Du 1er au 3 novembre 2011, à Doha, capitale du Qatar, se tiendra la troisième édition du World Innovation Summit for Education (WISE). A cette occasion sera décerné un prix international de l’éducation d’une valeur de 500 000 dollars. Pour la plupart invités tous frais payés, 1 300 professionnels de l’éducation du monde entier sont attendus à cette manifestation.
Luc Chatel sera présent
Doha 2010, la princesse Mozah (à gauche) en compagnie d'une journaliste
Pour la première fois – comme l’a annoncé le 12 octobre le site Touteduc – un ministre français sera présent à ce sommet en la personne de Luc Chatel, ministre de l’éducation nationale. Jean-Michel Blanquer, directeur général de l’enseignement scolaire, y participera également.
Outre ses deux sponsors (Exxon Mobil et Qatar Petroleum) et son transporteur officiel (Qatar Airlines), cette manifestation compte treize partenaires officiels dont l’Unesco et l’Agence universitaire de la francophonie. Parmi eux figurent sept partenaires « médias », dont deux audiovisuels (Euronews et Al Jazeera) et cinq de presse écrite.
Le Monde en fait partie pour la première fois cette année, en compagnie notamment du Times of India et de l’International Herald Tribune.
Comme les précédentes mais avec plus de force du seul fait de sa répétition d’année en année, cette troisième édition du WISE promeut, toujours sous le dénominateur commun de « l’innovation », une vision positive et pragmatique de l’éducation.
Doha, "zig zag towers"
Il est, cependant, encore trop tôt pour savoir quel sera l’impact intellectuel de la démarche entreprise. Celle-ci – au prix d’un inévitable flou dont la seule évocation contrarie les organisateurs – tente de combiner en une sorte de syncrétisme les différentes conceptions de l’éducation présentes dans le monde… et compatibles avec le « droit à l’éducation » défini par les textes internationaux.
Quelles perspectives?
Alors que signifie au juste ce sommet ? Quelles perspectives dessine-t-il ? En quoi peut-il concerner les enseignants et responsables français ? Quelle mouche a piqué les dirigeants d’un émirat du Golfe persique pour qu’ils s’investissent à fond sur ce terrain ?
Et –autre question qui peut paraître malséante mais que la sincérité des relations oblige à ne pas occulter – en quoi une monarchie absolue, dans une société verrouillée par une religion rigoriste, aurait à l’échelle internationale un message à transmettre en matière d’éducation ?
Les réponses possibles, ou plutôt les pistes de réponse, se situent au croisement des pratiques éducatives, des institutions internationales et des enjeux géopolitiques. Une observation aigüe du WISE 2011, au-delà des parcours obligés et des « points d’impact » décidés d’avance par les organisateurs, permettra sans doute à mes confrères (je n’y serai pas), d’avancer sur ce plan.
Doha, Education city, entrée d'un bâtiment universitaire
Ma présence au WISE 2010 s’est traduite par la publication l’été dernier sur ce blog d’une enquête approfondie, à travers une série de cinq articles sous le titre « A Doha, l’idéologie mondiale de l’éducation ».
Dès l’ouverture de l’édition 2011, cette enquête sera obsolète. En attendant, elle fournit quand même, et ce de manière indifférente aux priorités de la «com», une somme appréciable d’informations, accessibles à travers les liens ci-dessous.
Entre les médias, avec la création en 1996 de la chaîne Al Jazeera et le football, avec notamment l’accueil prévu en 2022 de la Coupe du Monde, le Qatar s’est doté depuis 2009 avec le WISE d’un troisième vecteur de notoriété planétaire : l’investissement dans l’éducation. Sous l’égide de la Qatar Foundation, une organisation dirigée par « Sheikha Moza », épouse de l’émir, la promotion du droit à l’éducation, à commencer par celle des jeunes filles, sert ainsi de porte-drapeau au courant moderniste. Elle contribue aussi à l’inscription croissante du pays dans le concert des nations.
La Qatar Foundation présente l’éducation comme « un chemin vers des solutions qui permettront le développement équitable et durable de notre monde globalisé ». Dans cet esprit, l’une de ses plus spectaculaires réalisations est Education City : les bâtiments au « top » de l’architecture moderne fleurissent dans cet immense espace universitaire prévu pour devenir un pôle d’attraction régional et international. Partout, des slogans y déclinent une ode à la connaissance. Comme les autres démonstrations de modernité, celle-ci reste indissociable d’une célébration permanente des traditions.
Projets d’ONG, initiatives mettant la technologie au service de l’éducation, dispositifs, pratiques, expériences, méthodes… Le WISE agrège une foule de propositions sous le triple signe de l’éclectisme, du pragmatisme et de l’innovation. Loin du spleen occidental, la foi dans le progrès y semble intacte. Dans cette démarche, pédagogues, philosophes et sociologues ne sont pas au premier plan, mais ne sont pas exclus non plus. Le jeu reste ouvert. Et l’ensemble reste placé sous le signe du « droit à l’éducation pour tous », tel qu’il est porté par les institutions internationales.
L’investissement dans l’éducation, du moins avec les droits humains comme cadre de référence, procède d’un état d’esprit pacifique. Y consacrer une manifestation internationale requiert aussi un minimum de respectabilité démocratique. Le régime du Qatar relève actuellement plus de l’absolutisme éclairé que de la démocratie, mais ce qui a été déclenché par ses dirigeants est une transition à l’issue encore incertaine, une sorte de « péréstroïka des sables ». Et le WISE reste crédible parce que le Qatar, à travers Al Jazeera et malgré ses propres limites et ambiguïtés, s’est positionné du côté du « printemps arabe ».
Le manque de visibilité des Français – tout du moins dans l’édition 2010 – a été déploré… par des Français. Mais une autre forme d’implication joue en coulisses un rôle déterminant : le WISE est à la fois conçu et organisé par des « communicants » français. Certains d’entre eux suggèrent qu’il pourrait à terme devenir rentable, à l’instar du Forum économique de Davos, où les inscriptions sont payantes. Ce serait risquer de le restreindre aux représentants du business et des grandes bureaucraties. Pour l’instant, c’est clairement l’exceptionnel pouvoir financier – donc d’invitation et d’hospitalité – des dirigeants du Qatar qui « fait » le WISE.
Ou pourquoi un sommet concurrent, dénommé Education project et organisé à Bahrein, un émirat voisin, a dû être annulé cette année, faute du « minimum démocratique » permettant de se revendiquer des valeurs de l’éducation.
Les petits canaux (de diffusion) font les grands fleuves. L’impression du journal étant bloquée depuis le week-end dernier, je livre ici un article de la rubrique « Disparitions » qui aurait dû sortir dans l’édition datée du 12 octobre.
Dessin paru le 8 novembre 1996 dans Le Monde
Dessinateur, mais plutôt de concepts, de rêves éveillés et d’énigmatiques allégories. Illustrateur, mais plutôt de paradoxes angoissants et autres questions en suspens. Humoriste, mais d’un humour plutôt glaçant. Depuis l’an 2000, sa vue, amenuisée par la maladie, avait progressivement abandonné Jean Gourmelin, qui ne travaillait plus. Mais son œuvre prolifique, notamment pour la presse et l’édition, continuait à travailler pour lui et ses dessins à perdurer dans la conscience graphique de ses contemporains.
La dernière grande exposition de Jean Gourmelin s’est tenue à la Chapelle Saint-Jacques, à Vendôme (Loir-et-Cher), la ville de ses débuts d’artiste, qui lui rendait hommage il y a quelques jours à peine, du 14 au 25 septembre. Comme s’il s’était agi de l’ultime page à noircir avant la délivrance, il n’y aura pas survécu longtemps. Agé de quatre-vingt onze ans, le dessinateur s’est éteint dans la nuit du samedi 8 au dimanche 9 septembre, à Meudon Hauts-de-Seine, dans la maison de retraite qui l’accueillait depuis deux ans.
Né le 23 novembre 1920 à Paris, seul enfant d’une famille modeste, Jean Gourmelin commence à dessiner, encouragé par un professeur, dès l’école primaire. En 1935, sa famille quitte la capitale pour Vendôme, où son père s’installe comme grainetier et où lui-même sera formé aux techniques du papier peint et de la gravure sur bois par le peintre Charles Portel.
Après un retour à Paris à partir de 1940, notamment pour étudier aux Arts décoratifs, il revient en 1945 à Vendôme, où il commence une collaboration de vingt-trois années, en tant que salarié, chez le célèbre verrier Max Ingrand. Sans les signer, Jean Gourmelin dessine alors certains vitraux de la cathédrale de Rouen, des châteaux d’Amboise et de Blois.
Au fil des années, une série de rencontres amicales va peu à peu l’encourager à prendre son envol. D’abord son cousin Claude Serre, également employé de Max Ingrand et qui deviendra lui aussi un célèbre dessinateur de presse. En 1951, le graveur, critique d’art et typographe Maximilien Vox. Puis, en 1961 l’écrivain Jacques Sternberg et, en 1963, Louis Pauwels, fondateur de la revue Planète qui fera connaître ses dessins à un large public. Mais c’est en 1962 que paraît son premier dessin, dans la revue Bizarre, de l’éditeur Eric Losfeld.
Après le brillant succès rencontré par sa première exposition personnelle à la galerie parisienne Le Tournesol, en 1967, il abandonne le vitrail et s’impose enfin comme dessinateur de presse, bientôt couronné par le Grand Prix de l’Humour Noir en 1969. Tout en publiant ses albums et en multipliant les expositions personnelles, il touche au décor de cinéma, à l’affiche, à l’illustration, et va collaborer très longuement, jusqu’à la fin des années 1990, à de nombreux titres, dont Le Point, Le Figaro, Hara-Kiri, Pilote, Elle, Le Monde, Le Monde diplomatique…
Les matières minérales avec leurs aspérités, le vertige du vide et la fuite du temps composent l’univers où il fait surgir et évoluer ses personnages hiératiques, toujours en position instable ou absurde. Un univers souvent comparé, bien que de style graphique différent, avec celui de Roland Topor, son collègue en humour noir.
«Le plus difficile, avait écrit un jour Philippe Soupault, cité dans le catalogue de l’exposition rétrospective que le Centre Georges Pompidou lui a consacrée en 2008, c’est de découvrir où Gourmelin veut nous conduire. On peut se pencher longtemps sur l’œuvre de cet infatigable dessinateur. Le danger, c’est qu’il peut nous entraîner loin, très loin de notre réalité et du quotidien. Ainsi la méditation sur l’œuvre de Gourmelin est un enrichissement».
Luc Cédelle
23 novembre 1920 Naissance à Paris
De 1953 à 1969, collaboration avec le maître verrier Max Ingrand à Vendôme
1969 Grand Prix de l’Humour Noir
1962 Parution de son premier dessin dans la revue Bizarre
Août 2011, Philippe Meirieu interviewé par un journaliste de télévision
Reprenons en accéléré, à la façon de « si vous avez raté les épisodes précédents » et allons-y gaiement: c’est le buzz du moment en éducation…
A l’origine, fut un débat le 13 juillet dernier au festival d’Avignon, dans le cadre du Théâtre des idées, organisé par mon excellent confrère (et compère du regretté Monde de l’Education) Nicolas Truong. Du beau boulot, comme d’habitude, que ce débat intitulé « Peut-on réinventer l’école ? » avec comme invités Marcel Gauchet et Philippe Meirieu. Nicolas connaît les gens qu’il invite, prépare soigneusement les débats et –ô miracle en ces temps de productivisme débridé – il lit leurs livres ! Le résultat est encore écoutable in extenso ici.
Ensuite, fut une double-page dans la rubrique Débats du Monde daté du 2 septembre, intitulée Contre l’idéologie de la compétence, l’éducation doit apprendre à penser, mise en ligne sur le site du journal et toujours consultable ici. Elle reprend évidemment des extraits du débat d’Avignon entre les deux intellectuels et représente une heureuse rupture avec l’attitude jusque-là majoritaire dans la presse, consistant à éviter une thématique jugée trop « compliquée ».
Troisième acte : le site du Café pédagogique s’installe à son tour dans le débat en publiant une tribune signée par les chercheurs en éducation Daniel Andler, Norbert Bottani, Aletta Grisav, Marc Gurgand et Denis Meuret, dans laquelle ils déplorent une « réconciliation des républicains et des pédagogues » et reprochent à Philippe Meirieu un « recentrage ». Appréciant peu le reproche d’opportunisme qui lui est ainsi adressé, l’intéressé réplique aussitôt par une autre tribune sur le même site, intitulée « Qui veut revenir en arrière ? ». Il rappelle notamment ses prises de position antérieures sur le même thème, et revendique la continuité.
Quatrième acte. Le sang toujours bouillant de Jean-Paul Brighelli, le polémiste éradicateur de pédagogues, ne fait qu’un tour : il ne sera pas dit qu’un buzz s’installe sur une question d’éducation où il ne placerait pas son grain de poivre. Dans une tribune publiée par Marianne 2, le site tout en nuances, cela donne « Il faut sauver le soldat Meirieu ». Un texte où l’auteur, faisant mine de venir à la rescousse du pédagogue, exploitant en fait l’opportunité de creuser les contradictions du camp adverse, use comme à son habitude de toutes les nuances de l’invective. Pour les amateurs de dirty polemics, c’est ici.
Cinquième acte ? Sans mentir, il avait devancé tous les autres. Depuis plusieurs mois, je travaille sur un livre d’entretiens poussés (ce n’est pas un fast book comme il s’en produit à la pelle) avec Philippe Meirieu, dans lequel j’ai naturellement abordé ce qui me paraît être « le » débat éducation de la période : « savoirs » ou « compétences ? »
Débat non seulement actuel, mais planétaire et traversant tous les champs de l’éducation, du jardin d’enfants à la formation professionnelle, sans oublier l’université. A tous égards, c’est la partie la plus rude du livre : le sujet est réellement complexe, les positions de Meirieu sont balancées et, selon les moments du raisonnement, peuvent donner l’impression de verser d’un côté ou de l’autre.
Pour compléter les épisodes précédents de l’actuelle polémique et contribuer à nourrir les suivants, je n’ai eu qu’à rajouter quelques questions à un passage déjà existant. Cet extrait que je publie ci-après figure aussi sur le site de Philippe Meirieu. S’agissant d’un texte en travail, il peut différer de quelques virgules ou adjectifs, mais pas plus.
Luc Cédelle
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Des compétences, de la pédagogie et autres bricoles dans l’air du temps…
Philippe Meirieu
Extrait d’un ouvrage à paraître (entretiens avec Luc Cédelle)
Vos récentes positions sur les compétences ont été attaquées par certains de vos amis pédagogues qui y ont vu une sorte de trahison, tandis que vos adversaires, parmi les plus virulents comme Jean-Paul Brighelli, ont volé à votre secours, ou fait mine de le faire, en affirmant qu’ « il faut sauver le soldat Meirieu ». Comment avez-vous vécu une telle situation à front renversé ?
Tristement. Il est toujours difficile d’être considéré comme un traître par certains de ceux et celles avec qui l’on se sent solidaire et défendu par ceux et celles qui, de manière particulièrement condescendante et méprisante, viennent vous féliciter de les avoir ralliés. Mais ma tristesse est tempérée par l’interlocution constructive de philosophes comme Marcel Gauchet avec qui j’ai engagé, ces derniers mois, un dialogue intellectuel particulièrement fécond, loin de tous les anathèmes et les manichéismes.
La situation actuelle dans laquelle je me trouve, sur cette question des compétences, est d’autant plus étrange que c’est un point sur lequel mes analyses ont très peu varié. J’ai toujours dit que la notion de compétence avait deux avantages : d’une part, s’opposer à l’ « idéologie des dons » par son caractère volontariste (les dons, on les a, mais les compétences, on peut les acquérir) et, d’autre part, attirer notre attention sur la question du transfert des connaissances, c’est-à-dire de la possibilité d’utiliser des savoirs en dehors du contexte de leur acquisition.
Mais je me suis aussi toujours méfié de la totémisation des compétences et, a fortiori, de leur hégémonie, pour plusieurs raisons fondamentales. D’abord, parce que le pilotage de l’enseignement ou de la formation par les référentiels de compétences me paraît porter en lui la dérive de l’atomisation des savoirs en une multitude de « comportements observables ». Dès lors, en effet, que l’on veut absolument vérifier l’acquisition des compétences de manière « parfaitement objective », on est amené à découper cette acquisition en unités sur lesquelles aucune hésitation ne sera possible et à propos desquelles on pourra dire sans hésitation « acquis » ou « non acquis ».
A terme, on aboutit à la multiplication à l’infini du couple « objectif / évaluation » : on morcelle les savoirs en unités de plus en plus petites, on annonce les objectifs ainsi attendus, on les explicite plus ou moins, puis, le plus souvent sans autre forme de procès, on passe à l’évaluation. Ces dernières servent alors à construire de superbes classements, quand ce ne sont pas des systèmes de dérivation et des filières d’exclusion. Disparues les situations d’apprentissage ! Disparue la mobilisation autour d’un projet. Disparu le « tâtonnement expérimental » cher à Célestin Freinet. Disparu le travail réflexif et la pensée qui prend le temps d’explorer le monde.
Telle est la dérive béhavioriste – comportementaliste – de l’utilisation des compétences que je vois émerger un peu partout. C’est une dérive qui se prête, évidemment, fort bien à une utilisation « économiste » de la formation initiale et continue : ne plus former chez les personnes que ce qui sera immédiatement utilisable, négociable, mesurable et rétribuable.
Mais c’est aussi une dérive qui cadre parfaitement avec le modèle actuel de l’individualisation : le caddy de supermarché. Voilà, en effet, la forme parfaite de l’individualisation contemporaine en matière d’éducation et de formation : chacun choisit « ce qu’il veut », c’est-à-dire ce qu’il peut « se payer », dans une offre dont la quantité est censée garantir la qualité. Et chacun « est reconnu dans sa différence » : aucun caddy ne correspond à un autre ! C’est là ce qu’on nous propose aujourd’hui sous le nom d’ « individualisation » !
Mais vos amis pédagogues de l’Education nouvelle trouvent quand même quelques qualités à cette notion de « compétence », au point qu’ils vous reprochent de « jeter le bébé avec l’eau du bain » !
Je comprends bien qu’ils soient sensibles à un effort de clarification de l’acte pédagogique : les compétences peuvent efficacement contrecarrer les pédagogies de l’implicite, toujours très sélectives. Travailler au « développement de l’esprit critique » ou à la « transmission des valeurs fondatrices de notre culture » relève de ces finalités généreuses et générales qui peuvent couvrir les pratiques les plus réactionnaires et permettre de s’adonner, avec la meilleure conscience du monde, à la promotion des « héritiers »…
Clarifier ce qu’on attend des élèves est sans doute salutaire pour lester la relation pédagogique et objectiver un peu la nature de la transaction intellectuelle qui s’opère en classe. A ce titre, travailler en équipe à construire ou à améliorer des référentiels de compétence peut relever d’une sorte d’hygiène mentale minimale : ne pas trop se payer de mots, savoir où l’on va et avoir une représentation minimale de ce qu’on veut obtenir… Mais à condition de ne pas confondre le tableau de bord avec le moteur ni de croire que parce qu’on dispose d’une carte on n’a plus à choisir sa direction ou son moyen de locomotion !
Car c’est là que l’idéologie des compétences devient très préoccupante : quand, au lieu de rester un outil parmi d’autres, elle se transforme en théorie de l’apprentissage et en méthode d’enseignement. En effet, les compétences ne s’acquièrent pas « par compétences » : elles s’acquièrent dans des situations qu’il nous faut inventer.
Des situations qu’on ne peut déduire de l’énoncé d’un objectif ou construire en anticipant simplement l’épreuve d’évaluation, comme c’est si souvent le cas. Des situations qu’il faut imaginer, à partir de la culture pédagogique dont on dispose et en se demandant ce que le sujet pourra y trouver comme sens. Des situations qui doivent toujours être élaborées en mettant en présence un ensemble de contraintes (des consignes, des règles) avec un ensemble de ressources (des matériaux, des propositions). Des situations qui doivent articuler des « choses à faire » (des tâches) avec des « choses à découvrir » (des connaissances), des « acquisitions » (observables ici et maintenant) avec des « choses à comprendre » (des modèles à faire fonctionner mentalement et à transférer dans d’autres contextes)…
Car, les compétences doivent toujours, pour ne pas se réduire à une juxtaposition d’habiletés mécaniques, être reliées par une intentionnalité, portées par un sujet qui témoigne ainsi de sa manière d’ « être au monde » (un métier c’est cela aussi), de son « projet » personnel, de sa manière de se construire en entrant dans une culture. C’est pourquoi je distingue, par exemple, d’une part, l’acquisition des compétences scripturales et, d’autre part, le projet d’ « entrer dans l’écrit » : les premières peuvent parfaitement être construites sans que l’élève n’ait, au bout du compte, compris et vécu l’exigence intrinsèque de la communication écrite. Il réussira donc toutes les dictées du monde, mais sans jamais ressentir le besoin d‘écrire une lettre d’amour ni celui de se coltiner l’épreuve d’une démonstration écrite exigeante.
Vous dites que vous avez critiqué depuis longtemps l’hégémonie des compétences, mais vous ne semblez pas avoir été beaucoup entendu du côté des « pédagogues » !
C’est vrai. La critique de l’idéologie des compétences est restée longtemps assez confidentielle. Elle n’intéressait guère les spécialistes de l’éducation et, a fortiori, le grand public. Aujourd’hui, cette critique est devenue un lieu commun. Moins, d’ailleurs, sur le plan pédagogique que je viens d’évoquer, que sur les plans philosophique et politique : Edgar Morin voit dans les compétences une manière de cautionner l’émiettement des savoirs au détriment de la compréhension de la complexité et, Christian Laval, principal auteur de La nouvelle école capitaliste en France, penseur quasi officiel de la FSU, considère l’idéologie de compétences comme un moyen d’organiser la marchandisation de la formation.
Pour la plupart des lecteurs du Monde diplomatique et beaucoup de ceux de Télérama, les compétences sont clairement identifiées aujourd’hui comme une façon de réduire l’éducation des sujets à la fabrication d’individus employables, un moyen de détruire le service public pour faire le lit d’officines privées, une manière de céder à une idéologie ultra libérale incompatible avec le projet républicain d’émancipation.
Je me réjouis plutôt de ce consensus car j’ai été, je crois, parmi les premiers à tenir, sur ce plan, un sévère discours de mise en garde. Dès Apprendre, oui… mais comment, en 1989, je soulignais que la définition des objectifs ne pouvait, en aucun cas, nous exonérer du travail d’invention de situations qui fassent sens pour l’élève, à partir d’hypothèses sur les « projets » capables de le mobiliser. Mon livre Frankenstein pédagogue date de 1996 et dénonce vigoureusement toutes les formes de « fabrication de l’homme par l’homme » sous couvert d’éducation : il fait l’éloge d’une « pédagogie des situations » capable de transmettre « le courage des commencements ».
Je me souviens aussi être intervenu, en 1999, dans le film de Françis Gillery, Le cartable de Big Brother, qui dénonçait l’envahissement de l’éducation et de la formation par l’idéologie des compétences. Cette intervention, pourtant très ferme, est passée inaperçue pour la plupart de mes amis pédagogues et a été soigneusement occultée par ceux qui, à l’époque, voulaient me faire passer pour un dangereux libéral. Mais ce qui était dit là relève aujourd’hui de la vulgate la plus banale chez les « intellectuels de gauche anti-libéraux »… dont beaucoup ont découvert récemment qu’il fallait, pour « être dans le coup », se positionner sur la question !
Au fond, vous devriez plutôt être content aujourd’hui d’être ainsi rejoint, même si cela ne fait pas vraiment plaisir à vos amis pédagogues !
On pourrait se réjouir, en effet, de ces conversions récentes et de leurs succès médiatiques si, malheureusement, la rhétorique de la dénonciation ne l’emportait bien souvent sur l’exigence pédagogique. Et, surtout, si certains écrits n’empestaient littéralement la boursouflure narcissique et la manipulation de la haine pour se sentir exister… Et c’est là que je redeviens évidemment solidaire avec mes « amis pédagogues ».
En effet, j’ai tout lieu de croire que ceux qui se retrouvent à mes côtés et pourfendent aujourd’hui les compétences le font souvent pour d’autres raisons et, surtout, avec d’autres intentions que les miennes. Loin de s’inquiéter de l’écrasement de la notion de « situation d’apprentissage » – issue de Rousseau et de l’Education nouvelle et prise aujourd’hui en tenaille par le couple « objectif / évaluation » -, ils semblent plutôt nostalgiques du modèle transmissif traditionnel… quand ils ne basculent pas dans l’éloge de l’ineffable qui deviendrait la seule parade aux dérives de la marchandisation.
Comme si le retour du modèle clérical et sacramentel de l’enseignement – la transmission du savoir par l’imposition des mains et la conjuration de l’ignorance par l’exorcisme – était la bonne manière de faire pièce à la technocratie béhavioriste. Comme si un vague humanisme anti-capitaliste pouvait servir d’alternative crédible à l’idéologie mondialisée de l’évaluation standardisée des comportements humains en éducation.
Pire encore : je me demande si certains contempteurs des compétences – qui me félicitent de les avoir rejoints sur des positions que je défendais bien avant eux – ne trouvent pas dans cette critique de quoi nourrir, avec un vernis progressiste, leur profond conservatisme.
Je crois que, pour pas mal d’entre eux, leur critique du management formatif libéral cache mal leur nostalgie du « charme discret de la bourgeoisie » et qu’à l’inverse de ce qu’ils proclament, ils concourent au triomphe du béhaviorisme en confondant le refus légitime du dressage avec la promotion de la « preuve par soi » : puisqu’ils ont eux-mêmes réussi dans le modèle clérical transmissif, il n’y a pas de raison pour que les autres ne réussissent pas ! Juste de quoi permettre aux technocrates libéraux d’habiller leurs batteries de compétences d’un vernis de justice sociale !
Décidément, vous semblez coincé entre votre dénonciation de l’idéologie des compétences et la peur du retour à la pédagogie traditionnelle. Est-ce fatalement tout l’un ou tout l’autre ?
Non, heureusement. Je crois que nous pouvons trouver une ligne de passage, pédagogique et politique, entre l’ineffable des « humanités » et les « grilles » de compétences. Il faut reconnaître la nécessité de disposer de tableaux de bord indiquant, tout à la fois, les techniques à acquérir et les œuvres à étudier, les connaissances à maîtriser et les capacités à transférer… Mais sans enfermer les enseignants et les formateurs dans ces tableaux de bord, tout au contraire : en les sollicitant pour qu’ils ressaisissent ces données et travaillent, en équipe, à la mise en oeuvre de situations complexes et mobilisatrices permettant de véritables apprentissages.
Des situations qui, contrairement au dualisme psychotique béhavioriste, laissent le temps de penser : « penser à » ce que l’on doit faire et ce que l’on fait, « penser sur » des œuvres artistiques, scientifiques ou professionnelles qui offrent un moyen d’entrer dans l’intelligibilité du monde, « penser avec » ses maîtres et ses pairs, hors des sentiers battus des référentiels cloisonnés et formatés, en posant la question du sens, dès la petite enfance et jusqu’au plus haut degré de l’université.
Les « ateliers philo » dès l’école primaire, c’est possible ! Des pédagogues y réussissent, montrant par là qu’on peut s’émanciper et émanciper de la technocratie et de l’hégémonie des compétences. Une réflexion transdisciplinaire à l’université, ouverte à la pensée complexe, c’est possible ! Malgré tous les cloisonnements et tous les lobbies, cela existe même déjà ici ou là… et même en sciences de l’éducation !
Il reste, bien sûr, à repenser, alors, l’évaluation, à la dégager de l’obsession des QCM, à la concevoir, de manière inventive, comme une « épreuve » de la volonté et de la pensée, non pas un moyen de sélectionner, mais une manière de « tirer chacun vers le haut » en l’accompagnant dans l’élaboration d’un chef d’œuvre dont il pourra être fier et qui, à l’image de ce que proposaient les Compagnons du Tour de France, permette, par une réalisation concrète exigeante, de réconcilier le « faire » et le « penser ». Voilà, à mes yeux, le chantier pédagogique majeur, loin de la nostalgie sacramentelle et de la fuite en avant technocratique.
Véronique Decker, ma directrice-témoin de mon école-en-Zep-témoin, nous livre ici un nouvel épisode-témoin. Il y est notamment question de la culture de l’artichaut en milieu scolaire, pendant que se préparent les premières REE de l’année (réunions d’équipe éducative) L.C.
Beaucoup de gens, y compris des enseignants, sont persuadés que l’école ne se fait que tous bien assis, bien rangés, bien ordonnés. Il faudrait des enfants toujours silencieux, obéissants, soumis. En réalité, une école, en tout cas celle que je pratique, est une ruche, bruissant de toutes les activités qui permettent d’apprendre.
Il existe en chacun de nous une image d’Epinal de la « belle leçon » écrite au tableau noir, merveille de nostalgie. Mais c’est l’activité réelle qui permet aux enfants d’apprendre et de grandir. C’est en mettant un pied devant l’autre que l’enfant marche (et tombe, et se relève courageusement).
Il faut aussi tomber et se relever pour le vélo, les maths ou l’orthographe. Il faut écrire des milliers de ligne et faire des milliers de « fautes » avant de s’améliorer. A l’université, on peut avoir des cours magistraux lumineux, mais à l’université les élèves ne sont pas des enfants.
Le lundi, en fin d’après midi, depuis plusieurs années, quelques enseignants de notre école regroupent leurs classes pour organiser des « ateliers jardin ». Les grands et les petits se mélangent, grattent, plantent, bricolent des épouvantails, des structures musicales qui bougent au vent, et s’initient à la biologie en se noircissant les ongles dans la terre.
Précision : je n’ai pas dit qu’ils apprennent de la biologie car ils se noircissent les ongles, mais en se noircissant les ongles. Leurs enseignants sont là, près d’eux, et de chaque questionnement est fait leçon véritable.
Nos enfants viennent de la Terre entière, descendent d’un peu toutes les peuplades possibles et imaginables hormis des Gaulois, et n’ont pas, ou pas encore, de « terre » à eux. Ils ne sont pas encore vraiment d’ici et doivent d’abord prendre racine pour prospérer avec nous.
Rien ne vaut le jardinage pour prendre conscience du temps, des saisons, et du fait que le travail produit un résultat. Rien ne vaut les amitiés nouées entre le parfum du romarin, le goût de la menthe sur la langue et la fierté de l’unique artichaut que nous ne mangerons sûrement pas : il est tellement beau.
Entre le territoire de l’école et la ligne de chemin de fer qui le borde, il y a une bande de terre, que nous avons colonisée petit à petit. D’abord, ce sont les jardiniers municipaux qui sont venus retourner quelques carrés. Puis les maîtres s’y sont mis sur le temps de midi, et les carrés sont devenus rectangles. Puis, nous nous sommes agrandis.
Le long de la grille, nous avons aujourd’hui des framboisiers, des capucines fleuries, du romarin, de la sauge, et l’artichaut, roi de l’endroit. Franchement, je n’aurais jamais espéré le voir grandir si haut.
La première année, des voyous étaient venus et avaient tout brisé, même les semis de capucines. Il faut dire que cette bande de terre n’était pas fermée et que tout le monde pouvait y accéder depuis la rue.
Mais maintenant, notre jardin « tient ».
Aujourd’hui, nous avons planté des choux. Passant près de « l’atelier jardin », je lance : « et avec quoi vous les plantez ? » Aucun enfant n’avait fait le lien avec la comptine, qu’ils avaient pourtant tous apprise en maternelle… Comme quoi il ne suffit ni d’enseigner, ni même d’apprendre : il faut aussi pratiquer, et aussi faire le lien…
Il nous faut planter les choux en quinconce. En quoi ? Voilà un mot nouveau expérimenté en direct.
Le maître a rapporté de chez lui du lombricompost, car notre jardin, figurez-vous, est bio : pas d’engrais, pas de désherbant. À l’automne, nous allons acheter un composteur et ramasser les feuilles d’arbres de la cour pour créer nous même notre compost.
Je retourne à mon bureau, car nous avons déjà des Réunions d’équipe éducative (des « REE », ne riez pas) à organiser.
Ces réunions sont destinées à rechercher collectivement des solutions appropriées aux cas des enfants qui n’apprennent pas, pas assez ou pas assez vite. Il en faut pour organiser les orientations dans les classes spécialisées. Il en faut aussi pour, simplement, parler avec les parents dans un cadre plus institutionnel qu’un simple rendez-vous.
Mais avec une seule psychologue pour plusieurs groupes scolaires de plusieurs écoles chacun, et tant de difficultés sociales et humaines, nous manquons de temps et d’expertise pour construire ces réunions de manière efficace.
Nous avons beau, grâce à notre jardin extraordinaire, cultiver bio, nos enfants n’en sont pas moins élevés en batterie et en stabulation, avec des normes de productivité qui nuisent à la qualité de leur enfance.
Une des assertions de ma série de billets de l’été sur le WISE (World Innovation Summit for Education) de Doha (Qatar) se vérifie aujourd’hui dans les faits : l’éducation a bien partie liée, de manière indissoluble, avec la démocratie.
Plus précisément : avec les valeurs de l’éducation, en tout cas telles qu’elles sont portées par les institutions internationales. Ces valeurs restent radicalement impropres à leur exploitation durable par une dictature.
Comme j’en avais pointé la probabilité, le forum concurrent du WISE, organisé au Barhein sous le nom de « Education Project » et dont la troisième édition devait se tenir du 14 au 16 octobre 2011, n’aura pas lieu. L’écrasement dans le sang des protestations du mois de mars, puis les parodies de procès menées ces derniers jours ont rendu sa tenue impossible.
La presse internationale a rendu compte des « procès » des 28 et 29 septembre à Manaa, la capitale : condamnation à mort d’un manifestant accusé d’avoir tué un policier, emprisonnement à perpétuité pour deux leaders de l’opposition, condamnations allant jusqu’à 15 ans de prison contre les médecins et infirmières d’un hôpital qui avaient accueilli et soigné des manifestants.
Vrai visage
Certains aveux, selon les témoignages publiés, ont été obtenus sous la torture. Tel est le vrai visage du régime du Bahrein (Bahrain en anglais). De manière ahurissante, celui-ci avait ordonné, en mars, la destruction du célèbre monument de la Place de la Perle (Pearl Roundabout), à Manaa, qui symbolisait le pays mais avait aussi été le cœur géographique de la contestation.
Le Times du 30 septembre a consacré un éditorial à ces condamnations, sous le titre Outrage in Bahrain. Le quotidien estime que le Pentagone doit se hâter de rechercher une autre base que ce pays pour la 5ème flotte américaine. Il ajoute que les entreprises britanniques qui y sont implantées devraient interroger leur conscience et que les autorités de la Formule 1 devraient annuler le grand prix programmé là-bas en avril prochain.
Sous le titre « A Bahrein, des condamnations sévères déciment l’opposition au pouvoir royal », Le Monde daté du 1er octobre consacre également un long article à cette situation et conclut que « la sortie de crise semble encore lointaine ».
Dans ces conditions, et même sur invitations tous frais payés, un forum international consacré à l’éducation n’a plus aucun sens et ne porte plus aucun effet d’image. Les journalistes, seuls à même d’en assurer la notoriété, soit ne viendraient pas, soit consacreraient prioritairement leur curiosité à décrypter la situation politique… et à rencontrer les opposants !
« Bahrain Education Project will return in 2012 », peut-on lire sur le site officiel du sommet. Une affirmation optimiste : rien ne permet de supposer que la situation sera meilleure dans un an du point de vue des Droits de l’homme, à Bahrein.
Bonne affaire pour le Qatar
En attendant, cette annulation fait évidemment l’affaire du WISE, prévu à Doha du 1er au 3 novembre et pour lequel les organisateurs commencent à faire monter en puissance leur communication, à travers une campagne internationale de clips publicitaires (« Unlock your potential ») sur les plus grands médias audiovisuels mondiaux comme la BBC.
Prétendre que le Qatar serait une démocratie relèverait soit d’une grande naïveté, soit du mensonge délibéré. Mais au moins ses dirigeants multiplient-ils les signes indiquant que leur volonté d’évolution va dans ce sens-là et cultivent-ils ce qu’on pourrait appeler, à défaut de démocratie établie, une « respectabilité démocratique ».
Leur régime n’est cependant pas exempt de violentes ambiguïtés. La plus spectaculaire et la plus gênante réside dans les dérapages antisémites répétés des prêches du théologien d’origine égyptienne Al Qadarawi, une des vedettes de Al Jazeera et dont la notoriété internationale est en grande partie l’œuvre de la chaîne elle-même.
J’avais indiqué, dans mes articles de l’été, que ce théologien avait, dans son émission, donné pour authentique le célèbre faux antisémite des Protocole des sages de Sion. Dans un article intitulé « Les islamistes libyens en embuscade », paru dans Le Figaro du 27 septembre, le journaliste Renaud Girard, évoquant la « connexion qatarienne » cite des propos plus récents tenus lors d’un prêche télévisé en janvier 2009.
(ceci n'est pas un lien vidéo)
Voici l’extrait cité dans son article :
« Tout au long de l’histoire, Allah a imposé aux Juifs des personnes qui les puniraient de leur corruption. Le dernier châtiment a été administré par Hitler. Avec tout ce qu’il leur a fait – et bien qu’ils [les Juifs] aient exagéré les faits -, il a réussi à les remettre à leur place. C’était un châtiment divin. Si Allah veut, la prochaine fois, ce sera par la main des musulmans ! »
Perception optimiste
Voilà qui cadre très mal avec les messages répétés de pluralisme et de tolérance qui émanent du WISE. Selon les analyses, certains estimeront qu’il y a double jeu de la part des autorités du Qatar et d’autres qu’il s’agit de deux tendances, de deux camps opposés au sein de cette société comme au sein du monde arabe.
Dans cette perception « optimiste » (et qui a ma préférence), l’attitude démocratiquement pertinente ne peut consister qu’à appuyer les efforts des modernistes. En connaissance de cause, c’est-à-dire en sachant que leurs adversaires restent présents, actifs, puissants.
La réalité du Qatar reste prise dans cette concurrence entre, d’un côté, ceux qui intègrent réellement les valeurs universelles dans lesquelles s’inscrit le WISE et de l’autre côté, certaines forces qui n’ont pas la moindre intention d’y adhérer.
Cet entre-deux, et l’hypothèse de sa conclusion positive en faveur des Droits de l’homme, permettent, au Qatar, le succès d’une manifestation internationale comme le Wise. Au Bahrein, qui semblait si fréquentable il y a seulement un an, il n’y a plus d’entre-deux : juste un despotisme rétrograde et sanglant qu’aucune campagne de communication ne peut plus habiller.
Sixième épisode de notre exploration en territoire scolaire intense, en compagnie de notre guide, Véronique Decker, directrice d’école à Bobigny (Seine St-Denis). Cette fois, le guide était en grève, mais écrivait quand même. L.C.
La grève de 24 heures fait partie de nos rituels professionnels. J’ai été très surprise d’apprendre dans un livre sur l’histoire des luttes des instituteurs (Robert Hirsch : Instituteurs et institutrices syndicalistes (1944-1967) Editions Syllepse), que ces derniers, avant la Deuxième guerre mondiale, ne faisaient jamais grève, de peur de pénaliser les enfants.
Désormais, impossible de négocier quoi que ce soit sans abandonner les enfants à des jours longs et tristes comme un jour sans école et sans parents.
Pendant des années, on a fait grève comme cela – une journée de temps en temps, pour juste montrer notre force et notre unité – et cela suffisait à préserver l’essentiel. Du moins c’est l’impression que nous avions. Nous n’avions pas forcément ni clairement conscience des changements, progressifs mais réels.
De toute ma carrière, je n’ai connu que trois mouvements durables : en 1984, en 1998 et en 2003.
En 1984, c’était contre le projet de « maitres directeurs », c’est-à-dire l’idée que les directeurs deviendraient des supérieurs hiérarchiques comme les principaux et proviseurs. Cette grève-là fut gagnante : nous sommes restés des enseignants, travaillant avec des pairs avec une véritable liberté de parole et d’action.
En 1998, c’était pour défendre l’école publique en Seine Saint Denis. Une drôle de grève, gagnante aussi. Même les syndicats peinaient à croire à une telle victoire et acceptaient qui 30 postes, qui 300 postes, alors que les grévistes et les parents déchaînés sont rentrés avec une victoire de 3000 postes supplémentaires pour le département au titre d’un « plan de rattrapage ».
En 2003, nous avons fait grève avec l’ensemble des entreprises de la ville pour défendre les retraites et ce fut le premier mouvement d’envergure conclu sur une défaite, accompagnée de lourdes pertes financières qui ont plombé le moral de ses participants.
Plus question, après cela, de se lancer dans un grand mouvement. Mais en même temps, comme les grèves de 24 heures ne permettent pas de gagner quoi que ce soit, nous sommes dans la quadrature du cercle.
Nous avons assisté depuis, impuissants et atones, à la dégradation dramatique du service public. Nous avons encaissé humiliation sur humiliation sur le « niveau » qui baisse, les « méthodes de lecture », acceptant que des zigotos viennent nous apprendre notre métier en se pavanant à la télévision.
Ce qui caractérise l’école, c’est que tout le monde prétend savoir ce qu’il faut faire et comment tout irait mieux.
On imagine mal les chirurgiens ou les plombiers se faire donner des leçons de suture ou de soudure par des inconnus incompétents, mais nous, c’est ce que nous devons supporter avec patience. Non seulement les injonctions idiotes, mais aussi les changements de programmes, d’organisation, de structure qui donnent le mal de mer.
Parallèlement, les enfants ont perdu du temps scolaire avec la suppression du samedi matin, les écoles ont perdu l’aide des enseignants spécialisés et la formation au métier a été quasiment supprimée.
Je ne vais pas redire tout ce que tous les syndicats et tous les pédagogues ont dit, mais « l’enfumage » a été total. Chacun admet aujourd’hui que l’école publique est atteinte et que la qualité de l’enseignement baisse. La colère est là. Intacte, même accompagnée du ras-le-bol de défendre l’école sans les jeunes et leurs parents, pourtant premiers concernés.
Notre école Marie-Curie a donc été fermée. Titulaires ou remplaçants, tous les enseignants ont perdu une journée de salaire pour montrer leur mécontentement. La plupart des syndicats en profiteront pour proposer, comme unique perspective, de voter pour eux aux élections professionnelles qui –cela tombe bien – se profilent courant octobre.
Comme d’habitude, j’ai participé à cette grève, sans aucune illusion, parfaitement consciente qu’elle ne permettra pas de faire reculer le gouvernement décidé à briser les reins de la fonction publique et de ses avantages sociaux.
Mais je ne peux pas m’empêcher de penser que cette fois, peut-être… l’idée d’aller plus loin, de reprendre le chemin des luttes qui permettent de gagner, pourrait faire bouger les lignes.
Cinquième billet hébergé ici de Véronique Decker, directrice d’école à Bobigny. Où l’on voit que ses tribulations ne relèvent pas de l’exception. L.C.
Les directeurs et directrices d’école de Bobigny appartiennent à différents courants de pensée, différents syndicats professionnels, mais se retrouvent presque tous ensemble aux réunions de « l’amicale laïque des directeurs et directrices d’école de Bobigny ».
Cette association, créée depuis des temps presque immémoriaux, permet de gérer nos relations avec la mairie et l’Inspection de manière plus collégiale, d’autant que parfois les divergences et les accords ne recoupent pas toujours les étiquettes pré-établies.
L’adhésion est modique : quelques euros, destinés à renouveler l’apéritif, car les réunions ayant lieu le soir après l’étude, donc vers 18h30, c’est juste l’heure pour boire un coup, juste un, car tous nous tenons à conserver notre permis de conduire….
Réunion de ce soir : on parle d’abord et avant tout des assistants. Tous les directeurs et directrices pataugent sans aide, et il n’est pas question pour nous de poursuivre dans ces conditions. Donc, étant donné que des appels syndicaux sont également lancés en ce sens, l’amicale organise la prochaine « grève des directeurs ». Nous l’avions déjà faite il ya quelques années, (en tout cas, nous, les anciens), justement pour avoir de l’aide dans toutes les écoles.
Eh bien, c’est reparti…
Nous sommes tous désolés pour la nouvelle inspectrice, qui vient juste d’arriver. Mais nous n’irons plus aux réunions, nous ne rendrons plus de courrier, nous ne communiquerons plus que sur le plan pédagogique, pour ne pas pénaliser les élèves ni les collègues. Et du coup, ceux qui remplissaient Base élèves ne le rempliront plus.
Nous avons besoin de nos assistants.
Aujourd’hui, dans mon école, pendant la moitié de la journée, il n’y avait plus personne au bureau, personne pour répondre au téléphone, quand on sait que la majorité des familles ont des difficultés à mettre un mot dans les cahiers de correspondance…
J’ai dû aller déposer des courriers pour le médecin scolaire. Lui-même est au bord du gouffre, car c’est l’unique médecin scolaire de la ville : nous avons trois postes, mais deux ne sont pas pourvus, alors que la ville compte 27 écoles, 4 collèges et 3 lycées, le tout contenant quelques soucis médicaux et sociaux qui occuperaient facilement 5 médecins à temps plein.
Le médecin m’a demandé d’appeler les services sociaux de la ville au sujet du dossier déposé… mais lesdits services ne répondaient pas (ils ont besoin de temps pour traiter les dossiers et n’ont pas quatre bras).
Dans toutes les écoles, des problèmes insolubles
Bref, dans toutes les écoles, l’absence des assistants pose des problèmes insolubles. L’an passé, j’aurais envoyé un assistant porter le courrier d’un coup de vélo au médecin, et j’aurais eu quelqu’un au bureau pour répondre au téléphone pendant que j’étais partie au bureau des assistantes sociales.
Partout, on nous dit que c’est la faute à la LOLF, ou la faute à la RGPP. Mais derrière ces sigles à 4 lettres dont je ne maîtrise pas bien les contenus, il y a des décisions qui ruinent notre action et notre moral.
L’amicale nous permet de nous remonter le moral. Qui a reçu la livraison de papier ? Pas toi, ni toi non plus ? Ouf, donc mon école n’a pas été oubliée… Et pourquoi les livres ne sont-ils pas arrivés ? Un camion aurait été attaqué (pauvres voleurs mal renseignés : seulement des manuels scolaires, quelle poisse!), et la livraison serait en cours pour la semaine prochaine, mais cette fois avec un vigile pour accompagner le chauffeur.
Et les couches ? Une directrice de maternelle a reçu des parents pour refuser un enfant qui défèque sur lui et qu’ils envoyaient à l’école avec des couches. Les parents se plaignent à l’Inspection. Quelle décision sera prise ? Qui connaît les textes ? Rien n’est bien précis. Il faut sans doute s’adapter lorsque les enfants sont handicapés, mais un enfant « ordinaire »? Comment faire, surtout lorsque les absences des ATSEM (agent territorial spécialisé d’école maternelle) ne sont pas remplacées?
Les jeunes directeurs et directrices, nouvellement nommés, sont déjà écrasés sous le poids des difficultés et l’amicale est particulièrement amicale avec eux. Nous ne sommes pas un syndicat, nous ne sommes pas un « lobby » qui défend des intérêts propres. L’amicale n’intervient pas pour obtenir davantage pour les directeurs ou les directrices. Ce que nous réclamons, c’est pour les écoles, c’est pour les enfants, c’est pour défendre une qualité de vie et de travail pour les équipes enseignantes. Lorsque nous revendiquons pour nous, nous le faisons dans le cadre syndical.
Face à une information publiée par une agence de presse, tout journaliste se demande quelle « valeur ajoutée » il est en mesure d’y apporter. La lecture des dépêches « brutes » – mais souvent déjà expertes et très travaillées – a longtemps été le privilège des professionnels. Le foisonnement des sites Internet et la nécessité de les pourvoir en contenus font que le grand public a désormais accès à ces dépêches, reproduites de site en site avec seulement de légères variations de titrage et d’habillage graphique ou iconographique.
Dans la blogosphère, la reprise pure et simple d’une dépêche est un geste plus rare, le réflexe du blogueur étant soit de se lancer d’emblée dans le commentaire, soit d’intégrer l’information reçue au matériau à partir duquel il élabore un billet original. Il existe pourtant des cas où vouloir « ajouter » quoi que ce soit semble d’une vanité absolue : l’information vaut pour elle-même. Elle est complète, percutante, simple. Elle peut même avoir dans sa sobriété première une valeur sidérante que trop d’apprêt risquerait d’altérer.
Seule une mise en scène minimaliste peut convenir à ce type d’information. C’est pourquoi, à titre tout à fait exceptionnel et pour la première fois depuis l’existence de ce blog, je reproduis ci-dessous une dépêche de l’AFP. C’est une modeste contribution à sa circulation, déjà bien entamée sur les sites Internet, et qui pourrait déclencher de multiples réactions, notamment auprès des organisations étudiantes et lycéennes.
L.C.
L’UMP veut que chaque Français fasse « allégeance aux armes »
De Frédéric DUMOULIN (AFP) –
PARIS — En pleine élaboration de son projet pour 2012, l’UMP a repris mardi ses réunions thématiques avec une convention sur la défense, proposant d’imposer à tout jeune Français un serment d’ « allégeance aux armes », ce qui a aussitôt été qualifié d’ « électoraliste » par la gauche.
S’appuyant sur le succès libyen de Nicolas Sarkozy, le parti majoritaire a mis en garde, à sept mois de la présidentielle, contre une victoire de la « coalition » PS-écologistes, accusée de vouloir faire du budget de la défense une simple « variable d’ajustement », synonyme « d’affaiblissement de la France ».
« Je suis très inquiet. Les socialistes parlent plus aux Verts, qui veulent supprimer les cérémonies du 14 juillet, qu’aux Français. Jusqu’où iront-ils? Si on baisse la garde, c’est alors la sécurité des Français qui sera menacée », a affirmé le secrétaire général de l’UMP, Jean-François Copé.
« On a bien vu sous Jospin que le budget du ministère de la Défense a été tailladé au bénéfice des budgets sociaux », a-t-il accusé. « En 2012, la gauche sacrifierait la défense. Nous, nous ne la sacrifierons pas », a renchéri Hervé Mariton, conseiller politique de l’UMP chargé des questions de défense.
Parmi les 29 propositions de l’UMP, destinées à alimenter le programme du futur candidat Sarkozy – « sans engager le président de la République », a tenu à préciser M. Copé-, figure « l’allégeance aux armes de la France » sous forme d’un serment, comme aux Etats-Unis.
A la sortie de la convention, le ministre de la Défense Gérard Longuet s’est dit « un petit peu » gêné. « L’idée est bonne, mais il faut travailler la sémantique », a-t-il déclaré à des journalistes, tandis que son collègue Bruno Le Maire, chargé de l’élaboration du projet de l’UMP pour 2012, bottait en touche.
Pour le PS, le député Bernard Cazeneuve a aussitôt dénoncé une proposition « exclusivement électoraliste », « en forme de clin d’œil au Front national ».
La campagne présidentielle de l’UMP « s’apparente désormais à une gigantesque chasse à l’électeur FN », a renchéri le NPA.
Cette « allégeance » solennelle, qui interviendrait lors de la journée d’appel à la défense ou au moment de l’acquisition de la nationalité française, concernerait aussi bien les femmes que les hommes. L’intéressé promettrait de combattre du côté de la France en cas de conflit armé.
Quid des binationaux? « C’est une forme de réponse au débat sur la nationalité multiple. En devenant française, toute personne dirait que son engagement va à l’armée française » et non pas à celle du pays de son autre nationalité, a précisé à l’AFP M. Mariton, qui y voit une « proposition de cohésion nationale ».
« Ce serait une bonne chose que ce moment solennel soit obligatoire (…) Nous faisons nôtre cette célèbre formule de John Kennedy, qui invitait à nous demander ce que nous pouvions faire pour le pays. Cela s’inscrit dans les droits et devoirs de chacun », a estimé M. Copé.
La présidente du FN, Marine Le Pen, a réagi ironiquement: « Encore un serment… l’américanisation, qu’est-ce qu’on aime ça chez Sarkozy… Ils vont bientôt nous sortir la Bible pour qu’on fasse le serment dessus ? ». Selon elle, « s’il y a une réflexion à mener, c’est sur l’existence d’un service national ».
A l’UMP, on se félicitait mardi soir de la polémique autour de cette mesure. « On ne pensait pas que la gauche allait tomber dans le piège de critiquer cette proposition », indiquait-on.
Le parti présidentiel propose en outre d’inscrire sur les monuments aux morts de leurs communes les noms des soldats tués en opération (Afghanistan…) et de renforcer la commémoration du 11 novembre en en faisant une « journée nationale de la mémoire et du souvenir » pour tous les « Morts pour la France ».
Elle prépare un article sur la fermeture de classe qui a été décidée dans notre école. C'est vous qui l'avez prévenue?
Connaissez-vous Plus belle la vie ? PBLV pour les intimes. Ce n’est certes pas un truc d’intellectuels, mais le sociologue Bernard Lahire, dans La Culture des individus, Dissonances culturelles et distinction de soi (La Découverte, 2004) a très bien démontré que le voisinage entre des éléments de culture « légitime » et de culture « triviale » était un phénomène des plus banals et qu’une majorité d’individus présente de ce point de vue « des profils dissonants ».
En très résumé, on peut avoir un doctorat de philo et se passionner pour le PMU… ou banalement être un spectateur de Plus belle la vie, sur France 3, aujourd’hui dans sa huitième saison. Un feuilleton qui a eu les honneurs du Monde Diplomatiquedans un article où il est relevé qu’il aborde beaucoup de sujets sensibles « en évitant bien souvent la facilité, le racolage et la posture du donneur de leçons ».
Entre 5 et 6 millions de spectateurs chaque jour
Donc, vous connaissez peut-être. Cela n’aurait rien d’étonnant, vu l’ampleur du succès d’audience : Plus belle la vie affiche plus de 20% de part de marché auprès de l’ensemble du public, entre cinq et six millions de spectateurs chaque soir à 20 heures 10, au point de gêner les JT de TF1 et France 2.
Une arme de diffusion massive, donc. Et le premier feuilleton français « sociétal », , n’hésitant pas à aborder des sujets au centre de l’actualité : sans-papiers, homoparentalité, racisme, couples mixtes, gaz de schiste et… suppressions de postes dans l’Education nationale.
Ces dernières semaines, les oreilles de Luc Chatel et de ses conseillers ont dû chauffer. Elles vont chauffer encore si, comme c’est probable, ce sujet revient parmi les intrigues simultanées dont la trame de ce feuilleton est formée.
« Je maintiens que la fermeture de cette classe est un scandale »
Un des personnages féminins, Blanche Narci, est institutrice. Et voilà le genre de dialogue que l’on pouvait suivre dans un épisode récent, celui du vendredi 9 septembre :
–Mme Marci ?
– Oui ?
-Je viens de recevoir un appel d’une certaine Ninon Chaumette. Elle est journaliste à la Dépêche marseillaise.
-Oui, je vois très bien qui c’est…
-Elle prépare un article sur la fermeture de classe qui a été décidée dans notre école.
-Et alors ?
-Elle a mentionné votre nom. C’est vous qui l’avez prévenue ?
-Ah, pas du tout ! De toute façon, la fermeture de cette classe n’est un secret pour personne. Elle a très bien pu l’apprendre par l’Inspection académique elle-même ou par des parents d’élèves…
-C’est vrai. Mais comme elle vous a cité nommément, j’ai pensé que cela venait de vous…
-Je maintiens que la fermeture de cette classe est un scandale, mais je n’ai pas prévenu la presse pour autant.
-Non, parce que je vous rappelle qu’en tant que fonctionnaire, vous êtes soumise à un certain devoir de réserve, quand même. Vous le savez ?
-Oui
-Tant mieux !
-Je n’ai rien à me reprocher, Mme Ménard.
-Je l’espère bien pour vous, Mme Marci.
Je n'ai rien à me reprocher, Mme MénardJe l'espère bien pour vous, Mme Marci!
Le dialogue présente à tort la directrice comme une supérieure hiérarchique (ce n’est pas le cas dans l’Education nationale), et le rappel au devoir de réserve serait plus vraisemblable dans la bouche de l’inspectrice de secteur ou plus encore dans celle d’un représentant de l’inspection académique.
Néanmoins le décor est planté. Dans une scène suivante du même épisode, le thème est repris par un autre dialogue, cette fois entre l’institutrice et la journaliste.
« Les conditions d’enseignement se dégradent d’année en année »
-Je crois savoir que Nathan t’a parlé de la fermeture de la classe dans mon école…
-Oui.
-Bon je vous avoue que ce n’est pas le sujet du siècle pour moi, mais je pense que ça intéressera les gens du quartier.
-Je préfèrerais que tu n’écrives pas d’article sur ce sujet.
-Pourquoi ?
-Parce qu’on a une nouvelle directrice, j’ai l’impression qu’elle m’a un peu dans le collimateur et je ne voudrais pas attirer l’attention sur moi dès le début de l’année.
-C’est bizarre.
-Quoi donc ?
-Ben, de vous taire quand vous avez quelque chose à dire. Moi je pense que les gens ont le droit de savoir, non ?
-Ah, c’est sûr que les conditions d’enseignement se dégradent d’année en année et… c’est pas normal, hein.
-Donc, c’est bien si j’écris ce papier. Et c’est bien si vous témoignez. Si vous voulez, je ne cite pas votre nom ?
-On saura forcément que ça vient de moi !
-Et alors ? C’est grave ?
-Non… T’as raison. Je ne peux pas me taire. Et puis le résultat de ces classes surchargées ou à double niveau, c’est plus d’échec scolaire. Il faut le dire.
-On y va ?
-Allez !
Oui, « allez ! ». Luc Chatel a beau continuer à surfer avec talent sur ses multiples et inventives opérations de communication, il subit, du point de vue de l’opinion publique, une rentrée calamiteuse. Quoiqu’il fasse le sujet de la rentrée reste les suppressions de postes et ces suppressions s’affirment comme l’axe central de toute la politique suivie depuis mai 2007 en éducation.
La contestation de cette politique a aujourd’hui totalement débordé du terrain syndical, et s’installe comme un lieu commun contre lequel les argumentations ministérielles sont de peu d’effet.
L’idée d’un néfaste affaiblissement de l’école est renforcée par différentes polémiques (Jack Lang a ouvert le bal dès le 15 août) et par des annonces liées au début de campagne électorale (voir l’article de Gérard Courtois, du Monde, sur François Hollande se prononçant pour rétablir les postes supprimés).
Elle l’est aussi indirectement mais fortement par des rapports d’experts (la dernière livraison de Regards sur l’éducation, de l’OCDE, puis le «projet d’avis» du Conseil économique, social et environnemental sur «les inégalités à l’école» ). Sans oublier des publications exceptionnelles comme le hors-série de Charlie-Hebdo, intitulé « Qui veut la peau de l’école? ».
Bref, ça tombe dru. Non seulement au Café du Commerce mais aussi, désormais, au Bar du Mistral, lieu central du feuilleton télé le plus populaire jamais diffusé en France.
Un défi quotidien en forme de grilles, de portes, de règles de surveillance, d’assistantes qui continuent de manquer et, finalement, une histoire de barrières métalliques « sauvages » et néanmoins nécessaires. Quatrième et irrésistible épisode, encore provisoirement hébergé ici, de la vraie vie d’une vraie directrice d’une vraie école… L.C.
Déjà, une semaine de passée et –qu’on me pardonne de voir les choses sous cet angle personnel – ce dimanche 11 septembre, je suis fatiguée comme de trois mois. Chaque jour, je suis arrivée au travail vers 8 h du matin, et j’en suis ressortie vers 20 h le soir.
Sans assistante de direction, j’ai à faire le travail de deux personnes, et sans les assistants de vie scolaire, toutes les paperasseries n’avancent pas.
Beaucoup de parents peinent à remplir les papiers de rentrée. Il faut tout vérifier, rendre, demander ou redemander le numéro d’appartement qui a été oublié, le portable de la nourrice, voire la signature au bas de l’indispensable autorisation d’hospitalisation en cas d’urgence.
Chaque année et pour chaque élève un dossier doit être rempli, sur du papier autocopiant (une fiche pour la maîtresse, une pour la directrice et une pour la mairie). Cela permet de remettre à jour le fichier, car souvent les adresses et les numéros de téléphone changent…
Il faut ensuite tout ranger dans des classeurs, mais après avoir vérifié qu’il ne manque aucun élément important. Par exemple, si l’autorisation d’hospitalisation n’a pas été signée et si l’enfant se blesse, l’hôpital doit attendre les parents…
Deux jours sur quatre, je dois aussi assumer seule la « grille ».
A la mode des années 1970
Mon école est dans un « groupe scolaire » comme il était à la mode d’en construire dans les années 70. En l’occurrence, c’est le « groupe scolaire Karl Marx », indice peu discret que nous ne sommes dans une banlieue d’une certaine tradition politique.
Deux écoles élémentaires et une grosse maternelle se partagent un même territoire, mais ce qui est spécial chez nous c’est que nous avons des entrées indépendantes et sur des bords opposés. D’autre part, les deux élémentaires ont fini par faire une seule école, ce qui me fait aujourd’hui directrice de deux bâtiments immenses de dix classes chacun.
Le directeur de la maternelle, qui également a perdu son assistante, n’a plus personne pour « faire la grille » : l’activité consiste à rester à la grille de l’école à 8h 20, à 11 h 20, à 13h 30, à 16 h 30 et à 18 h, bref chaque fois que les enfants rentrent ou sortent.
Il lui faut veiller à ce qu’aucun enfant n’échappe à la vigilance des instits ou des parents, et fermer la grille à l’heure, c’est-à-dire au bout de dix à quinze minutes, tout en laissant sortir les parents qui se sont attardés dans les lieux, mais en évitant que d’autres, plus retardataires, en profitent pour entrer.
C’est technique : quand la porte reste ouverte pour permettre aux parents de ressortir, il y en a qui entrent en retard, puis laissent eux même la porte ouverte au moment où ils ressortent. S’il n’y a personne pour surveiller, à ce moment-là d’autres retardataires entrent….et ainsi de suite. Et c’est comme cela qu’on se retrouve avec la grille restée grande ouverte et des élèves qui batifolent un peu partout, dans l’enceinte de l’école ou en dehors.
Moi aussi, j’aurais vraiment besoin de quelqu’un pour la grille de l’école primaire. Déjà, chaque année, il y a des gens qui entrent en moto, ou bien habillés en niqab, ou qui partent se promener dans l’école en passant par la cantine, et autres fantaisies… Ou encore des élèves qui ressortent pour acheter quelques bonbons à la boulangerie d’à côté…
Le don d’ubiquité
Rien de grave mais, n’ayant nul don d’ubiquité, je ne peux pas surveiller simultanément l’entrée de l’école (du bâtiment) et l’entrée à la grille. Ma priorité est d’être à l’entrée du bâtiment car chaque matin, il y a des gens qui me demandent des informations, des papiers, des documents divers et variés. Si je suis à la grille, je dois à chaque fois courir au bureau.
De plus, quand je suis à l’entrée du bâtiment, je peux avoir un œil sur le préau, haut lieu de courses-poursuites ou autres bêtises s’il n’y a pas d’adulte en vue…
Le souci, le gros souci que nous avons est que pour un groupe scolaire d’environ 500 élèves et 40 adultes (agents, animateurs, enseignants…), il n’y a qu’une seule gardienne qui, de plus gère la loge, c’est-à-dire le standard téléphonique qui dessert l’ensemble des lignes.
Et la gardienne a interdiction d’être à l’entrée si le directeur n’y est pas. On pourrait se dire que, logiquement, ce devrait être l’inverse : l’obligation de se tenir à l’entrée si personne d’autre ne s’y trouve…
Mais non. L’important aujourd’hui n’est ni la logique ni le bien des enfants. L’important est la protection juridique des élus : si le directeur (ou, dans le cas de l’école élémentaire, la directrice) est là, c’est lui (ou elle, c’est-à-dire moi) qui est juridiquement responsable si un enfant s’échappe. Tandis que s’il s’agit d’un agent municipal, la responsabilité de l’élu est engagée. Voilà un exemple de contrainte intéressante. A moins que ce ne soit un exemple intéressant de contrainte.
Vigipirate pour du beurre
Et voilà a quoi nous passons une partie appréciable de nos journées : à tenter d’organiser l’inorganisable, à surveiller deux grilles séparées par une centaine de mètres de bâtiments avec une seule personne, qui, par souci d’égalité, surveillera deux jours ici et deux jours là.
Et quid de Vigipirate ? Vigipirate reste en vigueur partout mais, chez nous, compte pour du beurre… C’est ce que vient de découvrir le nouveau directeur de la maternelle. Un véhicule étant garé devant la grille d’entrée de son école, il a bêtement appelé la police pour le faire enlever !
Rien à faire. Ici, la police est comme nous : sans matériel en état, sans personnel disponible. Personne n’est venu. Nous (les vieux directeurs) cela fait longtemps qu’on n’appelle plus…
D’ailleurs, je dois avouer un grand forfait : pour empêcher les voitures de se garer devant l’école et créer un obstacle difficile à enlever, j’ai fini par aller voler des barrières de chantier que j’ai attachées avec des rilsans (colliers de fixation plastique, c’est une marque déposée), offerts par une relation de la gardienne.
Je l’ai fait il y a deux ans, dans un moment de colère. Une locataire des logements de fonction de l’école venait de subir une violente agression un soir en rentrant chez elle par des voyous qui s’étaient cachés derrière un camion. Ils l’ont frappée, lui ont volé les clés de sa voiture et sa voiture. Elle a eu très peur, n’a jamais pu revenir habiter dans son logement de fonction, et a finalement déménagé.
Ce camion, stationné illégalement devant l’école, je l’avais signalé déjà plusieurs fois à la police, car il semblait volé. Et de toute façon, il est interdit de se garer dans l’impasse qui mène à l’école.
Apprenant les faits, j’ai demandé des barrières, comme dans toutes les écoles pour empêcher les voitures de se garer. « Impossible », m’a-t-on répondu, car « les pompiers ne veulent pas ».
Aussitôt, je contacte les pompiers : ils m’affirment que ce n’est pas vrai et qu’ils n’ont rien dit de tel. « Impossible » me dit-on à nouveau, car c’est la police qui refuse. Je me déplace auprès de la police : même réponse que les pompiers…
A la fin, lasse de chercher qui refusait vraiment et profitant du fait que tout le quartier est en travaux – l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) est chez nous en pleine action – j’ai trouvé plus simple d’aller chercher moi même les barrières et de les poser.
Dans le métier de directrice, ici, ce n’est pas tous les jours qu’on fait de la pédagogie…