L’information n’est pas une marchandise ! Non au lecteur au centre !

Non, mais pour qui il se prend celui-là ? Je parle du nouveau principal de rédaction. A peine nommé par l’Informatorat de l’Académie à la tête de mon EPLI (établissement public local d’information), il se met en tête de tout contrôler. La caporalisation en marche ! Il exige une réunion hebdomadaire de l’équipe informative en laissant clairement entendre – tenez-vous bien – que la présence de chacun n’y est peut-être pas formellement obligatoire mais qu’elle est recommandée. Je rêve ! Ce serait la mort du journalisme, et je vous prie de croire que je pèse mes mots.

Il prétend aussi connaître les intentions de chacun en termes de formation continue, si on a des projets d’enquête qui pourraient déboucher bientôt, des sujets qu’on aurait envie de creuser… Et ci, et ça… Et quelle est notre perception du lectorat… Et est-ce qu’on cultive, justement, une relation interactive avec nos lecteurs ? Mais de quoi je me mêle ? Il a même osé demander si certains membres de l’équipe informative avaient des livres en chantier ! Genre : si tu n’as pas trois essais sur le feu en plus de ton service informatif, tu ne mérites pas ton traitement.

Tout juste s’il ne nous demande pas la longueur probable d’un article avant même qu’on ait commencé à l’écrire ! Et une idée préalable de son contenu, aussi, tant qu’on y est ! Mais je n’ai aucune illusion : si on ne donne pas un coup d’arrêt à la casse de notre autonomie journalistique et de nos garanties statutaires, ce genre d’ineptie deviendra la règle. Désormais, tous les prétextes sont bons pour transformer notre mission humaniste de formateur du citoyen en une prestation utilitaire de pourvoyeur d’actualités.

C’est simple : jusque-là, j’étais un journaliste, au service de l’information, je deviens un employé de mon journal! C’est la décadence programmée, la fabrique de l’ignorance, serais-je tenté de dire.

Dérive managériale

Dernière illustration de cette dérive managériale : Caligula (c’est le surnom qu’on lui a donné) a prétendu provoquer une réunion commune entre les journalistes de quatre disciplines différentes – éducation, politique, société, sport -, pour faire le point sur les projets « éducation jeunesse » du nouveau gouvernement ! En dehors des obligations de service ! Carrément. Sous-entendu : on n’a que ça à faire puisque, bien sûr, quand on n’est pas en train d’écrire, on se les roule ! Et belle façon de monter les catégories les unes contre les autres : ceux qui ne viendraient pas seraient évidemment montrés du doigt, vilains petits canards refusant toute coopération « transversale »…

Cette manœuvre de division des info-travailleurs n’a pas marché : non seulement nous avons tous refusé, mais l’intersyndicale a introduit un recours devant le TAJ (tribunal administratif du journalisme) et exigé que la question soit à l’ordre du jour de la prochaine COPADIP (commission paritaire départementale de l’information publique). De mon côté, j’ai alerté le bureau de mon association professionnelle, l’AJEDPMEP (Association des journalistes éducation diplômés de la presse et des médias publics). A ne surtout pas confondre, je précise, avec l’AJECAMEP (Association des journalistes éducation certifiés et agrégés des médias publics), une scission récente fomentée par les courants néolibéraux-libertaires qui prétendent mettre, selon leur atroce formule, « le lecteur au centre ».

Personnellement, ma situation actuelle est un peu compliquée. Bien que détaché aux affaires nécrologiques, je ne suis pas formellement titulaire d’un poste  de TNZ (titulaire nécrologique sur zone) : non seulement je ne suis que « faisant fonction », comme on dit dans notre jargon de la presse mais en plus, mon service complet au journal s’effectue grâce à l’attribution par l’Informatorat de Paris d’un BMRP (bloc de moyens rédactionnels provisoires). Tant que je n’aurai pas passé le concours « Nécro » interne, je reste donc pleinement « Educ », comme tout titulaire d’un CAPJEPRIMSEC (Certificat d’aptitude professionnelle au journalisme éducation portant sur les niveaux primaire et secondaire).

Zone d’information prioritaire

De toute façon, je suis à peu près tranquille, maintenant. Si j’en ai marre de mon poste actuel, je peux changer sans problème. Avec les points que j’ai accumulés au barème en quinze ans de ZIP (zone d’information prioritaire), dont quatre ans dans un établissement Ambition Ecriture et même quelques passages en IRI (internat de réinsertion informative), je peux obtenir ma mutation au mouvement annuel extra-rédactionnel pour n’importe quel journal pépère.

Ça surprend toujours le profane, mais c’est comme ça, chez nous : les anciens d’abord ! Le journaliste débutant, c’est direct la Tchétchénie (je parle bien sûr des JISBLOEST, les journalistes à l’international spécialisés sur l’ex-bloc de l’Est, mais c’est le même principe pour toutes les disciplines). Et une fois qu’il maîtrise bien la Tchétchénie, hop, on l’envoie à Neuilly. Normal. Ce ne sont pas toujours les mêmes qui se tapent le sale boulot.

Bon, je comprends que, vu de l’extérieur, ces sigles et cette organisation peuvent paraître étranges, peut-être même un peu rigides. Mais en fait ils résultent de principes essentiels à la défense d’une véritable information de qualité au service du public. Contrairement à ce que voudraient faire croire les Khmers rouges de la transdisciplinarité et leurs théories fumeuses, la qualité d’un journaliste se mesure d’abord à la profondeur et à la solidité de sa spécialisation.

Imagine-t-on un journaliste international spécialisé Proche-Orient (JISPROCHOR) se mêler soudain des tensions linguistiques en Belgique ou des primaires américaines ? Ou, pire encore, imagine-t-on un journaliste d’informations spécialisées sur le suivi des courants d’idées (JISSCOUI) s’insinuer dans les débats spécifiquement électoraux d’une campagne présidentielle ? Chacun ses compétences et l’information sera bien gardée.

La liberté rédactionnelle n’est pas négociable

Evidemment, le rêve de certains ministres de l’Information du Citoyen serait justement de casser tout ce que l’establishment techno-médiatique appelle avec mépris le « cloisonnement » disciplinaire et de le remplacer par un système de polyvalence généralisée. Ce serait tellement rentable ! Les journalistes passeraient d’une rubrique à l’autre juste « comme ça », en fonction des besoins et des décisions de leur hiérarchie.

La stricte adaptation de l’effectif journalistique à « l’événement », permettrait enfin de produire, produire, produire… Exactement comme s’il s’agissait en définitive de vendre, vendre, vendre : au lieu de délivrer de l’information à des lecteurs citoyens, on finirait par servir des « clients ». C’est exactement ce qu’on appelle la privatisation rampante : la perversion progressive du service public de l’information par l’intégration de principes de fonctionnement inspirés du secteur privé.

C’est pourquoi il faut plus que jamais le répéter : l’information n’est pas une marchandise ! Et le plus essentiel de nos principes déontologiques est qu’un journaliste, en définitive, n’a de comptes à rendre qu’à la seule logique de sa discipline : ce qui gouverne son travail n’est pas l’attente de je ne sais quel lecteur consommateur. C’est exclusivement sa perception, en tant que professionnel, de l’évolution de l’actualité au sein de sa rubrique et des priorités que cela engendre.

La liberté rédactionnelle n’est pas négociable ! S’adresser prioritairement au lecteur-client, vouloir servilement flatter ses intérêts et ses instincts comme le font les apprentis sorciers du lectorisme, c’est dénaturer le métier. Alors que celui-ci est déjà sévèrement attaqué à travers la remise en cause récurrente des décrets statutaires, avec la complicité de l’administration et de ses relais hiérarchiques serviles.

Vedettariat et service de l’Etat

Moi, par exemple, en tant que journaliste certifié, je suis tenu de fournir 18 000 signes publiés par semaine (ou 9 000 en équivalent enquête) à mon établissement d’information, contre seulement 15 000 signes (ou 7500 en équivalent enquête) si j’étais journaliste agrégé.

Il va de soi que cette obligation de service induit des temps de préparation, de documentation, d’enquête et de réflexion dont ne peuvent absolument pas se douter les lecteurs. Ce sont donc ces principes statutaires, avec les limites qu’ils fixent, qui garantissent la qualité du service rendu au citoyen. Si l’on fait sauter ce cadre, que des propagandistes stipendiés se plaisent à décrire comme un « carcan », l’information, touchée au cœur, finira par se confondre avec le divertissement.

On pourrait même s’attendre – et ce n’est là nullement une vue de l’esprit, il y a déjà des pays où cela existe – à l’apparition de programmes audiovisuels dits « de plateau », où des animateurs, sur fond de grosses blagues et d’applaudissements artificiellement déclenchés, recevraient tour-à-tour (si ce n’est en même temps !) des « people » et des hommes politiques. Un véritable cauchemar, mettant sur le même plan les différentes formes de vedettariat et le service de l’Etat.

Parallèlement, la remise en cause des concours nationaux de recrutement, qui se dessine actuellement, conduirait à ce que n’importe qui, sachant vaguement écrire ou même ne sachant rien du tout, puisse s’autoproclamer journaliste. Il suffirait pour cela d’avoir été directement embauché par un établissement d’information…

Sans principes et sans limites

Voilà le désastre auquel nous a conduit la politique irresponsable du lecteur au centre. Sous prétexte de s’adresser au lecteur tel qu’il est et non tel qu’on voudrait qu’il soit, on est purement et simplement en train de soumettre la liberté de l’information aux intérêts privés. La règne de l’information sous contrôle du marché se profile.

La sombre perspective qui se dessine est bien celle d’un étranglement du service public et de son remplacement à terme par des prestataires privés, sur le modèle des établissements d’information hors-contrat, qui seraient en quelque sorte généralisés. Jusqu’à présent à la marge du système, ils en deviendraient la colonne vertébrale. Ainsi spoliés de leur métier, les journalistes, seraient tenus de travailler sans principes et sans limites, tels de vulgaires enseignants. Ce serait la fin de l’Information de la République.

J’avais prévu un couplet final élevant le débat, expliquant en quoi cette fantaisie fictionnelle était aussi bien une charge contre les dérégulateurs que contre les conservatismes qui empêchent le système de se ressourcer… mais je dois stopper ici un peu brusquement, ayant déjà en un seul texte dépassé la moitié de mon service informatif hebdomadaire.

Luc Cédelle

« Vous êtes le mal » (2) : de Brighelli à Luc Ferry, la diversité des styles anti-Meirieu

Janvier-février 2010. Les élections régionales de mars approchent. Quelques semaines plus tôt, j’ai suivi une journée de la campagne de Philippe Meirieu en Rhône-Alpes. Je publie dans Le Monde une page « portrait » intitulée « Classe verte ». Le texte n’omet pas, bien sûr, l’image de « destructeur des savoirs » assignée à Meirieu par certains polémistes, et cite parmi ces derniers Jean-Paul Brighelli, avec qui j’ai eu pour l’occasion une conversation téléphonique.

Il en reste une phrase, sans surprise mais sans dérapage particulier, sur le caractère « toujours habile à réorienter ses idées dans le sens du vent » prêté au candidat par Brighelli. Surprise : l’article paru, celui-ci, au lieu de se montrer content d’être cité, m’appelle, furieux, me traite d’irresponsable, m’accuse de le monter contre Meirieu à l’heure où les menaces qui pèsent sur l’école réclament de dépasser les clivages. Apparemment oublieux de ses années de polémiques au lance-flammes, il exige que je démente ses propos auprès de Meirieu… Je n’en ferai rien.

La clé de ces étrangetés finit par apparaître : Brighelli – qui, aujourd’hui, présente Meirieu comme « le mal » – est alors en train de lui courir après pour le convaincre de publier un livre en commun…

Je ne suis pas porte-parole de Philippe Meirieu, vis-à-vis de qui – tout le livre Un pédagogue dans la Cité en témoigne -, mon respect humain et intellectuel ne m’empêche pas de me comporter en journaliste. Mais, justement, je crois avoir contribué – sur sa personne, son parcours et sur le contexte des débats sur l’éducation, – à un nécessaire travail de fond. A mesure que l’actualité fera écho à certains aspects de ce livre, je continuerai à en publier ici des extraits. Il y a du stock…

Comme promis précédemment, voici donc un passage de Un pédagogue dans la Cité où j’interroge Meirieu sur ce surprenant épisode. Ce dernier répond sur Brighelli et enchaîne (suite à une relance de ma part) sur Luc Ferry. J’arrête l’extrait à cet endroit, mais il faut savoir que d’autres personnalités, plus loin dans le texte, en prennent copieusement pour leur grade, sans invectives mais avec fermeté.  Comme dans un débat, quoi…

L.C.

Question. Nous n’en avons pas fini avec vos nombreux et parfois étonnants adversaires. Je pense à cette proposition qui vous a été faite, à l’automne 2010 (au début 2010 en fait, c’est une erreur non corrigée dans le livre, ndlr), par le pamphlétaire Jean-Paul Brighelli, grand pourfendeur de pédagogues devant l’éternel. Plusieurs années durant, au fil de ses livres, il vous présente comme le chef de file du «pédagogisme», courant qu’il définit ni plus ni moins comme un nouveau pétainisme. Et tout d’un coup, il vous propose de faire un livre en commun pour défendre l’école publique… Finalement, «l’anti- Meirieu» est-il juste un vêtement que l’on porte ou que l’on ôte à sa guise ?

Réponse. L’exemple que vous citez est très particulier, lié au personnage de Jean-Paul Brighelli… J’ai effectivement reçu avec perplexité sa proposition réitérée, insistante, de faire un ouvrage avec lui, qu’il me présentait avec la gourmandise de qui prépare un coup fumant. On a parfois le sentiment, avec cet homme-là, que la visibilité de son positionnement prime sur toutes les autres considérations.

Il est vrai qu’un livre à deux voix, vous et lui, aurait pu faire une belle opération éditoriale, mais pourquoi écarter l’idée de sa sincérité ? Que cela vous agrée ou non, vous êtes un peu les deux faces d’une même médaille. Sa proposition était aussi une forme de reconnaissance, en même temps qu’un dédit implicite puisqu’on ne voit pas un «démocrate» faire alliance avec un représentant du «pétainisme» ! Et les menaces qui pèsent sur l’école publique ne sont-elles pas d’une telle gravité qu’elles justifieraient une «union sacrée» de ses défenseurs ?

Il n’y a pas d’« union sacrée » possible avec un personnage qui ne vous tend la main que pour mieux vous faire un mauvais coup. Et puis, cet homme incarne le mépris de la pédagogie. Toute forme de complicité avec lui aurait légitimement été considérée par celles et ceux avec qui je travaille – que j’aie ou non des désaccords avec eux – comme une trahison. On a beau se vouloir magnanime, certaines accusations sont rédhibitoires. On peut accepter un débat contradictoire, mais un travail en commun, c’est autre chose ! Le sens du dialogue ne nous condamne pas aux alliances indignes et aucune cause ne justifie qu’on sacrifie toute rigueur pour faire un coup médiatique… Je me sens assez de points communs avec certains de mes « adversaires » pour engager des collaborations avec eux. Ainsi, venons-nous de terminer un ouvrage avec Bernard Stiegler et Denis Kambouchner (L’Ecole, le numérique et la société qui vient) : or je vous ai déjà dit que ce dernier a consacré un livre entier, Une école contre l’autre, paru il y a onze ans maintenant, à dénoncer mes « errances pédagogistes ».

Nous pouvons néanmoins débattre sereinement car nous partageons des valeurs fondatrices : le souci de convaincre plutôt que d’impressionner, le goût pour l’argumentation plutôt que pour la métaphore vacharde, la volonté de faire le vrai plutôt que de «marquer des points»… Mais Jean-Paul Brighelli n’est pas de ce bois-là ! Il fait partie de ces pamphlétaires qui, tout en exaltant l’effort, la rigueur et la culture, se comportent eux-mêmes avec une désinvolture intellectuelle stupéfiante. Les choses essentielles pour moi n’ont pas la moindre importance pour lui : ni les travaux de recherche en éducation, ni les écrits des pédagogues historiques, ni les expériences militantes de ceux qui s’en réclament et cherchent à faire reculer la fatalité. Comme d’autres, la rumeur lui suffit, du moment qu’elle alimente sa rhétorique de la dénonciation.

Vous avez aussi été attaqué par des personnalités plus modérées, comme Luc Ferry…

Et toujours avec la même désinvolture ! Car, en réalité, dans les multiples livres qui me prennent à partie, très peu d’auteurs prennent la peine d’analyser vraiment mon travail. Ainsi, quand Luc Ferry, après avoir quitté le ministère de l’Éducation nationale, publie un ouvrage de bilan, Comment peut-on être ministre ?, il consacre un chapitre à discuter mes thèses et, à travers elles, à dénoncer le pédagogisme. Mais il le fait sans citer aucun de mes livres et exclusivement à partir d’un petit entretien paru dans La Croix. Il construit ainsi toute une théorie, fondée sur deux phrases tirées de leur contexte, qui lui permettent d’expliquer la grande différence entre les pédagogues comme moi et les philosophes comme lui : tout se jouerait, selon lui, dans la manière de concevoir les rapports entre la motivation et le travail. Les pédagogues feraient de la motivation un préalable au travail alors que les philosophes sauraient, eux, que le travail est un préalable à la motivation. Comme tout cela paraît simple et de bon sens ! Et comme tout cela, en fait, est ignorant ! Le projet des pédagogues, en effet, a toujours consisté à dépasser cette fausse opposition. Pour ce qui me concerne, j’ai, de plus, et à de nombreuses reprises, expliqué que je préférais, de loin, le terme de « mobilisation » à celui de « motivation ». Cela pour bien signifier, justement, que l’engagement d’un sujet dans ses apprentissages ne devait pas être subordonné à ses désirs préexistants, mais pouvait émerger de l’attraction des savoirs eux-mêmes, dès lors que ces derniers lui étaient proposés avec la volonté explicite de mobiliser son intelligence. J’ai dénoncé le caractère socialement sélectif du « préalable de la motivation » et souligné que, contrairement aux idées reçues, un apprentissage exigeant et complexe pouvait mobiliser des enfants et des adolescents, même en difficulté, tandis que des exercices simplistes les ennuyaient profondément.

J’ai tenté de comprendre comment pouvait s’effectuer cette mobilisation et, même, de proposer des outils pour aider les enseignants à avancer dans ce sens. Mais Luc Ferry s’en moque ! Il n’a pas lu mes travaux et préfère surfer sur une opposition facile.

Il n’a pas lu non plus – et c’est infiniment plus grave – le livre majeur de Célestin Freinet, L’éducation du travail. Cela ne l’empêche pas de légiférer sur les questions éducatives avec un bel aplomb! Pour être complet sur ce thème, il faut aussi reconnaître – ce qui n’est pas une excuse – que la pédagogie est un peu pousse-au-crime en matière de débat. Elle se prête particulièrement à ce genre de dérives où l’on oppose, de manière caricaturale, des notions qu’il faudrait, tout au contraire, articuler : travail et motivation, mais aussi contrainte et liberté, autorité de l’adulte et respect de l’enfant, acquisition des connaissances et formation de la personnalité, etc. Enfin, peut-être, ai-je aussi, de mon côté, le tort d’accepter de m’exprimer sous forme d’entretiens qui paraissent dans la presse sans que je puisse toujours les relire, de participer à des émissions de vulgarisation et dans des formats qui obligent à la simplification ou à l’incomplétude du propos, ce qui me fait prêter le flanc à ce type d’attaques…

Alors ça… Vous étiez à peine en train d’esquisser une réplique un peu énergique et vous voilà déjà dans l’autocritique, en proie à la culpabilité ! Vous rendez-vous compte ? Croyez-vous que Luc Ferry, si je vais l’interviewer, va se demander à haute voix s’il n’a pas été excessif à votre égard ? Croyez-vous que Jean-Paul Brighelli va écrire Mes excuses aux pédagogues et que Natacha Polony, un autre auteur qui vous traite sans égards, va publier Pourquoi je me suis trompée ?

Je crains que non! Mais c’est leur problème ! Et je suis fidèle, sur ce point, à la devise de Vladimir Jankélévitch: « Je suis le gardien de tes droits. Mais je ne suis pas le gendarme de tes devoirs. »

« Vous êtes le Mal » : faut-il sauver le soldat Brighelli ?

Faut-il sauver le soldat Brighelli ? Faut-il le sauver, lui qui ne ménage personne ? Lui qui s’est fait une spécialité de la diatribe aux accents injurieux ? On peut se poser la question, qui se dédoublera vite en pourquoi le sauver avant de se heurter au comment. Car il faut savoir que la tâche, dans l’hypothèse « sauvetage », sera rude. Depuis que sur son blog, Bonnet d’âne, l’intéressé est littéralement parti en vrille contre Meirieu, elle frôle l’impossibilité.

Le point de départ est une chronique signée Philippe Meirieu et publiée sur le site français du Huffington Post, dirigé par Anne Sinclair. Ce texte est intitulé « Crise de l’autorité : reconstruire la promesse scolaire ». Meirieu y développe une argumentation désormais classique sous sa plume, mais que ses détracteurs militants s’appliquent à ignorer.

Il pointe la contradiction entre « l’injonction à l’autorité », abondamment pratiquée par la droite sur l’éducation alors que toute la société, avec la bénédiction de la même droite, place l’enfant en position de « cœur de cible » publicitaire, flatte ses élans pulsionnels et exalte la revendication du « tout, tout de suite ».

En cela, la position de Meirieu est conforme à l’héritage des grands pédagogues, qui ont tous travaillé sans angélisme la question du « rapport à la loi ». Mais elle est totalement à l’opposé du mythe véhiculé par une brochette de polémistes – parmi lesquels Brighelli – présentant « l’enfant roi » comme la conséquence directe des pédagogies modernes en général et des propositions de Meirieu en particulier.

Dans un passage un peu vif, Meirieu, y cite Jean-Paul Brighelli, Natacha Polony, Jean-Claude Michéa et Rama Yade, tous ayant en commun d’avoir de longue date utilisé – ou comme Rama Yade, récemment récupéré – ce type de discours aussi enflammé que trompeur. Un discours aboutissant parfois, comme chez Michéa dans son dernier livre, à des rapprochements infects entre « pédagogisme » et « pédophilie » (la « logique » du premier, si elle était « poussée à son terme », menant à remettre en cause l’interdiction de la seconde – il faut le lire pour le croire).

Est-ce parce que Meirieu s’écarte, dans ce texte, de son attitude ancienne de patience argumentative et d’esprit de conciliation face à ces attaques ? A la lecture de cette protestation, il semble que les neurones de notre pourfendeur national de pédagogues aient atteint leur température d’ébullition. Dans un billet sur son blog – et comme d’habitude au ravissement de sa cour de suiveurs qui en rajoutent dans leurs commentaires – Brighelli se surpasse. D’aucuns, avec indulgence, diraient qu’il s’est toujours surpassé et que, entre faconde méditerranéenne, truculence rabelaisienne et sens inné du marketing d’enfer, c’est ce qui le caractérise. Mais non : comme le ski du même nom, il nous donne là du Brighelli extrême. Tellement extrême qu’il en devient un exemple embarrassant de la disparition des limites.

« Vous êtes le Mal », lance Brighelli à l’adresse de Meirieu en conclusion de son ahurissante diatribe. Et ce n’est pas du second degré, c’est –imagine-t-il – de l’éloquence. J’insiste : il faut s’astreindre à lire ce texte impossible à résumer, aller de stupéfaction en ébahissement, d’extravagance en énormité. Un seul exemple, tout de même : les suppressions de postes dans l’éducation ? C’est Meirieu qui en fournit la « justification idéologique », assure celui qui avait appelé au vote Sarkozy en 2007 et s’apprête à faire de même au deuxième tour de 2012. Il suffisait d’oser…

Le plus spectaculaire est l’amnésie et l’incohérence, dissimulées derrière l’inépuisable ciment verbal du bon mot bien démago et de l’outrance renversante. Brighelli a tellement attaqué et a tellement varié ses angles qu’il ne sait même plus faire le tri entre ses attaques passées, ses revirements et parfois même ses mains tendues – car ce distributeur d’excommunications tonitruantes a aussi, dans son arsenal de pugilistique verbale, l’arme un brin canaille du « allez, on fait la paix ? »

Vapeurs toxiques

Celui qui lance aujourd’hui « Vous êtes le Mal » à son interlocuteur-cible avait longuement proposé au « Mal », à l’automne 2009 (il y a trois ans : sûrement le paléolithique, pour un populo-polémiste) de faire cause éditoriale commune, à travers un livre en commun, pour défendre l’école de la République. Ce n’est d’ailleurs nullement un scoop, puisqu’il l’a lui-même indiqué en 2011 sur son blog, sans provoquer de trouble particulier chez ses suiveurs.

Ces derniers ont sans doute voulu y voir vu une déroutante mais habile manœuvre du maître, déjà magistralement passé de Darcos à Bayrou sans jamais se départir d’une avantageuse posture néo-gauchiste. Cela étant, il y a des limites : Brighelli n’a pas poussé son coming out jusqu’à indiquer, comme il l’a fait à Meirieu, avoir voté pour lui -«qui l’eut cru?»- aux régionales.

Qu’on ne dise pas que tout cela est dérisoire et qu’il serait erroné d’y accorder une quelconque importance. Je connais la chanson : « inutile de faire de la pub à ce type de discours ». Ritournelle d’échec et erreur sur toute la ligne : ce type de discours fait sa pub tout seul et, avec un talent que l’on doit reconnaître à ses auteurs, s’installe de manière durable comme un discours d’influence, répétitivement repris au niveau politique par qui cherche du « décoiffant » électoralement rentable.

Brighelli, même enivré par les vapeurs toxiques de ses alambics polémiques, reste une puissance médiatique. On ne peut pas l’ignorer. Il fait partie de la réalité. Il importe donc, même et surtout lorsqu’il atteint au délire manifeste, de le « sauver » pour le contredire. Afin de ne pas excéder ici la longueur opérationnelle d’un texte de blog, et parce que cet aspect de la réalité a été abordé de front dans mon livre d’entretiens avec Meirieu, je publierai dans le prochain billet, un extrait concernant précisément le cas Brighelli. Lequel en sera paradoxalement ravi, ayant compris depuis belle lurette que toute publicité, dans notre société du spectacle, est bonne à prendre.

Luc Cédelle

La syllabique, c’est pas automatique ! Réflexions sur la lecture et l’écriture

« L’efficacité du système alphabétique dans la traduction de la pensée tient donc aussi au fait, apparemment contradictoire, qu’il est le système dont les éléments de base comportent le moins de pensée possible. » Voilà une phrase qui, elle, contient de la pensée, dans un propos qui incite à réfléchir. Cette phrase est extraite d’un long texte de Michel Delord intitulé « Apprendre à Lire et à Écrire : de l’importance des différents systèmes d’écriture ».

Dans un autre billet, j’écrivais ici il y a quelques jours que j’avais en réserve une nouvelle bonne raison de citer Michel Delord : c’est l’existence de ce texte.

Bref rappel anecdotique et personnel : prof de maths, retraité depuis peu, Michel Delord est le premier « antipédago » à m’avoir, en 2002, en quelque sorte forcé au dialogue (mais il faut croire que j’y étais prêt). Il m’avait en effet conduit à envisager que la mouvance dans laquelle il s’inscrivait à l’époque (Sauver les lettres) n’était pas exclusivement composée de conservateurs réactionnaires nostalgiques adeptes de l’équivalent scolaire du « sir, yes sir » des marines US.

Phénomène paradoxal et plus intéressant : il m’avait aussi conduit à prendre conscience que certaines positions exprimées dans l’outrance « renversante » – car c’est ainsi que m’apparaissaient les siennes, notamment sur les programmes du primaire de 2002 contre lesquels il avait, pétition à l’appui, mené bataille – pouvaient malgré cela présenter certains angles critiques dignes d’intérêt.

Comme je ne perds pas le Nord, j’en profite pour signaler cette remarque de Meirieu dans Un pédagogue dans la Cité, notre récent livre d’entretiens : « Il est légitime de répliquer aux attaques et de ne pas se laisser insulter ou diffamer. Mais pour avancer dans le débat intellectuel, il faut aussi transformer les attaques en critiques ou, du moins, les traiter ainsi ».

Ce principe s’applique ici d’autant mieux que les textes de Delord, anciens ou actuels, peuvent faire bondir certains lecteurs mais ne contiennent pas d’invectives – je n’en dirais pas autant de tout le monde. Pour autant, je ne suis toujours pas convaincu par son analyse de l’état des lieux en matière d’apprentissage de la lecture, ni sur la nécessité, défendue par le GRIP depuis sa création, de mener de front l’apprentissage des quatre opérations dès le CP.

Je ne suis pas convaincu mais je dois avouer que j’ignore où, en ce domaine précis, se trouve la vérité. Sur les quatre opérations dès le CP, j’ai eu en 2006, au moment de la campagne de Gilles de Robien sur le sempiternel « retour aux fondamentaux » (chanson que nous ressert sans vergogne chaque ministre), d’intenses échanges avec Rémi Brissiaud, maître de conférences en psychologie cognitive à l’IUFM de Versailles, qui est contre. Etant, comme des millions de personnes et comme Xavier Darcos et Luc Chatel (je les en remercie) irrémédiablement en souffrance face aux chiffres, je peine à comprendre et à mémoriser les arguments dans cette controverse.

J’en profite d’ailleurs pour suggérer que l’on fasse un jour le procès d’un enseignement improductif des mathématiques – improductif parce que reposant exclusivement sur la coercition – où des milliers d’heures de scolarité douloureuse aboutissent à un dégoût total et des blocages absolus. Il y a depuis longtemps en France un vrai problème de l’enseignement des maths. On ne l’aborde que de temps à autre et à la marge… uniquement parce que ses victimes restent honteuses et que les autres, confortablement, ne voient pas où est le problème puisqu’ils ne le vivent pas.

Revenons à Michel Delord et aux systèmes d’écriture. Son texte, non-démagogique (ce qui est rare sur la lecture), fait notamment le point sur les écritures idéographiques, syllabiques ou alphabétiques. Ce ne sont pas des choses que l’on est habitué à lire sur ce sujet.

« L’apprentissage de la lecture et de l’écriture, écrit-il en préambule, est aujourd’hui devenu un thème rentable de campagne électorale. Malheureusement, en France, les discussions publiques tournent principalement autour de fausses questions, question des méthodes, question de la lecture considérée isolément… questions elles-mêmes réduites à l’opposition « globale ou syllabique » dont chacun s’empare pompeusement, des milieux de l’enseignement jusque dans les cercles ministériels et les partis politiques. »

Je réitère le lien sur ce texte, qui est donc ici.

Il y aussi trois documents en annexe : un texte de Champollion, Les hiéroglyphes phonétiques, une écriture semi-alphabétique, 1822, un autre d’Eric A. Havelock, Aux origines de la civilisation écrite en Occident ,1974, et un de José Morais, L’art de lire, 1994.

Comme toujours lorsque des réflexions sont produites par des gens qui  n’ont pas la caution de l’université, leur caractère « scientifique » peut aisément être mis en doute, sur cette seule base de l’absence de validation académique. Je ne me prononce pas sur ce point, je constate seulement que Michel Delord s’appuie sur certains auteurs de référence et je réaffirme que son texte est intéressant et stimulant. Bonne lecture.

Luc Cédelle

L’écrit douloureux de Shéhérazade, candidate à l’enseignement

Site d'un (autre) ex (?) IUFM

Le blog Service Maximum – directrice d’école à Bobigny, accueilli provisoirement ici jusqu’en novembre pour ses débuts avant de migrer vers sa vraie et définitive domiciliation sur le site des Cahiers pédagogiques, a poursuivi ces derniers mois son bonhomme de chemin.  Parmi ses épisodes récents, en voici un qui me semble à la fois particulièrement courageux dans son abord, respectueux, d’un sujet délicat.

Accessoirement, il montre aussi que le souci d’un maintien du niveau orthographique est partagé au-delà des courants dont le fonds de commerce est le catastrophisme. Il montre aussi – mais c’est là un commentaire tout à fait personnel – que l’avertissement figurant sur la colonne de gauche de ce blog et qui me vaut de temps à autre d’être traité « fanatique » est pleinement justifié.

Sur ce, et sans oublier de recommander une visite à d’ensemble de ce blog de « terrain », je passe le relais à Véronique Decker : directrice d’école à Bobigny, instit Freinet, désobéisseuse, râleuse, syndiquée, manifestante, gréviste et néanmoins fonctionnaire intègre et travailleuse acharnée.

L.C.

En plus de mon travail de directrice d’école (c’est le Président de la République qui va être content !), je travaille. Toutefois, je dois préciser que ce n’est vraiment pas pour gagner plus. Je suis responsable de travaux dirigés (TD) dans le cadre d’un M1(c’est-à-dire d’une première année de master) « métiers de l’éducation » qui prépare au métier d’instituteur, enfin, plutôt d’institutrice.

Cela se passe dans un ex-IUFM de la région parisienne… Je ne veux pas préciser lequel pour deux raisons que l’on comprendra plus loin : la première est ma volonté de protéger au lieu d’accabler et la deuxième est que les phénomènes que je décris existent partout ailleurs dans les mêmes formations.

Il fallait associer à cette formation des « personnels de terrain » pour parler de la « relation pédagogique », les étudiants ayant besoin d’apprendre un métier et pas seulement des contenus disciplinaires.  Franchement, cela me plaisait de transmettre à des jeunes une certaine vision du métier, plus axée sur la bienveillance et l’humanité que sur des pourcentages de performances aux évaluations numérisées.

C’est là que j’ai rencontré Shéréhazade, qui ne s’appelle évidemment pas ainsi mais qui aurait pu. Manifestement issue d’une immigration suffisamment récente pour être visible, elle est ravie de suivre cette formation et affirme clairement qu’elle souhaite depuis longtemps faire ce métier. Elle est présente, active, et pendant les quatre premiers cours, je la considère comme une « bonne élève ». Nous regardons des films sur des séances de classe, que nous analysons ensuite. Tout se passe à l’oral.

Mais arrive un moment où je dois évaluer. Et pour cela, il faut que les étudiants produisent un écrit.

Là, catastrophe : la copie est pitoyable. Malgré une évidente capacité à l’analyse des situations, Shéréhazade ne sait pas écrire en utilisant les règles de base de l’orthographe. Comment est-elle arrivée en licence, puis aujourd’hui en master sans que personne n’ait pris le temps de la remettre « à niveau » ? Mystère.

Je retoque son devoir, et le lui renvoie avec un surlignage jaune des erreurs, en lui demandant d’y réfléchir et de les corriger.

Peu de temps après, une réunion de formateurs me permet de m’apercevoir que je ne suis pas là seule à constater le désastre. Il n’y a pas que Shéréhazade… Des dizaines d’étudiants et d’étudiantes inscrits en master confondent les verbes « être » et « avoir » : Il faudrait qu’il m’est dit. Ils n’accordent pas grand-chose dans leurs phrases et considèrent que tout ce qui n’est pas souligné par le correcteur de leur ordinateur est forcément « bon » même lorsque « tant » est écrit « temps ».

En corrigeant d’autres copies, je m’aperçois que certains étudiants ont à peine un niveau de CM1 :

«  En contact des autres enfants cet enfant fait parti des élèves les plus agités. L’institutrice était obligé de le reprimender . On se retrouve donc avec deux rapports élève/enseignant: celui lors de l’aide personnalisée où la maîtresse est plus attentionée »…

Surligner n’y suffit plus, il faudrait tout reprendre depuis la grammaire du cycle 2. L’université propose une « remise à niveau en ligne », mais évidemment quelqu’un qui a traversé le système scolaire sans comprendre ce qu’est l’auxiliaire du verbe, ou l’accord de l’adjectif ne parvient pas à surmonter par une batterie d’exercices automatisés. Shéhérazade essaye de corriger et accompagne son devoir par un courrier :

Je comprend vos remarques ! Et en même temps je me sens tellement impuissante ! J’ai la motivation, l’envie de continuer à travailler dur et je me dis qu’un jour ça paiera ! Être prof c’est mon objectif, mon rêve. Je sais pas si vous comprenez… Je sais que même si c’est pas tout de suite, j’y arriverai. C’est vrai que j’ai tellement de règles à reprendre, mémoriser etc. Mais je garde espoir ! Je me sens tellement impuissante !

Comment briser un tel espoir d’arriver à enseigner ? Je lui propose, en dehors du temps universitaire, d’entretenir une correspondance avec moi et de travailler avec elle comme je le faisais autrefois sur les « textes libres » de mes élèves. Regarder les erreurs, voir ce qu’elles peuvent nous dire, et ce que nous pouvons en dire aussi, observer les règles et les mettre en pratique dans de vrais textes lourds de sens et d’affects. Je vous livre une partie de cette correspondance, qui doit nous interroger tous sur le parcours scolaire de la génération qui nous suit :

Après quelques mois de cours, je comprends que cette apprentissage est plus difficile que j’imaginais. J’ai eu beaucoup de mal à comprendre les règles, à les mettre en pratique, car les professeurs ne reprennent pas les bases. Celles-ci, mes camarades les ont apprises et acquises à l’école primaire. Il me manque encore aujourd’hui les outils nécessaires pour pouvoir apprendre et progresser. Par  ailleurs, je pense avoir indirectement un réel désavantage et retard par rapport à d’autres étudiants. Ce qui se traduit, par un manque de confiance en moi à chaque fois que je suis amenée à écrire. Notamment les cours, les devoirs ou les examens. Alors je suis souvent mal à l’aise lorsqu’un camarade lit une simple copie de cours que j’ai écrite, le fait de passer au tableau pour écrire la réponse à une question qu’un l’enseignant à pu poser ou lorsqu’on me rend un devoir. En effet, je suis consciente de faire de nombreuses fautes d’orthographe et j’en ai un peu honte.

Je ne suis pas sûre que ce soit à elle d’avoir honte.

Véronique Decker

La légende noire de Philippe Meirieu

L'enfer, mosaïque (détail) de Coppo di Marcovaldo, Florence

Ce qui suit est le texte introductif du livre Un pédagogue dans la Cité (Desclée de Brouwer), livre d’entretiens avec Philippe Meirieu.

Pour n’importe quel journaliste suivant les questions d’éducation, Philippe Meirieu est l’archétype du « bon client », capable de réagir au quart de tour et avec brio sur les sujets que l’actualité fait émerger dans ce domaine. Invariablement, son propos est à la fois intéressant, à portée du public, ancré dans la réalité des métiers de l’enseignement et de nature, comme on dit, à « élever le débat ».

Que demander de plus ? Beaucoup de choses, en fait. Car pour quiconque s’intéresse de près à l’éducation et aux débats qu’elle suscite, en France et ailleurs, cet homme est devenu un personnage clé. Ses talents d’expression publique ne sont que l’une de ses facettes et sa capacité de réponse va bien au-delà de quelques phrases bien tournées, devant un micro tendu, sur le sujet du jour.

« Le pédagogue Philippe Meirieu », comme l’habitude a été prise de le présenter n’est pas un expert « neutre », si tant est qu’il en existe. Cet intellectuel et universitaire engagé, aussi admiré par certains que dénigré par d’autres, porte un point de vue, que son entrée récente en politique a élargi à de nouveaux domaines. Les options qu’il défend appellent à s’interroger et à l’interroger lui-même sur les rapports entre l’engagement pédagogique et l’engagement au service de la Cité.

Transmettre une culture commune?

Son évolution personnelle ne fait d’ailleurs que confirmer que le débat sur l’éducation, dans lequel il est immergé au point, d’une certaine façon, d’en incarner tous les aspects, est pleinement politique : que notre société désire-t-elle transmettre à ses jeunes générations ? A-t-elle d’ailleurs encore envie de transmettre ce qui ressemblerait à une culture commune et comment compte-t-elle s’y prendre pour le faire ?

Sur ces thèmes, le propos de Philippe Meirieu s’appuie sur un soubassement solide. Sur le plan professionnel, il est littéralement et depuis toujours habité par le défi que représente l’acte d’enseigner, ses succès et ses échecs possibles. Il en a fait sa matière première intellectuelle, au fil d’une trentaine d’ouvrages, consacrés à analyser les défis éducatifs du présent à la lumière des expériences accumulées: non seulement l’histoire des institutions scolaires, mais aussi l’expérience des pédagogues, auxquels il s’identifie dans leur quête obstinée du « mieux enseigner à tous ».

Les mains dans le cambouis

Son oeuvre ne relève donc pas d’une érudition livresque et désincarnée. Elle veut avoir des conséquences, un impact, se traduire en actes. C’est d’ailleurs un des éléments qui confèrent à Philippe Meirieu son originalité et renforcent son potentiel polémique : il ne tient pas des propos « en l’air » et n’aime rien tant que se confronter à des défis réels, en mettant, comme nous le relevons dans ce livre, « les mains dans le cambouis ». Son travail de chercheur vise à « outiller » du mieux possible les éducateurs et enseignants actuels, à leur proposer des moyens d’agir en même temps qu’un recul réflexif sur leur action… et même, ce que l’on sait moins, une appréciable distance critique vis-à-vis de toutes les modes ! Beaucoup d’entre eux s’en montrent reconnaissants.

Tel un écrivain, un cinéaste ou un musicien, Philippe Meirieu a donc son public de fidèles. Il a aussi, et c’est une particularité importante de son personnage, un « contre-public » virulent.

Les controverses sur l’éducation ont toujours été vives – on s’y accuse facilement, surtout en France, des pires crimes – et le désarroi actuel ajoute à leur acuité. La pédagogie ne fait pas l’unanimité dans le paysage intellectuel et politique, où divers courants ont pris l’habitude de l’appeler « pédagogisme » et de lui attribuer la responsabilité d’une démission éducative générale. Celui qui, dans le débat public incarne la figure du pédagogue est donc, fort logiquement, l’objet de contestations.

Tous les coups sont permis?

Et les réponses nourries, denses, argumentées qu’il apporte à ces mises en cause présentent un intérêt pour tous, que l’on soit ou non en sympathie avec ses idées. Reconnaître à Philippe Meirieu son importance n’équivaut en rien à lui décerner un brevet d’infaillibilité qu’il ne réclame nullement. On ne peut pas admettre et se réjouir que l’éducation et son rapport à la société soient l’objet d’un intense débat et vouloir en même temps que l’un de ses principaux protagonistes soit à l’abri de toute critique.

Il y a pourtant, dans ce cas précis un vrai problème, qui renvoie à la question plus générale et préoccupante de l’éthique du débat public. Ce problème est qu’au lieu, justement, d’assumer un nécessaire débat d’idées, une frange du monde intellectuel a monté à l’encontre de Philippe Meirieu une cabale permanente, où tous les coups sont permis, où tout peut être affirmé sans preuves et où l’invective gratuite tient lieu d’argument.

Calomnier en bloc

Incapables, faute des connaissances, du travail et de la patience nécessaires, de contrer le « vrai » Meirieu, certains ont ainsi construit et entretenu une légende noire : un personnage artificiel, caricatural, aussi simpliste qu’un héros de mangas, et surtout d’une stupidité sans bornes. Un personnage à qui l’on prête – pour mieux le condamner sans fournir d’effort – des idées et des actions qui ne sont pas les siennes. Un personnage, enfin, dont on se sert pour calomnier en bloc toute la tradition pédagogique, attaquée pour ce qu’elle n’est pas par des gens qui ne la connaissent pas.

Le seul aspect individuel de cet état de fait suffirait à justifier un recadrage journalistique : on ne peut pas écrire continument n’importe quoi sur un personnage public. Pour la première fois, dans ses réponses, Philippe Meirieu esquisse une analyse de ce phénomène et réplique vertement à certaine attaques. Pour la bonne tenue du débat, je m’en réjouis. Car derrière cette dimension personnelle, il y a une autre question, journalistique elle aussi : est-il encore possible de parler d’un sujet sérieusement ? Ou faut-il que tous les sujets soient désormais simplifiés et rendus suffisamment futiles pour entrer dans le grand jeu vidéo de la communication?

Dans cette longue conversation que nous avons eue et que nous avons travaillée, nous nous sommes efforcés, entre juillet 2010 et octobre 2011, d’aller au fond des questions posées, même – et parfois surtout – lorsqu’elles manquaient de clinquant médiatique.

Je ne m’y suis pas ennuyé une seconde et je suis heureux de pouvoir aujourd’hui partager ce plaisir.

Luc Cédelle

Ciel ! Il y en a qui n’aiment pas le consensus en éducation…

« Ciel, il y a du GRIP dans mon blog ! » : sous ce titre, le 1er janvier, je relayais ici une « lettre ouverte » à Luc Chatel en provenance du GRIP (Groupe de recherches interdisciplinaires sur les programmes). Une association qui, entre autres, chapeaute une expérimentation menée depuis plusieurs années dans une trentaine de classes du primaire. Pour la situer très vite et schématiquement, elle se caractérise par son hostilité au « pédagogisme ».

Tout de suite, problème de vocabulaire… C’est un peu comme avec le Snalc : chaque fois qu’un journaliste  l’étiquetait « (droite) » – ce que je n’ai jamais fait personnellement, sachant la proximité entre ses options et celles de Jean-Pierre Chevènement – ce syndicat protestait qu’il était « apolitique ». De la même façon, le GRIP proteste qu’il ne se reconnaît nullement dans l’étiquette « antipédagogiste ».

Dont acte. Ne méprisons pas les nuances même lorsqu’elles sont subtiles et difficiles à faire passer. Et surtout lorsqu’elles peuvent laisser entrevoir qu’elles pourraient être un jour plus que des nuances, et que les « camps » médiatiquement délimités depuis une vingtaine d’années dans le débat sur l’éducation ne sont pas aussi figés ni aussi bien délimités qu’on le croit.

Taxonomie basique

Il reste que si je ne me livre pas à cette taxonomie (classification) basique, personne ne s’y retrouve. Et personne n’aurait repéré l’œcuménisme de cette démarche conjointe du 1er janvier dernier : cette même lettre ouverte du GRIP au ministre était en effet publiée simultanément sur Bonnet d’âne, le blog-monument de Jean-Paul Brighelli, phare d’Alexandrie de la diffusion des idées antipédagogistes. Nous nous étions même concertés à ce sujet.

Attitude à contre-emploi ou plutôt à contre-réputation, mais… A mon sens si un journaliste peut assumer certaines sympathies ou positions, il ne peut être le fidèle de qui que ce soit. Il arrivera toujours un moment où il devra affronter la déception, voire la colère, d’une partie de ses interlocuteurs, la logique d’information venant bousculer une logique militante.

Conscient de faire quelque chose d’énervant pour certains lecteurs qui situent leur « patrie » éducative du côté de la pédagogie et m’identifient habituellement comme une plume « amie », je m’en étais donc expliqué dans un billet.

Je mettais en cause l’inconséquence comme principe de gouvernement : les mêmes qui avaient attribué une subvention au GRIP – normalement pour soutenir une expérimentation « hérétique » en matière de lecture, écriture et calcul à l’école primaire – la suppriment sans l’ombre d’une analyse, d’une évaluation ou d’un bilan… Une inconséquence dont, en fait, tous les professionnels engagés, à quelque chapelle qu’ils appartiennent, quelque cause qu’ils défendent, subissent les… conséquences !

L’oubli, mécanisme central

Cette inconséquence institutionnalisée est ravageuse dans un secteur – l’éducation –  où même à la petite échelle d’un établissement, rien de sérieux ne peut être fait ni évalué à moins de cinq ans de recul. Elle s’inscrit dans un contexte plus large, parfaitement décrit dans une tribune publiée le 14 mars par Le Monde : « Comment le jeu fonctionne-t-il ? Il consiste à faire de l’oubli un mécanisme central du message politique », écrivent Denis Bertrand, professeur de littérature française à Paris-VIII et Jean-Louis Missika, sociologue, spécialiste des médias.

La lettre ouverte du GRIP visait donc à protester contre le retrait d’une subvention. Sa publication conjointe fut une manœuvre pleinement réussie : le petit buzz ainsi déclenché vint vibrer jusqu’aux oreilles des plus hautes instances du ministère de l’éducation. Quelques semaines plus tard, ces instances firent savoir que seul un regrettable malentendu, regrettablement prolongé des mois durant, avait pu faire croire à un retrait brutal de cette subvention.

En fait, même si les choses se présentent bien, rien n’est encore tout à fait réglé : le président du GRIP, le mathématicien et universitaire Jean-Pierre Demailly a été reçu à la DGESCO (direction générale de l’enseignement scolaire) où il lui a été demandé de déposer un nouveau dossier de demande de subvention, qui doit passer le filtre d’une commission d’attribution.

La suite dans les idées

Par ailleurs, il reste un domaine où règne plutôt la suite dans les idées : faire des économies partout où l’on peut « gratter » quelque chose, donc rogner sur toutes les subventions, notamment (c’est largement entamé) celles qui soutiennent les mouvements pédagogiques.

Outre le suivi de cette information, ce qui m’amène à y revenir est une réaction de Michel Delord professeur de mathématiques, retraité de frais et polémiste impénitent. A l’origine du GRIP, dont il a finalement été exclu en mai 2010, il reste une personnalité présente dans le débat et n’est pas aussi fou que ses anciens compagnons associatifs ont un temps voulu le faire croire. Son goût pour les analyses urticantes et décalées l’a amené à rédiger, à propos de cette lettre ouverte, un texte où, notamment, il condamne ce qui, en éducation, me semble le plus productif et le plus solide : le consensus.

Pour lui, c’est exactement l’inverse. Tout en s’opposant « à la diabolisation des positions de l’ennemi dont la seule fonction est de préserver l’esprit de secte », il estime que s’il y a des positions communes, ce sont « probablement les pires ».

Je n’en crois rien, mais ses arguments vont cependant plus loin que les habituelles réactions automatiques qui parlent de « consensus-mou » et en restent là, croyant avoir clos la question par un bon mot éculé. Je recommande donc la lecture de son texte, qui est accessible ici. Au-delà de cette polémique qui, sauf pour les intéressés, reste relativement anecdotique, j’ai en réserve une autre bonne raison d’attirer l’attention sur Michel Delord. Mais je la garde, justement, en réserve.

Luc Cédelle

Antipédagogisme : Marine le Pen connaît bien sa leçon

J’en avais entendu parler mais je n’avais pas entendu tout court, les dépêches d’agence n’ayant principalement retenu que l’adresse ironique à Nicolas Sarkozy sur le thème : « Il est où, le Kärcher ? ». Marine Le Pen, lors de son meeting à Marseille dimanche dernier (4 mars) a consacré toute une partie de son discours à l’école et surtout à la dénonciation du « pédagogisme ». Dénonciation virulente, cela va de soi.

A la 44ème minute (aisément repérable et donc atteignable sur la vidéo du meeting), sur 1 heure 15 de discours devant une salle comble et enthousiaste, se délectant de ses paroles, la candidate FN conclut par un couplet sur l’amour du drapeau un long développement sur le thème de la restauration de l’autorité. « C’est, dit-elle, ce besoin et cette exigence d’autorité que j’établirai partout pour rendre aux Français leur liberté mise à mal… »

« L’école de l’ascenseur social »

« Alors, enchaîne-t-elle, parlons de l’école. Parlons de notre école qui va si mal et qui doit elle aussi se redresser, l’école où, là aussi, le besoin d’autorité est criant. Je suis obligé mes chers amis d’évoquer mai 68 parce que c’est bien depuis mai 68 que l’école de la République, l’école de l’égalité des chances et l’école de l’ascenseur social a été systématiquement et méthodiquement démantelée. »

Remarquons que l’usage par Marine Le Pen de la notion d’égalité des chances et de l’image de l’ascenseur social montre fort à propos à quel point cette notion et cette image sont creuses, puisqu’elles peuvent décidément être accommodées à toutes les sauces politiques, y compris à celles qui condamnent « l’égalitarisme » et réservent l’ascension sociale à une élite sélectionnée.

Par rapport au discours antipédagogiste moyen, la candidate FN s’autorise, comme toute la droite extrême (mais aussi comme Nicolas Sarkozy dans sa campagne de 2007 et très probablement à nouveau dans celle qui s’engage), une variante temporelle : elle fait dater le début du « démantèlement » à mai 68. C’est cependant dès la phrase suivante qu’elle rejoint le peloton des polémistes-pamphlétaires antipédago.

« L’enfant censé construire lui-même son savoir… »

« Une étape décisive en a été la loi Jospin de 1989 (huées dans l’assistance) qui a consacré un principe délétère, admis par tous les gouvernements ensuite : la transmission des connaissances n’est plus au centre de l’école. C’est l’élève qui en devient le centre et l’école devient un lieu de vie, selon les mots de Jack Lang et consorts (huées redoublées). Ben écoutez, ça n’a pas mis longtemps… Ça n’a pas mis longtemps, hein… Le maître, l’instituteur, le professeur tombait de son piédestal, ravalé au même rang que l’enfant. Enfant censé construire lui-même son savoir selon la fable des pédagogistes… »

A partir de là et durant un plein quart d’heure, l’oratrice (assez impressionnante et efficace, il faut l’admettre) déroule, sous une forme certes standardisée mais finalement peu caricaturale, le catalogue complet des clichés antipédagogistes. Cela les fera hurler (ou pas, d’ailleurs, souvent ils ne répondent rien sur ce thème…) mais si l’on n’avait que la transcription du discours, sans être averti qu’il s’agit d’un meeting du FN, on se croirait mot pour mot devant des textes ou à l’écoute des propos des polémistes-pamphlétaires anti pédago les plus connus : Brighelli et Le Bris notamment… mais aussi beaucoup d’autres dont je ne mets pas les noms de crainte d’en oublier et d’être entraîné trop loin. J’attends déjà la protestation au lance-flammes de Brighelli-Abraxas, à qui je précise d’avance que mon propos, comme d’habitude, est une contribution aux nécessaires controverses.

Fascinant parallélisme

A ce sujet, je ne peux que répéter ce que j’ai déjà écrit auparavant et qui agace d’ailleurs certains membres des mouvements pédagogiques : il ne s’agit pas d’amalgamer ces personnalités avec l’extrême droite. Beaucoup d’antipédagos virulents se réclament des valeurs de la gauche. Certains, comme Jean-Claude Michéa, qui se réfère à l’œuvre de Georges Orwell, se situent même à l’extrême gauche.

[Ajout du 9 mars à 13 heures à ce propos : selon un lecteur universitaire et expert – en tout cas plus que moi- , ce serait de ma part une « grosse erreur factuelle » que de situer Michéa à l’extrême gauche. Dont acte. J’avais apparemment la naïveté de croire que le parti-pris anti-libéral et anticapitaliste de cet auteur, allié à la référence à Orwell, suffisaient pour le classer politiquement à gauche.]

Mais comment ne pas s’interroger sur ce fascinant parallélisme des notions, des discours, des formules polémiques toutes faites (la dénonciation, par exemple, du règne de « l’enfant-roi » qui serait l’œuvre exclusive des « pédagogistes »). Il y a là un amalgame de fait et qui n’est pas de mon fait, ni d’ailleurs de celui d’aucun observateur : l’identité parfaite, au mot près, de la rhétorique dénonciatrice.

Communauté de vues

La réplique habituelle – «  ce n’est pas parce que Le Pen dit qu’il pleut que je vais dire qu’il fait soleil » – est faible. D’abord parce qu’elle est systématiquement utilisée par les politiques lorsqu’ils se rapprochent effectivement d’un discours lepéniste (Nicolas Sarkozy n’a pas manqué d’utiliser récemment cette ressource argumentative). Ensuite parce que ce n’est pas seulement un avis circonstancié sur « le temps qu’il fait » à un moment donné et sur un sujet donné, mais visiblement un accord profond sur la météorologie et, au-delà, sur une appréhension commune de la climatologie. Autrement dit, si l’on quitte la métaphore climatique, c’est une frappante communauté de vues sur les questions scolaires.

Je ne souhaite pas cacher les contradictions. On peut observer d’autres rhétoriques dénonciatrices et d’autres parallélismes sur d’autres sujets que l’école : par exemple, les attaques actuelles contre «  les banques » (Marine Le Pen n’y a pas dérogé, dans le même discours) ou « la finance », attaques qui ne me plongent pas spontanément dans le même malaise. Cependant, il se pourrait qu’il soit nécessaire, pour la clarté des idées, d’interroger aussi ces autres parallélismes. D’autre part, ces apparentes identités de vues me semblent plus tactiques, plus opportunistes, moins profondes, moins solides et moins durables que les convergences que l’on peut constater sur l’école et qui n’ont pas varié depuis le début des années 1980.

Luc Cédelle

P.S. A noter que Philippe Meirieu, nommément mis en cause par Marine Le Pen dans son discours, lui a très vivement répliqué dans un communiqué publié sur son site.

Meirieu : « J’ai un peu honte pour l’université »

Dans la série journalistique annoncée « Meirieu à tous les étages », encore loin d’être terminée, et au chapitre très immodeste « un livre dont même les chutes méritent publication », voici une nouvelle livraison. Ce passage qui, faute de place, n’a pu être conservé dans Un pédagogue dans la Cité  porte sur l’université. Très critique sur la façon dont beaucoup d’universitaires conçoivent leur métier, Meirieu n’en développe pas moins le concept de «culture lettrée» auquel tous sont probablement très sensibles.

 

 

Pardonnez-moi, mais… les grandes écoles, vous pensez vraiment qu’il faut les supprimer, comme l’a affirmé votre candidate (Eva Joly, en mai 2010,ndlr) ?

Je crois qu’il y a un vrai problème qui dépasse la question des grandes écoles. Aujourd’hui, un nombre important d’élèves fuit les premières années de l’université pour se réfugier dans les classes préparatoires, mais aussi les DUT et les BTS. A côté du réflexe élitiste des grandes écoles, il y a une vraie question posée aux universités.

Je sais que les licences professionnelles et les masters professionnels qui se mettent en place parviennent, assez souvent, à proposer des cursus bien organisés… Mais je suis catastrophé par ce qui se passe pour les bataillons d’étudiantes et d’étudiants qui se bousculent dans les filières de Lettres et sciences humaines. J’ai même un peu honte pour notre institution : pas de véritable progression et, a fortiori, de curriculum ; une juxtaposition d’enseignements dont les intitulés généraux présentent, parfois, une vague cohérence, mais dont les contenus sont totalement hétéroclites ; une extrême pauvreté des situations d’apprentissage ; aucune guidance méthodologique sérieuse ; des situations d’évaluation rocambolesques ; des validations où une note de statistiques peut compenser une note de psychologie clinique ! Bref, pour qui regarde l’université que je connais sur le plan pédagogique, c’est vraiment n’importe quoi !

« Tout invite à faire des étudiants des gêneurs »

Il y a, bien sûr, plusieurs éléments qui se combinent pour expliquer cet état de fait. D’abord, évidemment, une massification du recrutement sans réflexion sérieuse sur les mutations qu’elle imposait. Cette absence de réflexion est, elle-même, liée à une sorte d’antipédagogisme constitutif de l’identité de l’enseignant universitaire : pour lui, le savoir est à lui-même sa propre pédagogie. Avec cette conception, on développe une sorte de détestation des médiations qui sont vécues comme obscurcissant la relation quasi-mystique au savoir  que le professeur entretient en lui-même et reproduit avec ses étudiants. Et puis, bien sûr, le comportement de l’institution : l’écart entre la prime pédagogique et la prime de recherche, les modalités de recrutement et d’avancement, l’organisation des laboratoires de recherche et leur évaluation. Tout invite à faire des étudiants – de licence en particulier – des gêneurs à qui l’on concède quelques cours, mais pas plus. Et cette situation est à peine corrigée, à la marge, par quelques dispositifs satellites de suivi et d’accompagnement mais qui laissent fonctionner à plein le darwinisme universitaire : seuls les plus adaptés survivent !

Quelques collègues, dans ce capharnaüm, cherchent à structurer une vraie pédagogie universitaire. Mais ils peinent à aboutir, car cela supposerait qu’on mette en place des enseignements « généralistes », capables d’inscrire les problématiques qui seront abordées plus tard dans une histoire et une épistémologie, capables de donner une vision panoramique rigoureuse des champs disciplinaires dans lesquels, ensuite, les étudiants se spécialiseront. Or, ces approches globales sont totalement discréditées dans l’université : elles ne font l’objet d’aucun vrai travail collectif d’élaboration, d’aucune recherche sérieuse. Elles sont laissées en pâture aux éditeurs de vulgarisation ou confiées, avec beaucoup de condescendance, à des chargés de cours.

« On confond la scientificité et l’hyper-spécialisation »

Tout se passe comme si l’université confondait la « scientificité » et l’hyper-spécialisation et comme si cette hyper-spécialisation venait structurer tout son fonctionnement… quand le recrutement des étudiants impose, au contraire, une spécialisation progressive et des approches épistémologiques très élaborées.

On sait que c’est aujourd’hui un péché pour un universitaire de publier des livres : il ne faudrait publier que des articles en anglais, hyper-spécialisés. Cela va devenir un péché pour le même universitaire d’effectuer, en première année, un cours d’histoire des idées permettant aux étudiants de comprendre où ils mettent les pieds. La démarche de recherche – d’une certaine forme de recherche, en réalité – phagocyte systématiquement la démarche d’enseignement. Or, à mes yeux, cela est contraire, à la fois, à la vocation sociale et à l’exigence intellectuelle de l’université.

A sa vocation sociale, parce que je crois que l’université à un devoir de clarification des enjeux fondamentaux en matière de connaissance et qu’elle doit retrouver, dans ce domaine, une place essentielle dans la Cité – faute de quoi nous ne pourrons pas nous plaindre de la médiocrité et de la marchandisation de la culture ! Mais l’hégémonie de la démarche de recherche remet aussi en cause la vocation proprement intellectuelle de l’université. Car ce qui me semble caractériser les savoirs universitaires, c’est précisément qu’ils sont mis à l’épreuve de leur transmission et qu’ils tiennent leur spécificité de cette exigence-là… tout autant que de leur reconnaissance par la communauté scientifique des pairs. Cette solidarité – cet entrelacement – entre la transmission à des étudiants et la communication à des pairs-experts fait la richesse de la contribution de l’université à la démocratie et à ce qui pourrait devenir une « société de la connaissance ».

Pour une « culture lettrée » dans toutes les disciplines

Au risque de vous surprendre, je crois que l’université devrait être, par excellence, le lieu de la « culture lettrée », et cela dans toutes les disciplines. Une culture lettrée, c’est une culture qui fait des contraintes de l’expression écrite une véritable ressource pour la pensée. Dans une culture lettrée, on sait formuler la définition d’un concept correctement et l’illustrer par un exemple. Dans une culture lettrée, on ne confond pas la phrase et le paragraphe et les schémas n’exonèrent jamais d’une explication rédigée. Dans une culture lettrée, on ne se contente pas de rédiger des rapports avec des alinéas, mais on écrit de vrais textes. Une culture lettrée, c’est une culture qui met et remet en chantier les écrits… et pas seulement au niveau de la thèse. Une culture lettrée, c’est une culture qui travaille en permanence et obstinément sur le rapport à l’écrit et qui fait de ce rapport une dimension essentielle de son « institutionnalisation ». Une culture lettrée, c’est une culture qui accompagne chacun et chacune dans son entrée dans l’écrit, au lieu de se contenter d’écarter ceux et celles qui n’ont pas d’affinités sociologiques « naturelles » avec lui !

Je crois qu’il faudrait que chaque discipline, chaque composante universitaire, chaque laboratoire soient astreints à mener des travaux de recherche sur la transmission de ses propres savoirs au sein de l’université. Qu’on revoie radicalement les procédures d’évaluation des étudiants afin de faire évoluer les méthodes d’enseignement. Qu’on ouvre le chantier des situations d’apprentissage. Qu’on associe les étudiantes et les étudiants à ce chantier et que celui-ci soit traité « à égale dignité » avec la recherche académique. Que l’on fasse circuler très largement les informations, les données, les résultats de travaux sur la pédagogie universitaire. Que les universités s’investissent plus délibérément dans la formation continue et la validation des acquis de l’expérience… Et, bien sûr, que l’on revoie, en fonction de cela, les critères d’évaluation de « l’excellence » universitaire.

Le moins qu’on puisse dire est que le fonctionnement universitaire actuel ne vous satisfait pas ! Mais alors, comment passez-vous de cette charge contre les universités à la disparition des grandes écoles ? Cela paraît plutôt acrobatique dans la mesure où les grandes écoles semblent plus proches de ce que vous proposez pour l’enseignement supérieur…

Le problème, c’est l’existence d’un système à deux vitesses : d’un côté, les études sérieuses, « encadrées », avec un vrai suivi des étudiants ; de l’autre, des institutions plus ou moins avachies sans cadre pédagogique structuré. Il n’est pas question de supprimer les grandes écoles pour tout aligner sur les pratiques universitaires les plus médiocres.

Il faut, au contraire, structurer les trois premières années des universités de manière rigoureuse et y faire entrer progressivement les classes préparatoires, les BTS, les DUT. Il faudra ensuite, progressivement, inscrire les cursus des grandes écoles dans les curricula universitaires. Je crois que cela serait particulièrement sain… Et puis, je suis convaincu que l’esprit de caste développé par les grandes écoles est contraire aux principes d’un enseignement supérieur démocratique. Je crois à une université inscrite dans la formation tout au long de la vie, avec des cursus lisibles et des spécialisations qui n’interdisent pas les contacts et les recherches transversales. Je crois à une université ouverte sur la Cité. Exigeante, mais ouverte à toutes et tous et nourrissant les débats citoyens. Je crois qu’il faut fonder cette université du troisième millénaire… bien loin des classements de Shanghaï et autres incitations à l’élitisme à tout prix ! L’élitisme est, pour moi, un appauvrissement. Il exonère les institutions de promouvoir l’exigence pour tous. Il est générateur d’exclusion et d’abandons… Et il m’évoque toujours la définition que m’en donnait – sérieusement – il y a quelques années, un ministre de droite : « L’élitisme que nous voulons, c’est faire émerger un Einstein dans le 93 ! » Et que fera-t-on du reste du 93 ?

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P.S. Sur les grandes écoles, voir le blog de Patrick Fauconnier, journaliste spécialiste de ces questions et lui-même très critique envers ces institutions mais qui n’approuve pas du tout l’idée de les supprimer. L.C.

Les enseignants à l’abri de l’indifférence

« Même si cela peut sembler une évidence, dans une classe, l’échec scolaire n’est pas une statistique : c’est un nom, un prénom, un visage, c’est un enfant avec lequel on vit toute la journée. Il faut avoir vécu cette situation pour comprendre combien il peut être difficile, jour après jour, d’être confronté à la douleur qu’on lit dans le regard de certains enfants qui, faute de comprendre, se sentent perdus, rejetés. C’est sans doute la chose la plus difficile à assumer dans ce métier car, très rapidement, ce sentiment d’impuissance, d’incapacité à faire réussir tous les élèves, à les arracher à l’extrême difficulté dans laquelle ils se trouvent, est un motif de douleur professionnelle.

(…)

Mais il y a aussi l’inverse, ce moment ou un éclair jaillit dans les yeux de cet élève qui ne comprenait pas, qui semblait toujours ailleurs, qui paraissait incapable d’entrer dans les apprentissages. Et tout à coup, parce qu’on a su trouver les mots, parce qu’on a su créer une relation, une situation pédagogique adaptée, voilà qu’il comprend et que quelque chose est gagné. Ces moments sont ce qu’il y a de plus beau dans le métier d’enseignant et procurent une profonde de joie professionnelle. Si l’école tient encore debout malgré toutes les difficultés auxquelles elle est confrontée, notamment dans les endroits les plus durs, c’est que les enseignants, à moins d’être vraiment doté d’une carapace incroyable, sont à l’abri de l’indifférence. »

Ceci est un extrait du livre « Parents, élèves, enseignants, ministres… Et si on aimait enfin l’école! » (surtitre:  » de Nicole Geneix et Philippe Frémeaux, paru en janvier aux Editions Alternatives économiques et que je suis en train de lire.

Nicole Geneix est aujourd’hui directrice de l’éducation de la ville d’Istres (Bouches-du-Rhône). Elle a été auparavant secrétaire générale du syndicat FSU de l’enseignement primaire (le SNUipp) jusqu’en 2004, puis directrice de l’éducation à Montreuil (Seine-St-Denis)

Philippe Frémeaux est éditorialiste au magazine économique Alternatives économiques  (authentique réussite entrepreneuriale de presse) dont il a longtemps été le rédacteur en chef et dont il dirige la société coopérative qui l’édite. Il collabore aussi à France Info et France Culture.

J’ai trouvé ce passage du livre particulièrement frappant au moment où, campagne électorale oblige, le « travailler plus pour gagner plus » fait sur l’école un retour caricatural. Ni la carotte ni le bâton ne sont des outils pour améliorer l’efficience de l’école primaire. Le niveau de rémunération des enseignants compte, comme dans toute autre activité. Mais il n’est pas le moteur du système. Le moteur, l’âme, le foyer, la charpente, peu importent le mot et l’image, sont ailleurs, dans la motivation des enseignants à faire réussir leurs élèves. Tout ce qui ne prend pas appui sur cette motivation court le risque de l’inexistence.

L.C.