Non, mais pour qui il se prend celui-là ? Je parle du nouveau principal de rédaction. A peine nommé par l’Informatorat de l’Académie à la tête de mon EPLI (établissement public local d’information), il se met en tête de tout contrôler. La caporalisation en marche ! Il exige une réunion hebdomadaire de l’équipe informative en laissant clairement entendre – tenez-vous bien – que la présence de chacun n’y est peut-être pas formellement obligatoire mais qu’elle est recommandée. Je rêve ! Ce serait la mort du journalisme, et je vous prie de croire que je pèse mes mots.
Il prétend aussi connaître les intentions de chacun en termes de formation continue, si on a des projets d’enquête qui pourraient déboucher bientôt, des sujets qu’on aurait envie de creuser… Et ci, et ça… Et quelle est notre perception du lectorat… Et est-ce qu’on cultive, justement, une relation interactive avec nos lecteurs ? Mais de quoi je me mêle ? Il a même osé demander si certains membres de l’équipe informative avaient des livres en chantier ! Genre : si tu n’as pas trois essais sur le feu en plus de ton service informatif, tu ne mérites pas ton traitement.
Tout juste s’il ne nous demande pas la longueur probable d’un article avant même qu’on ait commencé à l’écrire ! Et une idée préalable de son contenu, aussi, tant qu’on y est ! Mais je n’ai aucune illusion : si on ne donne pas un coup d’arrêt à la casse de notre autonomie journalistique et de nos garanties statutaires, ce genre d’ineptie deviendra la règle. Désormais, tous les prétextes sont bons pour transformer notre mission humaniste de formateur du citoyen en une prestation utilitaire de pourvoyeur d’actualités.
C’est simple : jusque-là, j’étais un journaliste, au service de l’information, je deviens un employé de mon journal! C’est la décadence programmée, la fabrique de l’ignorance, serais-je tenté de dire.
Dérive managériale
Dernière illustration de cette dérive managériale : Caligula (c’est le surnom qu’on lui a donné) a prétendu provoquer une réunion commune entre les journalistes de quatre disciplines différentes – éducation, politique, société, sport -, pour faire le point sur les projets « éducation jeunesse » du nouveau gouvernement ! En dehors des obligations de service ! Carrément. Sous-entendu : on n’a que ça à faire puisque, bien sûr, quand on n’est pas en train d’écrire, on se les roule ! Et belle façon de monter les catégories les unes contre les autres : ceux qui ne viendraient pas seraient évidemment montrés du doigt, vilains petits canards refusant toute coopération « transversale »…
Cette manœuvre de division des info-travailleurs n’a pas marché : non seulement nous avons tous refusé, mais l’intersyndicale a introduit un recours devant le TAJ (tribunal administratif du journalisme) et exigé que la question soit à l’ordre du jour de la prochaine COPADIP (commission paritaire départementale de l’information publique). De mon côté, j’ai alerté le bureau de mon association professionnelle, l’AJEDPMEP (Association des journalistes éducation diplômés de la presse et des médias publics). A ne surtout pas confondre, je précise, avec l’AJECAMEP (Association des journalistes éducation certifiés et agrégés des médias publics), une scission récente fomentée par les courants néolibéraux-libertaires qui prétendent mettre, selon leur atroce formule, « le lecteur au centre ».
Personnellement, ma situation actuelle est un peu compliquée. Bien que détaché aux affaires nécrologiques, je ne suis pas formellement titulaire d’un poste de TNZ (titulaire nécrologique sur zone) : non seulement je ne suis que « faisant fonction », comme on dit dans notre jargon de la presse mais en plus, mon service complet au journal s’effectue grâce à l’attribution par l’Informatorat de Paris d’un BMRP (bloc de moyens rédactionnels provisoires). Tant que je n’aurai pas passé le concours « Nécro » interne, je reste donc pleinement « Educ », comme tout titulaire d’un CAPJEPRIMSEC (Certificat d’aptitude professionnelle au journalisme éducation portant sur les niveaux primaire et secondaire).
Zone d’information prioritaire
De toute façon, je suis à peu près tranquille, maintenant. Si j’en ai marre de mon poste actuel, je peux changer sans problème. Avec les points que j’ai accumulés au barème en quinze ans de ZIP (zone d’information prioritaire), dont quatre ans dans un établissement Ambition Ecriture et même quelques passages en IRI (internat de réinsertion informative), je peux obtenir ma mutation au mouvement annuel extra-rédactionnel pour n’importe quel journal pépère.
Ça surprend toujours le profane, mais c’est comme ça, chez nous : les anciens d’abord ! Le journaliste débutant, c’est direct la Tchétchénie (je parle bien sûr des JISBLOEST, les journalistes à l’international spécialisés sur l’ex-bloc de l’Est, mais c’est le même principe pour toutes les disciplines). Et une fois qu’il maîtrise bien la Tchétchénie, hop, on l’envoie à Neuilly. Normal. Ce ne sont pas toujours les mêmes qui se tapent le sale boulot.
Bon, je comprends que, vu de l’extérieur, ces sigles et cette organisation peuvent paraître étranges, peut-être même un peu rigides. Mais en fait ils résultent de principes essentiels à la défense d’une véritable information de qualité au service du public. Contrairement à ce que voudraient faire croire les Khmers rouges de la transdisciplinarité et leurs théories fumeuses, la qualité d’un journaliste se mesure d’abord à la profondeur et à la solidité de sa spécialisation.
Imagine-t-on un journaliste international spécialisé Proche-Orient (JISPROCHOR) se mêler soudain des tensions linguistiques en Belgique ou des primaires américaines ? Ou, pire encore, imagine-t-on un journaliste d’informations spécialisées sur le suivi des courants d’idées (JISSCOUI) s’insinuer dans les débats spécifiquement électoraux d’une campagne présidentielle ? Chacun ses compétences et l’information sera bien gardée.
La liberté rédactionnelle n’est pas négociable
Evidemment, le rêve de certains ministres de l’Information du Citoyen serait justement de casser tout ce que l’establishment techno-médiatique appelle avec mépris le « cloisonnement » disciplinaire et de le remplacer par un système de polyvalence généralisée. Ce serait tellement rentable ! Les journalistes passeraient d’une rubrique à l’autre juste « comme ça », en fonction des besoins et des décisions de leur hiérarchie.
La stricte adaptation de l’effectif journalistique à « l’événement », permettrait enfin de produire, produire, produire… Exactement comme s’il s’agissait en définitive de vendre, vendre, vendre : au lieu de délivrer de l’information à des lecteurs citoyens, on finirait par servir des « clients ». C’est exactement ce qu’on appelle la privatisation rampante : la perversion progressive du service public de l’information par l’intégration de principes de fonctionnement inspirés du secteur privé.
C’est pourquoi il faut plus que jamais le répéter : l’information n’est pas une marchandise ! Et le plus essentiel de nos principes déontologiques est qu’un journaliste, en définitive, n’a de comptes à rendre qu’à la seule logique de sa discipline : ce qui gouverne son travail n’est pas l’attente de je ne sais quel lecteur consommateur. C’est exclusivement sa perception, en tant que professionnel, de l’évolution de l’actualité au sein de sa rubrique et des priorités que cela engendre.
La liberté rédactionnelle n’est pas négociable ! S’adresser prioritairement au lecteur-client, vouloir servilement flatter ses intérêts et ses instincts comme le font les apprentis sorciers du lectorisme, c’est dénaturer le métier. Alors que celui-ci est déjà sévèrement attaqué à travers la remise en cause récurrente des décrets statutaires, avec la complicité de l’administration et de ses relais hiérarchiques serviles.
Vedettariat et service de l’Etat
Moi, par exemple, en tant que journaliste certifié, je suis tenu de fournir 18 000 signes publiés par semaine (ou 9 000 en équivalent enquête) à mon établissement d’information, contre seulement 15 000 signes (ou 7500 en équivalent enquête) si j’étais journaliste agrégé.
Il va de soi que cette obligation de service induit des temps de préparation, de documentation, d’enquête et de réflexion dont ne peuvent absolument pas se douter les lecteurs. Ce sont donc ces principes statutaires, avec les limites qu’ils fixent, qui garantissent la qualité du service rendu au citoyen. Si l’on fait sauter ce cadre, que des propagandistes stipendiés se plaisent à décrire comme un « carcan », l’information, touchée au cœur, finira par se confondre avec le divertissement.
On pourrait même s’attendre – et ce n’est là nullement une vue de l’esprit, il y a déjà des pays où cela existe – à l’apparition de programmes audiovisuels dits « de plateau », où des animateurs, sur fond de grosses blagues et d’applaudissements artificiellement déclenchés, recevraient tour-à-tour (si ce n’est en même temps !) des « people » et des hommes politiques. Un véritable cauchemar, mettant sur le même plan les différentes formes de vedettariat et le service de l’Etat.
Parallèlement, la remise en cause des concours nationaux de recrutement, qui se dessine actuellement, conduirait à ce que n’importe qui, sachant vaguement écrire ou même ne sachant rien du tout, puisse s’autoproclamer journaliste. Il suffirait pour cela d’avoir été directement embauché par un établissement d’information…
Sans principes et sans limites
Voilà le désastre auquel nous a conduit la politique irresponsable du lecteur au centre. Sous prétexte de s’adresser au lecteur tel qu’il est et non tel qu’on voudrait qu’il soit, on est purement et simplement en train de soumettre la liberté de l’information aux intérêts privés. La règne de l’information sous contrôle du marché se profile.
La sombre perspective qui se dessine est bien celle d’un étranglement du service public et de son remplacement à terme par des prestataires privés, sur le modèle des établissements d’information hors-contrat, qui seraient en quelque sorte généralisés. Jusqu’à présent à la marge du système, ils en deviendraient la colonne vertébrale. Ainsi spoliés de leur métier, les journalistes, seraient tenus de travailler sans principes et sans limites, tels de vulgaires enseignants. Ce serait la fin de l’Information de la République.
J’avais prévu un couplet final élevant le débat, expliquant en quoi cette fantaisie fictionnelle était aussi bien une charge contre les dérégulateurs que contre les conservatismes qui empêchent le système de se ressourcer… mais je dois stopper ici un peu brusquement, ayant déjà en un seul texte dépassé la moitié de mon service informatif hebdomadaire.
Luc Cédelle













