Le WISE de Doha ou l’« incontournable » oubli de la démocratie (1)

Gustave Doré. Le Petit Chaperon rouge
Gustave Doré. Le Petit Chaperon rouge

Rêvons un peu : une baguette magique vient de vous transformer en princesse ou en prince, et vous voilà à la tête d’un émirat du Golfe. Bonne suggestion, n’est-ce pas, pour une émission de télé-réalité, façon « vis ma vie » ? Changement radical autant que grandiose.

Dans votre royaume d’entre les royaumes, par votre seule naissance d’entre les naissances, vous êtes au sommet d’entre les sommets. L’argent n’a pas la même signification pour vous que pour la quasi totalité de l’humanité. Sous réserve de quelques procédures formelles sur lesquelles vous avez la haute main, votre budget personnel se confond avec celui de l’Etat, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est massivement prospère. Pas comme dans nos pays où les discours de la dette et des économies nécessaires nous sont chaque jour martelés jusqu’à l’écœurement. Vous disposez d’un train de vie et de moyens, sinon illimités, immenses. Par exemple, vous pouvez inviter qui vous voulez quand vous voulez.

Si tel est votre bon plaisir, ou si telle est la stratégie recommandée par vos consultants des grandes agences de communication internationales (dont vous êtes un grand consommateur), vous pouvez même avoir des milliers d’invités, choisis dans le monde entier avec l’aide, pays par pays, des consultants de vos consultants. Et vous pouvez même renouveler l’opération sans fin. En récompensant ceux qui se se sont comportés loyalement comme vous l’attendiez, et en écartant les mal-élevés qui se sont permis, parfois sans même s’en rendre compte, un mot de travers.

Un mot de travers est vite arrivé

Dans une monarchie absolue indissociable d’une emprise religieuse implacable, un mot de travers est vite arrivé. Certes. Mais rassurez-vous, Your Highness (c’est comme ça qu’il faut dire) les invités sont les invités et, en tant que tels, ils savent se tenir, certains piégés par leur simple et honorable politesse, d’autres déjà dans les codes de l’allégeance.  Chaque année, vous les ferez donc revenir. Et vous en ferez aussi venir de nouveaux.

Dans les médias des pays de vos invités, on dira que cet événement (un de plus, puisque, entre conférences, symposiums de toutes sortes et tournois sportifs vous en organisez beaucoup d’autres) est devenu « incontournable ». Chaque fois que vous verrez – ou que vos consultants vous diront avoir vu – le mot « incontournable », vous saurez que vous tenez le bon bout. Et que si l’argent ne peut pas vraiment tout, il est bel et bien capable de vous fournir de sérieux acquis en termes de respectabilité médiatique. Votre investissement dans le football est-il fâcheusement gâté par des accusations récurrentes de corruption ? Heureusement, l’éducation permet de compenser. Bien vu !

Rêvons encore, mais cette fois en inversant les rôles : vous n’êtes pas le prince ni la princesse, désolé, mais seulement l’invité de la famille royale. Bien sûr, vous êtes un invité indirect, un invité d’entre les invités, qui sont, pour le coup, très nombreux. Car en fait, vous ne rêvez pas du tout : c’est bien « pour de vrai » que vous vous rendez à Doha, au Qatar, invité au World Innovation Summit for Education, le WISE (« sage », en anglais). Ce sommet international, créé sur la suggestion de consultants occidentaux, puis réalisé de toutes pièces par eux à partir de 2009, est sur le point connaître du 4 au 6 novembre 2014 sa sixième édition.

Question sans intérêt

Comme il se doit pour toutes les choses importantes dans ce pays, le WISE est dirigé par des membres ou proches de la famille royale. Ce sommet international est l’émanation et l’une des réalisations de la Qatar Foundation, une « ONG » royale dédiée à l’éducation et présidée par la princesse Mozah bint Nasser Al Misned. La princesse (ou « cheikha ») Mozah, « l’atout charme du royaume » comme on dit dans la presse people mondiale, est une des trois épouses de l’ex-émir du Qatar, le cheikh Hamad, et la mère de l’actuel émir, Tamim, en faveur duquel il a abdiqué le 25 juin 2013.

Le budget de la Qatar Foundation est inconnu. De toute façon, il n’existe aucun contrôle des comptes publics au Qatar. En tout cas pas au sens que cette notion peut revêtir dans un contexte institutionnel démocratique. Quant au budget du WISE proprement dit, il n’est pas connu non plus, et toute curiosité à ce sujet suscite l’agacement des communicants chargés de son organisation, qui trouvent cette question sans intérêt.

Le WISE est conçu et réalisé par l’agence française Auditoire, qui a de nombreux autres contrats au Qatar. Auditoire est une filiale de TBWA France, elle-même filiale de TBWA Worldwide, société du groupe américain Omnicom. Le WISE rassemble plus d’un millier de participants « venus de tous les continents », selon l’expression consacrée. La fourchette annoncée pour cette année se situe autour de 1600 personnes.

A ce propos, dans le vocabulaire du WISE, on ne dit pas « participant ». On dit « educational leader », terme flatteur et flou englobant journalistes, experts, universitaires, officiels, membres d’ONG, etc. Cette année, le vocabulaire maison s’est enrichi de nouveaux termes : on entend parler non seulement de « la marque WISE » qui « s’installe », mais aussi et surtout de « la communauté WISE » ou des « experts WISE », mots habilement choisis pour suggérer que le cumul année après année des intervenants aurait généré une authentique collectivité cosmopolite réunie par l’amour partagé de la science et de l’éducation.

Philippe Meirieu a récemment publié à ce sujet un texte clairvoyant et salutaire sur le site du Café pédagogique.

Professionnels haut de gamme

Pour autant, l’invité de base au WISE, individu dans une foule bigarrée d’« educational leaders »,  ne se sent  pas quantité négligeable. On vous accompagne, on se soucie de vous, on vérifie que tout va bien, on s’enquiert de vos souhaits, on sonde vos centres d’intérêt. Vous êtes entouré de sollicitude. Mieux : les gens qui vous entourent ainsi sont de vrais « pros » : ils se soucient de vous parce que c’est leur job, certes, mais ils le font en toute sincérité. Ce sont des communicants de haut niveau : ils aiment les journalistes (ou les autres participants) avec autant d’intensité qu’ils épousent la cause de leurs clients ; ils savent qu’on ne crée pas du lien sans y mettre du cœur. D’ailleurs, vous ne tardez pas à réaliser que tout, dans cette bulle, cet espace-temps singulier où vous êtes projeté, se situe dans le registre du haut de gamme.

Ne serait-ce que le palace où vous êtes logé et dont le hall aux proportions de cathédrale vous a scotché, débutant que vous êtes en émirats du Golfe… La magie du voyage opère : vous voilà loin de chez vous, dans un drôle de décor où les éléments traditionnels sont amalgamés à tout ce qui représente la pointe de la modernité. De l’autocar, vous avez aperçu des tours aux formes variées, se reflétant les unes dans les autres, surgissant côte à côte dans un prodigieux chantier perpétuel. Plus tard, vous verrez des musées, des palais, des sculptures, des gestes architecturaux signés des plus grands noms… Cette formidable, excitante, fascinante puissance qui vous interpelle, clichés et réalité confondus, c’est celle de la richesse en action. Vous sentez sa pulsation. Vous en mesurez l’élan bâtisseur, le contraste avec nos sociétés précautionneuses, timorées, fatiguées… Il ne faut pas croire que la richesse serait forcément d’un abord détestable. Elle est très séduisante, comme le pouvoir avec lequel elle se confond, et suscite parfois le même type de  complaisances.

L’anesthésie du sens critique doit en effet être profonde pour faire avaler l’idée qu’un émirat gazier sous la coupe d’un régime féodal, obscurantiste, discriminatoire et antisocial peut en quoi que ce soit être le siège de la pensée éducative mondiale. C’est pourtant ce que les communicants, avec un certain succès jusqu’à présent, un succès qui devient préoccupant, voudraient nous faire croire.

Building the future of education : c’est, depuis le début, la devise du WISE. Au départ, c’était juste un slogan. Cela devient une prétention, et presque une menace : ceux qui ne marcheront pas avec nous n’existeront pas sur la scène mondiale. Cela concernait surtout le Qatar, cela devient un modèle de politique d’image pour l’ensemble des régimes du Golfe, qui veulent tous se poser (voir ce précédent billet et aussi celui-ci) en bienfaiteurs de « l’éducation », cette cause si sympathique, capable de vous créer des obligés sur la planète entière au prix d’une infime fraction de vos bénéfices.

Sponsors de nobles causes, unissez-vous

Au-delà de cette région du monde et de ce thème précis de l’éducation, ce sont – selon un modèle propagé par les têtes de pont de l’industrie « événementielle » – tous les régimes autoritaires, notamment en Afrique, qui se voient aujourd’hui proposer de s’acheter de la respectabilité en sponsorisant de nobles causes, sur lesquelles des consultants vont s’appliquer à produire « du contenu ». Evidemment, la mise en valeur des « contenus » (lesquels, nous y reviendrons, sont loin d’être aussi neutres qu’ils le prétendent) ne pouvant éluder durablement la question de leur action au service d’un régime, les communicants ont des arguments. Ils ont toujours des arguments, c’est le cœur de leur métier d’en avoir. Et bien sûr, ils ne sont pas des brutes mais des professionnels raffinés.

Comme toujours dans les échanges internationaux, face à un contexte non-démocratique, la logique du dialogue s’oppose à la logique du boycott, et vice-versa, et il n’existe pas de règle absolue susceptible de déterminer à tout coup où est l’attitude la plus porteuse de progrès. Et la question ne ne se pose pas non plus dans les mêmes termes selon le domaine d’activité de chacun : le marchand d’avions de chasse ou le fabriquant de stades climatisés clés en main ou le prestataire de communication n’ont ni les mêmes impératifs ni les mêmes limites que l’universitaire, le cadre éducatif, l’enseignant ou le journaliste.

Les communicants du WISE et certains intervenants de poids qu’ils ont embarqués dans l’aventure sont donc probablement persuadés qu’ils contribuent à semer dans un contexte difficile des graines de démocratie et de libre pensée, éléments pour le moins indispensables à une éducation de qualité. En réalité, l’actualité de ces dernières années a démenti plutôt violemment ce scénario optimiste. Et le phénomène « WISE de Doha » ne relève plus aujourd’hui du seul champ de vision et d’analyse des spécialistes de l’éducation ni même des spécialistes du Golfe. Il témoigne de manière exemplaire d’une double bataille en cours à l’échelle mondiale, une bataille qui nous concerne tous et peut être schématiquement résumée ainsi : le marché contre la démocratie, la communication contre l’information.

… A suivre

Le WISE de Doha ou l’«incontournable» oubli de la démocratie (2)

Luc Cédelle

Les temps de l’éducation, le poids du politique

 

A. Couder. Le Serment du Jeu de Paume, 1789
A. Couder. Le Serment du Jeu de Paume, 1789

La vie de notre système éducatif se déploie sur différentes temporalités qui peuvent soit être en phase les unes avec les autres, comme dans une sorte de symphonie rythmique – on s’approcherait alors d’un idéal, bien entendu jamais atteint – soit de manière plus ou moins désaccordée.

Par exemple, lorsqu’un pouvoir politique amorce une « refondation » (je ne crois plus à la majuscule) de l’éducation, donc pas une mince affaire, lorsqu’il commence à accumuler les cafouillages dès les premières étapes et qu’enfin il se livre à une désespérante valse des ministres, on se trouve dans une situation de plus en plus « désaccordée ». C’est celle que nous connaissons en cette troisième rentrée sous un pouvoir politique de gauche. Notons que, même si la rentrée 2012 était mécaniquement associée à l’action du gouvernement précédent, il n’y en aura plus que deux, normalement, sous l’actuel régime. La moitié du chemin est déjà dépassée.

Il est donc légitime de s’interroger sur la réalité de ce qui aurait été déjà « refondé » et, à la lumière de cette première période, sur les chances de réalisation, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles s’amoindrissent, de ce qui était annoncé au départ. Pour cela il est bon de distinguer les différentes temporalités qui rythment la vie de l’Education nationale et la perception qu’en ont ses acteurs. Personnellement, j’en vois trois principales : le temps de l’institution, celui de la politique et celui de la communication.

Une convention utile

Je précise « personnellement » pour relativiser mon point de vue en soulignant que ce n’est « que » mon point de vue. Peut-être, après tout, qu’il n’y a pas trois temporalités, ou trois temps, de l’éducation, mais quatre ou cinq. Et sans doute n’y a-t-il, au fond, qu’un seul temps, fait d’évolutions simultanées et enchevêtrées. Mais justement, cette idée de distinguer des temps différents est une convention utile pour tenter de créer un ordre intelligible là où tout est embrouillé et difficilement saisissable.

Le temps de l’institution correspond à celui de la vie réelle de ses acteurs et de son public d’élèves. Le temps de la politique correspond, lui, aux vraies décisions prises au niveau gouvernemental. Quant au temps de la communication, il correspond à… l’impression donnée à l’opinion sur ce que les politiques sont censés faire. Ce temps de la communication peut être perçu à la fois comme une excroissance, une accélération et une perversion du temps politique. Mais c’est un sous-ensemble qui tend aujourd’hui, sur tous les sujets (donc pas seulement dans l’éducation) à prendre son autonomie, c’est-à-dire que la production du message devient une fin en soi, qui ne change rien à rien.

Un exemple de ce qu’on peut appeler le « temps de la com » en éducation ? Prenons-en plusieurs. En voici un lointain (à l’échelle de la com) : le fameux « je veux une école où les élèves se lèvent lorsque le professeur arrive » de Nicolas Sarkozy pendant la campagne de 2007. Formule percutante, impact garanti. Sept ans plus tard, des professeurs continuent d’arriver dans ou devant leurs salles de classe, de faire entrer leurs élèves, de les faire asseoir à leur signal ou non, comme avant. Chacun à leur manière et sans aucun lien avec cette formule, qui n’a rien produit dans la réalité scolaire et n’a eu d’effet que sur l’image de son auteur.

Produire un effet

Autre exemple, celui-là récent et d’une échelle infiniment plus modeste : à l’université d’été du Medef, la directrice de la mission formation initiale de l’organisation patronale, au demeurant sympathique (la directrice) envoie un tweet citant entre guillemets l’académicien, écrivain et économiste Erik Orsenna qui aurait dit : « 15 % de jeunes qui ne savent pas lire ou écrire, c’est un scandale moral mais aussi une imbécillité économique ». Ce chiffre est faux car il mélange les mauvais lecteurs, les très mauvais lecteurs et les non-lecteurs – ce qui n’est pas du tout la même chose. En témoigne l’enquête lecture de la JAPD (Journée d’appel et de préparation à la défense) 2013, dernière en date (et dernière de cette appellation, changée en 2014 pour JDC, Journée défense et citoyenneté). Cette enquête annuelle sur la tranche d’âge des 17 ans fait état d’environ 10 % des jeunes « en difficulté » dont environ 4 % en « grave difficulté ». C’est ce dernier groupe qui se rapproche le plus, sans s’y assimiler en entier, d’une situation d’illettrisme.

Clamer « 15 % des jeunes ne savent pas lire ou écrire » est donc faux mais produit son effet, que ce soit devant un public riche, modeste, moyen, de gauche, de droite… Effet annexe : un succès rhétorique garanti devant tout contradicteur, que l’on accusera de vouloir « casser le thermomètre » pour mieux pratiquer le déni de la réalité. C’est d’ailleurs ce qui m’est arrivé lorsque j’ai « gazouillé » une protestation. Micro-exemple donc, dans le registre de la « com », avec cette nuance que, comme beaucoup d’autres propos publics sur l’éducation, celui-là ressort de la catégorie de « l’éphémère permanent » : oxymore désignant des messages ou des propos immédiats, rapides, superficiels mais qui reviennent souvent et nourrissent un discours de long terme.

Gardons l’exemple des performances en lecture pour aborder le temps de l’institution. Le « vrai » temps de l’institution serait en principe celui du terrain (encore que les deux, confondus ici pour la clarté du schéma, pourraient être distingués si par « institution » on entend seulement l’univers hiérarchique de l’administration et de ses directives). Intégrons pleinement à l’institution l’action des enseignants à la base, sans laquelle elle n’existerait pas.

Le temps du réel

Dans ce temps du réel, seuls d’énormes, lents, durables et opiniâtres efforts – des enseignants comme des enseignés – sont susceptibles de permettre, par exemple, le passage d’un élève d’une catégorie de mauvais lecteurs à une catégorie de moins mauvais. Cela s’appelle le travail. L’institution éducative, chaque jour, travaille, même si cela ne crée aucun « événement ». Cette institution est notamment faite d’enseignants et de hiérarchies diverses, les deux pouvant s’opposer tout en travaillant. Elle ne travaille pas que dans les classes. Elle agit aussi dans les champs de l’accompagnement, de la préparation de l’avenir, de la recherche d’une meilleure organisation, etc. Une grande partie de ce travail est médiatiquement peu visible ou ne l’est qu’à « basse intensité », comme on dit des conflits qui ne passent pas en boucle sur les chaînes info.

Des exemples ? Avec beaucoup d’injustice pour des dizaines d’autres possibles, en voici quelques uns. Citons le travail réalisé par Eduveille, dans le cadre de l’Ifé (Institut français d’éducation, qui a succédé à l’INRP). Dans le même cadre, NéoPass@action, la plate-forme de ressources en ligne, notamment vidéo, mise en place au service de la formation des enseignants et des formateurs. Sur l’analyse et la prévention des violences et du harcèlement, le travail réalisé par Eric Debarbieux, délégué ministériel, d’un ministère à l’autre (nommé par un Luc Chatel non-sectaire, il a continué sous les suivants). Le réseau Respire, « réseau social des professionnels de l’éducation », lancé par le ministère en 2012, consacré à l’innovation et qui, malgré son caractère officiel, favorise les échanges entre pairs, donc hors pression hiérarchique. Citons encore un organisme auquel les journalistes pensent rarement, tant son inscription dans le paysage paraît naturelle : l’ONISEP qui, traversant imperturbablement toutes les polémiques vaines sur l’orientation, continue à produire le seul outil valable en ce domaine : de l’information solide, actualisée et bien présentée sur toutes les branches d’activité et leurs métiers.

Toujours quelques années

Arrêtons là cette liste, car elle pourrait être quasi infinie. J’ai choisi les exemples parmi des actions que je juge particulièrement positives, mais d’autres observateurs auraient pu faire des choix différents, tout en restant dans le même registre. Ces quelques exemples se placent véritablement, (sauf accident politique qui viendrait « flinguer » telle ou telle action), dans le temps long de l’institution éducative. Le temps du métier, de ses défis et de ses aléas. Ce temps où pour « remonter » un établissement malade, il faut au minimum quelques années à la meilleure des équipes.

Ce temps aussi où, pour approcher la meilleure des préconisations possibles en matière d’apprentissages fondamentaux en maternelle et en primaire, il faut encore, après des années de polémiques et de revirements, remettre l’ouvrage sur le métier en organisant une confrontation raisonnée, si possible fondée sur des éléments tangibles, entre des experts aux thèses et aux conclusions qui restent très divergentes. Soit un travail se situant directement dans le temps long de l’institution, car intégrant des problématiques complexes et des données historiques, mais dont l’issue reste déterminée par la décision politique. Ce qui nous amène, parmi les trois temporalités citées en préambule, au temps politique de l’éducation.

Ce temps politique – combien de fois l’a-t-on répété – est en permanence en contradiction avec le temps de l’institution du seul fait qu’il est rapide et focalisé sur les échéances électorales donc sur la recherche de bénéfices immédiats, en termes de résultats, alors que les seuls résultats « attrapables » ne le sont qu’au bout de plusieurs années… à supposer que les décisions prises aient été les bonnes. Quand le décalage devient flagrant, les professionnels de l’éducation, même les plus motivés, intègrent l’idée qu’ils n’ont rien à attendre du ministre en place ni même de l’instance politique en général. Ils se réfugient dans le temps long.

Relatif et aléatoire

Le temps politique n’est important et positif, au sens de ce qui procure une prise sur les événements, que s’il se place en phase avec la vraie durée du temps éducatif. C’était le projet annoncé par un adepte déclaré du temps long, Vincent Peillon, qui a commencé à instiller le doute lorsqu’il a annoncé sa candidature aux élections européennes. Ce faisant, alors qu’il était déjà affaibli – par ses propres erreurs, par les épreuves déjà subies dans l’Education nationale et, à l’extérieur, par le début de la déroute présidentielle – il a contribué à créer lui-même les conditions d’une dévalorisation de toute la démarche de « refondation ». Celle-ci, depuis, a été rétrogradée, par son départ puis par le départ de son successeur, à quelque chose de relatif et d’aléatoire, par-delà toutes les réaffirmations solennelles possibles.

La question, relayée par certains journalistes impertinents, s’est posée d’elle-même ces dernières semaines : après tout, un ministre pour quoi faire ? Non seulement, la rentrée peut s’en passer, mais toutes les actions silencieuses qui correspondent au temps long de l’institution peuvent continuer de s’accomplir sans tambours ni trompettes. Il est vrai que, sous réserve de régler certains points juridiques comme la signature des décrets, l’existence d’une autorité incarnée n’est pas indispensable au quotidien. En revanche, ce serait, à terme, une insupportable dévaluation de l’éducation dans l’ordre symbolique. Le sentiment d’abandon «  en rase campagne » (selon la formule de Christian Chevalier, du SE-UNSA) ressenti par beaucoup d’enseignants au moment de la confirmation du départ de Benoît Hamon, suffit à le souligner.

Le registre suprême

Que restera-t-il du projet initial ? « La prévision est difficile surtout lorsqu’elle concerne l’avenir », dit un aphorisme attribué à Pierre Dac. Najat Vallaud-Belkacem, propulsée au premier plan par les péripéties du jeu politique, n’est pas dépourvue de capacités mais – outre qu’elle doit découvrir un continent – hérite d’une marge de manœuvre dégradée. Au-delà du seul personnage incarnant l’Education nationale, c’est l’ensemble du gouvernement et même l’exécutif tout entier qui est aujourd’hui entravé, cerné, limité par son insuccès et son impopularité record. Même si Benoît Hamon était resté en poste, le « crédit changement » du ministre de l’éducation était déjà considérablement  restreint.

Sans compter qu’au-delà de la seule configuration gouvernementale, ce sont les idées et les valeurs traditionnelles de gauche qui, dans l’opinion, subissent une décote spectaculaire. Et qu’est-ce que l’Education nationale sinon une grandiose histoire de gauche, entérinée, récupérée, intégrée par les générations successives de la droite républicaine ? Cette droite qui est en train de changer et d’orienter son gouvernail vers le cap libéral-autoritaire, où l’enseignant incarne la figure honnie du fonctionnaire syndiqué… Comme d’autres milieux, le monde enseignant a tendance à ignorer l’extérieur. En l’occurrence, c’est bien dans le registre suprême du politique et dans sa temporalité que se joue l’avenir de l’éducation.

Luc Cédelle

L’amour de l’argent d’un juif menteur aux pieds sales : un bon sujet du bac français ?

Publicité dans le quotidien "Le Matin", 1941
Publicité dans le quotidien « Le Matin », 1941

La littérature n’étant, comme chacun sait, pas faite de bons sentiments, de propos forcément convenables ni d’histoires à l’eau de rose, le choix d’un sujet au baccalauréat de français peut-il pour autant s’abstraire de toute considération liée au contexte social et politique ? Les concepteurs des sujets, et avec eux tous les membres de la longue chaîne de décision qui mène à leur validation, sont-ils, au nom de l’autonomie de la littérature, dispensés de tout discernement ?  C’est la question que pose dans le texte ci-dessous, avec ses termes à elle, Catherine Henri, écrivain, agrégée de lettres et professeur au lycée polyvalent Louis-Armand dans le 15ème arrondissement de Paris.

L.C.

Il s’agit seulement  de faire état , disons  au moins  d’une certaine perplexité,  à propos du texte suivant,  proposé  au commentaire à l’épreuve anticipée du bac français pour toutes les séries technologiques (STI, STMG, STL etc) :

[ « Albert Cohen, Mangeclous

Le roman raconte la vie de six compères et cousins juifs, sur l’île de Céphalonie, en Grèce.

« Le premier qui arriva fut Pinhas Solal, dit Mangeclous. C’était un ardent, maigre et long phtisique à la barbe fourchue, au visage décharné et tourmenté, aux pommettes rouges, aux immenses pieds nus, tannés, fort sales, osseux, poilus et veineux, et dont les orteils étaient effrayamment écartés. Il ne portait jamais de chaussures, prétendant que ses extrémités étaient « de grande délicatesse ». Par contre, il était, comme d’habitude, coiffé d’un haut-de-forme et revêtu d’une redingote crasseuse — et ce, pour honorer sa profession de faux avocat qu’il appelait « mon apostolat ».

Mangeclous était surnommé aussi Capitaine des Vents à cause d’une particularité physiologique dont il était vain. Un de ses autres surnoms était Parole d’Honneur — expression dont il émaillait ses discours peu véridiques. Tuberculeux depuis un quart de siècle mais fort gaillard, il était doté d’une toux si vibrante qu’elle avait fait tomber un soir le lampadaire de la synagogue. Son appétit était célèbre dans tout l’Orient non moins que son éloquence et son amour immodéré de l’argent. Presque toujours il se promenait en traînant une voiturette qui contenait des boissons glacées et des victuailles à lui seul destinées. On l’appelait Mangeclous parce que, prétendait-il avec le sourire sardonique qui lui était coutumier, il avait en son enfance dévoré une douzaine de vis pour calmer son inexorable faim. Une profonde rigole médiane traversait son crâne hâlé et chauve auquel elle donnait l’aspect d’une selle. Il déposait en cette dépression divers objets tels que cigarettes ou crayons. » ]

« Est-ce que vous ne pensez pas que… ? »

Lors de la réunion d’harmonisation destinée aux modérateurs, (qui devront en répercuter les conclusions sur les correcteurs de leur propre jury), ce qui vient d’abord, puisque le jeu est toujours de pinailler sur le sujet, ce sont des  réticences techniques, de minces  réserves : neuf notes de vocabulaire, pour un texte de vingt lignes, est-ce bien raisonnable ? Beaucoup étaient indispensables mais il en manquait à mon avis au moins une : bizarrement rien sur l’assez mystérieux (pour des élèves) « Capitaine des vents », qui pourrait pourtant engendrer une méprise. « On » a cru bon de ne pas faire référence au caractère anal de la formule, ce qui revient à  la censurer. C’est donc un  détail qui  a choqué les concepteurs, le côté péteur du personnage, mais pas l’ensemble du texte.

La vraie question est posée tardivement, timidement : « Est-ce que vous ne pensez pas que… ? Dérive possible …? Peut être lu comme raciste…?» Les inspecteurs n’accordent  qu’une réponse pleine d’équivoque : « Ce ne serait pas acceptable » … « Mais encore ? Faudrait-il sanctionner  la copie? Comment ? » Une autre question vient opportunément recouvrir une petite gêne à peine palpable. Rien dans le corrigé national proposé à chaque correcteur («  Un personnage à la fois comique et repoussant  etc ») ne soulève le problème. Une page neutre, sans aucune hésitation, aucune faille, aucun trou.

Tous familiers du second degré ?

Je ne dois pourtant pas être la seule à penser qu’il n’est peut-être pas très pertinent (ni malin, ni même politiquement correct ) de  balancer le jour du bac un texte présentant une image de juif laid, menteur, ridicule, avide, parmi d’autres images de « monstres », la grande Nanon d’Eugénie Grandet, le Gwynplaine de L’Homme qui rit, les gueules cassées de La Chambre des officiers, et faire de ce texte précisément  l’objet du commentaire .

Pour un professeur, ou un bon lecteur, il ne peut y avoir aucune ambiguïté : on est dans la loufoquerie, l’héroï-comique, quelque chose comme du Rabelais moderne. Mais les élèves sont-ils tous familiers du second degré ? De la distance ? Avant même de commencer à corriger mes copies, certains soupçons s’imposent, qui seront confirmés au moment de la correction. On peut se douter que ce texte a pu choquer quelques élèves juifs, même s’ils ont pu repérer que l’auteur l’était, et espérer qu’ils sont  familiers de Woody Allen, et de l’humour juif souvent fondé sur l’autodérision.

On peut aussi supposer que ce texte a pu provoquer bêtement,  dans certaines copies, un discours antisémite, qui plus est sous couvert d’anonymat, discours  qui devrait  sans doute être sanctionné, puisque c’est la loi, bien que les inspecteurs n’aient rien  dit en ce sens, et même refusé de répondre précisément.  Ce qui pose d’ailleurs un autre problème : est-il légitime  de  juger des copies d’examen sur  des critères éthico-politiques ?

Certains élèves trop malins pour se laisser prendre à ce qu’ils ont pu penser être un piège, ont dû  peut-être secrètement jubiler  devant un texte qui ne pouvait, au premier degré, que leur plaire, même au prix d’un contre-sens. Un texte estampillé officiel, puisque proposé au bac.

Ne pas voir et ne pas vouloir voir

Naturellement, je ne plaide pas pour une autocensure des professeurs dans le choix des textes à étudier en classe, qui font l’objet d’un travail d’explicitation  et d’analyse. Il me paraît bien au contraire justifié, et même nécessaire, qu’on puisse parler de religion,  d’éducation des femmes, ou de racisme,  et s’interdire certains sujets conduirait à mettre à l’index des pans entiers de la littérature. En revanche, je ne crois pas que le jour du bac, lors d’une épreuve nationale, sans explication, sans une présence, sans une parole, ce soit judicieux.

Juste quelques hypothèses  à propos de ce choix. Il me semble qu’il faut éliminer celle de la provocation. Restent l’aveuglement, ou l’inconscience, mais alors  très largement partagés , car l’élaboration des sujets comporte  trois étapes  au moins : leur conception  (par des  professeurs), le  choix du sujet parmi ceux qui ont été produits  (par  les inspecteurs), et chaque sujet est enfin  testé, expérimenté (par un groupe de professeurs). Sans compter plusieurs relectures et corrections. La décision finale appartient aux inspecteurs. Ce qui suppose que plus d’une vingtaine de personnes confrontées au sujet n’ont pas vu ou voulu voir qu’il pouvait poser un problème. De plus, il pouvait être facilement amendé si on s’en était aperçu, même tardivement : puisqu’il s’agissait d’un corpus sur des portraits de « monstres », bien d’autres textes étaient possibles (sur   la créature de  Frankenstein ,  l’abbé de  L’Ensorcelée  de Barbey d’Aurevilly, ou  Quasimodo…), par lesquels on aurait pu  remplacer celui d’Albert Cohen.

 Les élèves, ces êtres abstraits…

Innocence ?Inconscience ? Indifférence ? J’y vois un  symptôme de la façon dont on considère l’enseignement de la  littérature aujourd’hui. Formellement, le sujet était très bien fait. On demandait aux élèves de parler de la  technique du portrait,  des champs lexicaux, des  procédés littéraires (vocabulaire péjoratif, hyperboles et autres tropes). Une question portait sur les effets produits par l’ensemble de ces portraits  sur le lecteur, ce qu’on appelle les registres des textes. Le corrigé indique : le rire, la pitié, la peur, la fascination. Il s’agit donc des bonnes réponses attendues. Pourtant  dans une des copies tests qu’on nous a demandé de noter, une autre chose, déjà inattendue,  l’épicaricatie ou en allemand schadenfreude, (la chose est banale, même si le mot ne l’est pas ): « On est content de ne pas être comme ça ».

Ce que certains élèves  ont pu ressentir d’autre, et penser, les effets de sens que ce texte a pu produire, n’a au fond aucune espèce d’importance pour l’institution, relève simplement de la mauvaise réponse. L’école – en tout cas telle qu’elle se présente dans cette affaire et pour les concepteurs d’un tel sujet – ne concerne pas des personnes, autrement dit des sujets, seulement des élèves, c’est-à-dire des êtres abstraits. Qui ne vivent pas dans le monde de l’actualité, qui flottent dans un temps pur, sans élections ni faits divers.

Un dernier mot : ce juif aux pieds sales traînant sa voiturette (on pourrait dire : son caddy ) fait étrangement penser à la figure-cliché du  Rom.

Catherine Henri

Petit florilège « anti-genre » pour que chacun sache à quoi s’en tenir

robesNul ne sait – sauf peut-être certains cadres du ministère de l’éducation et les organisateurs eux-mêmes – ce qu’a pu donner, en termes de participation, la dernière journée de retrait de l’école (JRE) organisée le 12 mai à l’appel de Farida Belghoul et avec, pour la première fois le soutien très appuyé de l’ex-humoriste Dieudonné.

Nul ne le sait car le choix conjoint du ministère et des organisations syndicales a été de ne pas en parler. Ni commentaires, ni bilan. Bonne tactique ponctuelle – le rayonnement médiatique étant un des critères du succès – mais qui ne garantit rien sur les suites possibles. Le réflexe « pas de vagues » n’a jamais réglé aucun des problèmes du système scolaire.

Un billet du 11 mai sur ce blog exposait « pourquoi c’est loin d’être fini » et jugeait illusoire de tabler sur une prochaine extinction de ce mouvement. Ses organisateurs ne sont  pas restés inactifs. Ils ont déjà pris leurs marques pour la prochaine rentrée en annonçant la constitution d’une organisation de parents d’élèves. Dénommée la FAPEC (pour « Fédération autonome des parents d’élèves courageux »), cette organisation a tenu ses « assises » le 16 juin, toujours hors de la présence de ce que cette mouvance appelle « les médias main stream ». Une vidéo réalisée par les organisateurs a été mise en ligne le 18 juin.

Mais il est arrivé autre chose depuis le 12 mai. Une chose qui paraissait inimaginable et qui, pourtant, est donnée depuis plusieurs jours comme acquise par une majorité de médias « sérieux » : Benoît Hamon aurait aurait choisi « d’enterrer » (terme utilisé par les médias) les ABCD de l’égalité, cette expérimentation qui avait servi de prétexte à la mobilisation des militants « anti-genre ». J’ai déjà exprimé (sur Twitter) ce que cette perspective m’inspire comme réflexion : en confirmant l’abandon des ABCD, Benoît Hamon associerait son nom à une étape mémorable de la « mort de la gauche » évoquée par Manuel Valls.

Farida Belghoul (dans une vidéo mise en ligne le 20 juin) en est à proclamer une première victoire…

Ce qui suit est un florilège, forcément partiel mais sans exagération, des déclarations publiques des animateurs de ce mouvement, diffusées ces derniers mois à travers leurs vidéos accessibles sur internet. C’est donc un composé de documents bruts qui, à mon sens, est utile pour savoir vraiment de quoi l’on parle et devant quelles forces, quelles sortes de discours l’actuel gouvernement envisage sérieusement de plier. Un recul qui, selon le mot d’un responsable syndical, pourrait être « le renoncement de trop ».

Luc Cédelle

Image diffusée par SOS Education
Image diffusée par SOS Education

 

L’ONU, l’OMS, l’Unesco… « organisent la pédophilie »

 Christine Boutin, ancienne ministre de Nicolas Sarkozy et présidente d’honneur du parti chrétien-démocrate (conférence de presse de JRE – journées de retrait de l’école) du 19 février 2014) :

Ma présence aux côtés de Farida Belghoul est une présence heureuse, totale, absolue (…) C’est tout simplement l’avenir de l’homme qui est en jeu (…) En Afrique, les subventions sont accordées aux Etats africains dans la mesure où la théorie du genre est enseignée dans leurs écoles (…)

Béatrice Bourges, fondatrice du « Printemps français » (conférence de presse JRE du 19 février 2014) :

Elle a eu le courage d’oser (…) J’ai parfois un petit peu honte du manque d’énergie de nos évêques. Pourquoi l’église de France n’est-elle pas plus active et dynamique ? (…) L’heure est tellement grave qu’il faut faire des alliances (…) Parce que c’est la mort qu’on nous propose (…)  On veut faire de nous des personnes qui sont hors sexe et hors sol, qui perdent leur identité, qui perdent toutes leurs identités, pas seulement leur identité de sexe et de genre mais aussi leur identité nationale (…) Au niveau de l’ONU, au niveau de l’Unesco, au niveau de l’OMS, l’Organisation mondiale de la santé, où l’on veut organiser la pédophilie, où l’on veut légaliser la pédophilie, parce que c’est de ça dont il s’agit, en plus, c’est de légaliser la pédophilie, c’est d’apprendre à un enfant la masturbation précoce mais quand on apprend à un enfant la masturbation précoce qu’est-ce qui lui apprend la masturbation précoce ? C’est bien un adulte ! Et ça, ça s’appelle pas de la pédophilie ? Alors c’est ça et personne ne bronche. Alors nous avons décidé de faire alliance pour sauver notre civilisation.

Les trois B. Béatrice Bourges, Farida Belghoul, Christine Boutin le 19 février
Les « trois B »: Béatrice Bourges, Farida Belghoul, Christine Boutin le 19 février

« La victoire est au bout du chemin »

Farida Belghoul (dans une vidéo mise en ligne le 20 juin)

Belghoul: 1, Hamon: 0! Cette première victoire en appelle d’autres. La mobilisation reste nécessaire. Les ABCD de l’égalité en maternelle et en primaire ne sont qu’une facette parmi d’autres de la présence sournoise de l’idéologie du genre à l’école. (…) Si, ce soir, nous sommes heureux de ce résultat obtenu après bien des épreuves, nous restons humbles et convaincus que la guerre n’est pas gagnée. (…) Et n’oubliez pas: le 23 juin, JRE pour tous, avec comme motif légal pour justifier l’absence de vos enfants: réunion solennelle de famille. Parents JRE courage! La victoire est au bout du chemin. Plus que jamais: vaincre ou mourir!

« Une génération d’eunuques et de LGBT »

Albert Ali, essayiste proche d’Alain Soral et se présentant comme musulman et souverainiste français, (conférence de presse JRE du 19 février 2014):

Un appel solennel aux imams contre les petites gué-guerres, car si on transmet cet islam de France à une génération d’eunuques et de LGBT, à quoi bon ? A quoi bon continuer ? (…) Les JRE sont la mère de toutes les batailles, ils sont une bataille discriminante qui va distinguer le vrai du faux : les menteurs, Madame Peillon et Monsieur Belkacem, son époux, des véridiques, les sincères de malhonnêtes (…) Mobilisez les foules musulmanes ! (…) Nos amis catholiques nous le disent : ils s’en prennent plein la tronche depuis des siècles. (…) Serez-vous capables d’être ressuscités en ayant abandonné l’enfance à ces projets sataniques ?

Mourad Salah, conseiller municipal à Melun, élu sur la liste Union de la droite conduite par l’UMP Gérard Millet (conférence de presse JRE du 19 février 2014):

Tenez bon ! Tout le corps enseignant est un corps de lâches. La journée de retrait de l’école c’est : je retire mon enfant de cet antre du mal.

« Inversion des valeurs dès l’école maternelle »

 Cheikh Zakaria Seddiki, diplômé de l’université islamique d’Al Azhar, au Caire, et de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE), membre de l’Union mondiale des oulémas musulmans, président de l’ACERFI (Audit conformité et recherche en finance islamique) et directeur de l’IMED (institut musulman d’enseignement à distance). Lettre lue par Nabil Ennasri à la conférence de presse du 19 février 2014.

Mesdames et messieurs, l’introduction du programme de ce qu’on appelle aujourd’hui la théorie du genre à l’école est une affaire grave. En dépassant ses prérogatives et en prétendant s’immiscer dans la transmission de valeurs privées qui ne relève pas de ses fonctions, l’institution scolaire se substitue à la mission parentale. C’est une dérive à laquelle je ne peux souscrire (…)  La confusion des genres à laquelle nous faisons face depuis de nombreuses années est une évolution inquiétante mais le plus inquiétant est que cette inversion des valeurs est aujourd’hui destinée à être enseignée dès l’école maternelle et primaire. Cela n’est pas acceptable et nous devons, tous ensemble, nous élever pour signifier notre refus de voir l’école et les enfants être le champ expérimental d’études confuses et non abouties. (…)  Je ne partage pas toutes les opinions de ceux qui sont autour de cette table, j’ai même des oppositions frontales avec certains d’entre eux sur d’autres sujets mais en ce qui concerne l’inviolabilité du cadre scolaire et la préservation de l’éducation de nos enfants, je me dois de soutenir les initiatives qui vont dans le bon sens. Celle-là, la JRE, en est une et je suis persuadé qu’ensemble nous arriverons à faire reculer ce dispositif qui a été introduit en catimini et dont il faut éviter qu’il ne se généralise dès l’année prochaine. (…)

« Notre référentiel islamique doit être la boussole »

 Nabil Ennasri, diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, se présente comme « doctorant à l’Université de Strasbourg et étudiant en théologie musulmane », spécialiste du Qatar  pays au sujet duquel il a publié deux livres (Qatar, De Boeck, 20132 et L’Enigme du Qatar, Armand Colin, 2013). (conférence de presse JRE du 19 février 2014):

…message à une partie de la communauté musulmane qui serait choquée de cette convergence : sur ce sujet-là, nous sommes d’accord, sur le reste nous préservons nos désaccords (…) Il faut faire aujourd’hui preuve de discernement. Aujourd’hui en France depuis maintenant plusieurs années (…) nous avons l’introduction progressive de théories qui sont en train de miner ce que nous avons en commun (…) cette préservation du cadre traditionnel de la famille (…) sur ce sujet de la préservation de l’enfance, sur la préservation de l’école, nous voulons faire preuve de convergence (…) Nous voilà à la croisée des chemins (…) C’est peut-être la première fois, en tout cas moi dans mon parcours de militant, que nous pouvons esquisser, notamment avec les croyants chrétiens, les contours d’une espèce de lutte, de combat partagé à partir de valeurs communes (…) Je prends l’occasion d’envoyer à la communauté musulmane ce message : il faut aujourd’hui faire preuve d’émancipation politique, se libérer du paternalisme traditionnel de gauche qui nous a enfermés dans un certain spectre de notre politique. Aujourd’hui nous devons être complètement indépendants et , à partir de notre référentiel islamique qui doit être la boussole de notre orientation politique, nous pouvons avec les croyants, notamment chrétiens (…) faire, à partir de la question de la défense de l’enfance, l’un des principaux chevaux de bataille pour notre engagement militant.

« La présence mortifère des agents démoniaques »

Farida Belghoul (vidéo avec des associations catholiques):

Après avoir cassé le mouvement beur des années 80, l’UEJF (…) ont lancé une autre opération dans les banlieues pour contribuer à briser les générations issues des quartiers populaires (…) c’est le rap.

Farida Belghoul (sur une vidéo diffusée sur le site d’Alain Soral)

… avec des gens comme La Fouine, Booba et j’en passe, bref des espèces de monstres, financés par des gens comme Julien Dray (…)

Farida Belghoul (sur Radio Courtoisie, 12 janvier 2014, le Libre journal de la promesse du dimanche):

Moi, je suis convaincue que, à l’époque moderne, la plus grande victoire du diable c’est d’avoir convaincu qu’il n’existait pas (…) Les masques tombent (…) peu à peu nous voyons bien qu’il s’agit de l’oeuvre du diable et de ses armées et que nous allons pouvoir sélectionner le bon grain de l’ivraie, c’est à dire que nous allons voir qui sont ses agents et qui sont ceux qui, avec anges, tentent de résister (…) Moi, je vivais dans un quartier où la présence mortifère des agents démoniaques qu’on trouve au sein du Parti socialiste, au sein du Parti communiste, dans les associations droits-de-l’hommistes et humanistes qui quadrillent ces quartiers (…) Il est fort possible que l’esprit, la mentalité de la maçonnerie règne en nous, moi je l’ai débusqué chez moi à plusieurs reprises.

«  Méthode syllabique » et  « France des rois »

 Farida Belghoul (vidéo sur les assises de la FAPEC, le 16 juin 2014):

Qu’est-ce que la FAPEC ? C’est une fédération autonome de parents qu’on veut engagés et courageux, d’où le sigle FAPEC. Une fédération qui pourra prendre en charge à partir de la rentrée 2014 les problèmes qui se posent aux parents au sein de l’école. Il y a d’abord le niveau scolaire de leurs enfants. La FAPEC proposera des formations aux parents afin de pouvoir remédier aux difficultés scolaires de leurs enfants, à la connaissance de la méthode syllabique pour pouvoir remédier aux problèmes posés par la globale et dieu sait s’ils sont nombreux et que la méthode globale a commis de nombreux dégâts intellectuels dans la tête des enfants, [proposera des formations] auprès des collégiens par exemple en leur proposant régulièrement toute l’année prochaine des formations à la grammaire traditionnelle qui leur permettra non seulement de redécouvrir le goût de la lecture mais le sens des textes qui est de plus en plus perdu à l’école aujourd’hui, et nous proposerons aux lycéens des formations d’histoire, matière également tombée en désuétude à l’Education nationale, nous avons l’intention de mettre en place une formation sur la France des rois, avec des personnages décisifs comme Clovis, Saint Louis et Jeanne d’Arc, et de leur apporter en parallèle une connaissance de la révolution française, des éléments de compréhension afin de savoir où ils sont et comment ils peuvent essayer de se défendre de cette période qui les entraîne vers un abîme intellectuel et aussi un abîme concernant leur identité sexuelle.

« Une alternative à l’école de la République »

Alain Escada, président de Civitas (vidéo sur les assises de la FAPEC, le 16 juin 2014):

Le nouvel ordre mondial a mis en place un chapitre particulier qui est le nouvel ordre sexuel mondial, la théorie du genre en fait partie, donc il faut lutter contre cette théorie du genre en comprenant bien que ce n’est pas simplement les ABCD de l’égalité mis en place par Peillon-Belkacem qui sont l’objet de notre mécontentement, mais qu’il y a un plan d’envergure… (…)

Ce qui est intéressant aussi dans la démarche qui est proposée aujourd’hui, c’est d’offrir une véritable alternative à l’école de la République, c’est que de plus en plus de gens prennent conscience que cette école qui est aux ordres d’une vision laïciste et internationaliste veut séparer l’enfant de Dieu comme de ses parents. (…)

Toute la démarche intéressante aujourd’hui c’est, à travers la fédération autonome de parents que veut mettre en place Farida Belghoul, d’avoir l’ambition d’encourager de plus en plus de parents à choisir soit l’instruction à domicile, soit les écoles hors contrat pour préserver leur enfant de l’entreprise de subversion à laquelle nous assistons en réalité depuis des décennies et dont la théorie du genre n’est qu’un aboutissement supplémentaire.

« Restaurer cette France chrétienne »

Farida Belghoul (vidéo sur les assises de la FAPEC, le 16 juin 2014)

Nous voulons aussi toujours, bien évidemment, valoriser et promouvoir le dialogue entre toutes les forces vives du pays qui peuvent contribuer justement à sauver la France, à restaurer cette France chrétienne dont nous avons besoin parce que l’avenir doit effectivement prendre conscience que c’est cette France chrétienne qui doit revenir de façon à ce que nous puissions entamer l’avenir de nos enfants sur des bases solides. Ces bases doivent être à la fois intellectuelles et politiques mais avant tout spirituelles. Si nous ne savons pas ce que nous sommes sur le plan de notre identité spirituelle, le reste en découle, la destruction de l’identité spirituelle contribue beaucoup, énormément à ce que les autres identités suivent le même chemin vers l’abîme.

« Des pervers soutenus par les organismes internationaux »

Alain Escada et Farida Belghoul (reçus le 7 mars 2014 pour un « grand débat » sur TV Libertés, chaîne internet, interrogés par Martial Bild, directeur de le rédaction)

Alain Escada[à propos des propagateurs de la théorie du genre] Ce sont des gens qui sont des pervers, des vicieux, mais avec cette particularité que ces gens sont soutenus par les organismes internationaux comme l’ONU, l’Unesco, le Parlement européen, le Conseil européen et c’est ça qui est inquiétant, c’est que cette problématique, elle est aujourd’hui internationale. Il faut bien avoir conscience qu’il ne s’agit pas du tout d’une invention du gouvernement socialiste, c’était présenté en France avant que le parti socialiste ne soit au pouvoir, et c’est surtout téléguidé par les officines internationales.

« Déconstruire les stéréotypes, c’est détruire l’homme »

Farida Belghoul (répondant à Martial Bild qui lui demande « quel est le but de ces officines ? »)

Vous voulez mon avis ? Je vais vous dire franchement. On dit que le but de ces gens est de changer de civilisation. Moi je ne crois pas cela. Je crois que le but, c’est de détruire la civilisation. Je crois qu’on en est arrivés là et c’est pour ça que dans le cadre des JRE moi j’en appelle à la convergence dont on parle actuellement beaucoup – mal ou bien, encore une fois, on en reparlera, mais je veux dire que le but c’est la destruction de l’humanité. Déconstruire les stéréotypes, en vérité, ça veut dire détruire l’homme. Alors ça peut paraître excessif comme propos, mais il suffit tout simplement de se rendre compte que la différenciation sexuelle, c’est ce qui a fondé notre humanité, c’est à partir de là que la multiplicité des hommes, des différents peuples est née, a vu le jour, s’est opposée les unes aux autres peut-être, mais c’est cette multiplicité humaine-là qui fait l’humanité, dans sa diversité sans doute. Dès lors qu’on veut toucher à cette différenciation sexuelle, on touche au dernier pré carré qui nous restait pour exister réellement et conduire des générations futures, avec la transmission qu’il se doit, vers un avenir qui aujourd’hui est complètement bouché par l’introduction de l’idéologie du genre dans les institutions mondiales.

« Restaurer un ministère de l’instruction publique »

Farida Belghoul (conférence de presse JRE du 19 février 2014)

Les JRE ont aussi comme objet de lancer un débat national non seulement autour de la théorie du genre (…) sournoisement et clandestinement, à l’insu des parents, introduite à l’école, mais cette action doit aussi permettre que des débats s’instaurent autour de la question d’un ministère de l’instruction publique qui doit être restauré en France. Si nous sommes aujourd’hui dans la situation d’être obligés de nous lever pour protéger nos enfants, c’est que le moins qu’on puisse dire est qu’il y a eu confusion des genres (…) Afin  que les mission des parents et de l’Etat soient définitivement bien claires. Si l’Etat doit instruire, en aucun cas nous ne lui permettrons désormais d’éduquer à notre place. (…) Mes invités, ils opèrent avec moi en toute conscience, une convergence entre musulmans et catholiques, mais pas seulement (…)

Les encombrants bienfaiteurs internationaux de l’éducation (2/2)

logo global teacherLe premier Global Teacher Prize, un prix d’un million de dollars destiné à récompenser le « meilleur professeur du monde » sera remis en mars 2015 à Dubaï à l’occasion du Global Education and Skills Forum. Décerné par la Fondation Varkey GEMS, branche non-lucrative du groupe d’enseignement privé GEMS Education dirigé par l’entrepreneur Sunny Varkey, ce prix s’inscrit dans une série d’initiatives émanant de pays du Golfe persique et ayant trait à l’éducation.

Ces initiatives ont en commun de mettre en œuvre, à une échelle internationale, les outils et techniques de la communication événementielle, consistant à créer des « événements » (conférences, sommets, forums, symposiums, rencontres, etc.) de nature à attirer un maximum de retombées médiatiques. Pour ce faire, les pays concernés s’attachent les services des meilleurs fournisseurs mondiaux de ce type de prestations.

La plus importante et connue de ces manifestations est le WISE (World innovation summit for education) de Doha, au Qatar, organisé tous les ans, à l’automne, depuis 2009. Le GESF (Global Education and Skills Forum) de Dubaï, qui a lieu chaque année en mars, ne date que de 2013 mais parvient à s’imposer dans le paysage, notamment grâce au soutien actif de personnalités telles que Bill Clinton et Tony Blair.

Altruisme et générosité

Un autre forum, dénommé Education Project, s’est tenu en 2009 et 2010 au Bahrein. Organisé par Richard Attias & Associates, il a été annulé en 2011 en raison de la répression menée par les dirigeants de l’émirat contre la minorité chiite, qui s’était révoltée dans l’élan du « printemps arabe ». Le thème de l’éducation, synonyme d’altruisme et de générosité, offre d’appréciables bénéfices d’image. Mais lorsque le sang coule dans les rues, il n’y a plus d’artifice de communication possible et même les professionnels les plus aguerris jettent l’éponge.

C’est là leur limite : on ne doit pas voir de sang. Sinon, les grands communicants – comme la société de Richard Attias qui, sur d’autres sujets que l’éducation, multiplie les forums dans divers pays africains aux régimes corrompus – ne sont pas regardants. Et cela tombe bien car si seul le Bahrein a basculé dans la violence, aucun des régimes du Golfe n’est véritablement respectueux des droits de l’homme. Cela n’empêche pas les spécialistes d’y bâtir des actions de communication comme d’autres font des autoroutes ou des centres commerciaux.

Exploitant habilement le vaste thème de l’éducation, les différentes équipes de communicants l’ont accommodé avec les particularités des pays concernés. Ils ont mis sur pied pour ces manifestations des programmes éclectiques qui, en évitant les sujets qui fâchent (la liberté de conscience, la laïcité, la mixité, le darwinisme, l’éducation sexuelle, le syndicalisme, la nudité dans l’art, etc.) parviennent à donner une image « moderne ».

Sunny Varkey: "We have created a million dollar prize to fund the greatest teacher in the world".
Sunny Varkey: « We have created a million dollar prize to fund the greatest teacher in the world ».

Malgré quelques raffinements et une place parfois laissée à certains penseurs indépendants, ces programmes se résument à une ode lancinante à « l’innovation » sous l’égide des technologies, du secteur privé et de la philanthropie. Précisons pour éviter la caricature : les technologies mais pas sans professeurs, le secteur privé mais dans le cadre des partenariats public/privé, la philanthropie mais sans retrait de l’Etat. Bref, tout ce qui, au regard des critères français, compose les éléments d’un programme libéral.

« Vieilles bureaucraties étatiques »

La vision de Sunny Varkey et de la plupart des participants au précédent Global Education and Skills Forum qui s’est tenu en mars 2014 à Dubaï rejoint d’ailleurs certaines conceptions de plus en plus répandues en France et à droite  : pour lui, le gage de l’efficacité est qu’une école soit gérée comme une entreprise, puisqu’une entreprise n’a pas droit à l’échec. Cette idée de l’efficacité supérieure du secteur privé, tenu de rendre des comptes (accountability) est un leitmotiv du Forum, où l’on concède néanmoins au secteur public l’avantage d’être le plus « inclusif ».

Sur un plan international,  Sunny Varkey oppose les « révolutionnaires », qui offrent de nouvelles opportunités sur Internet et les « vieilles bureaucraties étatiques » qui cultivent l’échec à grande échelle. Heureusement, les entrepreneurs sont là pour bousculer ce désordre établi et, en imposant une éducation de qualité, donner forme à un futur de prospérité et de coopération entre les peuples. Dans ce schéma, la philanthropie est là pour suppléer à des restrictions budgétaires présentées comme une évidence à l’abri de toute question.

Excellence, efficiency, partnership, global citizenship, high standards, interactivity… La langue de bois des adeptes internationaux du « capital humain » censé garantir la croissance économique n’a rien à envier à celle des discours de nos ministres prônant la réparation de « l’ascenseur social en panne » ou « la réussite pour tous et pour chacun ». Une erreur serait d’en conclure qu’il n’y a que du creux. La communication produit du contenu réel, tout en s’acharnant à faire oublier l’essentiel, à savoir que ce contenu, sous le strict contrôle de ses commanditaires, n’est ni neutre ni équilibré.

L’achat d’une thématique sociétale

Il peut cependant être intéressant. La forte présence des ONG -dépendantes vis-à-vis de leurs financeurs – et celle d’intervenants de haut niveau accroissent l’attractivité de ces manifestations. Une ONG, c’est une problématique, un terrain, une histoire à raconter, des personnages qui l’incarnent… Les conférences et débats (comme  ici celles du GESF 2014), pour la plupart accessibles en ligne après l’événement, forment un corpus utile aux journalistes ou aux chercheurs. Ces derniers disposeront ainsi de ressources documentaires qui leur permettront d’analyser comment certains pouvoirs ont entrepris de verrouiller à l’échelle « globale » la prédominance du paradigme libéral dans le débat sur l’éducation.

Ce projet implicite de politique éducative, dans certains milieux, soulève littéralement l’enthousiasme, à l’image de cet article publié sur le site de Forbes par un journaliste par ailleurs lui-même contributeur au Global Education and Skills Forum.

article ForbesCe qui est plus étonnant, c’est que ce début de prise en main du débat mondial ne semble susciter aucune réaction chez ceux qui, dans nos pays, ont passé des années à clamer leur refus de la « marchandisation » de l’éducation, qu’ils voyaient se profiler à travers les directives européennes, les négociations commerciales internationales et, pour certains, jusque derrière la moindre mesure pédagogique. Les adversaires du « tout-marché », pour l’instant, n’objectent rien à ce phénomène inédit que représente l’achat, littéralement, d’une thématique sociétale à l’échelle du débat public planétaire.

L’argent et les idées à la fois

Il arrive que la force des idées puisse contrebalancer celle de l’argent. Dans le cas présent, on laisse les clés du débat d’idées aux puissances qui ont déjà l’argent… Cette passivité peut avoir différentes explications. L’inconfort à critiquer « l’innovation » à la sauce libérale, lorsqu’on se veut soi-même adversaire du conservatisme, est une hypothèse. Le « politiquement correct » en est une autre : montrer du doigt des régimes de pays musulmans peut être embarrassant pour qui n’a pas envie d’être assimilé aux courants étiquetés « islamophobes ». La troisième hypothèse est la pire : ce serait celle d’une défaite idéologique intériorisée, de la résignation à un avenir techno-libéral de l’éducation dans le monde.

La caution apportée à ces manifestations par l’Unesco (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture) est souvent invoquée pour couper court à toute réticence. Certes, lorsqu’une action est pilotée directement par l’Unesco ou clairement placée sous son égide (comme le programme Education pour tous), on peut la juger par nature conforme à la démarche de défense et d’extension des droits de l’homme.

Le pragmatisme impose une marge de tolérance envers les entorses à ces droits : en effet, comment attendre, pour qu’une éducation de base soit généralisée, que tous les régimes politiques du monde aient donné des gages démocratiques ? L’attitude de l’Unesco reviendrait ainsi, conformément à la tradition onusienne, à «tirer» certains pays vers ses valeurs, en les impliquant dans des démarches dont l’accomplissement s’inscrit dans une perspective démocratique.

Irina Bokova, directrice générale de l'Unesco, mars 2014
Irina Bokova, directrice générale de l’Unesco, au GESF, mars 2014

En revanche, lorsque l’Unesco, sans être en première ligne, délivre son avantageux label à des initiatives nationales et/ou privées émanant de régimes ne respectant pas les droits de l’homme, on est fondé à se demander si la dynamique n’est pas exactement inverse : des régimes s’efforçant de « tirer » insensiblement certaines institutions internationales au dehors de leurs principes. D’autant que le label Unesco, rassurant, attire d’autres collaborations, lesquelles donnent à leur tour à ces manifestations l’aura de respectabilité qui semblait au départ hors de leur portée.

Comme à chaque fois que se pose un problème de « fréquentabilité » internationale, il s’ensuit une dialectique entre une ligne intransigeante de non-participation et une ligne conciliante fondée sur l’idée que l’échange amène le progrès. Il serait intellectuellement confortable de juger la première juste en toutes circonstances et la seconde systématiquement irrecevable. Mais les choses sont plus compliquées et le dernier Global Education and Skills Forum à Dubaï en a d’ailleurs donné une illustration.

Salil Shetty, secrétaire général d'Amnesty International
Salil Shetty, secrétaire général d’Amnesty International

Salil Shetty, secrétaire général d’Amnesty International, faisait en effet partie des personnalités invitées. En séance plénière, et tout en abondant lui aussi dans le sens d’une plus grande efficience prêtée au secteur privé, il a notamment expliqué combien l’accès à l’éducation était entravé par la croissance des inégalités. Lors d’une intervention dans un cadre moins formel, interrogé par Ann Mroz, rédactrice en chef du Times Education Supplement, il a abordé des sujets plus rudes : le printemps arabe, les gouvernements qui surveillent l’internet, la répression au Bahrein et les conditions de travail des ouvriers au Qatar…

Il y a deux lectures possibles à cette participation : une petite audace des organisateurs qui, à côté de Bill Clinton et Tony Blair, ont jugé qu’ils pouvaient se permettre un tel invité ; et l’intérêt pour un dirigeant d’Amnesty de pouvoir brièvement occuper un espace d’expression semi-officiel dans un Etat qu’il sait extrêmement autoritaire. En montrant que l’on peut à divers titres participer à ces manifestations en pensant agir pour le progrès, ces deux lectures préservent du manichéisme…

Homogénéisation libérale

Elles ne peuvent cependant changer l’évidence : un discours prônant l’homogénéisation libérale des politiques éducatives, plaçant à l’arrière-plan les exigences démocratiques, tenu depuis des lieux non-démocratiques au moyen de budgets pharaoniques, et aboutissant à habiller l’obscurantisme aux couleurs d’une chatoyante modernité.

Comparatisme aidant, le débat sur les formes et les finalités de l’éducation prend peu à peu une dimension mondiale. Il est urgent qu’il ne soit pas confisqué ni dévoyé à coups de millions de dollars par d’encombrants bienfaiteurs.

Luc Cédelle

Les encombrants bienfaiteurs internationaux de l’éducation (1/2)

La campagne Business Backs Education a été lancée par Bill Clinton au Global Education & Skills Forum 2013 à Dubaï.
La campagne Business Backs Education a été lancée par Bill Clinton au Global Education & Skills Forum 2014 à Dubaï.

Lorsqu’une opération de communication est en cours, les annonces tombent de manière impeccablement cadencée. Et les relais relayent. Et les naïfs n’y voient rien à redire. Et les adorateurs de la « main invisible », pourtant pas si invisible, se frottent les leurs.

De quoi s’agit-il, cette fois ?

Non, il ne s’agit pas de l’édition 2014 du WISE (World innovation summit for education) de Doha, dont le mirobolant programme et les présélections pour les WISE awards ne devraient pas tarder à se manifester. La communication du régime qatarien par le vecteur sport étant désormais altérée par le rebondissement des controverses sur l’attribution de la Coupe du monde 2022, il y a fort à parier que le vecteur éducation, évoquant la générosité et le désintéressement, n’en sera que renforcé.

Le « meilleur professeur du monde»

Il ne s’agit donc pas du WISE mais du Global Teacher Prize. Et le lieu n’est pas le Qatar mais il n’est pas très éloigné non plus : Dubaï, capitale de l’émirat du même nom, membre de la fédération des Emirats arabes unis. L’initiative, bien que soutenue par quelques célébrités planétaires, n’atteint pas le degré de raffinement du WISE. Elle est même, disons-le, un peu lourde, et significative de l’omnipotence prêtée à l’argent par ceux qui en détiennent beaucoup.

Le Global Teacher Prize est un prix d’un million de dollars destiné à récompenser le « meilleur professeur du monde », ou « de l’année », les deux formulations étant utilisées de manière cumulative. Une sorte de prix Nobel, indiquent par les organisateurs, sans référence au fait que le Qatar, avec des modalités différentes (et plus subtiles), a déjà fait le coup du « Nobel de l’éducation ».

logo global teacher

L’annonce, faite le 2 juin, est qu’à partir de cette date, les candidatures en français sont acceptées pour ce prix. Existe-t-il en France des gens pour adhérer une seconde à ce concept ridicule de « meilleur prof du monde » et pour trouver naturel de l’accompagner, en fonction d’une analogie bancale avec les prix littéraires ou artistiques, d’une gratification financière individuelle ? C’est ce que nous verrons.

Résistances émoussées

Ou se trouvera-t-il d’autres voix pour rappeler simplement que l’enseignement est une vaste construction politique et sociale qui ne relève ni d’une démarche individuelle ni de l’appât du gain ? C’est ce que nous verrons aussi, même et surtout si les résistances aux dollars magiques du Golfe semblent dangereusement émoussées sous nos latitudes budgétairement exsangues.

Ce prix sera attribué en mars 2015 lors du Global Education and Skills Forum (GESF) de Dubaï. Une sorte de concurrent du WISE, en moins gigantesque,  en moins « allez, tiens, j’invite tout le monde ! » (donc plus proche d’un « Davos de l’éducation », comparaison abusivement revendiquée par la WISE), mais avec, grosso modo, les mêmes sortes de participants : officiels, big business, ONG, médias… Le thème de l’éducation comme support d’image semble décidément susciter un certain enthousiasme dans cette région du monde.

Gems slogan

Le prix est décerné par la Fondation Varkey GEMS. Celle-ci est la branche non-lucrative du groupe GEMS Education, un groupe d’enseignement privé fondé à Dubaï il y a une cinquantaine d’années par un couple d’enseignants et entrepreneurs indiens et dirigé par leur fils Sunny Varkey. Celui-ci a hissé ce qui n’était à l’origine qu’une simple école au niveau d’une petite mutinationale. GEMS Education se présente aujourd’hui comme « le plus grand fournisseur privé d’éducation au monde », annonce entre 100 000 et 150 000 élèves de tous les âges et emploie de 9 000 à 10 000 salariés. Sunny Varkey a été nommé ambassadeur de bonne volonté de l’UNESCO. Et sa fondation a pour président d’honneur Bill Clinton.

Il y a donc dans cette histoire du beau linge. Le Global Teacher Prize est lui-même une sorte de prolongement ou d’émanation du Global Education and Skills Forum, où le groupe GEMS et son patron Sunny Varkey sont très fortement impliqués. Où l’on peut, outre l’ancien président américain en personne, apercevoir d’autres têtes connues comme Hillary Clinton ou comme l’ancien premier ministre britannique Tony Blair, dont la propre fondation, comme celle de Bill Clinton, est également partenaire de la Fondation Varkey GEMS.

Bill Clinton au Global Education & Skills Forum 2014 à Dubaï
Bill Clinton au Global Education & Skills Forum 2014 à Dubaï

C’est une certaine planète éducation qui, majoritairement (les techniques du soft power sont généralement assez habiles pour concéder une place aux minoritaires), est représentée dans ce Forum et dans le comité de sélection du prix : celle qui considère l’éducation comme un marché et une logique de marché comme la garantie du bien commun.

La Global Teacher Prize Academy est composée, indique le communiqué des organisateurs, « de directeurs d’établissements, d’experts en éducation, de commentateurs, de journalistes, de fonctionnaires, d’entrepreneurs du domaine des nouvelles technologies, de chefs d’entreprise et de scientifiques du Royaume-Uni, des États-Unis, d’Indonésie, de Chine, du Vietnam, du Myanmar, d’Autriche, du Pakistan, des Philippines, des Pays-Bas, de Thaïlande, du Kenya, d’Afrique du Sud, du Nigeria, du Japon, d’Ouganda, de Singapour, du Brésil, d’Arabie Saoudite, d’Inde et de Turquie. »

Créer de toutes pièces un «événement»

Cette académie, poursuit le communiqué « compte en son sein de grands noms, comme l’acteur oscarisé Kevin Spacey ; la baronne Martha Lane Fox, fondatrice de Lastminute.com ; la musicienne et chanteuse de jazz Esperanza Spalding, récompensée aux Grammy Awards ; l’activiste social et éducateur américain Geoffrey Canada ; l’homme d’affaires nigérian Jubril Adewale Tinubu, PDG du Groupe Oando ; Strive Masiyiwa, fondateur et président exécutif d’Econet Wireless, Afrique du Sud ; le philosophe britannique David Rodin ; Hadeel Ibrahim, directrice exécutive de la Fondation Mo Ibrahim et Jiang Xueqin, Vice-principal de la Tsinghua International School, en Chine. »

Tony Blair sur la vidéo de présentation de sa fondation
Tony Blair sur la vidéo de présentation de sa fondation

On le voit, même s’il n’y a pas ou pas encore, comme au WISE, le luxe suprême d’un Edgar Morin en séance d’ouverture, les communicants ont déjà bien travaillé. La mécanique de la communication événementielle (consistant à créer de toutes pièces un événement pour que les médias en parlent) est à l’oeuvre. D’une certaine façon, même ce billet dicté par une volonté critique y contribue.

L’Unesco, comme pour le WISE, apporte à cet événement artificiel sa caution et la présence de ses responsables. On y observe aussi, autre constante, un même savant mélange entre représentants de pouvoirs démocratiques et non-démocratiques, tous communiant dans l’amour larmoyant de « l’éducation », aussi indéfinie dans ses finalités que célébrée comme l’axe du Bien.

Messages implicites

Le melting pot où mijote ce Global Teacher Prize est donc à peu près (car il y a toujours quelques opportunes exceptions) le suivant : officiels ou dirigeants de certains pays démocratiques (occidentaux ou non), dignitaires de régimes dictatoriaux ou féodaux, hommes d’affaires ayant bâti leurs empires dans des contextes de non-droit ou de faibles droits, représentants des géants de la finance et des multinationales, think tanks voués à la louange de l’oligarchie, artistes, poètes ou philosophes mis en avant pour attester de la largeur d’esprit ambiante, membres d’organisations internationales, responsables d’ONG en quête de financements.

Il ressort de tout cela de puissants effets de sens. Loin des prétentions de leurs organisateurs à la neutralité, ce type de manifestations qui tend à monopoliser le débat mondial sur les enjeux de l’éducation, délivre plusieurs messages implicites dont la portée devrait faire réfléchir :

–   L’éducation serait l’affaire du « business ».

–   L’éducation serait l’affaire des vendeurs de technologies.

–   L’éducation serait une priorité des Etats-Unis et de leurs alliés.

–   L’éducation serait une question de philanthropie.

–   L’éducation serait en elle-même une valeur suffisante.

–   L’éducation serait découplée des valeurs démocratiques.

–   L’éducation n’aurait aucun motif d’être séparée de la religion.

–   L’éducation serait aussi bien privée que publique.

–   L’éducation se passerait très bien de libertés syndicales.

Dans ce contexte, se poser des questions pourrait être la moindre des choses. Il y a une dizaine d’années, des professeurs s’insurgeaient en France qu’un jeu de simulation boursière (les « Masters de l’économie ») soit introduit dans des classes de lycée sous l’égide d’une banque (le CIC). Contre ce symbole de la « marchandisation de l’éducation » une pétition, quelque peu alarmiste, circulait. Il semble que la « marchandisation » ait changé d’échelle et qu’elle n’ait plus rien de fantasmatique. Pourtant face à ce tsunami international et bien réel, on n’entend plus ceux qui, naguère, poussaient des hauts cris devant une vaguelette nationale.

A leur décharge, il faut admettre que, face à ce genre d’entreprise, la dialectique de la participation ou du boycott, de la reconnaissance ou de la prise de distance est particulièrement compliquée à maîtriser et que le professionnalisme des communicants excelle à déjouer les critiques. Raison de plus pour s’intéresser à un phénomène qui prend de l’ampleur.

Luc Cédelle

A suivre…

Journées de retrait de l’école : pourquoi c’est loin d’être fini

Farida Belghoul invitée de Dieudonné sur Internet
Farida Belghoul invitée de Dieudonné sur Internet

La faible participation à la dernière « journée de retrait de l’école » (JRE), le lundi 31 mars, destinée à lutter contre ce que ses organisateurs appellent la « théorie du genre », avait certainement été une déception pour ces derniers, qui pensaient avoir mis tous les atouts de leur côté pour franchir un palier de mobilisation. Planifiée en prenant plus d’élan, bénéficiant d’un soutien très appuyé de l’ex-humoriste Dieudonné, la prochaine journée, fixée au lundi 12 mai, permettra de savoir si ce mouvement, que l’on n’ose qualifier d’un nouveau genre, reprend son avancée ou reste à son niveau antérieur. Quoi qu’il en soit, il serait illusoire de tabler sur sa prochaine extinction. L’observation de son évolution récente montre au contraire qu’il y a tout lieu de s’inquiéter.

Dans l’hypothèse d’une vraie percée, qu’on ne peut pas encore exclure, c’est, au-delà de l’école publique et de ses défenseurs, toute la culture politique française, toute notre façon d’être en politique qui se trouverait démunie, désemparée face à un tel phénomène. Même l’UMP qui, à travers les prises de position de Jean-François Copé et de toute son aile droite, a repris à son compte les polémiques sur le «genre » en légitimant « l’inquiétude des parents » ferait rapidement partie des cibles de ce mouvement lancé dans un processus d’auto-radicalisation. D’une conférence ou d’une vidéo à l’autre, des piques lui sont d’ailleurs déjà lancées par les « anti-genre ».

Entre imprécation et prédication

Mais l’hypothèse, à tous égards préférable, où ce mouvement stagnerait, ne parvenant pas à capitaliser ses succès de notoriété, n’est pas non plus exempte de difficultés prévisibles. Quelles voies resteraient ouvertes à des groupes et des individus ayant poussé aussi loin l’outrance, ayant développé un ensemble de conceptions sidérantes les plaçant aussi bien à l’écart du sens commun que du jeu démocratique ? Entre imprécation et prédication, les vidéos mises en ligne par ce mouvement sont éprouvantes à visionner. Il faut pourtant s’y astreindre car les citations écrites ne donnent qu’une idée amoindrie du degré d’exaltation déjà atteint par ces militants.

Farida BelghoulSuivant une trouvaille de la principale animatrice des JRE, Farida Belghoul, ancienne figure du mouvement « beur » des années 1980 recyclée dans le messianisme apocalyptique d’extrême droite (étiquette qu’elle récuse), toutes les prises de parole verbales ou écrites de ce mouvement se terminent par un solennel « vaincre ou mourir » que l’on ne peut malheureusement pas mettre au compte de l’enfantillage. Cette posture sacrificielle a été inaugurée, puis entretenue par Mme Belghoul qui, dans ses vidéos, déclare qu’elle est « prête à payer le prix du sang » pour défendre la cause.

Il faut bien se représenter, pour apprécier le potentiel de ce mouvement que ses membres ne luttent pas contre ce qui leur apparaîtrait, banalement, comme une orientation préoccupante de certains points des programmes scolaires. Il ne faut pas confondre leur position avec, par exemple, celle du secrétariat général de l’enseignement catholique qui, en 2011 et plutôt à reculons, après avoir été débordé par certains responsables locaux, s’était résolu à relayer des chicaneries sur certains aspects des nouveaux programmes de SVT (sciences de la vie et de la terre) en classe de première.

Sans compromis possible

Les militants des JRE, eux, sont dans une autre histoire. Ce n’est pas une contrariété qu’ils expriment : ils se mettent en scène dans un combat absolu, sans compromis possible. La soi-disant « théorie du genre », présentée en dehors de toute réalité comme le cœur même de la politique éducative et des pratiques scolaires, est décrite dans les propos publics de Farida Belghoul et de ses soutiens comme « une abomination », une façon de « massacrer nos enfants », cette expression étant répétée avec la même intensité hypnotique que si ces derniers étaient directement et à l’instant même aux prises avec des criminels.

exhib genre 2Ajoutons que le « démon », pour eux nullement métaphorique, est dans l’esprit de ces militants associé à toutes sortes d’évocations sexuelles, formulées avec une troublante insistance et des accents enfiévrés qu’on aurait cru réservés aux films sur l’Inquisition. Le cœur du propos est une vertigineuse et permanente glissade d’un concept à l’autre. Sur le mode du réquisitoire véhément, toute mention de l’égalité entre hommes et femmes, toute allusion aux stéréotypes de genre reviennent pour eux à nier les différences biologiques, donc à priver les individus de leur identité sexuée, donc à promouvoir l’homosexualité, donc à la rendre obligatoire… Leur condamnation globale de la « perversion » aboutit invariablement à l’amalgame avec la pédophilie, laquelle, selon le « projet diabolique » prêté aux pouvoirs publics, serait ainsi institutionnalisée.

Dans ces conditions, les enfants ne peuvent être qu’en danger à l’école publique, où grouillent les complices du Diable, notamment les syndicats d’enseignants. Et que ne ferait-on pas s’il s’agit de « sauver nos enfants » ? Quel niveau d’affrontement ne serait pas justifié par une cause aussi sacrée ? Quelle sorte de renoncement serait possible ?

Les JRE ne présentent pas de revendication négociable. Exiger comme ils le font le « retrait » de la théorie du genre à l’école – soit d’une disposition qui n’existe pas – revient de leur part à se choisir un ennemi inamovible et à s’installer dans un univers mental privé de toute possibilité d’apaisement. Le seul chemin ouvert est celui de la fuite en avant.

Viviers de recrutement

Il a toujours existé des individus et des groupes cultivant des idées et des représentations de la société aussi extrêmes et rigides, mais il s’agissait d’une présence latente, statique, marginale, sans prise particulière sur le collectif et sans projet d’influence. Internet leur a donné une nouvelle visibilité, qui ne suffit pas en elle-même pour s’imposer dans le champ politico-médiatique, où seules émergent les propositions les plus accrocheuses. Les JRE et leur inséparable pasionaria font partie de ces nouveaux produits idéologiques compétitifs. Cette fois, si ce mouvement procède encore d’une marge, c’est une marge dynamique, qui se découvre des viviers de recrutement, des espoirs de progression, des alliances possibles, un impact sur la vie politique officielle, une place dans le paysage…

Béatrice Bourges, Farida Belghoul, Christine Boutin le 19 février
Béatrice Bourges, Farida Belghoul, Christine Boutin le 19 février

On aurait pu penser que les JRE, issus de la marginalité politique, ne manqueraient pas d’être encore plus isolés sitôt leurs outrances connues. Or, c’est l’inverse qui se produit. Depuis sa première apparition marquante, début février, ce mouvement a renforcé ses bases, perfectionné sa propagande, élargi ses cibles de recrutement, rencontré de nouveaux alliés, et réussi à impulser une dynamique même si celle-ci marque le pas. Son compagnonnage avec l’essayiste youtubeur d’extrême droite Alain Soral ne lui a aucunement été préjudiciable. Il n’a pas non plus découragé l’alliance déjà esquissée les mois précédents par Farida Belghoul avec les les milieux catholiques de droite et d’extrême droite.

Un langage qui fait mouche

Cette alliance, au départ inconcevable, puis qui paraissait de pure circonstance, est aujourd’hui solidement scellée, transformée en un acte politique capable de faire bouger les lignes à la droite de la droite… et d’y semer au passage une certaine confusion. Le discours « anti-genre », hissé dans les milieux catholiques conservateurs au niveau d’un « combat de civilisation » à la faveur des mobilisations contre le mariage homosexuel, était déjà remarquable de virulence. Farida Belghoul en incarne une version spectaculairement « décomplexée » où le style d’expression est celui de la harangue enflammée.  Loin de choquer, ce style séduit.

A cette mouvance fraîchement défaite par l’entrée en vigueur de la loi sur le mariage pour tous mais forte d’avoir soudé une nouvelle génération de militants et droitisé l’opposition au gouvernement, Farida Belghoul tient un langage qui fait mouche. Voyez, leur dit-elle en substance, comme vous avez été timorés ! Faites comme moi : lâchez-vous ! Et prenez enfin conscience que, sur un sujet pareil, comme sur d’autres sujets de société qui vous révulsent, il existe – si vous ne faites pas l’erreur, bien sûr, de passer à côté – une formidable opportunité : celle de mobiliser les masses musulmanes des quartiers populaires.

Et c’est ainsi, la main sur le cœur, de conférence en conférence, que Farida Belghoul, tenant le langage de la fraternité multiculturelle, du respect du Très-Haut quel que soit son nom, de l’éternel « bon sens » réactionnaire et de l’urgence à arracher les enfants des griffes du Diable, fait un tabac devant des assistances farouchement BCBG, tout émoustillées de son audace et éblouies de leur soudaine absence de préjugés. Des assistances qui se prennent à rêver que la roue de l’histoire puisse tourner à l’envers et que la bataille de la laïcité, après des siècles d’oppression républicaine, soit remise en jeu.

A. de Benoist

Au plus haut de son talent tribunicien, Farida Belghoul, dans ces milieux, est devenue une star, une « guerrière » dont on se dispute la présence. Un jour invitée sur Radio-Courtoisie, un autre devisant avec Alain de Benoist, un autre encore conviée à s’exprimer dans une réunion de l’Action française (comme le 2 avril, puis à nouveau le 10 mai à Paris). Le dimanche 11 mai, elle défilait à Paris avec Civitas « en l’honneur de sainte Jeanne d’Arc » et pour « bouter la théorie du genre hors de France », car comme le dit cette organisation « sauver la pudeur et l’intégrité des enfants c’est aussi sauver les principes de la France chrétienne ».

«La mère des batailles »

Loin du complexe du minoritaire, l’opération JRE est vécue de l’intérieur par ses promoteurs comme une avant-garde pleine d’avenir, à l’aube d’une bataille historique. Pour prendre la mesure de cet état d’esprit, il faut se reporter à une conférence de presse du 19 février, interdite aux médias « mainstream » selon le vocabulaire en vigueur, et ouverte aux seuls médias « alternatifs », selon la logique d’entre-soi développée dans toute cette mouvance. Avec une dizaine d’organisations ou personnalités invitées, cette conférence, entièrement répercutée sur Internet (et toujours sur le site d’Alain Soral) a été un grand moment d’exaltation et de rassemblement.

Capture accusation censureFarida Belghoul, entourée d’un côté par Christine Boutin, ancienne ministre de Nicolas Sarkozy et présidente d’honneur du parti chrétien-démocrate, et de l’autre par Béatrice Bourges, fondatrice du « Printemps français », y saluait la « convergence entre musulmans et catholiques » pour livrer la « mère des batailles » contre la théorie du genre « dont les prémisses ont été jetées par l’UMP ».

Au-delà de ces deux représentantes d’une droite radicale mais pas  marginale (donc marquant un gain de respectabilité pour Farida Belghoul), les autres invités signalaient autant de petits ralliements, certains anciens, certains récents, minoritaires mais jamais anodins, à cette « convergence sacrée pour protéger nos enfants ».

escada aliDu côté catholique intégriste, étaient présents Alain Escada, président de Civitas, ainsi que l’abbé traditionaliste et maurrassien Guillaume de Tanoüarn, ancien vicaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Du côté musulman, sans témoigner aucunement d’un basculement – recherché mais encore loin d’être obtenu – en faveur des JRE, participaient certaines personnalités se réclamant de la « communauté ». S’est ainsi exprimé dans ce cadre Ahmed Mikhtar : importante figure de l’islam dans le département du Nord, pourtant réputé «modéré », premier imam de la mosquée de Villeneuve-d’Ascq, membre du Conseil français du culte musulman, président de la fédération des imams du Nord et président depuis 2011 de l’association des imams de France.

Etaient également présents: Albert Ali, essayiste proche d’Alain Soral et se présentant comme musulman et souverainiste français; Mourad Salah : conseiller municipal à Melun, élu sur la liste Union de la droite conduite par l’UMP Gérard Millet (et dont Louis Vogel, ex-président de la Conférence des présidents d’université est un autre élu).

Nabil Ennasri, étroitement associé ces derniers mois à l’action des JRE, participait à cette conférence:  personnage à multiples facettes, diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, il se présente aussi comme « doctorant à l’Université de Strasbourg et étudiant en théologie musulmane ». Il fait partie des figures militantes qui émergent sur internet à l’occasion des polémiques sur le genre, même s’il avait déjà une notoriété dans le tissu associatif musulman et comme spécialiste du Qatar, pays au sujet duquel il a publié deux livres (Qatar, De Boeck, 20132 et L’Enigme du Qatar, Armand Colin, 2013). Il anime également un site internet dénommé L’Observatoire du Qatar voulant porter sur ce pays « un regard objectif et dépassionné », tellement dépassionné que cela lui vaut de faire face à certaines accusations d’être « l’homme du Qatar » en France.

Capture Hani Ramadan EnnasriPersonnage décidément intéressant dans la configuration actuelle, il vient de publier Les 7 défis capitaux. Essai à destination de la communauté musulmane de France, livre dont, annonce-t-il lui-même sur Twitter, « le Dr Hani Ramadan [théologien proche des Frères musulmans, Note du blogueur]recommande la lecture ».

« Tata Farida » et l’appel aux « grands frères »

Prenant toujours soin de se démarquer du courant Soral, beaucoup plus policé dans son expression que Farida Belghoul, mais ne désapprouvant jamais ses pires outrances, Nabil Ennasri a notamment, lors de cette conférence, adressé « à la communauté musulmane ce message : il faut aujourd’hui faire preuve d’émancipation politique, se libérer du paternalisme de gauche qui nous a enfermés dans un certain spectre de notre politique ». Farida Belghoul, appelée désormais par les participants « Tata Farida » ou « notre mère courage » avait auparavant prôné « notre affranchissement aujourd’hui à l’égard des partis de gauche, de l’idéologie de gauche ». Message non subliminal adressé en clair à une partie de la droite… Quelques jours avant le 12 mai et la nouvelle journée de retrait, accueillie par Dieudonné sur sa vidéo, elle multipliait les appels appuyés aux « grands frères et aux grandes soeurs » pour que les enfants ne soient pas envoyés à l’école ce jour-là.

De Dieudonné à Christine Boutin, en passant par Béatrice Bourges et Nabil Ennasri, la « convergence sacrée » souhaitée par les JRE est aussi un sacré grand écart entre des publics différents, entre les « quenelles » des uns et les prières des autres. Accessoirement, c’est aussi – peut-on dire qu’à quelque chose malheur est bon ? – un début d’écartèlement de l’extrême droite française, entre  celle qui a placé toutes ses billes dans le combat contre « l’islamisation » et celle, nouvelle, qui se verrait bien au centre d’une alliance des intégristes religieux contre la laïcité.

Dans tous les cas, il est vain  d’espérer que les outrances des militants « anti-genre » vont se dissiper toutes seules en évitant de leur « faire de la publicité ». La publicité, elle est déjà faite, par eux-mêmes, et elle se développe à grande échelle.

Luc Cédelle

Doutes sur PISA dans la presse internationale

Tokio here we come

Depuis quelques mois, de nombreuses critiques, émanant de chercheurs et dont de grands titres de la presse internationale se font l’écho, sont formulées à l’encontre des évaluations PISA, venant, sous des biais divers, mettre en doute leur validité. Parfois en termes extrêmement durs et, jusqu’à présent, inimaginables dans le débat éducatif hexagonal. Quel que soit le sentiment dominant en France sur ce sujet et notre propre circonspection en ce domaine, l’accumulation de ces critiques et la qualité de ceux qui les formulent fait qu’il paraît difficile de les ignorer.

Pour ne pas tomber dans l’excès inverse, commençons néanmoins par rappeler quelle est l’image de PISA aujourd’hui dans les milieux de l’éducation en France, majoritairement, et dans la conscience même du rédacteur de ces lignes. Depuis sa première publication en l’an 2000, et ses éditions successives tous les trois ans, l’enquête internationale PISA (Programme for International Student Assessment / Programme international de suivi des acquis des élèves), organisée sous l’égide de l’OCDE, s’est bel et bien imposée comme « la norme mondiale de l’évaluation scolaire ».

La voie du comparatisme

Alors que les systèmes scolaires nationaux sont traditionnellement fermés sur eux-mêmes et opaques les uns aux autres, ne serait-ce que par leurs modes d’organisation et leurs vocabulaires propres, l’enquête PISA est venue bousculer ce schéma aux apparences éternelles. Au narcissisme institutionnel et identitaire, voulant que tout ce qui existe dans d’autres pays serait inapproprié au nôtre, et aux réflexes conservateurs qui en résultent, PISA est venu opposer la logique rude, souvent aussi simpliste que salutaire, de l’évaluation : voir où « ça marche » et où « ça ne marche pas ».

Pragmatisme contre dogmatisme, chiffres « objectifs » contre impressions « subjectives », PISA, parution après parution, a forcé le passage au comparatisme éducatif, donnant ainsi de précieux points de repères face aux discours contraires et simultanés du catastrophisme et de l’autosatisfaction. Grâce à cette enquête, à son étendue, à sa stabilité et à sa durée, les observateur et professionnels de l’éducation ont le sentiment de pouvoir enfin commencer à se faire une idée rationnelle de ce qui « était mieux (ou moins bien) avant » ou de ce qui « est mieux (ou moins bien) ailleurs ».

Il est dans l’ordre des choses qu’un instrument statistique complexe soit critiqué. C’est même un grand classique des querelles entre statisticiens comme entre sociologues : les réserves exprimées sur la « méthodologie » de l’enquête. Réserves en général peu accessibles aux profanes, même aux demi-profanes journalistes qui, pour donner ou non du crédit à une enquête, se fondent en grande partie sur des effets de réputation : si l’émetteur est sérieux, si les données publiées ne soulèvent pas un tollé, si les pairs les plus prestigieux ne mettent pas en garde, ce doit être du solide. Pardon : il faut dire du « robuste »…

Dans le cas de PISA, lors des premières livraisons, les critiques qui contestaient la validité de ses résultats au prétexte que des biais culturels n’avaient pas été pris en compte ressemblaient trop à une volonté d’esquiver les désagréments de la comparaison pour ne pas être accueillies avec scepticisme. Banales au départ, ces critiques ont fini par être inaudibles, d’autant que les responsables OCDE de l’enquête n’ont cessé de répondre que les équipes avaient travaillé dur pour déraciner (weed out) tout ce qui pouvait être suspecté de présenter un biais culturel. Et ils ont été crus : comment et pourquoi ne pas croire ?

Instrumentalisation politique

Par ailleurs, tout en étant régulièrement attaquée par ceux qui voient en elle le bras du marché s’apprêtant à faucher les services publics, l’OCDE n’a pas confirmé, sur l’éducation, cette image d’Attila libéral que certains voulaient et veulent encore lui coller. Au contraire, elle l’a démentie en se faisant, à travers ses commentaires de PISA ou par d’autres vecteurs, l’avocat de la mixité sociale au sein des établissements scolaires, de la lutte contre une école inégalitaire, de la qualité de la formation des enseignants et même de leur niveau de rémunération.

Bref, PISA s’est imposée. Et certains effets pervers sont apparus. Avec ses résultats livrés clés en main sous une forme simplifiée et son impact médiatique, PISA ne pouvait longtemps échapper à son instrumentalisation par les politiques. D’abord rituellement présentée à droite comme accablante pour le bilan de quarante ans de « pédagogisme », ce fruit empoisonné de 1968, PISA s’est magiquement muée, deux ans avant la publication de l’enquête 2012 et sans plus de rationalité, en bilan d’avance accablant pour la politique de réduction des postes menée par la droite.

Un autre altération est parfois attribuée à tort aux seuls médias alors qu’elle est aussi, indubitablement, le résultat de la communication de PISA : c’est le crédit démesuré, trompeur, donné aux rangs dans les classements. Certes, si l’on cherche bien, les mises en garde à ce sujet existent dans les documents PISA mais les journalistes ne sont pas forcés de les trouver dans des centaines de pages. Des journalistes dont le point de vue, face à des données de cette importance et de cette technicité, est toujours préparé par des « briefs » avec des spécialistes ou, à défaut, par les résumés élaborés à leur intention.

Avions nuages

Classement ou plage de classement?

Dans une interview donnée au Café Pédagogique en décembre dernier Nathalie Mons, qui fut elle-même membre de l’équipe de PISA 2006, s’est démarquée, en termes très modérés, de certaines sur-interprétations des scores français révélés par la dernière enquête, mais elle l’a fait en son nom propre. Aucun communiqué de PISA n’est venu appuyer ces conseils de modération dans la lecture des résultats. La modération ne communique pas assez fort. C’est sans doute pour cela que la critique la plus ferme, en France, de l’utilisation naïve des classements, n’a eu qu’un seul écho. Sous le titre « Un palmarès médiatisé mais discutable », elle a été formulée par Julien Grenet, chercheur à l’Ecole d’économie de Paris, dans une tribune parue dans Le Monde du 11 décembre 2013.

«  Des énoncés, écrit-il, tels que « la France chute au 25e rang du dernier classement PISA » ou « la France devancée par l’Irlande et le Danemark en mathématiques » n’ont pas de fondement statistique : le score moyen de chaque pays est entouré d’une incertitude importante, qui tient au fait que seule une petite fraction d’élèves de 15 ans participe effectivement à l’enquête (moins de 1 % en France). Malgré tout le soin qui est apporté à la conception et à la mise en œuvre de PISA, l’existence de ces marges d’erreur ne permet pas d’établir un classement précis, mais seulement des « plages de classement » variables selon les pays. »

« On s’aperçoit alors, poursuit Julien Grenet, que le score moyen des élèves français en mathématiques ne diffère pas de manière statistiquement significative des scores obtenus par plus du quart des autres pays membres de l’OCDE (soit 9 pays sur 33), dont le Royaume-Uni, l’Irlande, le Portugal, la Norvège ou le Danemark. » Notons que Julien Grenet, s’il déplore qu’on se laisse « éblouir par un palmarès relativement pauvre en enseignements », n’en salue pas moins le « principal mérite » de PISA qui réside selon lui dans « la très grande richesse des données recueillies et dans sa périodicité régulière ».

Le retour du biais culturel

La validité des classements est également visée, mais un ton nettement au-dessus, par la journaliste Mona Chalabi, dans un article publié sur le site du Guardian le 3 décembre 2013. Spécialiste de la vulgarisation des statistiques, ancienne du Guardian’s Datablog, et aujourd’hui  responsable du DataLab sur le site FiveThirtyEight, cette journaliste aborde la question sur un mode interrogatif mais sévère. « Méthodologie de PISA: est-ce que leurs prétentions tiennent debout?» demande le titre de son article où elle fait part du scepticisme de plusieurs chercheurs comme Svein Sjøberg, professeur en sciences de l’éducation à l’université d’Oslo, selon qui, écrit-elle, « un petit changement dans le choix des questions ou dans leur appréciation (weightings) peut avoir pour résultat un grand changement dans les classements ».

Mona Chalabi cite également les recherches de Joachim Wuttke, professeur d’informatique en Allemagne, sur la façon dont les élèves de différents pays se comportent face aux test PISA et sur leur vitesse d’exécution, qui induit de grandes différences dans les résultats. C’est un peu le retour, mais sous une forme nouvelle, des fameux biais culturels mis en avant lors des débuts de PISA. Ainsi, selon ces travaux, les élèves hollandais tentent de répondre à tous les items mais ont tendance à se hâter vers la fin et à vouloir deviner les réponses, tandis que les élèves autrichiens et allemands, qui sautent certains items dès le départ, gardent assez de temps pour finir sans trop forcer le rythme. Les Grecs, à l’inverse, sont surpris et sous pression sur la fin. Du coup, leur score dégringole.

« Ce qui unit les critiques (…), analyse Mona Chalabi, est le refus d’accepter la validité du principe de base de cette évaluation, à savoir qu’elle serait capable de saisir avec précision le large spectre des compétences des élèves et de les comparer à travers le monde. » « Ce manque de transparence des statistiques, estime plus loin cette journaliste, a aussi été un point central des critiques adressées à PISA et en fait à l’OCDE. Le dernier rapport technique publié pour tenter de clarifier leurs méthodologies  a nécessité pas moins de 419 pages », relève-t-elle ironiquement.

« La boîte noire dans la boîte noire »?

Jusque là, serait-on tenté de dire, tout va bien. Car le ton adopté par le Times Education Supplement (TES), prestigieuse publication britannique, est autrement plus dur… « PISA souffre-t-il d’un vice fondamental ? » interroge le titre d’un article du 26 juillet 2013. Son signataire, William Stewart, n’est pas un petit débutant mais un journaliste vedette, nommé deux fois, en 2010 et 2012, National Education Journalist of the Year par le Chartered Institute of Public Relations.

Fumée et flammes

« Et si vous appreniez, demande-t-il,  que les classements selon PISA ne sont pas établis  à partir de réponses à des questions communes posées à tous les élèves testés? Et si vous appreniez de plus qu’un changement du panel d’élèves testés peut bouleverser tous les classements PISA et que, selon le cas, l’Angleterre peut être classée à n’importe quelle place de la 14ème  à la 30ème  et le Danemark de la 5ème à la  37ème ? Et si ces classements dont dépendent tant de réputations et de milliards de dépenses et qui ont tant d’impact sur les élèves et les enseignants étaient tout simplement inutilisables ? »

Ne soyons pas candides. S’il existe en France une hostilité de gauche ou d’extrême gauche contre l’OCDE « néolibérale », il existe aussi ailleurs une hostilité… néolibérale, qui vise sa bienveillance envers les systèmes scolaires collectifs et sa prétention à influer sur les politiques publiques. L’enthousiasme critique du supplément éducation du Times de Londres pourrait bien s’inscrire implicitement en sympathie avec cette tendance. N’empêche… L’article est étayé, nourri par des entretiens avec d’éminents universitaires spécialistes des questions statistiques.

William Stewart confronte leurs critiques avec les réponses des concepteurs de PISA, qu’il trouve, lui aussi, insatisfaisantes. Au-delà des réserves les plus courantes sur les classements, cet article fait état d’analyses qui contestent le cœur même des évaluations PISA, ce que le journaliste appelle « la boîte noire dans la boîte noire ».

Partant du fait avéré que toutes les questions des tests PISA ne sont pas posées à tous les élèves testés, qu’elles varient non seulement d’un élève à l’autre mais aussi d’un pays à l’autre participant à une même enquête, l’article souligne que la méthodologie mise en oeuvre a recours à la notion de « réponse plausible ». Des « réponses plausibles » sont attribuées aux élèves à des questions qui ne leur ont pas été posées. Les administrateurs de PISA élaborent ainsi une version de ce que les résultats auraient été si tous les élèves avaient, dans tous les pays de l’enquête, répondu aux mêmes questions. « Cuisine » normale de statisticiens? Oui, en principe, car pour rendre comparables les résultats des élèves testés et non testés est utilisé un modèle statistique de « mise à l’échelle » inventé par le mathématicien danois Georg Rasch, spécialisé en statistique et en psychométrie

Une controverse publique

Mais le modèle de Rasch ne peut s’appliquer que dans certaines conditions qui, selon Svend Kreiner, lui aussi mathématicien et spécialiste de ces questions, professeur émérite à l’Université de Copenhague, ne sont pas remplies aujourd’hui dans le cadre de PISA. Mort en 1980, Georg Rasch ne peut être interrogé à ce sujet. Mais l’avis de Svend Kreiner, qui fut son élève et travailla avec lui pendant quarante ans, a un certain poids. Sur l’enquête PISA 2006, il a par exemple estimé (en 2011) que, suivant la manière dont étaient traitées les données sur la compréhension de l’écrit, le Japon, classé 24ème, pouvait être à n’importe quelle place entre la 8ème et la 40ème, et que le Canada, classé officiellement 14ème aurait pu avoir n’importe quel classement entre la 2ème et la 25ème place!

Depuis 2006,  Kreiner et les statisticiens de PISA n’en sont pas restés là et ont échangé réponses et contre-réponses. L’OCDE a reconnu l’existence de marges d’erreur, dans des proportions bien moindres, mais l’appréciation de Svend Kreiner reste que  « la chose la moins désagréable que l’on puisse dire sur les classements PISA, c’est qu’ils sont inutiles ». Cette controverse publique, qui dure encore, n’a pas percé dans le champ médiatique français.

Habitué et, dans une certaine mesure, participant au « zéro doute » régnant en France sur ce sujet, je n’avais pas réalisé qu’un rapport différent, plus distant, aux communications officielles de PISA s’était installé ailleurs. Je dois indiquer qu’une lecture m’a plus que mis sur la piste: c’est un article de Michel Delord, sur son site, et les nombreux liens qui l’accompagnent qui m’ont fourni la matière de ce billet. Michel Delord est un interlocuteur de longue date, dont je ne partage ni les conceptions (c’est un « instructionniste » intransigeant) ni certaines polémiques tranchantes. En outre il aime bien « cartonner » mes consœurs et confrères, ce que je ne saurais approuver en aucune manière. Ces réserves étant posées, c’est une personne « à suivre ».

Si Svein Sjøberg, Joachim Wuttke et Svend Kreiner, cités plus haut, ne sont pas les seuls universitaires à mettre en cause les fondements de PISA, tous leurs collègues ne les suivent pas sur ce terrain et certains leur donnent tort. Mais, comme le confirme encore cet article du 10 décembre 2013 sur le site de la BBC et comme je le soulignais au début du présent billet, la réalité de cette controverse, elle, ne peut plus être niée.

Luc Cédelle

Enseignement du calcul: des éléments pour un débat (6/6)

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Nous voici au sixième et dernier acte de ce débat théâtralisé consacré aux premières approches du calcul, en maternelle et au CP. Débat bien réel, puisque dans cette série, les commentaires précédemment laissés sur ce blog par des lecteurs (au point d’en faire un véritable fil de discussion) remontent au premier plan pour fournir la matière des billets.

Débat d’experts? Débat abscons? Oui et non. Oui, car ces échanges, sur des sujets qui terrorisent les littéraires, ne sont «parlants» que pour des professionnels motivés. Non, car ils n’exigent tout de même pas d’avoir fait Polytechnique, portent sur les débuts de la scolarité et s’imposent au moment où les programmes sont remis en chantier.

Une fois le rideau tombé, une nouvelle étape de mise en scène serait encore nécessaire d’un point de vue de technique journalistique: reprendre l’ensemble de ces échanges encore bruts et en travailler un «digest» facilement accessible. J’espère avoir le temps de le réaliser.

Cet acte commence par un texte de Rémi Brissiaud auquel celui-ci accorde une valeur importante dans le débat sur les futurs nouveaux programmes. C’est un thème sur lequel il est «monté au créneau» ces dernières semaines, notamment par des contributions au Café pédagogique, où il ferraille avec les tenants de l’«evidence based education», la tendance à succès du moment qui prétend simplifier les décisions de politique éducative.

Ici, évidemment, ce chercheur a des contradicteurs… qu’il contredit à son tour, etc. Le «dernier mot» sera donc le résultat d’une coupure arbitraire. D’autant que certains ont déjà repris le débat en commentant à nouveau chacun des actes de cette série, qu’il est toujours possible, en cliquant ici, de prendre à partir du début.

Le rideau bouge. Place aux arguments.

Luc Cédelle

 

Acte 6

Où l’on accourt pour se quereller aimablement sur l’usage cardinal et l’usage ordinal des nombres

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Acte 6. Scène 1. Rémi Brissiaud à tous

À Michel Delord et à bien d’autres, j’espère…

[Rappel du blogueur : Michel Delord ancien professeur de mathématiques dans le secondaire, a été à l’origine de la création du GRIP (Groupe de réflexion interdisciplinaire sur les programmes), dont il n’est plus membre. Rémi Brissiaud est chercheur en psychologie cognitive au laboratoire Paragraphe à l’université de Paris 8 et auteur de manuels. Depuis le début de ce fil de discussion, Michel Delord et Rémi Brissiaud en sont les contributeurs les plus opiniâtres.]

J’avais survolé votre texte il y a quelques mois et il m’avait laissé dubitatif parce que vous y mélangiez des propos concernant l’articulation entre les notions de nombre cardinal et de nombre ordinal avec d’autres qui concernaient vos rapports avec le GRIP. J’aimerais que cet écrit n’apparaisse partisan dans aucune polémique et je m’intéresserai seulement à cette question qui concerne les apprentissages numériques à l’école : quel usage des mots «nombre », « cardinal » et « ordinal » faut-il recommander aux chercheurs et aux enseignants ?

Il est d’autant plus important de répondre à cette question que, comme nous allons le voir, cela éclaire les enjeux d’un débat qui se joue actuellement dans la commission de rédaction des futurs programmes pour l’école maternelle : faut-il redonner aux enseignants de Grande Section la liberté de n’aborder que les 10 premiers nombres à l’école maternelle ?

Le nombre est nombre, indistinctement cardinal et ordinal
Vous dites que le nombre à l’école primaire est à la fois cardinal et ordinal. Il me semble qu’il faut être plus précis : il est indistinctement cardinal et ordinal. En effet, cette nuance a des conséquences importantes. Pour les lecteurs non mathématiciens, il faut signaler qu’il s’agit là d’une vérité mathématique : à l’école les nombres sont finis ; or, c’est seulement lorsqu’on s’intéresse à des ensembles infinis qu’on arrive à dénicher des ordinaux qui ne sont pas des cardinaux. Lorsqu’on reste dans les ensembles finis, donc, le nombre est nombre, indistinctement cardinal et ordinal. Parler de « nombre cardinal » ou de « nombre ordinal » n’apporte aucune information de plus que lorsqu’on parle de « nombre » et, donc, l’emploi de ce mot « nombre », sans aucun qualificatif, est préférable parce que dans une démarche de théorisation, il vaut mieux s’abstenir d’utiliser des mots qui ne servent à rien.

En revanche, les nombres ont deux grands usages : la mesure des grandeurs (les collections seront considérées ici comme des grandeurs) et la représentation des rangs. Souvent, on parle d’usage cardinal du nombre lorsqu’il sert à mesurer des grandeurs et d’usage ordinal lorsqu’il sert à repérer un rang. On comprend bien ce que signifient ces deux expressions : usage cardinal et usage ordinal des nombres. Dans cet emploi, les mots « cardinal » et « ordinal » permettent de référer à deux entités bien distinctes : les contextes correspondants, et on ne peut guère s’en passer.

D’un point de vue pédagogique ou didactique, les grandeurs (usage cardinal) et les rangs (usage ordinal) doivent-ils être mis sur le même plan ? La réponse est assurément non, pour une raison bien simple : alors qu’il n’y a pas de mesure des grandeurs efficace sans nombres, le repérage des rangs peut se faire dans la plupart des contextes à l’aide de simples numéros, c’est-à-dire avec des entités qui ont bien moins de propriétés que les nombres. Et c’est là que s’introduit un troisième concept, indispensable, et qui doit être distingué des deux autres : celui de numérotation.

La numérotation suffit la plupart du temps pour repérer les rangs
Souvent, on comprend mieux les choses quand on change de système de notation parce que cela permet de prendre conscience de ce qui dépend des symboles employés et ce qui est intrinsèque aux concepts. Les symboles utilisés pour numéroter les éléments d’une liste peuvent être divers et ils dépendent évidemment de la taille de l’ensemble correspondant : système utilisé dans les hôtels (chambres 101, 102…, 201, 202…), lettres de l’alphabet munies de l’ordre alphabétique, etc. Les lettres conviennent particulièrement bien pour les ensembles de petite taille, elles sont d’ailleurs d’un usage courant. On les trouve par exemple dans les théâtres, quand, dans chaque rangée, les fauteuils sont numérotés : A, B, C…

Un numéro n’est pas un nombre parce qu’il est clair qu’un numéro ne véhicule pas nécessairement l’idée de la pluralité correspondant à l’ensemble des numéros jusqu’à lui : lorsqu’on a la chambre d’hôtel « 407 », par exemple, on ne sait pas combien il y a de chambres jusqu’à la nôtre mais cela ne gêne en rien. Même dans les contextes où tous les numéros sont alignés dans l’ordre, comme celui d’un théâtre dont les sièges sont numérotés avec des lettres, les numéros n’ont pas les propriétés des nombres : sachant que « j’ai le siège R », par exemple, je n’ai nullement besoin de penser à la pluralité correspondante pour retrouver mon siège. Nous sommes d’ailleurs complètement incapables de répondre de manière précise à la question : « C’est combien R ? ». Pour répondre, il faudrait définir R à l’aide d’un rang plus petit qui sert de repère, le rang correspondant à 10, par exemple. Or, nous ne disposons pas d’un tel repère. Peu importe d’ailleurs, parce que cela ne nous empêche nullement de retrouver notre siège. Les numéros n’ont pas les propriétés des nombres mais ils remplissent plutôt bien leur rôle.

La numérotation ne conduit pas au nombre
Il faut l’affirmer : il est impossible de passer des numéros aux nombres sans transiter par un contexte cardinal parce que l’intelligence des nombres résulte de la maîtrise des relations construites à partir des actions d’ajout et de retrait dans un contexte cardinal. Pour en prendre conscience, il suffit d’imaginer que dans la situation des sièges de théâtre, on décide de remplacer les lettres par les écritures chiffrées habituelles. Quelles conséquences cela a-t-il ? En remplaçant la lettre R par l’écriture chiffrée 18, on ne fait pas que remplacer un système de numérotation quelconque par un autre, parce que le système des écritures chiffrés est un système numérique, c’est-à-dire un système de numérotation « extra-ordinaire » qui est bien plus informatif qu’un système de numérotation « ordinaire » : quand on est passé devant le siège 6, par exemple, on était au tiers du chemin vers le 18 ; quand on est passé devant le siège 9, on était à mi-chemin ; quand on est passé devant le siège 10, on était à 8 rangs de celui visé ; quand on est passé devant le siège 15, on en était à 3 rangs, etc. On aurait été incapable d’accéder à de telles connaissances avec les numéros que sont les lettres F (6), I (9), J(10) et O (15) respectivement. En remplaçant un système de numérotation quelconque par un autre qui, lui, est numérique, on récupère toutes les connaissances numériques que ce dernier véhicule.

Or, on n’a jamais vu quiconque acquérir l’intelligence des nombres, c’est-à-dire la connaissance de telles relations, en apprenant à maîtriser, au sein d’un système de numérotation, les relations entre chaque élément et son successeur, le successeur de son successeur, etc. Il y a de bonnes raisons pour cela : la commutativité, par exemple, signifie dans un contexte ordinal que le xème élément après le yème est aussi le yème après le xème. Il existe de nombreux contextes cardinaux dans lesquels la commutativité est presque évidente : lorsqu’on réunit une équipe de garçons et une équipe de filles, a-t-on ajouté les filles aux garçons ou les garçons aux filles ? Appliquée aux rangs, la commutativité n’est jamais évidente. Il faut se l’approprier dans un contexte cardinal avant d’être convaincu que, dans un contexte ordinal, ça marche encore. Ainsi, le nombre est nombre avant d’être utilisé dans un contexte ordinal et il se construit nécessairement dans un contexte cardinal.

La numérotation permet de réussir sans mobiliser les « vrais nombres »
De tout temps aux États-Unis et depuis 1986 en France, une file des écritures chiffrées est affichée dans pratiquement toutes les classes de GS, de CP et de CE1. Elle est souvent au-dessus du tableau. Or, on dispose de nombreuses preuves du fait que cette file fonctionne comme une file numérotée dans la tête des enfants : lorsqu’on demande à un enfant de montrer 18, par exemple, il montre la case 18, c’est-à-dire le numéro. Il ne pense pas aux pluralités que constitueraient 18 pommes, 18 chaises, 18 pigeons…, ni même, souvent, à la pluralité que constituent les 18 premières cases.

Et dans presque toutes les méthodes de CP, cette file numérotée est utilisée afin que les élèves apprennent à donner le résultat d’une addition quelconque : 18 + 3 = …, par exemple. Pour prendre conscience de ce que les élèves apprennent et de ce qu’ils n’apprennent pas avec les leçons correspondantes, il est intéressant de poursuivre notre simulation en imaginant que le matériel utilisé est une file numérotée avec les lettres de l’alphabet, et qu’il s’agit de calculer R + C = …, c’est-à-dire l’écriture qui correspond à 18 + 3 = … dans notre simulation. En effet, cette situation d’usage d’une file numérotée avec des lettres est celle d’un élève qui, face aux écritures chiffrées, ne connaît aucune des relations numériques évoquées précédemment (18, c’est 2 fois 9, c’est 10 plus 8, c’est 15 + 3, etc.). Les élèves qu’on qualifie souvent de « fragiles » sont, devant la file des écritures chiffrées, comme nous sommes devant la suite des sièges d’un théâtre.

Décrivons ainsi cette leçon sur l’addition, sachant, évidemment, que dans la réalité de la classe, les numéros sont donnés sous forme chiffrée. Pour compléter R + C =…, l’enseignant demande aux élèves de mettre le doigt sur la case R (ce sera la case de départ) et il continue ainsi : « Avec le doigt, on part de la case R et on va se déplacer de C cases vers la droite. Il faut dire A au-dessus de la case suivante (la case S), dire B au-dessus de la suivante (la case T) et enfin C au-dessus de la suivante (la case U) ». Les élèves ont alors le doigt sur la case U, celle d’arrivée. L’enseignant dit aux élèves que c’est le résultat cherché et il leur demande de compléter l’égalité avec ce qui est écrit dans cette case : R + C = U. Plusieurs exemples sont traités et ça y est, les élèves savent ce qu’il faut faire pour compléter une « addition ».

Le mot « addition » vient d’être mis entre guillemets parce que, malheureusement, même si cette égalité ressemble à une addition, il est probable que l’idée d’ajout aura été totalement absente de la tête de nombreux élèves. Par ailleurs, dans la réalité de la classe, cette leçon aura conduit les élèves à écrire : 18 + 3 = 21 (21 correspond à U, évidemment) mais, de même que l’évocation des « vrais nombres » correspondants à R et U, n’est d’aucune façon nécessaire pour compléter R + C =…, l’évocation des « vrais nombres » correspondants à 18 et 21, est superflue pour compléter de cette manière : 18 + 3 = …

Suite à une telle leçon, les élèves deviennent capables de donner les bonnes réponses en utilisant la « recette » qu’on leur a montrée (repérer la case de départ, etc.), recette qui porte sur des numéros, alors que dans leur tête, ils ne mettent pas en relation des pluralités (des « vrais nombres »), ils ne calculent pas. Le plus grave est que, comme ils donnent les bonnes réponses, personne ne s’inquiète du fait qu’ils ne maîtrisent pas les relations numériques nécessaires (18, c’est 2 fois 9, c’est 10 plus 8, c’est 15 + 3, etc.) Personne : ni l’enseignant, ni les parents, ni les enfants eux-mêmes évidemment.

La suite est connue : les élèves donnent les bonnes réponses mais ils ne progressent pas comme ils devraient ; comme ils ne mettent pas en relation des pluralités, ils ne mémorisent pas les relations correspondantes, ils ne mémorisent pas les résultats d’additions élémentaires et restent prisonniers de la numérotation. Ce sont, comme disait Henri Canac, des « élèves mal débutés » qui ne mémorisent pas les résultats d’additions élémentaires. La plupart du temps, cependant, c’est l’étiquette d’ « élèves peu doués », voire « dyscalculiques » qui, vers le CE2, leur est apposée.

La numérotation « empêche de penser, de calculer »
Les pédagogues qui se sont le mieux exprimés concernant la numérotation sont certainement les époux Fareng, en 1966 (ils étaient conseillers pédagogiques d’une des grandes inspectrices générales des écoles maternelles, Madame Herbinière-Lebert). Ils écrivaient :
« … cette façon empirique fait acquérir à force de répétitions la liaison entre le nom des nombres, l’écriture du chiffre, la position de ce nombre dans la suite des autres, mais elle gêne la représentation du nombre, l’opération mentale, en un mot, elle empêche l’enfant de penser, de calculer ».

Cette citation est remarquable parce que dans le même temps qu’elle souligne les progrès à court terme que permet la numérotation, elle en note les limites concernant les progrès à long terme. Je pense avoir montré dans mon dernier petit ouvrage que tous les faits empiriques concordent : qu’on fasse appel aux résultats d’enquêtes en sociologie de l’éducation, à l’histoire des discours et des pratiques scolaires, à la psychologie des apprentissages numériques, à la psychologie clinique, à la psychologie interculturelle, dans tous les cas, les résultats disponibles concordent avec la thèse d’un effet délétère à long terme de l’enseignement de la numérotation.

Après 1986, date des premières instructions officielles concernant l’école maternelle qui recommandent d’apprendre la suite des noms de nombres comme une suite de numéros, l’usage de la numérotation s’est rapidement généralisé à l’école maternelle. Les progrès à court terme que la numérotation permet, expliquent ce phénomène : il est difficile aux enseignants de résister à ce qui apparaît comme des succès pédagogiques à portée de main.

Il faut aujourd’hui permettre aux enseignants de différencier l’enseignement de la numérotation de l’enseignement des nombres. Il est facile d’enseigner la numérotation jusqu’à 30 et même au-delà à l’école maternelle. Il est difficile d’enseigner les nombres jusqu’à 10 à l’école maternelle. Un enjeu crucial de l’élaboration des prochains programmes sera d’obtenir qu’ils spécifient explicitement que les enseignants ont dorénavant la liberté de n’aborder que les 10 premiers nombres à l’école maternelle, lorsqu’ils font le choix d’enseigner les nombres et pas seulement les numéros. Il faut dire explicitement aux enseignants qu’ils ont la possibilité de renouer avec la culture pédagogique qui, vers 1950, était celle de l’« Éducation nouvelle » avec des personnalités comme Gaston Mialaret, Henri Canac, etc.

PS1 : On trouve dans mon dernier ouvrage une sorte d’autocritique : en 1989, je mettais en garde contre l’emploi d’une file numérotée mais j’essayais également d’en aménager l’usage pour le sauver (repère 10, curseur qui sépare les cases plutôt que les entourer…). Aujourd’hui je considère que les procédés précédents sont vains.

PS2 : En mathématiques, numéroter un ensemble, c’est le munir d’une structure de « bon ordre ». En fait, le même contenu que celui abordé dans ce texte, se trouve, en plus matheux (je parle de morphisme !) mais avec certaines formulations moins précises (on s’améliore !) dans un compte-rendu de mon intervention au séminaire national de didactique des mathématiques de mars 2013 (bientôt sur le site de l’ARDM).

PS3 : Le concept de « numérotation » n’émerge pas dans la littérature scientifique internationale parce que le mot « numéro » n’a pas d’équivalent en anglais (number signifie à la fois nombre et numéro). Il faut profiter de la chance que nous offre la précision de notre langue.

Rédigé par : Brissiaud Rémi | le 17 mars 2014 à 12:36 |

 

Acte 6. Scène 2. Rudolf Bkouche à Rémi Brissiaud

[Rudolf Bkouche, mathématicien, professeur émérite à l’Université de Lille 1, spécialiste de l’épistémologie et de l’histoire des mathématiques. Présentation plus complète dans l’Acte 1.]

Monsieur Brissiaud,

Sous prétexte de mettre de l’ordre, vous mélangez beaucoup de choses. En distinguant avec raison le nombre et le numéro, vous oubliez que pour dénombrer on compte, que dans la comptine qui accompagne le comptage, les nombres ne sont pas des numéros, mais des nombres. Je parle de compter des objets en utilisant la comptine, non de réciter la comptine pour elle-même.
D’accord avec vous pour dire que réciter la comptine indépendamment du comptage n’est pas compter, mais vous oublier le rôle de la comptine dans l’acte de compter.
Je comprends qu’on veuille mettre de l’ordre dans ces connaissances, mais la mise en ordre n’est pas une simple formalité, c’est un approfondissement des connaissances. Ce qui vous dérange c’est l’aspect empirique du comptage dans lequel se mêlent diverses opérations. Mais peut-on éviter ces aspects empiriques.
Quant à la distinction cardinal/ordinal, elle commence bien avant l’étude de l’infini et de la théorie des ensembles, mais c’est peut-être d’abord une distinction langagière qui relève de la grammaire.
Par contre, quand on compte, les deux notions s’entremêlent, mais peut-on faire autrement. Avant de parler de l’ensemble des nombres, notion née à la fin du XIXème siècle, on parlait de la suite des nombres, ce qui mélange cardinal et ordinal. Est-ce grave ?
Ce qui vous reste de la réforme des mathématiques modernes, c’est de penser que pour apprendre et pour comprendre, il faut connaître les fondements de ce qu’on apprend ; non seulement une erreur pédagogique, mais une erreur épistémologique. L’activité scientifique nous apprend qu’on fonde après coup, pour mettre de l’ordre dans ses connaissances. Si on commence par fonder, on risque, comme le rappelle Bachelard, de ne jamais bâtir. Et même si cela se passe différemment dans l’enseignement, on a le même problème. Il faut prendre en compte le fait que l’apprentissage ne peut se passer des ruptures nécessaires. On peut attendre que la connaissance des nombres évolue au cours de l’apprentissage.

Rédigé par : rudolf bkouche | le 17 mars 2014 à 17:04 |

 

Acte 6. Scène 3. Rémi Brissiaud à Rudolf Bkouche

Monsieur Bkouche,

Quand vous dites : « Quant à la distinction cardinal/ordinal, elle commence bien avant l’étude de l’infini et de la théorie des ensembles, mais c’est peut-être d’abord une distinction langagière qui relève de la grammaire. », vous avez raison et votre propos est très proche du mien : la distinction n’est pas mathématique, elle renvoie à deux types de situations différentes (mesure des grandeurs et représentation des rangs) mais aussi à deux façons de s’exprimer : les quatre lapins vs. le quatrième lapin ou le lapin numéro 4 (en contexte ordinal, on s’exprime d’une façon ou de l’autre).

Quand vous dites : « Ce qui vous dérange c’est l’aspect empirique du comptage dans lequel se mêlent diverses opérations. », j’avoue que je ne comprends pas. Je recommande de ne pas enseigner le comptage comme un numérotage : « le un, le deux, le trois, le quatre », mais de l’enseigner comme un dénombrement : « un ; et encore un, deux ; et encore un, trois ; et encore un quatre ». Expliquez-moi en quoi une façon de s’y prendre serait plus ou moins « empirique » que l’autre. Franchement, je ne vois pas ce que vous voulez dire.

Quand je compare les deux façons d’enseigner précédente, la seconde est, pour moi, plus explicite que la première. Êtes-vous en train de suggérer qu’il faudrait s’y prendre de la première façon, afin de créer un obstacle à la compréhension des élèves pour qu’ultérieurement ils puissent mieux surmonter cet obstacle ? Êtes-vous sûr que c’est ce que Gaston Bachelard a essayé de nous dire ?

Bien cordialement,

Rédigé par : Rémi Brissiaud | le 18 mars 2014 à 15:09 |

 

Acte 6. Scène 4. Rudolf Bkouche à Rémi Brissiaud

Monsieur Brissiaud,

Je ne comprends pas votre distinction entre le comptage-numérotation et le comptage dénombrement. Pour dénombrer une collection d’objets on compte, c’est-à-dire qu’on dit la suite des nombres, la comptine. Je ne vois pas comment faire autrement. Je ne propose donc ni la première façon, ni la seconde façon, une distinction qui n’a pas lieu d’être mais que l’on peut expliciter une fois que les élèves savent compter.

Bien cordialement
Rudolf

Rédigé par : rudolf bkouche | le 18 mars 2014 à 21:52 |

 

Acte 6. Scène 5. Rémi Brissaud à Rudolf Bkouche

A M. Bkouche,

Sauf que les mots réfèrent ! Quand vous prononcez un mot devant un jeune enfant en utilisant un pointage du doigt, la signification qu’il va attribuer au mot, dépend de ce que vous pointez.

Imaginez des jetons, 5 par exemple, que vous allez compter en les déplaçant du bord de la table vers son centre. Il n’y a qu’une façon de commencer : vous dites « un » en déplaçant un jeton. Pour continuer, il y a deux possibilités de coordination entre le pointage du doigt et la prononciation du mot « deux » :

– Soit vous dites « deux » dès le moment où vous posez le doigt sur le jeton, c’est-à-dire avant qu’il soit déplacé, et l’enfant comprendra que vous allez déplacer un jeton qui s’appelle « le deux ».

– Soit vous ne dites « deux » qu’après que le jeton ait été déplacé, c’est-à-dire après que la collection de deux jetons ait été formée. Et l’enfant comprendra que lorsqu’on ajoute un jeton à un autre jeton, on forme une collection de deux jetons.

Les deux mêmes possibilités existent avec les jetons suivants, évidemment. La première façon de faire correspond à ce que j’appelle l’enseignement d’un comptage-numérotage, la seconde est une tentative d’enseignement du comptage-dénombrement.

Et l’enseignement du comptage-dénombrement peut être plus explicite (i.e. « portée par le langage ») : il suffit de dire : « Un », « Et encore un, deux », « Et encore un, trois », « Et encore un, quatre », « Et encore un, cinq ». Je vous laisse imaginer ce que fait le doigt au moment où chacun des noms de nombres précédents sont prononcés.

Comme je dis aux enseignants de maternelle dans les situations de formation que j’anime : c’est un métier compliqué que vous faites.

Rédigé par : Remi Brissiaud | le 20 mars 2014 à 11:50 |

 

Acte 6. Scène 6. Catherine Huby à Rémi Brissiaud

[Note du blogueur: Catherine Huby est membre du GRIP et auteur de manuels d’apprentissage de la lecture édités par cette association. Pour la situer, elle est l’auteur du texte « Mon métier à moi, c’est maîtresse d’école », publié en billet sur ce blog . L.C.]

Je pense que M. Brissiaud veut dire qu’il ne s’agit pas de comptage au sens où nous l’entendons.
Ces enfants qui ont appris trop tôt à chantonner « undeuxtroisquatcinq… » comme naguère d’autres psalmodiaient « jevoussalumaripleinedegrace » n’ont jamais pu faire la « bascule » entre cette première chanson apprise avec peine (mon petit-fils, tout juste trois ans, en est à « un deux trois sept huit sept huit sept huit »).
Comme de plus à cette chansonnette, moins drôle que le « Un deux trois, j’irai dans les bois… » de notre enfance, on leur a ajouté la reconnaissance de signes aussi abscons pour eux que les caractères des mantras que lisent les moines tibétains pour nous, cette chanson a encore moins de sens (imaginez mon petit bonhomme qui tape sur la file numérique et dit certes un, deux, trois en montrant1, 2, 3 mais dit sept, huit, sept, huit, sept, huit en montrant 5, 6, 7, 8, 9, 10).
Enfin, comme la décomposition de ces nombres, ce que fait spontanément le tout-petit que je viens d’évoquer en dépliant ses doigts : « Moi, je veux un, et un, et un, et encore un. Je veux tout ça ! », nos élèves de six ans (et même parfois sept) en sont encore à chantonner leur « jevoussalumari » d’un nouveau genre pour savoir dire combien mon petit-fils d’à peine trois ans veut de cailloux pour lancer dans le ruisseau.

Rédigé par : Catherine Huby | le 20 mars 2014 à 08:03 |

Capture The solution

[Récapitulatif du blogueur.  Ces échanges, partiels, momentanés, confinés à un espace médiatiquement modeste, représentent une heureuse exception. Il est extraordinairement difficile, dans l’éducation nationale, de débattre du moindre point d’organisation ou de méthodologie scolaire en dehors des dialogues de sourds où chaque argument n’est pas jugé en lui-même mais par rapport à sa provenance: ami, ennemi, ami de mes ennemis, ennemi de mes amis…? N’en concluons pas pour autant, selon un cliché convenu et pas toujours innocent, qu’il faut jeter « l’idéologie» à la rivière pour se livrer à une science prétendue impartiale. « L’idéologie», comme la « pensée unique», sont des expressions qui servent à désigner les idées des autres. Et «la» science, surtout dans un domaine aussi complexe que l’éducation, est tout ce qu’on veut sauf unanime et neutre. Mais sur des sujets délimités, dans le cadre de valeurs partagées, au sein d’une même institution et d’une communauté professionnelle s’inscrivant dans sa logique, la confrontation d’arguments rationnels est une nécessité. A travers cette série d’échanges, on voit néanmoins émerger ou réapparaître une réalité aussi embarrassante pour les protagonistes eux-mêmes, qui aimeraient emporter les convictions, que pour les politiques toujours à l’affût, ce qui est bien compréhensible, de la «décision claire et efficace»: le consensus souhaité, rassurant, soulageant, se dérobe sans cesse. Qu’il s’agisse de la lecture – un débat en train de revenir au premier plan – ou comme ici du calcul, la recherche de la bonne façon de faire, rationnellement étayée et loyalement évaluée, reste un chantier à peine ébauché. Et il est fort possible qu’un pluralisme des approches et des pratiques soit la seule solution. Encore faudrait-il que toutes les écoles de pensée en présence acceptent de jouer le jeu de la confrontation méthodique au lieu de se reposer sur la communication, le lobbying et l’argument d’autorité. Ce n’est pas encore le cas. C’est aussi le rôle des médias, grands ou petits, de les y inciter… L.C.]

 The end

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Marathon de Paris et niveau scolaire : tout va bien et tout ne va pas bien

Marathon1Les coureurs ne s’en doutent pas, mais chaque Marathon de Paris porte un questionnement sur le thème, récurrent en éducation,  de la « baisse du niveau ». Le spectacle fascinant et interminable des coureurs concentrés sur leur objectif, leur extrême diversité de corps, de styles, d’âges, d’allures et de performances est propice à faire revenir à l’esprit une image employée par le chercheur en éducation Vincent Troger à propos de cette interrogation permanente sur le niveau.

Si courir le  marathon était une épreuve scolaire comparable au baccalauréat, que se passerait-il ? On constaterait d’abord un phénomène similaire à la « massification » de l’enseignement : le nombre des participants à une telle épreuve, naguère réservée à une petite élite, a explosé. Le premier marathon de Paris, en 1896, réunissait 191 participants ! Ils étaient environ 50 000 à y participer le dimanche 6 avril.

Champions, moyens et reçus-de-justesse

Comme le nombre de bacheliers, celui des sportifs qui terminent l’épreuve et peuvent donc se voir décerner le qualificatif de marathonien est désormais sans commune mesure avec ce qui existait « avant ». On peut donc en conclure, non seulement que les pratiquants de la matière « course à pied » sont plus nombreux mais aussi que, parmi eux, ceux qui atteignent le « niveau marathon » sont spectaculairement en hausse. Bref, c’est évident : le niveau monte !

Mais il ne monte pas de manière homogène. Et les marathoniens qui terminent l’épreuve ne sont pas tous, loin s’en faut au même niveau. Il y a le vainqueur, cette année l’Ethiopien Kenenisa Bekele en 2h 05 minutes et 2 secondes, et derrière lui, une cohorte de coureurs quasi professionnels. Puis tous les excellents coureurs qui, foulée aérienne jusqu’au bout, passent la ligne d’arrivée en moins de 3 heures. Ceux-là sont l’équivalent des bacs avec mention.

Marathon2Derrière eux, se presse la foule  des « moyens », dont il ne faut pas sous-estimer l’effort. Et enfin, longtemps après les champions, tous ceux qui terminent l’épreuve péniblement, parfois clopin-clopant et à la limite de l’abandon. Ce sont les reçus-de-justesse. Si le marathon était scolaire, l’élite de la course à pied ne manquerait de déplorer la baisse du niveau : regardez comme on brade le beau titre de marathonien ! Bref, c’est évident : le niveau baisse !

Les ravis et les aigris

Le niveau, donc, baisse et monte à la fois. Les ravis et les aigris ont raison. Notre système éducatif de masse a fait monter le niveau des connaissances dans l’ensemble de la population. De plus en plus de gens, scolarisés de plus en plus longtemps, savent de plus en plus de choses dans des domaines de plus en plus divers.

En même temps, à chaque palier important de ce système – à l’entrée en sixième, à l’entrée au lycée, au baccalauréat, à l’université – on trouve des gens qui n’ont « pas le niveau », qui n’auraient pas été là « avant » car ils n’auraient pas obtenu leur droit d’entrée, c’est-à-dire la certification correspondante sous forme de notation ou de diplôme. Cette inclusion d’éléments défaillants au regard des normes d’antan est en quelque sorte le prix de la massification : il n’annule pas la montée du niveau moyen d’instruction de la population.

Alors, tout va bien ? Oui et non. Oui car, quoi qu’en disent les interprétations les plus « déclinistes » des enquêtes PISA, celles-ci depuis leur origine (première parution en 2000) ne montrent pas de décrochage majeur entre la France et les pays développés raisonnablement comparables.

Marathon3Hormis les quelques  « très bons » et  « très mauvais », les différences de score  – au dessus ou en dessous de 500 – se situent dans un mouchoir de poche. Et les variations de rang constatées n’ont qu’une signification statistique fragile, pour ne pas dire souvent inexistante. Comme le remarque le chercheur Julien Grenet (CNRS – Ecole d’Economie de Paris), « l’habitude médiatique consistant à assigner une position déterminée à un pays dans le classement PISA constitue donc une absurdité du point de vue statistique ».

Les dangers du manque d’ambition

Et non, tout ne va pas bien. D’abord parce que PISA témoigne malgré tout d’une lente érosion dont personne ne peut se satisfaire. Ensuite parce que l’éducation est un domaine où, pour les individus comme pour les sociétés, le manque d’ambition est souvent prédicteur de l’échec. Et pour un pays, l’ambition de voir son système éducatif cité en exemple par les enquêtes internationales est à la fois légitime et mobilisatrice. Même si ce ne doit pas être à n’importe quel prix, notamment à celui de la souffrance des élèves ou de l’abandon de ses valeurs…

D’autre part, le fait d’être dans la moyenne légèrement basse des pays développés n’est pas incompatible avec des  baisses des performances dans des domaines précis, à des niveaux précis du système scolaire. Ainsi, depuis, l’enquête menée par Danièle Manesse et Danièle Cogis et exposée dans leur livre « Orthographe, à qui la faute ? » (ESF, 2007), la réalité d’une baisse de niveau en orthographe, que laissaient deviner les déplorations des professeurs, est pleinement attestée : une cinquième de 2006 était au niveau d’un CM2 de 1987. Et aucun signe d’amélioration n’a été aperçu depuis en ce domaine.

Marathon5En calcul, certains signes alarmants se sont aussi accumulés. Notamment une enquête de la DEPP (Ministère de l’éducation – Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance), menée par Thierry Rocher et publiée en décembre 2008 qui faisait état d’une inquiétante baisse des performances. Pour le chercheur Rémi Brissiaud, cette étude témoigne d’un « effondrement » des performances des élèves de CM2 entre 1987 et 1999. Selon lui, c’est l’équivalent de plus d’une année d’apprentissage que les élèves de CM2 ont perdu dans cette même période.

« Nous avions raison! »

« Une chose est incontestable, le niveau a baissé en lecture, écriture, calcul », estimait pour sa part en 2008 la sociologue de l’éducation Marie Duru-Bellat. D’autres indices inquiétants avaient été repérés auparavant. Ainsi, aux évaluations de 2005 à l’entrée en sixième, un taux d’échec de 60 % avait été enregistré à la question de calcul mental «combien valent 60 divisés par 4 ? ».

Le fait qu’un chercheur proche des mouvements pédagogiques, comme Rémi Brissiaud, puisse employer pour l’apprentissage du calcul le mot « effondrement » (pour lui antérieur à Pisa) témoigne, sept ans après l’enquête de Danièle Manesse et Danièle Gogis sur l’orthographe, d’une évolution importante dans l’appréciation de la question du « niveau ». Dans le débat, permanent, sur l’éducation, les « déclinistes » ont incontestablement marqué des points ces dernières années.

Marathon7Plus précisément, la problématique de la « baisse du niveau » et le fait soit d’admettre sa réalité soit de l’envisager comme une hypothèse recevable a désormais droit de cité là où elle était auparavant associée à des choix conservateurs ou « réactionnaires ». A bien des égards, les « déclinistes » – dont certains ont martelé leur message de manière outrancière pendant des années et sans jamais rien prouver, peuvent s’exclamer aujourd’hui : « vous voyez bien que nous avions raison !»

Outrances éternelles et retour au réel

Ils ne s’en priveront pas. Cependant, leur mode d’expression ne permettait pas de voir dans leurs imprécations autre chose que le phénomène, attesté depuis l’Antiquité, de la déploration par les aînés des défauts des générations montantes. En outre, leur catastrophisme était le plus souvent associé à la  dénonciation virulente de causes fantasmatiques, de « Meirieu »  à la « méthode globale » pour les adversaires du « pédagogisme » ou à « mai 1968 » pour les polémistes de droite.

D’une certaine façon, on assiste aujourd’hui à un début de retour au réel qui passe par l’abandon des simplifications polémiques ou contre-polémiques. Identifier les causes – pédagogiques, didactiques ou autres – des baisses de performances dans telle ou telle matière scolaire et, à partir de là, élaborer les façons d’y remédier va réclamer (sauf énième démission politique devant le peu de rentabilité d’une action sur la durée) beaucoup de patience et de rigueur.

La petite série de billets sur l’enseignement du calcul, commencée sur ce blog, donne un aperçu des difficultés.

C’est là où toute métaphore trouve ses limites. En course à pied, les débats sur la meilleure façon de poser le pied, de s’alimenter pendant l’épreuve ou de s’y préparer les mois précédents sont peut-être tout aussi âpres que nos débats éducatifs. Mais jusqu’à preuve du contraire, le marathon est facultatif.

Luc Cédelle