Classes vertes, classes de mer et classes de neige des élèves d’une école de Bobigny. L’école Marie-Curie, en éducation prioritaire. Un récit de Véronique Decker, coécrit avec Luc Cédelle. L’action se passe en 2006. Les commentaires distanciés (et la poursuite de l’action) sont de 2016-2017.
Février 2006 / Le pantographe et la caténaire
Nous n’avons plus qu’à passer les tests ce matin. Les plus forts repartiront avec le flocon, et tous les autres avec le l’ourson. Quelques réfléchis ont conservé un peu d’argent pour acheter leur médaille, qu’ils agraferont avec la fierté d’Artaban. Tous rangent leurs chambres et s’activent pour qu’elles soient propres avant le départ : les draps défaits, les housses et les taies en tas pour le lavage. Je sais que nous sommes en hôtellerie et que les enfants ne sont pas forcément tenus de le faire. Mais je trouve qu’il est important de leur apprendre à faire du mieux qu’ils peuvent, sans être dans l’attente de serviteurs. La coopération, c’est un état d’esprit qui doit trouver sa place partout.
Lente descente en autocar. Les enfants découvrent qu’il faisait beau à la station car nous étions au-dessus des nuages. La vallée de Chambéry est encore dans une brume que nous traversons lacet, après lacet, sur la petite route de montagne, en admirant l’habileté et la prudence du chauffeur. A la gare, les enfants s’organisent entre eux pour porter leurs valises, que des voyageurs sympathiques nous aident à monter dans le train. Cette fois, nous avons nos places et chacun peut s’asseoir confortablement. Au moment où nous partons, un soleil lumineux se profile entre les nuages. Un coup de fil nous apprend qu’il neige à Bobigny.
Le train rampe doucement : un incident en gare de Mâcon. Le soir, nous parviendrons Gare de Lyon avec plus d’une heure de retard. Mais le chauffeur de la ville nous a patiemment attendus et les parents, gelés au bord de l’avenue Allende, nous remercient quand même à l’arrivée. Maintenant, il reste à la classe, après les vacances de février qui commencent ce soir, tout le travail consécutif au séjour : légender les photos, préparer l’exposition, revoir les ouvrages documentaires sur l’élevage et la production de lait en montagne (bien des choses qui restaient irréelles et confuses peuvent désormais être comprises et assimilées), décrire la consistance de la neige — poudreuse le matin, collante l’après midi — finir les compte rendus dans les cahiers. Et, pour Nathalie et moi, prendre langue avec les parents de Coumba et le médecin scolaire à son sujet.
La classe verte (ou de neige, ou de mer), c’est quelque chose qui « rapporte » énormément sur le plan pédagogique. Cela commence dès les préparatifs. Dans bien des classes, l’enseignant fait tout, et les enfants consomment ainsi un séjour « prêt à cuire ». Chez nous, ils participent au maximum, en fonction de leur âge, à l’organisation : réservations, courriers, demandes de subventions, vente de calendriers… Du coup, ils apprennent et s’impliquent davantage. Après les observations et comptes rendus du séjour, il y a ensuite, au retour, « l’exploitation » : exposition, visionnage des documentaires, poursuite des expériences réalisées sur place, travail sur les questionnements qui ont émergé. Dans bien des classes, les élèves, sitôt rentrés, reprennent les manuels, comme s’il ne s’était rien passé. Les nôtres poursuivent le programme scolaire à la lumière de ce qu’ils ont vécu et appris, en préparant l’exposition, en la faisant visiter aux classes de l’école, en répondant à leurs questions. Scolaire, ce n’est pas synonyme de pénible ! Mais l’objectif de l’école, ce n’est pas l’école elle-même, c’est ce qu’elle fait apprendre et comprendre. Les classes vertes, de neige, de mer, aident à comprendre des milliers de choses parce que nous nous saisissons de tout ce qui «arrive » pour enseigner.
Il y a quatre ans, alors que nous partions dans l’Allier avec des CE 2, notre train était tombé en panne. La caténaire avait fait un arc avec le pantographe et créé un point de soudure. Deux heures à l’arrêt en pleine voie. Tous les voyageurs gémissaient d’impatience. Pendant ce temps, nos élèves harcelaient de questions les réparateurs et les contrôleurs de la SNCF, qui avaient fini par dessiner pour expliquer comment le pantographe pouvait se déployer, toucher la caténaire chargée de courant, alimenter le moteur électrique… Ils avaient été touchés par la curiosité et l’intérêt des enfants. Nous aussi. Je l’avais vécu comme une preuve de l’amélioration du fonctionnement de notre école.
Point 2016-2017 / Amertume et économies d’échelle
J’avais à l’époque un bel enthousiasme, persuadée qu’une partie de l’avenir des enfants des banlieues pouvait se jouer à l’école, et hors l’école en prenant tout ce qui était à portée comme terrain d’apprentissages. Mais il a fallu déchanter. Dix années ont bien entamé l’espoir du progrès social. On a vécu la période de « recentrage » sur les « apprentissages », comme si la concentration sur le « scolaire » allait résoudre les difficultés. Chacun sait au fond que les apprentissages « scolaires » se posent sur des savoirs construits pas à pas par les familles et la vie sociale de l’enfant. Tout le monde voit bien que les enfants des milieux intellectuels vont au musée, à la mer, ont des maisons de famille à la campagne, sont inscrits à des cours de musique, de chant, de théâtre, et louent des chalets pour le ski. Mais nos enfants des banlieues, eux, devaient seulement être recentrés…
Loin de moi l’idée qu’ils ne doivent pas s’entraîner. Mais il faut que le temps de cet entraînement et celui des expérimentations restent sur le temps scolaire, afin que l’école soit au moins un peu équitable. Il faut donc des budgets pour sortir au musée ou en classe verte, et qu’on arrête de réduire les horaires scolaires des élèves. Le temps de travail des enseignants a diminué au détriment des enfants des milieux populaires, et si la maîtrise du français régresse, c’est d’abord parce que les heures consacrées à son enseignement ne cessent de chuter interminablement. Au nom du recentrage sur les fondamentaux, on a donc supprimé la formation des enseignants, décimé les RASED (Réseaux d’aide et de soutien aux élèves en difficulté), décrié la « pédagogie » et ceux que les polémistes appellent les « pédagogos ». Puis s’est amorcée la lente descente des aides sociales et des services sociaux qui, quoi qu’en disent les discours, ne s’est jamais arrêtée depuis.
Cette année, c’est le CIO (Centre d’accueil et d’orientation) qui ferme . Plus besoin d’orientation : puisque les algorithmes d’Affelnet choisissent le bon établissement, pourquoi laisser les adolescents en parler avec des êtres humains ? Au même moment, des « coachs privés » fleurissent partout… C’est la énième économie d’échelle, comme si les ados n’avaient qu’à « prendre le bus » pour aller dans la ville d’à côté… Ils vont surtout avoir à attendre trois mois pour avoir un rendez-vous qui arrivera trop tard pour leur permettre de s’inscrire à temps dans le logiciel pour postuler dans la filière de leur choix. Car si les enfants des riches attendent d’avoir plus de 20 ans pour choisir vraiment leur métier, les enfants des pauvres sont censés avoir déterminé leur choix dès la 4ème, tout seuls…
Étrangement, tout le monde constate que chaque fois que le service public recule, le « privé » qui se targuait d’être à la fois moins cher et plus efficace, ne l’est pas… Les mutuelles coûtent plus cher aux contribuables que la Sécu, les cliniques privées davantage que les hôpitaux, le 115 qui facture des nuits d’hôtel absurdes en urgence depuis des années sans aucune amélioration de la situation ruine la préfecture bien plus que la construction de HLM ne pesait sur le département, et j’en passe…
Désormais les classes transplantées sont l’apanage des villes les plus riches, et les enfants qui partent en colo sont les plus favorisés. Pour les autres, on a fait des « économies d’échelle »… Il y a toujours des colos de 80 gamins chaque été, mais 10 viennent de Saint-Machin, 10 de Truc-le-Vieux, et une vingtaine d’autres communes de l’Intercommunalité… Donc, la colo de 80 n’emmène que quarante gamins, dans une ville de 50 000 habitants officiels…. Ce qui permet à toutes les villes d’afficher une « offre » de séjour ébouriffante sur le papier, mais avec moins de places disponibles pour les enfants de chacune. Pendant ce temps les colonies privées (stages maths soutien, séjours en Angleterre, séjours sports et musique, etc.) fleurissent à des prix inabordables pour toutes les familles qui n’ont pas l’appui d’héritages et de salaires de cadres supérieurs.
On nous a aussi fait croire à une « réforme des rythmes scolaires » qui devait permettre à tous les enfants d’accéder hors temps scolaire à tout cet entourage… Mais encore une fois, comme toujours, chaque réforme depuis dix ans n’est là que pour cacher des reculs sociaux derrière un fumigène de pédagogie. A Bobigny, aucun « atelier » de qualité. La réforme des rythmes s’est faite au détriment de tous les autres projets, et les ateliers qui existaient autrefois sur le temps périscolaire s’effondrent au profit de dispositifs rassemblant certes tous les enfants, mais sans contenu culturel intéressant. Aucun « séjour » réellement construit. Des animateurs mal rémunérés, peu qualifiés, ne disposant d’aucun matériel doivent « occuper » les enfants dans des conditions médiocres.
Alors, évidemment le résultat n’est pas au rendez-vous. Car pour qu’il y ait des résultats, il faut un projet patiemment construit avec les enfants par des professionnels qualifiés et enthousiastes, disposant de moyens adaptés à leur projet. La chronique précédente, datée d’il y a dix ans, illustre que cela a pu être possible, et donc que notre destin actuel n’est pas gravé dans le marbre.
À suivre…