous puissent partir non pas trois mais cinq jours…

La subvention des coopératives, que nous recevons de l’association départementale de l’OCCE (Office central de coopération à l’école), nous permet d’offrir à tous les parents qui en ont besoin une réduction de tarif, pour que tous les enfants partent. Le reste se paye petit à petit, mois après mois.

Mais Djamilatou n’ira pas : c’est l’instit (je n’arriverai jamais à dire professeur des écoles, pour moi les maîtres et les maîtresses d’école restent des instituteurs et des institutrices, qui instituent le monde) qui me l’a appris avant-hier. Ce n’est pas un problème d’argent. En fait, Djamilatou est l’aînée, et sa maman a besoin d’elle pour l’aider. Sa petite sœur part la même semaine, la maman va avoir un bébé, il faut donc que l’aînée soit présente pour accompagner les petits à l’école et préparer le repas. A la récré, je vais lui parler et lui propose de demander à sa maman de venir. Elle approuve. Elle veut faire de la voile et je sais déjà qu’elle fera tout ce qu’il faut pour y arriver. Mais le lendemain, elle revient me voir. Sa maman ne veut pas venir, ne veut pas que sa fille parte et ne veut pas me rendre des comptes.

Je lui réponds : propose à ta maman de venir samedi. Et j’ajoute que si sa maman ne vient pas, alors je monterai chez eux à midi, avec elle, pour tenter de parler. Samedi matin (donc ce matin), Djamilatou entre à l’école et me dit : « J’ai menti. J’ai dit à maman que j’avais un problème de vaccinations et qu’il fallait qu’elle passe au bureau de la directrice. » Djamilatou est souriante, et fière comme Kirikou de sa blague. Elle s’en va aussitôt en classe, et me voilà seule avec le cadeau empoisonné…

Midi moins dix. La maman arrive. Je la fais entrer dans le bureau et lui parle directement du séjour : au diable les vaccinations. Je lui propose de trouver une solution pour qu’un autre enfant de l’école puisse aller chercher les petits pendant cette semaine-là. Je lui dis que je trouverai sans difficulté un enfant qui fera sa tâche avec sérieux pour permettre à Djamilatou de partir. Je lui explique que nous éduquons les enfants à ce type d’entraide, lui parle du calendrier, du papa imprimeur, de la nécessité pour sa fille de connaître la France, car elle y vivra, de connaître aussi l’océan pour lire des livres de pirates. Je lui rappelle que chez nous, les classes transplantées, c’est aussi de la lecture des documents, des plans et des cartes, des horaires des marées, les maths d’un budget à gérer, de l’écriture, des sciences : bref, un projet qui n’est pas un mot creux, mais exprime l’élan de tout un groupe, enfants, instit, parents… J’ajoute que sa fille a besoin, aussi, d’avoir sa vie de petite fille et pas seulement d’être déjà à la tâche près de sa mère. Elle dit oui, demande si une réduction du tarif est possible. Réduction accordée : tous les enfants doivent partir… Quand nous sortons du bureau, je lève le pouce. Djamilatou est derrière la porte avec son frère et sa sœur. Son sourire rallume son visage. J’embrasse sa maman. Djamilatou ira en classe de voile.

Point 2016 / Les mentalités régressent

Emmener les filles en classe transplantée a toujours été un combat, qui nécessite un travail de fond pour installer la confiance avec les parents. Les classes transplantées ne font pas partie de la scolarité obligatoire. Non seulement il faut payer, mais il faut laisser l’enfant partir loin de la maison. Lorsqu’on leur parle de classe verte, bien des parents ont peur des pédophiles, des accidents… Évidemment, ils ont parfois peur de voir leurs enfants grandir et échapper progressivement à leur situation de dépendance. C’est encore plus difficile pour les filles qui, souvent, aident aux travaux de la maison, vont chercher le petit dernier à l’école…

Les mentalités stagnent, voire régressent, car la publicité faite à la pédophilie (qui, pourtant, est bien plus fréquente au sein même des familles que partout ailleurs) donne des arguments à ceux qui peinent à accorder des libertés à leurs enfants. De plus, et c’est la grande nouveauté de la période, les attentats font craindre le pire dès qu’il faut traverser une gare : Vigipirate, et maintenant l’état d’urgence, plombent l’ambiance. Le ministère de l’éducation ne centralise pas au niveau national les statistiques des classes transplantées, qui sont recensées par chaque académie. On ne peut donc donner de chiffres, ni sur la baisse des voyages ou séjours proprement dits, ni sur les sorties scolaires de toutes sortes, mais il est certain qu’il y a baisse. Les parents, les enseignants, l’administration, tout le monde hésite.

Enfin, les économies recherchées par toutes les municipalités réduisent les possibilités d’obtenir des aides financières. A la longue, même les enseignants les plus engagés finissent par s’épuiser. Cela dit, nous avons encore dans notre école quelques départs en classes transplantées…Deux classes vont partir à Oléron en « classe rousse » en octobre, et deux classes sont déjà prévues pour février en « classe de neige » dont nous saluons cette année le retour après près de dix ans d’absence (trop cher, trop loin, les inspecteurs ne voulaient plus de ces séjours coûteux, même si nous trouvions des fonds avec la mobilisation de tous les parents de l’école et pas seulement des parents dont les enfants partaient : loto, vente de gâteaux, de calendriers, …). Mais il est très difficile de faire partir tout le monde. C’est un combat héroïque pour chaque départ, car beaucoup de familles, désormais, ont peur.

A suivre