Une fois n’est pas coutume, je propose une devinette. Les quelques lignes ci-dessous sont extraites d’un livre fort intéressant et fort honnête, que j’ai commencé à lire et sur lequel je reviendrai longuement une fois cette lecture terminée. Qui en est l’auteur ? Ne pouvant écrire à l’envers comme dans les jeux proposés par la presse, je donnerai donc la réponse ultérieurement et à l’endroit.L.C.
Voici l’extrait :
Tension fondamentale de l’enseignement, le temps des enseignants n’est pas celui des élèves. De là sans doute cette donnée majeure de la vie scolaire : le sentiment de dégradation. Pour les professeurs, dont la vie s’inscrit dans ce temps cyclique, le temps linéaire des élèves est en effet angoissant : année après année les élèves se succèdent, mais gardent un âge immuable ; dans sa classe, le professeur les voir passer, mais lui vieillit ! Le refoulement de cette expérience singulière en amène plus d’un à projeter ce lent déclin sur ses élèves, en dénonçant leur perpétuelle (et improbable) baisse de niveau. En fait, s’il est une chose qui se « dégrade » dans l’espace clos de la classe, c’est bien le professeur lui-même !
Ironie du sort… La première pensée qui m’est venue à l’esprit lorsque j’ai décidé de donner mon accord à la proposition de nouvelle affectation au sein du Monde qui m’était faite, ma première pensée, donc, a été une réminiscence d’Alain Finkielkraut.
Celui qui m’a si souvent horrifié – mais toujours intéressé et parfois intimidé – par ses prises de position sur l’éducation aime répéter que notre société est plus faite de morts que de vivants.
Conception patrimoniale
Du moins est-ce ainsi que je m’en souvenais : un propos qui m’avait marqué plus que d’autres, sans doute au détour d’une interview. Un argument au service d’une conception de la culture trop patrimoniale pour que je puisse la partager, mais un argument de poids.
Un argument dont cet auteur, vérification faite, n’est d’ailleurs pas l’inventeur. Mais il ne l’a jamais fait croire, c’est mon souvenir qui était imparfait. Car, loin de s’adonner à « l’intertextualité » – nouvelle appellation du plagiat sans scrupules – Finkielkraut a l’habitude, à ce sujet, de citer sa source : Auguste Comte.
Et la citation complète pourrait être la suivante (je dois employer ici le conditionnel, car je l’ai trouvée lors d’une première recherche sur le Web… et je n’ai pu la retrouver par la suite) :
« L’humanité est cet être immense et éternel qui se compose beaucoup plus de morts que de vivants ».
Passons sur l’être « immense et éternel ». Immense, plus que jamais. Eternel, voilà qui est devenu très discutable. C’est sans doute ce qu’on pensait naïvement à l’époque d’Auguste Comte (1798-1857).
Masse infinie, frange éphémère
Mais il faut aussi, dans cette citation (et pour autant qu’elle soit exacte) prêter attention à une subtilité : « …qui se compose beaucoup plus de morts [et non pas de beaucoup plus de morts] que de vivants ».
La différence ? C’est que cette formulation insiste sur l’un des sens de la phrase: il ne s’agit plus seulement d’une comptabilité, d’un rapport purement numérique entre la masse quasi infinie des morts et la minuscule frange éphémère des vivants, mais d’un rapport entre substances. Dans la composition de la matière « humanité », la substance « morts » est beaucoup plus présente que la substance « vivants ». L’humanité n’est pas seulement faite de chair mais aussi et surtout de mémoire. Et c’est la mémoire qui guide le comportement des vivants.
Si j’ai trouvé cela tout seul ? Presque ! C’est – cette fois Finkielkraut mais aussi bien Meirieu vont être à l’unisson de l’indignation – un «site d’aide à la dissertation et au commentaire de texte en philosophie», qui me l’a soufflé, dans d’autres termes que je n’ai pas retenus. Je n’ai d’ailleurs pu lire que la petite partie du texte rendue accessible par ce site payant.
Peu importe. Dans la nouvelle étape professionnelle où je m’engage, je fais de cette phrase ma première devise. Une réaction à l’instinct, dont je ne mesure pas forcément toutes les implications. Je n’entends rien au positivisme d’Auguste Comte, mais « plus de morts que de vivants », j’adhère. Qu’on ne vienne pas me dire que je délaisse l’humanité, que j’abandonne la vraie société – celles des vivants – ou que la question de la « transmission » me serait devenue étrangère.
Un livre qui s’ouvre
Quelqu’un meurt : ce n’est pas « une bibliothèque qui brûle », c’est un livre qui s’ouvre. Par-delà la peine et le deuil, une occasion d’apprendre. Le trépas d’une personne est aussi le moment où la conscience des vivants ajoute solennellement le parcours de ce mort précis au bilan de l’humanité entière.
Affirmation grandiloquente, probablement simpliste – ma réflexion sur ces sujets ne fait que commencer – et qui peut s’appliquer à tous les morts… Même si je parle ici plus particulièrement des morts « connus », de ceux dont la mort est à la fois une information en elle-même, et un prétexte à information. Comme on dit lorsqu’on se moque d’un vivant : « sa vie, son œuvre »… Sauf que là, on ne se moque plus. Et, en ce qui concerne la presse, on travaille : quel rédacteur ? quel espace ? combien de signes ? pour quand ?
Depuis cette rentrée, je ne suis plus membre du « pôle éducation » du Monde, c’est-à-dire de l’équipe qui couvre pour le quotidien et ses publications annexes l’actualité de l’éducation. Je m’occupe désormais des pages « Disparitions ».
Autrement dit : je suis passé de la rubrique éducation à la rubrique nécrologique. Voilà qui est dit. Oh, le vilain mot ! Il est bien vrai qu’il faudrait en trouver un autre qui ne fasse pas médecine légale (« la nécrose des tissus… ») et ne sente pas les fleurs collées au marbre du caveau.
Création terminologique
Dès que je pourrai, je lancerai à ce sujet un concours national de création terminologique. En attendant, impossible d’y échapper : « Est-ce qu’on a une nécro de Machin ? » « Qui fait la nécro de Truc ? »… Je préfère le diminutif « bio » pour « biographie » : on peut en effet dire « j’ai fait la bio de Tartempion ». Malheureusement, « rubrique biographique » ne marche pas… Il faut donc supporter «nécrologique».
Ce à quoi il est également impossible d’échapper, c’est l’étonnement des interlocuteurs auxquels j’annonce la nouvelle. D’abord, ils pensent que je blague. Une fois qu’ils ont compris, il me faut quelques minutes pour remonter la pente.
Alors, je vais résumer ici une partie de mes réponses.
Non, je ne suis pas mort parce que je m’occupe des morts. Je ne disparais pas parce que j’officie aux pages « Disparitions ». Et si mon travail courant est essentiellement d’y coordonner et réceptionner les textes des autres plutôt que d’y écrire, à titre exceptionnel, les miens, c’est un travail haut de gamme.
Ce n’est donc en rien l’équivalent journalistique d’un envoi en Sibérie. C’est un changement d’affectation : une chose banale dans la vie active, qui ne cache pas de grand mystère et dont il serait vain d’extrapoler quoi que ce soit concernant la « ligne éditoriale » du journal sur l’éducation.
Actualité chatoyante
Par ailleurs, les pages « Disparitions », dont chacun dit qu’elles sont « très lues », forment une rubrique d’actualité chatoyante. Une rubrique ouverte, à travers les biographies des défunts, sur tous les aspects de la vie humaine.
C’est également un domaine où il y a beaucoup à faire. Un potentiel à développer, notamment en fonction des outils apportés par la révolution numérique. Mais avant d’en arriver là, il me faut d’abord apprendre à assumer les affaires courantes.
Enfin, je ne suis pas « interdit d’éducation ». Ce n’est pas l’esprit de la maison.
En particulier, je continue le présent blog, dans la mesure où il ne gêne pas l’accomplissement de mes tâches prioritaires – mais c’était déjà le cas dans le cadre de la rubrique éducation. D’autre part, rien ne m’empêche, si j’en ai l’opportunité et l’énergie, de proposer de temps à autre un article.
J’ai aussi plusieurs ouvrages en préparation, et qui finiront bien par être finis, sur des thèmes éducatifs.
Alors, comme l’annonçaient jadis les cinémas de quartier, d’autres billets pourront être vus « bientôt dans cette salle ».
Troisième billet hébergé, qui narre le « service maximum » de Véronique Decker, directrice d’école à Bobigny, et de ses collègues.L.C.
Mardi 6 septembre. Déjà, au deuxième jour, des habitudes sont prises. Les jeunes élèves de CP retrouvent leur place dans la cour, viennent se ranger à la sonnerie, pendant que les plus grands montent déjà (dans notre école, beaucoup d’élèves ont le droit de monter seuls en classe, en raison d’un système de « ceintures de comportement » qui permet aux élèves les plus responsables d’avoir davantage de droits que les autres).
Je suis noyée sous les inscriptions, les listes, les circulaires, les arrêtés d’affectation, les nouvelles listes d’étude, de cantine, les fiches pour la mairie et le pointage. Je croule sous les demandes de certificats de scolarité, de radiation, d’inscription, les transferts d’école…
En raclant tous les fonds de tiroir (et en embauchant des copains qui travaillent dans d’autres écoles), j’ai réussi, pour les deux prochaines semaines à boucler cantine et étude. Nous aurons huit vacataires le midi pour la cantine et cinq pour l’étude. Je n’ose pas encore parler de l’accompagnement éducatif, car il faudra trouver encore six nouvelles personnes et là, je risque l’écroulement du château de cartes.
Dans ce fatras de papiers de toutes les couleurs, de listes de toutes les tailles, je reçois la convention de l’AVSi (ceux là n’ont pas été virés, car ils s’occupent des enfants handicapés (AVS, c’est Assistant de Vie Scolaire, i c’est pour intégration) et la notification, pour le jeune Stéfan, de l’embauche de l’assistante.
Heureusement, l’assistante est arrivée hier, jour de la rentrée, grâce à la célérité de la « référente handicap » qui a réussi à envoyer quelqu’un avant même la réception du papier correspondant. Parfois, tout marche merveilleusement, et c’est bon à vivre. Vous voyez, je ne râle pas systématiquement.
Mais le bonheur ne dure jamais, et je reçois le courriel d’une copine qui m’envoie le lien vers les « maximes de morale » préconisées par le gouvernement. Pour ceux qui ne croient personne sur parole (et ils ont bien raison…), le voici, ce lien.
C’est quand même renversant…
Les mêmes qui viennent de renvoyer sans état d’âme les personnels précaires, qui laissent les femmes enceintes dormir dehors faute de place au 115, qui traquent les Roms et les expulsent de bidonville en bidonville, qui viennent de reprendre 60 000 postes d’enseignants dans les écoles tout en se prélassant sur les yatchs d’amis généreux pour admirer leurs Rolex respectives, bref, ceux là m’envoient comme modèle à écrire au tableau :
« La loi fût-elle injuste, il la faut respecter. »
Citation de Casimir Delavigne ; Le paria, IV, 5 – 1821.
Vive Papon, à bas Jean Moulin ! Aurais je envie de répondre…
« La patience coûte peu à qui travaille beaucoup. »
Citation d’Emile de Girardin ; Pensées et maximes – 1867.
Moi, je travaille beaucoup, et même de plus en plus (et de plus en plus longtemps, depuis la réforme des retraites…), mais comment dire que l’impatience me gagne de leur demander d’où ils se permettent de m’envoyer des « modèles » stupides et réactionnaires sur le mérite, la patience, l’obéissance comme si tout cela était vertus à faire fructifier.
Si j’avais envie d’écrire un jour une phrase de morale au tableau (sauf qu’évidemment pour moi, ce n’est pas du tout comme cela, mais alors pas du tout qu’on transmet des valeurs et une réflexion aux enfants, mais passons, j’en parlerai sans doute un jour…), voici ce que j’écrirais :
« Tant qu’un homme peut mourir de faim à la porte d’un palais où tout regorge, il n’y aura rien de stable dans les institutions humaines ».
Deuxième billet de Véronique Decker, directrice d’école à Bobigny, où il me plaît de rappeler qu’elle effectue avec ses collègues un véritable «service maximum». Devant la fin de contrat d’une grande partie des assistants, Véronique ne décolère pas. Je continue ici d’héberger provisoirement son blog en attendant qu’elle s’insère sur une nouvelle, et imminente, plate-forme. L.C.
Ils sont 275 à venir apprendre et comprendre le monde qui les entoure.
Ils attendent.
Les enfants sont impatients de retrouver leurs copains ou d’aller enfin à « l’école des grands », leurs parents sont plus anxieux : ont ils acheté les « bonnes fournitures scolaires ? » Le sac choisi n’est-il pas trop grand ? Ou trop petit ? Les enfants les plus âgés, habitués de l’école sont venus seuls.
A 8 h 20, la grille s’ouvre et c’est la ruée sur les listes des classes. Une jeune remplaçante sans affectation et ma dernière assistante d’éducation, celle qui n’est pas encore « non renouvelée », aident les parents à les lire. Il y a 13 classes dans l’école et plus les parents sont inquiets, moins ils trouvent le nom de leur enfant.
Un groupe s’avance vers moi. Des Roms, bien reconnaissables à leurs vêtements dépareillés et à l’éclat de leurs dents plaquées or. Certains ont abouti dans leurs démarches et présentent pour leur enfant la « fiche de pré-inscription » indiquant l’acceptation de la mairie. D’autres cherchent encore le chemin du centre de vaccination, afin d’avoir le carnet de vaccination à jour, clé de l’inscription scolaire.
Ici, à Bobigny, la municipalité est clairement antiraciste : même sans domicile, même sans travail, même sans ressources, tous les enfants peuvent s’inscrire à l’école, à la cantine, à l’étude…
Je ne suis pas toujours d’accord avec ce que fait la mairie, et il m’arrive même d’être très irritée contre elle, mais je lui reconnais, sur cette question, des convictions en actes. Alors que dans beaucoup d’endroits, on a juste un antiracisme de salon, une posture qui n’engage rien.
Nous avons dans l’école une classe d’accueil pour « non francophones » qui permet aux enfants nouvellement arrivés d’apprendre à parler et à lire en français. Pour tous ceux qui n’allaient pas à l’école dans leur pays d’origine, cette classe leur permet aussi d’apprendre toutes les conventions et outils scolaires utiles aux apprentissages.
C’est une classe qui comporte 15 places pour les enfants du CP au CM2, tous niveaux et origines mélangés. Nous veillons cependant à ce que tous, dès leur arrivée, aillent au moins un peu dans une classe normale, pour fréquenter des Français et entendre la langue.
Plus de la moitié de la classe est composée de Roms roumains, qui vont d’expulsion en expulsion, de camp en camp. Ils poursuivent leur scolarité avec une régularité méritoire, compte tenu qu’ils doivent avec leur famille reconstruire cabanes et bâches presque tous les mois.
Nous avons 15 places, mais 18 inscrits dès le premier jour. J’alerte l’Inspectrice, j’alerte l’Inspection académique (plus précisément le service ENAF, ce qui n’est pas une marque de pâté breton mais signifie « Elèves Nouvellement Arrivés en France »).
Au secours ! L’après midi, même tonneau, sauf que ceux qui arrivent n’ont pas encore les vaccinations et donc pas le précieux document de pré-inscription. Comme le service de vaccination du centre de santé ne fonctionne que le mercredi, il leur faudra attendre.
Le petit répit que j’en tire est très relatif. Je dois m’occuper des « reliquats » des commandes qui arrivent (c’est à dire de tout ce qui n’avait pas été livré en juin), des contestations à écrire (c’est à dire de tout ce qui a été livré alors qu’on ne l’avait pas demandé et à l’inverse de tout ce qu’on n’a pas eu alors qu’on en voulait bien…).
A faire aussi : les listes d’inscriptions à la cantine (avec porc ou sans, en exceptionnel ou en régulier) et celles de l’étude du soir et les « projets d’accueil individualisés ». Le tout avant de méditer sur l’organisation de l’aide personnalisée et de l’accompagnement éducatif, deux gadgets probablement inutiles mais dont la lourde organisation divertit les directeurs à la rentrée.
Début de journée vers 7 h ce matin pour moi, départ peu après 19 h 30. Ouf, c’est fait. Les élèves sont dans les classes, avec des enseignants, des cahiers, des crayons, la photocopieuse marche, les frigos de la cantine aussi. J’ai même reçu un double de la clé de la porte de mon bureau, de la part des ateliers, ainsi que les fournitures médicales pour soigner les bobos.
Je rentre chez moi en pensant à ceux qui ont décidé de jeter à la porte les assistants des écoles : qu’ont-ils appris, ceux-là, à l’école ? Aucune « leçon de morale » ne semble leur être restée.
Il y a la rentrée-marronnier, que tous les médias se doivent de couvrir. La rentrée des communicants qui nous servent le concept du moment. La rentrée des commentateurs, dont je suis. Et la rentrée tout court dont, en m’effaçant provisoirement, je présente ici un échantillon, en donnant la parole à Véronique Decker, directrice de l’ école Marie-Curie à Bobigny (Seine St-Denis).
Toute cette année scolaire qui commence, Véronique Decker va tenir une chronique de la vie dans son école, à travers un blog, sur une plate-forme encore en cours de constitution. Voici son premier billet, qui vous mettra tout de suite dans l’ambiance. Un contrepoint authentique et de terrain aux conférences de presse officielles. L.C.
Avenue Karl-Marx, Bobigny, à côté de l'école
Au moment où je commence à écrire ces lignes, nous sommes le vendredi 2 septembre 2011 et hier, jeudi, c’était en fait le lundi de Pentecôte… Mais oui ! Ce lundi qui est désormais travaillé et qui peut être placé n’importe où dans l’année…
Pour éviter de faire venir les enseignants devant des classes à demi vides, le lundi de Pentecôte peut être délocalisé à diverses dates, au choix, en Seine Saint Denis et dans beaucoup d’académies : soit nous rentrons la veille de la pré rentrée pour faire une « pré-pré-rentrée », soit nous faisons deux mercredi après midi en septembre de réunion de « post-pré-rentrée ».
L’affaire avait été lancée par Jean-Pierre Raffarin, premier ministre de mai 2002 à mai 2005 et auteur de l’immortelle sentence soulignant que « la route est droite et la pente est raide ».
Il paraît que ce jour férié travaillé a rapporté un peu d’argent à l’Etat, même si je cherche encore l’amélioration de la vie des personnes âgées liée à cette décision. Mais j’avoue ne pas être spécialiste de ce dossier.
Et surtout, ce qui m’occupe pour l’instant est la vie des actifs précaires dans l’Education nationale.
Une vie où la pente est abrupte.
En effet, à peine la réunion traditionnelle commencée (celle où au milieu de miettes de croissants on se partage les espaces de gym, les plages de bibliothèque, les « services » de surveillance de cour de récréation et les vacations d’étude…) le téléphone sonne.
« Un service de l’Inspection Académique » souhaite me parler, annonce la gardienne du groupe scolaire.
Sans même songer à prendre le temps de se présenter, une voix anonyme et pressée m’annonce que l’ensemble des assistants de notre école – soit trois personnes : ma secrétaire et deux assistants de vie scolaire – doit quitter les lieux sur le champ, car « leurs contrats ne sont pas renouvelés ».
Ils sont donc, dans ces termes choisis et néanmoins obscènes, virés.
Nous étions déjà au courant qu’il nous faudrait nous séparer de deux autres personnes, deux assistants d’éducation. Cela nous avait peinés, car l’un souhaite devenir éducateur de jeunes enfants, et attendait le concours d’entrée dans des écoles de formation d’Aubervilliers ou de Noisy-le-Grand et l’autre souhaitait passer le « concours troisième voie » pour devenir professeur des écoles. En effet, au vu du nombre d’assistants d’éducation et de précaires divers arrivant en fin de contrat, les services de DRH du département ont proposé un accès au concours de professeur des écoles pour tous les gens qui ont travaillé 5 ans en contrat de droit privé, sans nécessité d’avoir un master.
Résultat de notre cadeau-surprise : nous passons en termes de personnels de « moins 2 » attendus à « moins 5 » sûrs. Que dis-je ? « Moins 5 et demi » puisque nous avions aussi perdu un demi-poste d’enseignante d’aide contre la difficulté scolaire. Mais cette information-là était arrivée en mai.
J’entends bien que les nouveaux programmes ont restauré l’apprentissage de la soustraction dès le début du cycle 2. Mais je n’avais pas capté tout de suite que c’était pour nous aider à compter les personnels d’année en année.
Effet attendu : les personnes concernées, qui ne sont pas des personnes abstraites, sont atterrées. Gagnant 600 euros environ par mois, alors que le loyer d’un studio ici frise les 500, aucune d’entre elles n’a de marge pour passer l’automne.
Effet inattendu : dans notre cantine, qui nécessite 8 vacataires chaque jour pour fonctionner et pour qu’y soient encadrés les 180 enfants qui y déjeunent, 5 étaient justement ces assistants (cela augmentait un peu leur paye et certains parvenaient même à frôler le SMIC).
Du coup, comme il en est de même pour toutes les écoles de la ville, et comme la mairie n’a pas non plus été prévenue à l’avance, il risque d’être difficile d’ouvrir toutes les cantines lundi. Ou alors, ce sera dans une joyeuse débandade et un abandon des règles de vie, car ici, dès que l’encadrement s’allège, c’est tout de suite l’ambiance qui pèse.
Hommage (devrais-je dire « femmage » ?) : pendant quatre ans, j’ai eu une femme formidable comme assistante de direction.
Elle m’a aidé dans toutes sortes de tâches, comptant les rationnaires, appelant les vacataires, photocopiant toutes sortes de documents, se souvenant de ce que j’oubliais et organisant la salle des maîtres (où elle avait son bureau) avec amicalité, énergie et compétence.
Elle fait partie des « précaires » jetés hier. Les larmes me montent aux yeux en pensant à elle, qui a encore un ado à charge et juste quelques mois à attendre pour boucler une retraite méritée.
Si vous croisez ceux qui ont pris la décision de « ne pas renouveler les contrats », dites leur de ma part que…
Non, ne leur dites rien, et ne leur faites rien non plus. Luc Cédelle, le journaliste qui m’aide bénévolement à faire ce blog, m’a rappelé aux principes de la responsabilité éditoriale. Mais ma colère est immense….
Il m’a aussi rappelé – mais je ne l’avais pas oublié – qu’il y avait toute une année à tenir.
Tacticien, c’est dès la mi-août que Jack Lang a démarré son offensive de rentrée contre le bilan scolaire de Nicolas Sarkozy en publiant un petit livre au titre on ne peut plus explicite : Pourquoi ce vandalisme d’Etat contre l’école ? Lettre au Président de la République (Editions du Félin, 129 p. 14 € ).
Un livre mais aussi un site Internet et, en préparation, un tour de France de l’école pour rencontrer enseignants et parents. Mais l’ancien ministre de l’éducation ne serait-il pas porté à la dramatisation ? C’est ce que nous lui avons demandé, entre autres questions auxquelles il répond spécialement pour cette blog-interview.
Vous tenez le président de la République pour responsable d’un « vandalisme d’Etat » contre l’école. Mais sa politique scolaire a démarré dès 2007. N’avez –vous pas, en réservant vos attaques à son ministre Xavier Darcos en 2008, voulu ménager Nicolas Sarkozy… et vos propres perspectives ?
J. Lang J’ai toujours placé l’école au-dessus de tout, et en particulier au-dessus des conflits partisans. Si ce gouvernement avait agi positivement en faveur de l’école, je m’en serais publiquement réjoui. Par le passé, certaines avancées, comme le collège unique avec René Haby ou le développement de l’enseignement professionnel avec Christian Beullac, ont été accomplies par des gouvernements de droite.
Dans les premiers mois de son mandat, le président nouvellement élu a donné le sentiment qu’il s’apprêtait à aborder toute une série de sujets d’une manière inédite et originale : notamment la décision d’ouvrir le chantier de la rénovation des institutions ou la remise sur pied du traité européen.
Alors je me suis pris à espérer une certaine ambition pour l’école. Chaque fois que j’ai vu le président, j’ai pris le soin d’aborder avec lui ce sujet. Je lui ai dit franchement, par exemple, que sa réforme de la formation des maîtres était une très grave erreur. Je n’ai pas été entendu.
Ce gouvernement s’est engagé, puis enferré dans une programmation pluriannuelle de destruction d’emplois. J’ai espéré, sans doute naïvement, que la règle du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite épargnerait l’éducation nationale.
J’aurais aimé que l’enseignement scolaire bénéficiât d’une sanctuarisation. Il n’en a rien été. Je ne pensais pas possible un tel acharnement, mais j’ai dû me rendre à l’évidence que la période Darcos n’était pas un incident de parcours. J’en ai tiré les conséquences. Je n’ai pas d’autres perspectives à soutenir.
Vous reprenez à votre compte la thématique de la « destruction programmée » et de la « privatisation rampante » de l’école. Or, cela fait plus de 10 ans que ces épouvantails sont brandis par une alliance de la gauche radicale, des conservateurs et d’un syndicalisme de résistance au changement. N’êtes-vous pas en train de rallier un front de l’immobilisme ?
Il s’agit bel et bien d’une destruction et, de fait, elle est programmée ! On ne peut pas ou on ne peut plus refuser de le voir. Cette destruction a commencé dès 2002, avec le gouvernement Raffarin. Elle a commencé moderato cantabile, mais là, maintenant, nous sommes dans un film en 3D !
C’est aujourd’hui un fait avéré, confirmé, évident : jamais un gouvernement ne s’est livré à une telle destruction systématique des forces vives de l’école. Et ce n’est pas de l’immobilisme que de me dresser contre cette destruction, qui aggrave les défaillances du système et amène elle-même à des formes incontestables de privatisation.
Cela étant, il n’est pas faux, bien sûr, de constater qu’il existe dans l’éducation nationale des résistances au changement. Et sans doute certaines organisations en son sein sont-elles conservatrices par nature. Mais encore faut-il savoir travailler avec elles ! La mise en place du LMD (licence, master, doctorat) à l’université ou la création des TPE (travaux personnels encadrés) au lycée montrent que c’est possible.
Il y faut une volonté politique forte, une capacité à convaincre et à persuader les plus réticents. Des résistances au changement ? Raison de plus pour qu’un gouvernement soit d’action, d’impulsion et de courage. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.
Etes-vous conscient qu’une part non négligeable de l’opinion enseignante et intellectuelle – celle qui se désole du « pédagogisme » – vous associe à la baisse des exigences et au déclin de l’école ?
Je récuse radicalement cette opposition mortifère qui, heureusement, tend à disparaître entre les « pédagogues » et les tenants du savoir ou des disciplines scolaires. Rien n’est plus imbécile que cette campagne idéologique haineuse. Sous prétexte de s’en prendre à certains errements de la pédagogie, elle est en réalité dirigée contre toute la pédagogie.
Ceux qui ont orchestré cette campagne peuvent être heureux aujourd’hui, puisque la formation pratique des maîtres a été passée à la trappe. Leur victoire est absolue. Ils ont gagné mais l’école a perdu sur les deux tableaux : la formation a disparu et les exigences sont en baisse. Une formation initiale idéale doit assurer aux enseignants un haut niveau disciplinaire et une préparation pratique. Il faudra bien un jour renouer avec cette nécessité.
Vous utilisez l’argument de la « baisse du niveau », en le retournant contre la droite qui en a abondamment usé contre la gauche. Ne serait-il pas plus raisonnable d’admettre une responsabilité partagée ?
La transformation de la société, la modification de l’imaginaire des enfants, la privatisation des esprits par l’invasion des écrans et du consumérisme hystérique, les apartheids sociaux et urbanistiques se conjuguent pour mener à l’amoindrissement de l’école. Ce sont des faits de société puissants qui, en tant que tels, ne peuvent être attribués à la droite ou à la gauche mais face auxquels on ne doit pas se résigner. Il ne peut y avoir une politique de l’école isolée des autres enjeux.
Alors, que la gauche ait une part de responsabilité dans la situation que nous connaissons, je veux bien l’admettre, mais certainement pas à égalité. Il n’est qu’à comparer l’énergique politique de la ville que nous avons menée avec celle d’aujourd’hui ! Qu’il s’agisse de la ville, de l’école ou de la politique sociale, cela fait presque dix ans, maintenant, que la droite détient tous les rouages.
Vous affirmez, en vous référant à l’enquête internationale PISA, que les performances des élèves français baissent « depuis que la droite gouverne ». Mais la première enquête PISA a été réalisée 2000 ! Elle ne pouvait donc que mesurer une situation issue des années précédentes, donc d’une succession d’alternances gauche-droite. Et depuis 2000, les scores de la France n’ont pas significativement baissé…
Oui, mais dans le même temps l’Allemagne a redressé la barre avec succès tandis que la France a continué de s’enfoncer doucement en perdant des places dans les classements et en creusant les écarts entre les élèves. Et puis, est-il satisfaisant de rester « moyens » pendant que d’autres sont classés « excellents » ?
Je ne suis pas en train de prétendre que la gauche aurait eu 20 sur 20 sur tous les plans, mais la responsabilité du gouvernement actuel et de ceux qui l’ont précédé depuis 2002 est considérable ! Les effets délétères s’en ressentiront longtemps.
Pour prendre la seule période du ministère Darcos, c’est bien la première fois qu’un gouvernement abaisse l’exigence des programmes, supprime la formation des maîtres et change les rythmes scolaires sans aucune réflexion préalable. J’ai quitté le ministère de l’éducation en 2002, après avoir proposé toute une série d’approches nouvelles, et je n’ai jamais nié que certains de mes prédécesseurs avaient pu faire de bonnes choses.
Mais je vous rappelle que la gauche a perdu le pouvoir en 2002 et que depuis près de dix ans, la plupart des décisions des gouvernements de droite sur l’école ont bel et bien été des décisions de casse !
La thématique de « l’innovation » est devenue, avec Luc Chatel, un leitmotiv du ministère, qui a même organisé au printemps des « journées de l’innovation » à l’Unesco. Est-ce encore un terrain sur lequel les clivages politiques ont un sens ?
L’innovation était au cœur même de notre action de 2000 à 2002. J’avais mis sur pied un conseil national qui inventoriait et analysait les innovations scolaires et facilitait la naissance ou le renforcement de structures expérimentales. Alors si Luc Chatel reprend vraiment cela à son compte, s’il n’abandonne pas – ce qui reste d’ailleurs à prouver – les collèges ou les lycées expérimentaux, après tout tant mieux !
J’éprouve tout de même un doute car je dois reconnaître qu’il mérite le César du ministre de l’éducation le plus habile à mettre en scène les décisions qu’il ne prend pas. Nous avons aujourd’hui affaire à un prestidigitateur qui occupe en permanence la scène médiatique sur des sujets importants comme la violence, les rythmes scolaires ou l’innovation et qui est passé maître dans l’art de multiplier les réformes d’apparence.
Il change en permanence de sujet pour braquer les projecteurs et surtout les détourner de la triste réalité de ses véritables actions.
Affirmeriez-vous que dans l’hypothèse d’un retour de la gauche en 2012, les postes d’enseignants supprimés ces dernières années seraient rétablis ?
Je ne peux pas engager le parti socialiste sur ce point, mais ce qui a été dit par ses différents responsables est que l’école serait une priorité. Je souhaite personnellement que l’on rétablisse, sur une période de cinq ans, la totalité des 66 000 postes supprimés pendant les cinq années précédentes.
Evidemment, il ne faudrait pas se lancer dans des recrutements hâtifs, recruter pour recruter. Mais il faut, sur cinq ans, lier recrutement et formation en s’appuyant sur une vision de l’école. Dans l’immédiat – toujours dans l’hypothèse politique qui a ma préférence – il faudra prendre des mesures d’urgence car la rentrée 2012 sera de toute façon très difficile.
L’éducation à la sexualité relève encore d’une « déclaration d’intention », selon le Planning familial
Secrétaire générale du Planning familial, principal intervenant extérieur en matière d’éducation à la sexualité dans les établissements scolaires, Marie-Pierre Martinet nous livre son point de vue sur l’état de cet enseignement et sur les récents débats engagés autour de la « théorie du genre ».
Marie-Pierre Martinet
Près de 10 ans après l’adoption de la loi de juillet 2001 qui organise l’éducation à la sexualité dans le cadre scolaire et prévoit notamment trois séances par an du primaire à la terminale, où en est-on de son application sur le terrain ?
Nous en sommes, loin, très loin. Quelques jeunes bénéficient au cours de leur scolarité d’une seule séance, d’une heure, en 4ème ou 3ème, rarement les deux. Comme si le temps s’était arrêté aux circulaires de 1996 et 1998 qui rendaient déjà obligatoire ce type de séances dans ces classes.
La loi de 2001 est ambitieuse, précise et, concrète, mais il n’y a ni contrainte ni sanction prévues pour sa non application et les moyens alloués sont dérisoires tant en personnel qu’en temps imparti. Cela revient à une déclaration d’intention légalisée, laissée au libre arbitre des acteurs de l’Education Nationale.
De fait, cela confine, l’éducation à la sexualité au seul prisme bio-physiologique et de prévention des risques. Aussi importantes soient ces notions, elles doivent être complétées d’une réflexion sur les dimensions psychologiques, affectives, sociales, culturelles et éthiques visant à permettre à chacun de développer sa responsabilité individuelle et sociale.
Et ce, dans un contexte où il y a urgence à permettre aux jeunes d’analyser et repérer les messages paradoxaux sur la sexualité, ce construit social à questionner sous l’angle des rapports inégalitaires entre les femmes et les hommes.
Cet enseignement prévoit la contribution d’intervenants extérieurs. Quel est le rôle particulier du Planning familial ?
Le Planning Familial est un partenaire des équipes pédagogiques car outre que peu de personnels de l’Education Nationale sont formés pour cela, tous n’en ont pas envie. De plus, il peut être intéressant, pour libérer la parole des jeunes, que les intervenants ne soient pas leurs interlocuteurs habituels.
La réflexion collective est privilégiée à partir des questionnements des jeunes eux-mêmes avec des techniques et outils spécifiques d’animation favorisant la parole, l’écoute, le « non jugement », adaptés à tous les âges et niveaux scolaires.
Les thèmes abordés sont nombreux. Ils ont pour objet une prise de conscience et un questionnement des normes sociales assignées aux femmes et aux hommes : conscience de son corps, sexualités, relations amoureuses, droits, « normalité », pornographie, violences, réduction des risques liés aux pratiques sexuelles. Ils peuvent être traités de manière transverse avec l’appui de membres de l’équipe pédagogique
L’accès des jeunes filles à la contraception sans contrôle des parents, la lutte contre les préjugés et les comportements sexistes ou homophobes ne recueillent pas une adhésion unanime des familles. N’est-ce pas, comme le disent certains opposants, une atteinte à la neutralité de l’école à travers l’imposition d’une nouvelle « bien-pensance » ?
Quelle curieuse approche! Si la « bien-pensance » est de laisser perdurer les inégalités entre les femmes et les hommes alors que cette égalité est inscrite dans l’article 1 de notre constitution, si c’est cautionner les agressions homophobes alors qu’elles sont punies par la loi comme le viol d’ailleurs, fut-il conjugal… alors oui, surtout ne faisons rien et surtout pas à l’Ecole.
L’Ecole de la République ne peut être neutre car elle n’est pas hors la société mais participe de sa construction. C’est un lieu de vie qui vise acquisition des savoirs, développement des savoir être et apprentissage de la vie collective contribuant ainsi à la construction des adultes de demain, la société de demain.
Enfin, arrêtons de faire semblant ! Le problème n’est pas la pseudo-neutralité de l’Ecole mais bel et bien la manière dont notre société considère toujours la sexualité, les sexualités comme tabou, en particulier celle des jeunes et des filles alors que les représentations dégradantes envahissent nos murs ? Ça, la bien-pensance ? C’est une hypocrisie totale !
Les nouveaux programmes de SVT prennent en compte ce qu’on appelle la théorie du genre, c’est-à-dire le fait que l’identité sexuelle ne résulte pas seulement de données biologiques mais aussi d’une construction sociale. Etait-il nécessaire que l’école prenne parti dans un débat de société aux accents de querelle universitaire ?
Ce débat n’est pas une querelle universitaire ! Il est issu de la position dogmatique de l’église catholique qui a toujours présenté la différence des sexes comme naturelle pour justifier le créationnisme et la domination des hommes sur les femmes.
Ce n’est pas nouveau, le Vatican n’a de cesse, depuis la conférence des Nations Unies sur les femmes à Pékin en 1995, de contester cette approche. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec la remise en cause a laquelle on assiste aux USA de la théorie de l’évolution de Darwin.
Or l’approche de genre et les théories développées sur l’assignation des deux sexes aux rôles sociaux est le résultat de travaux pluridisciplinaires. Questionner et remettre en cause les évidences sont l’essence même de la démarche scientifique.
Cette approche à partir de la théorie du genre permet de prendre conscience à quel point il nous faut repenser la société, les rapports entre les sexes et les sexualités.
Permettre aux jeunes de savoir et de comprendre que, si l’on naît de sexe masculin ou féminin, on devient un homme ou une femme construits socialement, c’est se libérer des dogmes religieux mais c’est aussi faire vivre la laïcité de notre République.
« Pas si simple… », au lycée de Nangis (Seine-et-Marne) en 2008, photo extraite du blog Entrées de jeu, le roman d’une troupe
La loi du 4 juillet 2001 et sa circulaire d’application de 2003 prévoient explicitement qu’il puisse être fait appel à des intervenants extérieurs lors des trois séances annuelles obligatoires d’éducation à la sexualité.
Ces intervenants, le plus souvent associatifs, sont des experts du dialogue sur ces questions avec les jeunes collégiens ou lycéens. Le théâtre, sans être une voie de passage obligatoire, fait partie des moyens utilisés.
Cette séance, à laquelle j’ai assisté dans un lycée parisien sur l’invitation de Chantal Dulibine, professeur de lettres, a eu lieu en février 2011 et j’en ai discuté avec des membres de la troupe en mai. En voici la description.
« Pas si simple… »
« De quoi allons-nous parler ? », demande, innocent, David Chamalet, le meneur de jeu. Les lycéennes et lycéens de seconde réunis dans une salle du lycée Claude-Monet, à Paris 13ème , connaissent la réponse.
Mais elle ne sort pas. La pièce, plus précisément le « débat théâtral » qui commence s’appelle « Pas si simple… mais pas si compliqué non plus ». Pour l’instant, c’est plutôt l’aspect « pas si simple » qui les rend muets.
David réitère sa question. Une main se lève à moitié : « Les relations ? », suggère un filet de voix féminine. « Quel genre de relations ? » Une autre petite voix, masculine : « les relations sex… »
Vertige du silence.
Avec une affectation calculée et un ample mouvement du poignet, l’animateur regarde sa montre – « une minute et sept secondes ! » – puis il lance une musique fracassante. Celle du prologue.
Deux comédiens, un garçon et une fille apparaissent. Marchant l’un vers l’autre, bras ouverts, ils se détournent au dernier quart de seconde, s’élancent à nouveau, s’arrêtent, font des mines, courent… et jamais ne se rencontrent. Ou presque ?
Lorsque le spectateur réalise fugitivement que la rencontre s’est faite quand même, les comédiens ont déjà disparu.
Le théâtre comme outil
David, le meneur de jeu reprend la parole, expliquant que la compagnie, dénommée Entrées de jeu, « se sert du théâtre comme d’un outil ». En effet, ce travail s’inspire du Théâtre de l’Opprimé, créé dans les années 1970 par le Brésilien Augusto Boal.
La compagnie est dirigée par Bernard Grosjean, qui fut son assistant. Au tout début de sa vie professionnelle, avant de devenir comédien, il fut aussi instituteur.
Augusto Boal est décédé en mai 2009
La démarche du Théâtre de l’Opprimé, devenue « théâtre forum » ou « débat théâtral » s’est diffusée dans le monde entier, mais souvent en s’éloignant du militantisme politique et en s’affranchissant du concept d’oppression lié à son contexte d’origine.
Sans rien idéaliser, il va de soi que l’opposition systématique entre « bons » et « méchants », pertinente lorsqu’il s’agit par exemple de paysans sans terre et de nervis en Amérique du Sud, ne fonctionne plus lorsqu’on aborde en France des thèmes de prévention dans le cadre de l’école ou dans celui des relations de travail.
La compagnie Entrées de jeu, dont les activités se racontent depuis trois ans sur un blog intitulé Le roman d’une troupe, affiche à son catalogue une dizaine de thèmes dans le registre de la prévention : drogue, alcool, violence, absentéisme, suicide, etc.
La méthode, éprouvée, consiste à faire improviser les comédiens dans la direction donnée par le spectateur. Quel que soit le thème, de cinq à dix spectateurs interviennent en moyenne sur une heure de débat.
Un « miracle » travaillé
Cela prend souvent l’apparence d’un petit miracle, mais c’est un miracle très travaillé. Non seulement il faut réussir à faire intervenir et monter sur scène un spectateur, mais il faut le mettre à l’aise, le protéger du public comme de lui-même.
Car il peut parfois, ce spectateur, émettre des outrances. Ce n’est pas arrivé, en tout cas pas spectaculairement, lors de cette séance. Mais Bernard Grosjean rapporte l’exemple d’un spectateur ayant proféré un jour un : « Une meuf qui trompe, elle mérite d’être claquée ! »
Il faut alors encaisser, reformuler, pousser à l’absurde en exploitant les réactions de la salle. Bref, retourner la situation.
Parmi les techniques, toujours proches de la Commedia dell’arte, déployées par les acteurs, il y a notamment celle dite de « l’encaissement », consistant à reculer comme devant une onde de choc en agrandissant démesurément et physiquement leur réaction.
Mais les subtilités de ce jeu, en direct, ne sautent pas forcément aux yeux. Tout passe très vite. Ce qu’on voit, c’est surtout que cela marche.
Caricatural mais vraisemblable
Revenons à David, le meneur de jeu. « Pourquoi, demande-t-il, on vient dans un lycée ? Parce que malgré toute l’information disponible sur ces sujets, il y a toujours un décalage entre les informations et les actes ». Puis il expose les règles de la séance.
Dix scènes de quelques minutes vont se succéder, présentant autant de situations jouées par un couple d’acteurs. « Ensuite, on rejoue les scènes que vous choisissez, et vous intervenez. Contrairement à ce qui se passe dans la vie, on peut essayer sans risque ! »
« C’est comme ça que tu t’habilles ? » La première scène illustre un machisme caricatural mais vraisemblable. La fille se défend : « je me suis toujours habillée comme ça ». Le garçon : « mais maintenant t’es avec moi, c’est différent ! »
L’assistance accroche, les scènes s’enchaînent sur un rythme enlevé. Celle du basketteur qui n’a pas une minute à consacrer à sa copine. Celle de la crise de jalousie. Celle de l’annonce d’une soirée le samedi. Celle du copain qui a « écrit sur son profil qu’il était gay »…
La bonne humeur se mue en nouveau silence lorsque, les scènes terminées, le meneur de jeu s’enquiert des souhaits de l’assistance.
« Ben non, j’ai un match… »
« Une situation qui vous a plus particulièrement frappés ? Le principe est que la pièce est jouée une deuxième fois, mais cette fois les spectateurs peuvent l’interrompre quand ils ne sont pas d’accord avec ce qui se passe et venir sur scène. »
Une première scène est rejouée, mais personne n’intervient. David « meuble » avec professionnalisme. Puis, le basketteur et sa copine réapparaissent. « On peut se voir ? Ben non, j’ai un entraînement. Ben non, là, j’ai un match… Ben non, j’ai mes potes qui m’attendent… »
Cette fois, un lycéen lève la main. « On l’applaudit, c’est le premier ! » Rejoint sur scène par une élève, il rejoue le dialogue. Il ne renonce pas à son match, mais la fille, condescendante, « l’autorise » à y aller. Résultat : les acteurs qui, après chaque dialogue, composent un tableau muet, représentent son personnage tenu en laisse.
A chaque scène rejouée, la même question, sous des formulations diverses, revient : « Pensez-vous qu’une telle situation puisse exister ? Pensez-vous que l’on puisse y changer quelque chose ? »
Enjeux intimes et distance
Dans la grande salle du lycée, le dégel s’accentue. Entre David et les jeunes spectateurs, la discussion roule sur le comportement des deux protagonistes.
Une demi-heure plus tard, les scènes rejouées et les échanges d’arguments portent sans détours sur des enjeux beaucoup plus intimes… mais sans aucune intrusion personnelle, toujours avec la distance instaurée par le dispositif théâtral.
Après une séance de cinéma, la fille peut-elle se dérober au garçon, indigné qu’elle l’ait « chauffé toute la journée » ? Un autre échange porte sur une stressante histoire d’infidélité, de préservatif cassé et d’aveu impossible : que faire ?
Des informations et des mises au point précises sont dispensées par le meneur de jeu. Sur la pilule du lendemain (mal dénommée, car elle peut encore agir les jours suivants), sur les trithérapies préventives…
A un moment donné, et à la faveur de la décontraction obtenue – qui n’était, qui n’est jamais gagnée d’avance – une bête question aux allures faussement techniques s’impose : au fait, comment proposer le préservatif sans « casser l’ambiance » ? Et comment le mettre ?
Sur scène, sans inhibition perceptible, sans gêne manifeste de l’assistance, une lycéenne enfile triomphalement un vrai préservatif sur une banane en plastique.
Musique.
Soyons clair. Ce que nous venons de voir et d’entendre peut convenir à l’immense majorité des parents, aussi bien à un électeur de l’UMP qu’à un militant d’extrême gauche, à des familles de choix religieux, philosophiques ou politiques très différents. En ce sens, c’est bien, comme le disent les textes officiels, «dans le respect des convictions» de chacun.
En revanche, il serait très aventureux de prétendre que tous les parents seraient d’accord. Il serait même très probable que certains seraient potentiellement scandalisés. Et il ne serait nullement étonnant que des sites intégristes, réactionnaires et puritains prennent ce petit récit en exemple des turpitudes de la «déséducation» nationale…
Mais qui a jamais dit qu’il fallait les contenter?
Et qui a jamais dit que les parents devaient nécessairement observer, approuver et valider chaque minute de ce qui se passe dans un établissement scolaire?
Les débats sur l’enseignement du « genre » en 1ère ou les obstacles à la diffusion du « Pass contraception » au lycée rappellent que l’éducation à la sexualité sur les bancs de l’école, bien qu’inscrite dans la loi, ne va pas de soi
Sur le papier, tout semble opérationnel. Obligatoire à tous les niveaux de l’enseignement, l’éducation à la sexualité est présentée comme une part essentielle de « l’éducation à la santé et à la citoyenneté ». Elle n’est pourtant pas effective partout, et ne fait pas non plus – ou pas toujours – l’unanimité.
Ouvrir la réflexion
En arrière-plan de l’actuelle polémique sur la soi disant imposition dans les programmes de la « théorie du genre » (il ne s’agit en fait que d’ouvrir la réflexion sur le fait que le genre ne découle pas seulement de données biologiques), c’est la définition même de l’éducation à la sexualité qui est en ligne de mire.
Le développement de cet enseignement a suivi l’évolution des mœurs : introduite en 1973 dans les programmes par une circulaire du ministre Joseph Fontanet, l’éducation sexuelle s’est longtemps limitée aux aspects biologiques et reproductifs, accompagnés d’une incitation à « réfléchir sur ces sujets ».
En 1996, puis en 1998, sous les ministères de François Bayrou et de Claude Allègre, l’éducation sexuelle est devenue « éducation à la sexualité », façon de l’élargir à d’autres dimensions que les connaissances physiologiques.
C’est la loi du 4 juillet 2001 sur l’interruption volontaire de grossesse et la contraception qui en fixe les modalités actuelles. Cette imbrication illustre la façon dont cet enseignement s’est imposé dans le système éducatif sans trop rencontrer d’obstacles : comme découlant naturellement des politiques de prévention des grossesses non désirées et des maladies sexuellement transmissibles.
Objectifs non tenus
Selon cette loi de 2001, « une information et une éducation à la sexualité sont dispensées dans les écoles, les collèges et les lycées à raison d’au moins trois séances annuelles et par groupes d’âge homogène ». Mais son application repose en grande partie sur la motivation, variable, des équipes éducatives et des chefs d’établissements.
Les objectifs sont-ils tenus ? « Nous en sommes, loin, très loin », assure Marie-Pierre Martinet, secrétaire générale du Planning familial [dont je publierai bientôt ici l’interview, note de l’auteur].
« Quelques jeunes bénéficient au cours de leur scolarité d’une seule séance en 4ème ou 3ème, rarement les deux », soutient-elle. Aucune sanction n’est prévue en cas de non-application de la loi, et les moyens alloués sont « dérisoires ». Selon elle, cela « revient à une déclaration d’intention légalisée laissée au libre arbitre des acteurs de l’éducation nationale ».
Personnels volontaires
Un rapport de l’inspection générale des affaires sociales (IGAS), publié en février 2010, fait un constat similaire : « Au total, il semble que l’obligation légale soit très inégalement et partiellement appliquée », les initiatives se heurtant à « d’importantes difficultés matérielles ».
Les textes officiels admettent qu’à l’école primaire le nombre de trois séances annuelles doit être « compris plutôt comme un ordre de grandeur à respecter ». Mais au collège et au lycée, le chef d’établissement est censé fixer, pour chaque année scolaire, les modalités de ces séances, « inscrites dans l’horaire global annuel des élèves » et prises en charge par une équipe de personnels volontaires.
Ces derniers sont soit des professeurs, soit des personnels de santé, des assistants sociaux et des conseillers principaux d’éducation (CPE). Les professeurs de sciences de la vie et de la Terre (SVT) sont les plus engagés. Mais toutes les collaborations croisées sont encouragées.
Dans chaque établissement, l’éducation à la sexualité s’appuie sur un Comité d’éducation à la santé et à la citoyenneté (CESC), dont les compétences vont de la formation aux premiers secours à l’éducation nutritionnelle et qui met en œuvre les interventions, fréquentes, de partenaires extérieurs [le prochain billet de cette série décrit une de ces interventions].
Apprentissage de l’altérité
Loin de se limiter à la transmission de connaissances biologiques, l’éducation à la sexualité comprend la prévention des maladies, celle des grossesses non désirées, la lutte contre les préjugés sexistes ou homophobes. Plus largement, il s’agit d’« un apprentissage de l’altérité, des règles sociales, des lois et des valeurs communes », précise la circulaire de 2003 en vigueur sur ces questions.
L’école intervient en ce domaine « en complément du rôle de premier plan joué par les familles », peut-on lire.
« Cette éducation qui se fonde sur les valeurs humanistes de tolérance et de liberté, du respect de soi et d’autrui, doit trouver sa place à l’école sans heurter les familles ou froisser les convictions de chacun, à la condition d’affirmer ces valeurs communes dans le respect des différentes manières de les vivre ».
Cette dernière phrase pour le moins alambiquée traduit la relative tension dans laquelle se trouve l’école, les familles, les politiques sur ces questions. Le lien entre intimité et citoyenneté ne va pas forcément de soi, et chaque nouvelle initiative en matière d’éducation à la sexualité appelle à le réinterroger.
Cette remise en jeu se traduit parfois en valse-hésitation, au gré des priorités politiques du moment.
Préjugés et propagande
Ainsi, le « Pass contraception » lancé par Ségolène Royal en Poitou-Charentes fin 2009, a été fustigé à l’époque par le ministère de l’éducation nationale… ce même ministère qui soutient aujourd’hui le projet assez similaire lancé par Jean-Paul Huchon en Ile-de-France, le 26 avril.
Décrié hier, loué aujourd’hui, ce « Pass » permet aux lycéens d’avoir accès à une contraception gratuite et anonyme. Tout en faisant savoir qu’il n’était pas demandeur, l’enseignement catholique n’a pas donné de consigne nationale sur ce « Pass, dont on a appris en juillet qu’il était adopté par deux lycées catholiques.
Quoi qu’il en soit, qu’il s’agisse de ce type de dispositif de prévention ou de tout autre aspect de l’actuelle éducation à la sexualité, intégristes ou puritains (qui ne se confondent pas forcément avec l’extrême droite, même si celle-ci est leur lieu d’accueil privilégié) s’en trouvent inévitablement « froissés » dans leurs convictions.
Rien d’étonnant lorsqu’on voit que, même à l’Assemblée nationale, la « lutte contre les préjugés homophobes » ne fait pas l’unanimité et que cette expression est considérée par certains courants – qui relèvent aujourd’hui la tête – comme relevant de la propagande éhontée, voire de la «subversion».
« Un seul père de famille… »
De ce point de vue, la neutralité de l’école n’est plus celle qu’exaltait Jules Ferry dans sa fameuse « Lettre aux instituteurs » du 17 novembre 1883. « Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire (…) », recommandait-il.
Les actuels détracteurs de l’éducation à la sexualité ne perdent pas une occasion de citer ce beau texte à l’appui de leurs revendications. Quoiqu’ils en disent, l’école, en fait, est toujours aussi « neutre », c’est-à-dire aussi consensuelle que possible.
Mais cette neutralité a des frontières différentes. Et, pas plus aujourd’hui qu’hier, le consensus ne peut englober les extrêmes. Ces extrêmes dont, à leur grande frustration, nos « réacs » font aujourd’hui partie. De même qu’à l’époque de Jules Ferry, la célébration à tous crins de la République ne devait pas ravir tout le monde…
Rembobiner le film ?
Pour prendre dans l’actualité récente un seul exemple, la marginalité était naguère du côté de la Gay Pride, elle est désormais du côté de ceux qui ne digèrent pas que cette manifestation puisse figurer dans un manuel destiné aux lycéens, en illustration de la problématique de l’orientation sexuelle.
Entre Jules Ferry et nous sont passés, notamment, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la Déclaration universelle des droits de l’homme, ses différents textes d’approfondissement, plusieurs mutations économiques et culturelles suivies d’une profonde révolution des mœurs.
Certains nostalgiques voudraient bien – au moins, pour les plus modérés, sur quelques dizaines d’années – rembobiner le film, mais c’est une revendication qui, fort heureusement, n’est pas, ou pas encore, à leur portée.
Même si, en la matière, rien n’est jamais définitivement acquis.
Le père de l’instruction publique se référait aussi à « cette bonne et antique morale que nous avons reçue de nos pères et mères ». Renouer avec celle-ci pourrait être beaucoup plus conflictuel que notre actuelle éducation à la sexualité.
Psyché ranimée par le baiser de l'amour - Antonio Canova - 1793
Une fois rédigé, un article de journal reste une chose fragile dont la publication n’est jamais garantie et dont le destin, pour des raisons techniques, peut basculer au moindre vent. Heureusement, la blogosphère est parfois un refuge contre l’accumulation des malchances.
Comme je l’avais fait au sujet des mutations, je dois donc me résoudre à auto-publier ici, en les remaniant par endroits, un petit ensemble d’articles initialement conçus, il y a quelques semaines, pour le quotidien.
Leur sujet est l’éducation à la sexualité et leur « accroche » est la polémique sur la « théorie du genre » dans les nouveaux programmes de Sciences de la vie et de la Terre (SVT).
Au lieu de s’évanouir à la faveur des vacances, comme on s’y attendait, cette polémique s’est poursuivie en juillet et a même trouvé des relais politiques auprès de certains parlementaires UMP.
Dimension idéologique
Rappelons son point de départ : fin mai, le secrétariat général de l’enseignement catholique s’émeut de la « dimension idéologique » des nouveaux programmes de sciences de la vie et de la Terre (SVT).
Ce souci, d’abord manifesté dans un courrier destiné aux responsables d’établissements scolaires catholiques, les invitant à prendre ces programmes avec « discernement » n’était pas a priori destiné à prendre une forme publique.
Les nouveaux programmes en question doivent entrer en vigueur en septembre 2011 dans les classes de première L et ES. Mais ils sont déjà parus depuis un an, au JO du 28 août 2010, après avoir fait l’objet d’une procédure d’élaboration et d’adoption au cours de laquelle aucune polémique n’avait éclaté.
Qui dit nouveaux programmes dit nouveaux manuels. Les programmes ont valeur de loi, les manuels sont des productions éditoriales privées, réalisées en fonction des programmes mais en les interprétant.
Les professeurs, quant à eux, sont libres de les choisir, puis de les utiliser ou non. A la liberté éditoriale succède ainsi la liberté pédagogique.
Dans le cas présent, certains protestataires vont viser les programmes, d’autres les manuels, moins contraints dans leur expression, plus typés selon les auteurs et les maisons d’édition. Donc plus propices à donner prise à qui cherche la controverse.
Et les programmes scolaires, comme l’illustrait une autre polémique lancée l’été dernier sur l’enseignement de l’histoire, sont un immense gisement de controverses.
Neutralité républicaine
Intitulé « Devenir homme ou femme », un chapitre des programmes de SVT « privilégie le genre considéré comme une pure construction sociale, sur la différence sexuelle », expliquait en juin au Monde Claude Berruer, adjoint au secrétaire général de l’enseignement catholique.
« Nous voulions ouvrir le débat en interne, y compris avec nos lycéens, sur un sujet qui fait débat, certainement pas lancer une croisade », se défendait-il.
Pourtant, en quelques jours, ces critiques avaient déjà pris une ampleur que M. Berruer disait « regretter un peu ». Elles ont en effet été relayées par Christine Boutin, présidente du parti chrétien-démocrate, par la Confédération nationale des Associations familiales catholiques, puis, sur un ton plus virulent, par différents sites Internet.
Signé du professeur Jean-François Mattéi (pas le médecin et ex-parlementaire UDF mais son homonyme le professeur de philosophie politique), membre de l’Institut universitaire de France, un des textes les plus durs affirme que la prise en compte de la théorie du genre revient à « destituer l’homme de son humanité »…
Par ailleurs, un « collectif » de professeurs, s’affirmant hors de toute motivation religieuse, a mis en ligne une autre pétition pour « la neutralité de l’école républicaine » qui réclame l’interdiction des nouveaux manuels de SVT édités par Bordas, Hachette et Hatier.
Cette pétition, affiche début août plus de 36 000 signatures. Elle est incluse dans un site Internet dénommé « l’Ecole déboussolée ».
Techniques de « buzz »
Se présentant comme « professeurs des Sciences de la Vie et de la Terre de lycées publics », les deux personnes à l’initiative de cette pétition et de ce site signent Katia Lévy et Matthias Dourdessoule.
Des noms et prénoms « modifiés, expliquent-ils, afin d’éviter les menaces de révocations de notre hiérarchie sur notre prise de position contre notre ministre de tutelle. »
Une justification qui, cependant, laisse perplexe, le site ne contenant aucun appel formel à ne pas appliquer les programmes ou à désobéir aux exigences de l’Education nationale.
Ce site est habilement composé et représentatif des techniques en vogue en matière de création de buzz.
Destinée à soigner le caractère « apolitique » de la démarche, une rubrique intitulée « L’école qu’ils ont connue » présente des extraits vidéo où Philippe de Villiers et Jean-Marie Le Pen, mais aussi Arlette Laguiller, François Bayrou, Dominique Voynet et Marie-Georges Buffet s’attendrissent sur leurs souvenirs scolaires.
Les soi-disant « perles » des manuels
Un autre extrait vidéo montre le sociologue Jean-Pierre Le Goff qui, selon un discours très prisé par une certaine gauche, déplore que l’école « implose » sous l’accumulation des missions supplémentaires, au nombre desquelles la lutte contre l’alcoolisme et… l’éducation sexuelle.
Malgré ces efforts de pluralisme, les auteurs du site laissent percer leurs conceptions en matière de morale sexuelle dans une rubrique où ils prétendent relever « les perles des nouveaux manuels de SVT ».
En fait de perles, ils offrent à l’indignation de leurs lecteurs des phrases aussi consensuelles que celles-ci :
« L’identité sexuelle est le fait de se sentir totalement homme ou femme. Cette identité dépend d’une part du genre conféré à la naissance, d’autre part du conditionnement social »
« L’identité sexuelle se réfère au genre sous laquelle une personne est socialement reconnue »
« L’orientation sexuelle se révèle le plus souvent au moment de l’adolescence et elle relève totalement de l’intimité des personnes »
« Durant cette période de fragilité psychologique et affective (l’adolescence) il est souvent difficile de faire face à une orientation sexuelle différente de la norme hétérosexuelle »
La Droite populaire entre en scène
La polémique aurait pu passer l’été sans autre relais ni prolongation que ces pétitions en ligne si certains éléments de la « Droite populaire », collectif regroupant les parlementaires UMP les moins éloignés du Front national, n’avaient repéré un thème porteur.
La relance est d’abord venue de Jean-Paul Garraud. Ce député UMP de Gironde affirme le 20 juillet sur son blog et sur un ton de victoire que le ministre de l’éducation, Luc Chatel vient de lui « confirmer que cette théorie ne fait absolument pas partie du programme des lycéens ».
« J’appelle donc les directeurs d’établissements et les parents d’élèves, poursuit le député, à ne pas acheter les manuels qui ne respecteraient pas les directives ministérielles ».
Ces phrases déclenchent en retour un communiqué indigné de la fédération UNSA-Education contre cet « appel implicite à la censure ». La température remonte.
Une recherche effectuée sur les sites internet de l’Assemblée nationale et du Sénat par l’Agence éducation formation (AEF) montre ensuite que Jean-Paul Garraud n’était pas seul : au total, 14 parlementaires UMP (12 députés et 2 sénateurs) ont en juillet adressé à Luc Chatel des questions écrites sur ce thème.
« Surinterpréter » les programmes ?
L’AEF fait également état d’une « note argumentaire » envoyée le 20 juillet à tous les députés UMP par la conseillère parlementaire de Luc Chatel. Dans cette note, le ministère estime que « certains manuels scolaires semblent surinterpréter les programmes, notamment le manuel Bordas dont la directrice a publiquement reconnu que certains passages pouvaient être maladroits ».
Cela étant, l’essentiel de cette note est consacré à défendre les programmes de SVT, dont le ministère affirme qu’ils sont « conformes à l’état actuel des connaissances scientifiques en biologie » et qu’ils « prônent par ailleurs un respect de chacun, conformément aux valeurs de la République ».
Le ministère rappelle également qu’aujourd’hui « à l’ère de la démultiplication de l’accès aux sources d’information, notamment sous forme numérique, les manuels ne sont qu’un support parmi tant d’autres à disposition des enseignants ».
Des enseignants dont, poursuit le ministère, « le haut niveau d’expertise leur permet d’être à même de transmettre les messages en phase avec les programmes de l’Éducation nationale et les valeurs correspondantes ».
Les « vieux démons »
Comme beaucoup de polémiques ayant trait aux programmes scolaires, celle-ci tient de la tempête dans un verre d’eau : comme le rappellent, pour des raisons différentes, le député UMP de la Gironde et la fédération UNSA-Education, la mention «théorie du genre» n’apparaît même pas dans les textes officiels des programmes.
Ces textes affirment seulement à ce sujet que l’éducation à la sexualité doit être « l’occasion d’affirmer que si l’identité sexuelle et les rôles sexuels dans la société avec leurs stéréotypes appartiennent à la sphère publique, l’orientation sexuelle fait partie, elle, de la sphère privée.»
En fait, ce ne sont pas tant les nouveaux programmes, ni les nouveaux manuels, qui sont visés par l’actuelle campagne. Ces documents servent surtout de prétexte à une certaine droite aujourd’hui décomplexée pour esquisser une remise en cause de tout le chemin parcouru depuis les années 1970 en matière d’éducation sexuelle.
C’est pourquoi je terminerai ce billet en saluant la pertinence de deux communiqués syndicaux. Celui du Snes-FSU qui, le 10 juin, estimait que « les esprits chagrins réactionnaires qui luttèrent et continuent de lutter contre la contraception et l’avortement, instrumentalisent aujourd’hui l’école pour médiatiser leur croisade contre l’homosexualité».
Et celui de l’UNSA-Education du 20 juillet : « Les appels répétés contre les programmes de sciences de première, les relais qu’ils trouvent dans la représentation nationale montrent hélas! que, comme lors de la création du PACS, ce qu’il faut appeler «les vieux démons de l’ordre moral» sévissent encore. »
Luc Cédelle
A suivre
P.S. Les Cahiers pédagogiques ont consacré leur numéro 487, de février 2011, aux « Filles et garçons à l’école ».